‹ Souvenirs du comte de PlancyChapitre 46 sur 85 · DISETTE DE · texte numérisé non relu

DISETTE DE

avait qu'on ne vendrait pas de grain au-dessus de trente-trois francs l'hectolitre. Ils me le promirent. Voyant leurs bonnes dispositions, j'en profitai pour , me faire donner un aperçu de ce qu'ils pouvaient avoir encore dans leurs greniers, et leur demandai s'ils consentiraient à conduire chacun à leur marché respectif la quinzième partie de leur provision. Ils se rendirent gracieusement à cette exigence, et ma tournée terminée, j'avais à ma disposition plus de cent mille hectolitres de grain, qui, divisés par quinze, me donnaient pour chaque marché sept mille hectolitres environ.

Je rends ici hommage à la parole et au patriotisme des cultivateurs de Seine-et-Marne, qui ne me présentèrent jamais la moindre réclamation, ni même la plus petite observation au sujet de ce sacrifice : le service du grain sur les marchés se fit avec une régularité et une exactitude que l'on n'eût pas rencontrées dans un entrepôt muni des meilleurs comptables.

Par ce moyen, les six mois de disette se passèrent sans aucun trouble, et, après que chacun eût fait ses provisions, il resta encore sur le marché assez de grain pour que je pusse en faire livrer aux commissaires des départements que le Ministre m'adressait. Cent lettres me vinrent témoigner de la reconnaissanée des contrées affamées qui eurent recours à nous. Bien plus, je pus encore assurer pour Paris le service de la guerre et des hôpitaux.

Mais ma position devint bientôt fort embarrassante, car mon département ne tarda pas à être envahi par une foule de spéculateurs et je pus craindre que les cultivateurs, ne se laissant tenter, ne finissent par

manquer à la parole qu'ils m'avaient donnée. J'écrivis au Ministre que je me trouvais en quelque sorte comme dans une ville investie de toute part, sans fortifications ni soldats pour la défendre, et que, si ma mesure n'était pas généralisée, je deviendrais, en dépit de tout, impuissant à satisfaire à tous les services.

Alors parurent les décrets des 4 et 8 mai 1812, qui légitimèrent en réalité toutes mes opérations et les généralisèrent pour la France entière. L'Empereur les signa au moment de partir pour la désastreuse campagne de Russie. Afin d'amener l'Empereur à partager mes idées, je lui avais présenté un mémoire dans lequel étaient récapitulées les mesures qui avaient été prises, tant en France depuis les premiers temps de la monarchie qu'en Angleterre, et môme dans les Etats les plus florissants de l'antiquité, en vue d'assurer l'alimentation et de prévenir la spéculation, véritable cause des famines.

L'esprit de la France était si bon encore à cette époque que malgré l'absence du chef suprême et de ses troupes, l'application des mesures prescrites par lui ne suscita à l'administration ni embarras, ni difficultés. A peine fut-on obligé, en quelques rares occasions de faire saisir chez des particuliers les provisions qu'ils avaient accumulées et de prendre contre eux des mesures de rigueur devant lesquelles on ne recula jamais quand cela devint nécessaire.

D'ailleurs l'accord des ministres entre eux, leur vigilance, leurs remarquables instructions au personnel placé sous leurs ordres suffisaient à empêcher toute affaire inquiétante de prendre de la gravité.

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