FUNÉRAILLES DE DESAIX
mener avec lui. Aussi son enthousiasme avait besoin de s'épanclier et, comme il faisait, à quelques personnes qui avaient accompagné le Grand Bailli, l'éloge de la jeune fille, une d'entre elles lui répondit :
« Vous avez raison, monsieur le gouverneur général, seulement c'est grand dommage que cette jeune fille soit depuis longtemps affligée de la maladie de peau pour laquelle elle est allée se faire soigner à Paris.
— Comment? quelle maladie? demanda le général.
— Oh ! peu de chose, continua le personnage en question, ce n'est que la gale. On espérait qu'elle reviendrait guérie; mais il y a trois jours, le mal a repris avec une telle violence qu'on a craint qu'elle ne pût accompagner son père. »
Je ne me souviens pas d'avoir vu quelqu'un dans un état pareil à celui où ces paroles mirent le général. Il était pâle comme la mort, son dîner paraissait l'étouffer : nous dûmes lui faire prendre l'air et, lorsqu'il put enfin prononcer un mot, il demanda du vinaigre et fît des ablutions sans nombre. Pendant le reste de la soirée, il fut de tous celui qui s'approcha le moins de la Parisienne : à peine la voyait-il faire quelque mouvement de son côté qu'il semblait pris de terreur.
J'ai toujours supposé qu'on avait voulu jouer un mauvais tour au général.
La troupe devant rester la journée à l'hospice du Grand-Saint-Bernard, le Maréchal ministre de la Guerre, pour ne pas la laisser oisive, imagina d'accorder des prix de cent francs pour trois jeux auxquels se livreraient les soldats, ceux de la ramasse^, de la course et de l'arquebuse.
Le premier jeu était merveilleusement approprié à la localité : il consistait à se laisser glisser du haut de la montagne, sur la neige, dans un petit traîneau, au grand divertissement des spectateurs. Plusieurs concurrents se séparèrent en route de leur traîneau et roulèrent en bas, sans pourtant se faire le moindre mal : d'autres zigzaguaient de façon amusante, d'aucuns plus adroits arrivèrent au but comme une flèche.
Le prix de la course échut à celui qui atteignit le premier le sommet de la montagne, en sens inverse du chemin parcouru par les traîneaux. Mais ce jeu n'était pas seulement pénible, il était encore cruel : on ne peut se faire une idée des efforts que faisaient ces vigoureux grenadiers pour gravir la pente couverte de neige dans laquelle ils enfonçaient jusqu'aux genoux. La plupart restèrent en chemin, et le seul qui toucha au sommet y arriva couvert de sueur et tomba aussitôt en faiblesse : on dut l'emporter à rhospice où il fut longtemps à se rétablir.
Je ne dirai rien du concours de l'arquebuse, sauf qu'à mon retour à Ivrée, le commandant de recrutement, qui avait assisté à la cérémonie, vint me voir et, me montrant son chapeau dont la calotte supérieure avait été traversée d'une balle, me tint ce langage : « Si j'avais été plus grand de quelques lignes, on eût pu me placer auprès du général Desaix : apparemment le tir avait été dirigé de telle manière que les balles perdues arrivaient dans une gorge traversée par le chemin que je suivais le soir, en quittant le couvent, et c'est ainsi que je fus atteint. »
A son départ de l'hospice, le ministre de la Guerre dit aux moines qu'il leur recommandait le dépôt pré
cieux confié à leur garde, et leur fit don de plusieurs caisses de médailles pour être vendues aux voyageurs au profit du couvent. Je suis convaincu que ce cadeau ne sera pas, de quelque temps, un des moindres revenus du couvent. Comme tout le monde d'ailleurs, je rends hommage aux vertus de ces bons religieux et puis témoigner des soins qu'ils donnent aux voyageurs égarés dans les neiges. Je descendais un jour le Grand-Saint-Bernard, du côté du Valais, quand je rencontrai deux moines, qui portaient, sur un petit brancard recouvert d'un matelas, un homme dont la figure était cachée par un voile vert afin que la réverbération du soleil sur la neige ne lui fatiguât pas les yeux. Ils se hâtaient vers le couvent où leurs frères se relaient par quartiers pour prodiguer aux malheureux égarés les soins les plus touchants. Je crois que les caisses de médailles ne furent pas les seules libéralités dont l'Empereur enrichit l'hospice, où il s'arrêta lors de sa marche à la conquête de l'Italie.
Puisque le souvenir du célèbre passage des Alpes vient sous ma plume, il me faut conter une anecdote que je tiens du muletier qui guidait le cheval de Bonaparte. Pierre, c'est ainsi qu'il se nommait, était un guide renommé et c'est à lui que j'avais eu recours pour franchir, moi aussi, le passage. Sa figure paraissait celle d'un brave homme : il avait la simplicité et la franchise du montagnard. Pendant qu'il escortait le Premier Consul, celui-ci s'entretint beaucoup avec lui et lui demanda notamment quel était son état et s'il se trouvait heureux.
(( Je suis compagnon menuisier, répondit Pierre, et si j'étais assez riche pour acheter quelques outils,
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je deviendrais maître menuisier et je pourrais épouser une jeune fille que j'aime.
— Combien vous faudrait-il d'argent pour cela ? demanda le Premier Consul.
— Cinq ou six cents francs, » dit Pierre.
En arrivant dans un petit village appelé Martigny, assis au pied de la montagne du côté du Piémont, le Premier Consul s'y arrêta avec son état-major pour se reposer, et un officier chargé de régler les dépenses du voyage paya simplement au muletier le prix de ses services.
Chacun sait que cette descente de Tarmée sur l'Italie au milieu de dangers de toute sorte ne fut qu'une marche glorieuse qui eut pour résultat la conquête de l'Italie entière, où Napoléon entra comme chez lui, la plupart des villes lui ouvrant leurs portes. A son retour aux Tuileries, il se souvint du muletier et chargea son ministre des Relations extérieures de lui savoir si Pierre habitait encore Martigny, puis il lui fit compter six cents francs.
En me racontant cela, Pierre était visiblement ému, et il ne me cacha pas son étonnement de ce qu'au milieu de tant de grands événements militaires et politiques, le Premier Consul se fût souvenu de lui. Il était devenu maître menuisier et s'était marié, mais en reconnaissance des bienfaits de Napoléon il continuait à servir de guide à tous les voyageurs qui s'adressaient à lui pour franchir la montagne, et il n'était jamais si heureux que lorsque ces voyageurs étaient des Français.
J'étais depuis quelque temps déjà à Ivrée lorsque le soin de mes affaires privées m'amena à demander un
congé. En cette circonstance encore, l'appui de mon beau-père me servit précieusement et je rentrai en France par le Mont-Cenis, en compagnie du lieutenant-colonel de la gendarmerie, Pavotti, un des législateurs piémontais qui siégeaient à la Chambre des députés de France. Pavetti avait plusieurs fois fait ce voyage et il connaissait particulièrement les moines du Mont-Cenis, aussi me proposa-t-il de nous arrêter au couvent où nous fûmes très bien accueillis par les religieux.
Pendant le trajet, mon compagnon me fit remarquer, tout près de la route, un village de quelques feux seulement, appuyé contre une haute montagne couverte de sapins et côtoyé par un torrent que traversait un pont sur chevalets fort long et fort élevé, de l'effet le plus pittoresque. « Voyez-vous^ me dit-il, ces quelques habitations ? C'est devant ces masures, du moins l'assure-t-on, que César dit à ses officiers, qui riaient de leur délabrement et se moquaient du costume misérable de leurs propriétaires, qu'il aimerait mieux être le premier dans ce pauvre village que le second dans Rome.
» Mais poursuivit Pavetti, ce qu'il y a de plus curieux et ce que je puis vous affirmer, parce que j'escortais l'Empereur comme chef d'escadron de gendarmerie, c'est, qu'après que le maire du village, qui s'était rendu au devant de Napoléon pour le complimenter, habillé en montagnard avec un bonnet de laine couleur de suie et suivi de son conseil municipal vêtu de la même manière, eût terminé sa harangue, l'Empereur causa un instant avec lui et lui demanda s'il était le plus riche de la commune.
« — Oh non l répondit le maire, il y en a de bien plus riches que moi.
— Combien donc ont-ils ? demanda l'Empereur.
— Ils ont bien trois cents livres de rente, dit notre homme.
— Eh bien! répliqua l'Empereur, comme il faut que le maire ne soit pas seulement le plus honnête homme de sa commune, mais aussi, s'il est possible, le plus riche, je vous donne trois cents livres de rente. »
Vous jugez d'ici l'étonnement et la joie du bon montagnard.
Si c'est bien réellement dans le même village que se sont passés ces deux incidents, il faut reconnaître que la simplicité et la pauvreté ont été bien défendues et bien relevées par les deux plus grands hommes du monde depuis dix-huit cents ans.
Au milieu de la nuit que je passai au couvent, je me sentis tout à coup bercé dans mon lit et je crus entendre un fort roulement : nous avions ressenti un tremblement de terre. Le lendemain, quand je me vis entouré de tant de montagnes qui s'élevaient tout auprès de nous, je frémis à la pensée que des masses aussi hautes et aussi lourdes pussent être ébranlées et je crus m'être trompé. Mais ayant rencontré mon cocher qui avait couché dans ma voiture à la porte du couvent, je lui demandai si rien ne l'avait dérangé pendant la nuit.
c( Pardi, monsieur, me répondit-il, j'ai entendu un fort roulement, puis j'ai été bien secoué dans ma voiture. J'en ai alors ouvert la glace et je me suis écrié : Quel est le maladroit qui m'accroche ! »
Je compris alors que je ne m'étais pas trompé et me rappelai qu'il m'avait semblé que quelqu'un roulait mon lit. Nous apprîmes plus tard que les secousses avaient été ressenties jusqu'à Verceil, chef-lieu du département de la Stura, où plusieurs pans de mur d'une caserne s'étaient écroulés.
Ces effrayants phénomènes de la nature sont fréquents en Italie, et Ivrée en sentit une fois les effets pendant le séjour que j'y fis. J'avais été rendre visite à Tévêque dont le palais dominait la ville, et là je ne m'aperçus de rien d'insolite, mais en rentrant à l'hôtel de la préfecture, j'y trouvai ma famille et mes employés dans le plus grand émoi. Ces derniers avaient fui leurs bureaux et ma femme avait emporté ses enfants dans le jardin : personne ne voulait plus rentrer.
Après avoir rassuré chacun de mon mieux, je me mis au travail et envoyai chercher mon secrétaire général, mais il me fit répondre que saisi d'un accès de fièvre, il avait dû se mettre au lit. Or, le lendemain, il vint, tout honteux, me raconter que, la veille, étant assis près de son feu, il s'était senti secoué et avait cru à un accès de fièvre, mais qu'ayant su depuis qu'un tremblement de terre avait eu lieu, et ayant observé que la fièvre n'avait pas reparu, comme il s'y attendait, à la même heure, il ne doutait plus maintenant que ce qu'il avait cru être le tremblement de la fièvre ne fût la secousse imprimée à la chaise sur laquelle il était assis et que ne se sentant aucunement malade, il était prêt à se remettre au travail.
A ne le juger que par cette anecdote, M. Cardin i
eût pu paraître pusillanime, mais. cette impression disparaîtra promptement quand on saura à la suite de quelles circonstances il avait été envoyé à Ivrée, où je fus à même d'apprécier son mérite et son énergie autant que son dévouement à la France et à moimême.
Ancien employé d'un ministre, M. Gardini s'était loyalement consacré aux intérêts français. Aussi, lorsque la révolte éclata en Piémont, fomentée par les partisans du roi de Sardaigne, il fut traqué et allait être pendu par la populace, lorsqu'il eut la présence d'esprit de haranguer la foule qui, émue par ses discours, le détacha de la potence à laquelle il était pour ainsi dire déjà accroché, et le relâcha.
Gardini ne se montra pas moins énergique à l'occasion d'un voyage que l'Empereur avait fait en Piémont au cours de l'an XIII : il se trouvait alors secrétaire général du département de la Sésia, et suppléait de son mieux à l'insouciance que le préfet témoignait pour les affaires et pour les manifestations de l'esprit public. L'Empereur avait désiré que sa réception ne fût aucunement préparée, sans doute afin de pouvoir mieux se rendre compte des dispositions des populations. Partout, dans le Piémont, il avait été accueilli avec enthousiasme, sauf dans le département de la Sésia, où quelques polissons seulement le suivaient en criant : « Vive l'Empereur ! »
Mécontent de cette réception « de ruisseau », comme il l'appelait, Napoléon dit assez haut qu'en raison du mauvais esprit qui animait ce département, il le supprimerait : quand les autorités et les différents corps se présentèrent, il les accueillit fort mal, mais
ce fut quand parut le secrétaire général que l'orage éclata dans toute sa violence. Napoléon s'emporta contre lui, lui reprocha de se mêler de tout dans le département et de diriger fort mal les affaires : il le traita d'intrigant et d'ennemi des Français.
Relevant la tête sous cette apostrophe, Gardini interrompit vivement l'Empereur et lui répondit avec dignité : « Quand les Français dénués de tout descendaient les pentes du Grand-Saint-Bernard pour faire la conquête de l'Italie, qui donc donna des armes à vos soldats ? — C'est moi l — Qui leur donna du pain? — C'est encore moi ! Et je suis l'ennemi des Français ! Sire, je me retire... »
Il s'en allait lorsque Napoléon, un moment étonné et ému de cette courte, chaude et noble défense, s'approcha de lui. le retint, et lui dit en lui donnant la main : « Non, vous êtes mon ami. »
Gardini se crut néanmoins obligé d'aller trouver le ministre de l'Intérieur qui avait assisté à la scène et de lui remettre sa démission, mais le ministre lui déclara qu'après ce que l'Empereur venait de dire lui-même, il ne pouvait l'accepter. Le département n'en fut pas moins supprimé, les divers arrondissements répartis entre les départements voisins, et Gardini fut envoyé à Ivrée, en sa même qualité de secrétaire général.
Depuis les révoltes de l'an VÏI et de l'an IX le calme ne s'était jamais complètement rétabli en Piémont. Il y existait une fermentation latente que le moindre incident pouvait faire déborder, et qui, en l'an XIII, se manifesta d'une façon apparente. Le gouverneur s'en préoccupait et il m'écrivit le 15 fructidor:
« J'ai l'honneur de vous mander confidentiellement^ » monsieur le préfet, que la majeure partie des trou- » pes de la 27« division militaire ont ordre de partir » pour l'Italie : il est évident que d'après cela les » malveillants vont relever la tête et se coaliser avec » les brigands pour exciter des mouvements. 11 faut » redoubler de fermeté dans ces circonstances diffi- » elles et se doubler pour ainsi dire pour être partout. »
« Signé : Menou. »
En même temps, un de mes commissaires de police me prévenait qu'au moj^en de nouvelles alarmantes habilement répandues, on tentait de persuader à la population que d'innombrables ennemis, auxquels les forces françaises seraient impuissantes à résister, feraient bientôt irruption dans le Piémont.
De son côté le maire de Gollereto-Parella venait en hâte me faire savoir que son village était le centre de réunion des agitateurs. Des clubs se tenaient chez le notaire Enrietti Brunone, et chez le nommé Jean- Baptiste Zeretti, secrétaire des communes de Strambinello et de Baldissero. Les personnes, qui composaient ces clubs étaient en général l'ex-comte Mosca, Fava Vittorio, l'ex-comte Sola, Bonafide, Presbitero, frère du grand vicaire Bonis, les deux frères Léon et Bolatino, tous d'Ivrée. Ces individus nassaient souvent sept à huit jours chez le curé et chez Enrietti Brunone où ils prenaient leurs repas. Dans ces clubs se tenaient les propos les plus séditieux : on y répandait le bruit que l'ancien ordre de choses allait bientôt revenir, que Sa Majesté avait fui de Paris, que le général Menou y était arrivé et que les Pié-
montais qui étaient au camp de Boulogne avaient battu les Français. On y faisait circuler un libelle écrit en italien contre l'Empereur et fait de telle manière que lorsqu'on le pliait d'une certaine façon, on y lisait les plus grands éloges sur Sa Majesté, tandis qu'en le pliant dans un autre sens, on y voyait au contraire des horreurs contre sa personne. Il était hors de doute que le curé du lieu abusait du moyen de la confession pour pousser les habitants à la sédition et à la révolte ; car le maire avait su par un autre prêtre qui confessait également, qu'il s'était aperçu des principes que le curé insinuait à ses partisans. Le curé, ayant appris que ce prêtre ne confessait pas d'après les mêmes opinions que lui, l'avait fait mander par le grand vicaire qui lui en avait adressé le reproche. Aussi ce prêtre voulait-il quitter la commune.
Je ne manquai pas de faire part de ces renseignements au chef du troisième arrondissement de la Police de l'Empire qui m'arma aussitôt des autorisations nécessaires pour agir énergiquement en cas de besoin.
Une accalmie s'étant cependant produite, je me proposais de me rendre en congé auprès de mon beaupère, à Gênes, au chef-lieu de son gouvernement général de la Ligurie, et j'en avais obtenu l'autorisation quand, les événements politiques ayant pris soudain une tournure des plus inquiétantes, je dus renoncer à mon dessein. L'Empereur venait en effet de déclarer la guerre à TAutriche et, dans un discours retentissant, il en avait lui même fait l'annonce au Sénat le 1" vendémiaire an XIV (23 sept. 1805). L'avis officiel
m'en était donné par deux circulaires successives, du ministre de l'Intérieur, qui ne laissaient aucun doute sur la gravité de la situation.
Le Piémont, comme tous les autres pays conquis, était prêt à s'insurger de nouveau. La plupart des principales familles du pays, même celles qui avaient accepté des emplois à la cour de Napoléon ou simplement dans l'administration des départements piémontais, commençaient à se remuer, tenaient des conciliabules, et on les sentait toutes prêtes à faire cause commune avec les partisans du roi de Sardaigne. Le gouverneur, de son côté^ lançait force proclamations pour calmer l'esprit public et intimider les malveillants; mais ces mesures avaient peud'elfet car on savait que les armées ennemies nous entouraient. Le prince Eugène, à la tête de cent mille hommes, marchait sur le Piémont pour rejoindre Masséna qui n'avait que trente mille hommes du côté de la route du Mont-Cenis et Napoléon de son côté se dirigeait sur Vienne à marches forcées.
La position des administrateurs français et de leurs partisans était des plus critiques. On comprend qu'une bataille perdue nous aurait momentanément enlevé le Piémont et aurait consommé la ruine de tous les Français. Aussi, chacun suivait-il avec anxiété les événements, tandis que l'audace des instigateurs de troubles allait croissant. Mon commissaire de police d'ivrée arriva un jour tout crotté et meurtri me raconter qu'en passant devant un café il avait été insulté et finalement jeté dans le ruisseau.
Je sentis que, si je prenais une mesure sévère que je ne saurais peut-être maintenir faute de moyens
coercitifs, je risquais de provoquer l'explosion d'une révolte qui pourrait gagner tout le Piémont. Je cherchai donc à persuader au commissaire de police qu'il était un maladroit, qu'on avait voulu sûrement plaisanter avec lui, qu'il était lui-même cause de l'incident au sujet duquel j'allais d'ailleurs prendre des informations.
L'insurrection pouvait donc éclater à toute minute, et les gens prudents prenaient toutes leurs mesures en conséquence. Le bon évêque d'Ivrée vint me trouver et me tint le langage suivant :
« Monsieur le Préfet, les esprits sont très surexcités, en Piémont, et si vos armées essuyaient le plus petit revers, il n'y aurait plus en ce pays de sécurité pour les Français. Dès que vous aurez la moindre inquiétude, venez avec votre famille et tous les Français chercher dans mon palais épiscopal un asile que je serai heureux de vous y donner : vous y serez autant en sûreté que moi-même. »
L'offre ne me parut pas à dédaigner et j'en fus profondément touché ; mais je lui répondis avec calme, tout en le remerciant beaucoup, que je ne voyais pas de danger. Il me fallait afficher cette apparence de conviction en la sécurité pour pouvoir rassurer tout le monde.
Je n'en étais pas moins fort tourmenté et j'avais cru devoir faire part de mes inquiétudes à mon beaupère qui, comme gouverneur général de la Ligurie, devait se trouver dans une position plus critique encore que la mienne. Une violente insurrection venait en effet d'éclater dans le Plaisantin et se propageait de là jusque dans la vallée d'Aoste. Sa réponse
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laconique me parut tout d'abord une si mauvaise plaisanterie dans la situation fâcheuse où nous nous trouvions, que je ne puis me dispenser de la reproduire ici : (( Mon ami, je fais danser à Gênes, faites » danser à Ivrée. » Mais, après y avoir réfléchi, je commandai des violons, je lançai des invitations, et dansai toute une nuit avec une partie notable des habitants de la ville.
Grâce à un mélange de douceur et de fermeté mon beau-père vint à bout assez facilement de la révolte du Plaisantin. Il y avait à Plaisance un bataillon du 67^ régiment, appartenant au camp volant d'Alexandrie, sûr lequel les autorités avaient compté pour rétablir l'ordre, mais ce bataillon venait d'être appelé par ordre supérieur à Vicence, et pour garder Plaisance, son artillerie, ses munitions, ses arsenaux, il ne restait plus que 200 hommes et quelques gendarmes. On fit appel à la gendarmerie des Apennins que vint bientôt seconder un bataillon du 3® d'infanterie légère parti de Gênes. Guidée par un aide de camp du général Montchoisy, le chef d'escadron Viviani, qui déploya en cette occurrence toute la valeur d'un soldat avec le sang-froid d'un sage, la gendarmerie des Apennins attaqua les rebelles auxquels s'étaient joints nombre de bandits, les chassa de leurs positions, même les plus inexpugnables, et leur infligea défaite sur défaite, tandis que de son côté l'Architrésorier faisait appel à la pacification et à la concorde dans ce langage élégant et persuasif qui lui était propre.
L'Empereur instruit de la situation critique du Piémont et de l'agitation croissante des fauteurs de désordres, écrivit au gouverneur de former im média-
tement un camp volant avec les hommes dont il disposerait.
« Il est admirable l'Empereur, me disait à ce sujet le général Menou. avec son camp volant ! Il ne m'avait laissé qu'une compagnie d'invalides : on vient de me la reprendre, et je n'ai plus que les hommes qui sont à l'hôpital pour former un camp et encore, un camp volant ! »
Il ne restait plus en effet, dans tout le Piémont, pour y maintenir l'ordre, que la gendarmerie, laquelle était en partie composée de Piémontais ! Il devenait nécessaire d'agir et d'étouffer la rébellion à son début. Pendant que le conseiller d'Etat Petiet, chargé de la police générale de l'Empire, recommandait aux Préfets la vigilance et la fermeté, le gouverneur me faisait savoir que le moment lui paraissait venu d'intimider les rebelles. D'entente avec lui, je fis procéder, le 18 vendémiaire au matin, à l'arrestation, par la gendarmerie, de trois personnes qui m'étaient signalées comme étant les principaux instigateurs de la révolte, les comtes Sol a et Mosca et le notaire Bonafide. Le comte Sola, qui par suite de mauvaises affaires était dans une complète détresse et que sa pauvreté rendait un instrument docile entre les mains des partisans du roi de Sardaigne, eût été capable de tout, en cas de revers survenu aux armées françaises. Le notaire Bonafide poussait si loin la haine des Français que, lors de la première insurrection en l'an VII, il eut la barbarie de poursuivre dans les montagnes des déserteurs français poar les y massacrer et qu'en l'an IX, il fit tous ses efforts pour que les derrières de Tannée française fussent coupés par les révoltés. Le
comte Mosca, lors de la malheureuse retraite des Français, avait voulu faire massacrer tout un bataillon qui traversait Ivrée : il était allé au devant des Austro-Russes et, dès leur entrée à Ivrée, il s'était montré, en compagnie de l'ancien évêque, au balcon de la mairie, d'où il avait fait, devant le peuple assemblé et qui l'acclamait, une véhémente tirade contre les Français, promettant au nom du gouvernement autrichien que le Piémont n'aurait plus d'impôt à payer. Arrêté deux fois au retour des armées françaises à Ivrée, il réussit à s'évader et se réfugia à Rome auprès de la Cour sarde. Il y était encore, lorsque le Premier Consul accorda une amnistie aux individus compromis dans les soulèvements, qui rentreraient avant le 1®' vendémiaire an XI. Au lieu de profiter de cette faveur, il rentra plus tard, sans y être autorisé, et n'eut garde de prêter le serment exigé. Le comte Mosca fut cependant encore une fois relâché après la pacification, mais il resta toujours sous la surveillance de la police.
Le général Menou m'écrivait à son sujet le 22 janvier 1806.
« J'ai reçu, monsieur le Préfet, la lettre que vous » m'avez fait l'honneur de m'écrire relativement à » M. l'ex-comte Mosca. Sans doute il ne peut avoir, » sous aucun prétexte quelconque, un passeport pour » se rendre en Amérique, ni même pour sortir de la » surveillance des autorités de laDoire. Ces autorités » doivent être désignées par vous. Il est même utile » de faire sentir à M. l'ex-comte Mosca que, s'il lui » prenait fantaisie de forcer sa surveillance et de s'en
» aller, il serait arrêté partout où il se trouverait et » déporté en Amérique. Il en est de même des deux » autres individus qui avaient été arrêtés en même » temps que lui. »
Les papiers saisis chez ces trois personnages, bien que ceux-ci eussent eu le temps de faire disparaître les plus compromettants, établissaient suffisamment leur culpabilité. Avec eux, six autres individus avaient été jetés aussi dans les prisons d'Ivrée.
L'Empereur avait donné l'ordre que tous les personnages arrêtés fussent conduits à Turin pour être ensuite expédiés à l'île de Ré, mais les mesures ne paraissaient pas suffisantes au gouverneur qui m'écrivit la lettre suivante :
Turin, le 22 vendémiaire an XIV.
« Je désirerais bien, monsieur le Préfet, que vous » pussiez m'envoyer quelques renseignements plus » positifs sur l'ex-comte Mosca, Bonafide et l'ex-comte » Sola. Comme il faut être très rigide dans les cir- » constances, j'enverrais le plus dangereux dans le » fort de Fenestrelle ou àBriançon. Les deux autres je » les enverrais en surveillance dans le centre de la » France. Les renseignements que je vous demande » seront confidentiels entre vous et moi et toute » l'exécution sera sur mon compte.
» J'ai l'honneur d'être avec la plus haute considé- » ration, Monsieur le Préfet, votre très humble et » très obéissant serviteur.
c( Signé : Menou. »
Au nombre des personnages les plus influents d'Ivrée se trouvait encore un comte Palma, qui était président du Tribunal civil et de la commission de l'hospice de la ville. Il était jeune et brave jusqu'à la témérité; à lui seul, il était tout le tribunal; j'eus quelques démêlés avec lui à l'occasion de ses fonctions et c'est avec lui, plus qu'avec aucun autre Piémontais, qu'il me fallait m'inspirer de prudence et de fermeté.
En 1814, lorsque les événements nous forcèrent à abandonner le Piémont, le roi de Sardaigne rentra dans ses Etats : peu de temps après, les journaux nous apprenaient que le comte Palma s'était mis à la tète d'une insurrection et avait été condamné à mort. Il parvint toutefois à s'échapper et se réfugia en Espagne, mais, à partir de ce moment, je n'ai plus su ce qu'il était devenu.
Heureusement, l'Empereur approchait de Vienne et le cabinet autrichien, pris de peur, rappela le prince Charles, avec son armée forte de 50,000 hommes, pour couvrir la capitale. Nous apprîmes bientôt que l'Empereur était entré à Vienne et comme par enchantement le calme se rétablit dans le Piémont.
Lorsque la guerre fut terminée, l'Empereur se rendit à Turin, voulant sans doute par sa présence effacer jusqu'au souvenir de la récente insurrection. Son désir de pacification fut même cause qu'au cours d'une réception, il fit une sortie très violente contre un préfet qui, sur l'ordre cependant delà police générale, avait fait arrêter et diriger sur Paris une des personnalités les plus marquantes du Piémont. Il donna l'ordre d'écrire sur-le-champ qu'on mît ce per-
sonnage en liberté, ajoutant très haut « qu'il aimerait » mieux qu'on lui coupât un bras que de lui faire » commettre une injustice. »
Propos admirable, quand on est vainqueur et que les troubles sont apaisés, quand on est dans sa cour entouré de courtisans et de flatteurs, quand on a oublié toutes les circonstances de la crise d'où l'on sort, les instructions sévères, le camp volant, etc.! Le pauvre préfet, que Napoléon estimait et aimait bien cependant, fut appelé à d'autres fonctions plus paisibles : il passa à la Cour des Comptes.
Napoléon reçut à TuriU;, de toutes les classes de la population, l'accueil qu'on fait à un vainqueur. On lui donna un bal magnifique dans la salle du théâtre, mais son séjour fut de courte durée. Il reçut un courrier de Paris qui le fît partir immédiatement et la ville n'apprit son départ que le lendemain. Il avait oublié son petit chapeau à trois cornes, qui fut respectueusement recueilli et pieusement placé dans la grande salle du palais, sous un bocal en verre, où on aura pu sans doute le voir longtemps. La fête qu'on lui avait offerte et à laquelle s'étaient rendues la noblesse entière et les plus belles femmes du pays, couvertes des plus riches bijoux, lui donna une si haute idée du Piémont et de ses habitants que le souvenir Ten décida plus tard à nommer le prince Camille Borghèse, son beau-frère, gouverneur général du Piémont et qu'il lui enjoignit de tenir une cour à Turin.
Mes administrés n'avaient pas voulu être les derniers à acclamer l'Empereur victorieux qu'ils eussent peut-être voulu chasser la veille encore, et ils me
chargèrent, au mois de mars 1806, de lui faire parvenir l'adresse suivante dont les termes hyperboliques pourront faire sourire les philosophes.
« Sire.
» Vos sujets du département de la Doire viennent mêler à l'allégresse publique les accents de leur amour et de leur reconnaissance. Deux mois ont accumulé sur votre tête auguste tout ce que la guerre et la politique la plus prudente comme la plus généreuse peuvent donner de gloire. Votre génie a, dans l'espace de deux mois, consommé l'ouvrage des siècles, affermi votre empire sur des bases inébranlables et fixé pour l'Europe et pour le monde entier de nouvelles destinées.
» C'est parmi nous, Sire, que Votre Majesté commença l'immortelle campagne qui nous donna une première paix. C'est dans cette vallée d'Aoste, que nos neveux appelleront la vallée Napoléon, qu'elle préluda à la victoire de Marengo. C'est sur nos rochers qu'elle éleva un monument à la gloire d'un héros cher à son cœur et à la France. » Riche de tant de souvenirs, notre département en fera toujours l'objet de son culte : ils y appelleront souvent les regards de Votre Majesté. Quelqu'une de ses grandes pensées fécondera ces lieux déshérités par la nature et, de ses sujets les plus dévoués et les plus fidèles, fera un peuple heureux autant qu'il est reconnaissant. »
Les diverses insurrections du Piémont avaient trouvé un utile concours dans le brigandage qui
S'exerçait alors par tout le pays et qui subsista longtemps encore après la pacilication. C'est surtout dans le territoire de la vingt-huitième division militaire, notamment entre Turin, Alexandrie et Gênes, que s'étaient formées les bandes les plus importantes et qu'opéraient ces soi-disant partisans du roi de Sardaigne. Leur principale occupation était de s'enaparer de l'argent du gouvernement, soit en saisissant les caisses publiques, soit en arrêtant les diligences qui le transportaient; ils ne négligeaient pas non plus l'argent des fonctionnaires en voyage et n'épargnaient pas les passants. Ces bandes étaient, comme toujours, composées de conscrits réfractaires et de malfaiteurs poursuivis par la justice : elles poussaient leurs incursions jusqu'aux portes de Gênes.
M. Saliceti, ministre à Naples, se rendait à Gênes avec sa suite, et il avait voulu, malgré les avertissements qu'on lui avait donnés, traverser de nuit la montagne de la Boquette pour gagner Alexandrie. Il était arrivé le soir fort tard, et par une nuit très sombre, au bas d'une côte assez rapide que les chevaux gravissaient au pas, quand les voitures des gens de sa suite, qui se trouvaient en avant, furent entourées par une bande, à la tête de laquelle était Mahino en personne, le plus fameux chef de partisans de la contrée. Les bandits arrêtèrent la première voiture avec les démonstrations et les compliments d'usage en pareil cas, c'est-à-dire qu'ils s'assurèrent d'abord des postillons, se présentèrent ensuite aux portières le pistolet d'une main et le poignard de l'autre, et dévalisèrent poliment les voyageurs. Après quoi, ils donnèrent ordre aux postillons de continuer leur
route, se portèrent à la deuxième voiture et répétèrent le même manège.
Pendant ce temps-là, les personnes de la troisième voiture où était Saliceti, croyant que quelque harnais s'était cassé à la première et qu'on le raccommodait, continuaient à sommeiller, lorsqu'elles furent éveillées par les mêmes visiteurs et avec les mêmes cérémonies. Seulement, un colloque eut lieu entre Saliceti et Mahino. Le chef après s'être emparé des malles, des paquets et des bourses, voulait encore une petite caisse qu'il voyait sous les pieds de Saliceti : mais celui-ci déclara qu'elle contenait des papiers d'importance qui ne pouvaient être utiles qu'à lui seul et qui lui étaient même indispensables.
« Eh bien! » dit Mahino, « donnez-moi votre parole d'honneur qu'elle ne contient ni or ni bijoux. »
— « Je vous la donne, » répondit Saliceti.
— « Alors gardez-la, » répliqua Mahino, « mais donnez-moi votre croix de la Légion d'honneur, je la veux. »
Il fallut la lui donner et, aussitôt, il la mit à sa boutonnière. Le piquant de cette histoire est que Saliceti, un fin diplomate et un souple courtisan s'il en fût, avait été le ministre de la police et il avait voulu sûrement rendre à Mahino la monnaie d'un des tours que ce dernier lui avait joués plus d'une fois. Mahino, de son côté, justifiait sans doute son acte en se disant qu'il avait bien le droit de faire rendre quelque chose à l'homme qui avait donné Gênes à la France et qui s'était cru en position de pouvoir lui offrir Rome.
Peu de temps après, Mahino, pour imiter Napoléon qui se faisait appeler empereur des Français et roi