GARDES D'HONNEUR
ce corps, étaient les dignitaires de l'Empire, les membres de la Légion d'honneur ou de l'Ordre impérial de la Réunion, les membres des Collèges électoraux, les fonctionnaires, les principaux propriétaires, les militaires ayant servi sous quelque grade que ce fût dans les armées françaises, ou ayant eu le rang d'officiers dans les armées étrangères. Ceux à qui leur âge ou leurs fonctions ne permettaient pas de servir de leur personne devaient être représentés dans le contingent par un fils, petit-fils, frère ou neveu, et contribuer de leur fortune à monter et équiper les gardes d'honneur. Les enrôlés, suffisamment à leur aise, avaient à s'équiper eux-mêmes : l'âge requis était 18 à 45 ans.
Je réussis à provoquer de nombreux dons volontaires qui, joints aux sacrifices que les communes s'imposèrent, me permirent de mettre le contingent de Seine-et-Marne en état de faire bonne figure dans cette levée : les dons volontaires de Seine-et-Marne dépassèrent deux cent mille francs. Des maires qui n'avaient pu trouver dans leurs communes le nombre de chevaux, propres à la cavalerie, qu'ils avaient offerts à l'Empereur, allèrent à Paris en acheter à des marchands de chevaux l
Mes gardes d'honneur, au nombre de quarantecinq, furent envoyés au fur et à mesure de leur désignation par petits groupes, au chef-lieu de la division; les chevaux pour les monter furent expédiés par convois au fur et à mesure de leur achat, et les fonds pour compléter l'équipement mis à la disposition du conseil d'administration du corps.
Quelque effort, quelque sacrifice que nous fissions,
ils ne paraissaient jamais suffisants à l'autorité militaire : le général de division, comte de Pully, colonel, et le chambellan de PEmpereur, comte de Mathan, colonel-major du l®'' Régiment des Gardes d'honneur, m'adressaient réclamations sur réclamations. Le ministre de l'Intérieur lui-même me pressait de son côté^ au point que je lui écrivis le 12 juin 1813 :
« Que votre Excellence daigne jeter les yeux sur » la liste de nos gardes, elle y remarquera les noms » de MM. de Clermont-Mont-Saint-Jean , de Bréti- » gnières, de Courteil, de Brosses, Devousges, d'Al- » baret, Douet de la Boullaye, qui se sont,, à l'excep- » tion de deux d'entre eux, volontairement présentés » à l'enrôlement.
« Si Votre Excellence n'aperçoit pas sur cette liste » une plus grande quantité de grands noms et de » grandes fortunes, c'est que, depuis quelque temps, » toutes les grandes propriétés qui existent dans mon » département appartiennent aujourd'hui aux famil- » les qui occupent les premières places et qu'elles n'ont » pas attendu ce moment pour faire obtenir à leurs » enfants des fonctions civiles ou des grades mili- » t aires.
» Actuellement que j'ai atteint et même dépassé de » deux hommes le minimum qui m'avait été assigné, » Votre Excellence pense-t-elle que je doive désigner » jusqu'à concurrence du maximum ?
» J'observerai à Votre Excellence que je n'en ai » pas désigné davantage parce que tous les jeunes ï) gens disponibles qui se trouvent sur mon état gé-
» néral sont des fils de gros cultivateurs, de petits » fonctionnaires ou de commerçants peu fortunés, et » que les désignations que j'aurais pu faire eussent » gêné les familles sans remplir les vues du gouver- » nement. »
Le 10 octobre 1813 une lettre confidentielle du général de division d'HastreL baron de l'Empire, directeur général de la conscription, me prescrivait une nouvelle levée de recrues.
En envoyant mon contingent au ministre de la Guerre, je le suppliai de faire observer à l'Empereur que nos hommes étaient si jeunes, si faibles que si on leur pressait le nez, il n'en sortirait que du lait, que si l'on pressait le ventre de nos chevaux on n'y sentirait que du son, que, si Sa Majesté voulait faire passer la frontière à de pareils soldats, ils ne pourraient le suivre, et que si, par aventure, ils le suivaient, aucun ne reviendrait.
Et, cependant, on eut encore de beaux succès à Lutzen et à Bautzen, mais le malentendu de Leipzig força de nouveau l'Empereur à revenir sur ses pas.
Tant de levées successives énervaient d'ailleurs l'opiiiion et le ministre de la Police générale, duc de Rovigo, sentait le besoin de la calmer : coup sur coup, les 11 et 15 novembre 1813, il m'adressait confidentiellement des instructions à ce sujet.
C'est alors que s'ouvrit la campagne de France.
Que ceux qui me liront ne m'attribuent pas la prétention de vouloir décrire cette célèbre période de notre histoire militaire : à une œuvre pareille il faudrait un talent et une compétence que je n'ai pas. Je
veux seulement raconter les événements qui se passèrent en Seine-et-Marne, sous mes yeux, et auxquels je pris part. Ma correspondance au jour le jour avec les Ministres, dont je reproduirai les principaux passages, mettra le lecteur à même de suivre les faits pas à pas.
Tout n'était plus que confusion : de toute part les corps d'armée, plus ou moins maltraités, battaient en retraite, en majeure partie sur la Champagne : l'ennemi avançait à grands pas vers Paris, et mon département se trouvait menacé de tous les côtés : Meaux, Provins, Melun, Fontainebleau, Montereau, s'attendaient à chaque instant à être occupés par les troupes étrangères.
Les inquiétudes du gouvernement étaient grandes et l'on prenait hâtivement toutes les mesures de protection possibles. Les miennes me permettaient de connaître sans délai les mouvements de nos troupes et ceux de l'ennemi : j'envoyais chaque jour un courrier au ministre de la Guerre pour l'en tenir informé.
Je proposai, le 31 décembre 1813, au ministre de l'Intérieur, les circonstances pouvant exiger d'un instant à l'autre que l'administration trouvât dans les caisses publiques des moyens de pourvoir à des dépenses urgentes, de faire verser immédiatement à la caisse du Receveur général :
1" Les fonds libres qui étaient dans les caisses des communes, les dépenses des budgets une fois acquittées ; ,
2° Ceux qui restaient dans les caisses des hospices et des bureaux de bienfaisance, les besoins des services étant prélevés ;
3° Les fonds affectés aux dépenses imprévues des départements, dont il n'avait pas encore été disposé ;
4** Les fonds de non-valeur laissés à la disposition des préfets, prélèvement fait du montant des ordonnances déjà délivrées.
Le ministre de la Police générale me prescrivit de faire soumettre à un rigoureux interrogatoire tous les individus étrangers au département de Seine-et- Marne qui y séjournaient ou y pénétreraient.
Le ministre de l'Administration de la guerre m'invita à me faire donner ou à acheter au besoin tout le vieux linge qui pourrait être recueilli dans le département, afin de le transformer en charpie ou en linge à pansement : le grand linge tel que draps, nappes, rideaux, etc.. devait être payé 3 fr, 90 à 4 fr. 23 le kilog, le petit linge 2 fr. 90 à 3 fr. 50, la charpie 2 fr. 10 à 3 fr.
Le 2 janvier 1814 je donnais l'ordre au sous-préfet de Meaux de préparer l'installation pour 15,000 hommes d'un camp qui devait être formé près de cette ville.
Une levée de 15,000 chevaux avait été ordonnée, sur laquelle le département de Seine-et-Marne devait en fournir 368 destinés à la remonte du 5*' régiment de Dragons dont le dépôt était à Provins. Le général comte Hulin m'ayant demandé d'apporter à la levée de ces chevaux toute la célérité possible, je fus assez heureux pour pouvoir le prévenir qu'en moins de dix jours, grâce au zèle des sous-préfets, des maires et des propriétaires, tous les chevaux demandés avaient été fournis et qu'à la date du 6 janvier, les dragons seraient en état d'être mis en route si leur harnache-
ment était au complet. Pour préparer cet harnachement et l'équipement de 200 hommes J'avais réquisitionné tous les tailleurs et bourreliers de l'arrondissement de Provins.
J'organisai ensuite, à l'aide des gardes-champêtres qui reçurent des communes une subvention spéciale, un service de piétons et d'ordonnances.
Au moyen de voitures de réquisition, dont il ne me fallut pas moins de trente attelées de quatre chevaux, je fis transporter de Givet à Versailles 2500 selles de cavalerie.
M. de Montalivet avait récompensé mes premiers efforts en m'écrivant, le 4 janvier 1814, une lettre des plus flatteuses.
Lé 19 janvier, je faisais savoir au maire de La Fertésous-Jouarre qu'une cavalerie nombreuse se dirigeait sur cette place et que j'avais l'ordre d'y faire verser, pour le 23 du même mois, 18,000 quintaux de foin 15,000 de paille et 30,000 hectolitres d'avoine. En cas d'insuffisance des bâtiments militaires ou particuliers, le ministre directeur de l'Administration de la guerre enjoignait formellement d'employer les églises. L'Empereur ordonnait en outre la création d'un magasin de 1000 sacs de farine à La Ferté-sous- Jouarre, et d'un autre de 5000 sacs à Meaux, ainsi que la construction par le génie dans cette dernière ville de 8 fours à cuire le pain.
J'écrivis le 21 janvier au ministre de la Police générale :
« Monseigneur, » Je vais prendre sur-le-champ toutes les mesures
» prescrites par Votre Excellence pour défendre le » pont de Melun contre les détachements ennemis qui » pourraient se présenter. M. l'ingénieur en chef va » me présenter à cet égard un projet que nous ferons » exécuter sur-le-champ. Je vais ordonner avec la » même célérité toutes les mesures prescrites par votre » lettre. J'enverrai demain àVotre Excellence une co- » pie de l'arrêté que je vais prendre pour tout mon » département.
» Votre Excellence ne doit pas douter des efforts » qui seront faits pour défendre les passages que l'on » chercherait à franchir. Je l'instruirai jour par jour » de ce qui se passera. »
J'invitai en même temps mes sous-préfets à me proposer toutes les dispositions convenables aux diverses localités, à prendre de suite celles que les circonstances rendraient urgentes et à se concerter avec les ingénieurs d'arrondissement pour tous les projets de défense qu'ils croiraient utiles. J'avertis les directeurs de l'Enregistrement et des Contributions et Droits réunis, les inspecteurs des Eaux et Forêts à Melun et à Crécy, le capitaine des forêts de la Couronne à Fontainebleau, le capitaine de la Gendarmerie impériale, à prévenir leurs employés qu'ils étaient appelés à concourir à la défense commune au cas où les circonstances l'exigeraient.
Le 23 janvier, j'engageai le maire de Montereau à se mettre en mesure de défendre l'accès de son pont, à abattre les arbres de la grande route pour retarder la marche de l'ennemi, enfin à user de tous les moyens possible de défense. J'ajoutai que j'allais me concer-
ter avec le général Hulin pour lui faire envoyer quelques secours.
Ce même jour, j'écrivais aux ministres de l'Intérieur et de la Police générale :
« Monseigneur,
« J'ai l'honneur d'envoyer à Votre Excellence la copie de la lettre que je reçois de M. le maire de Montereau et de la réponse que je lui fais. J'allais, de concert avec le général Ghanez, commandant le département, envoyer quelques hommes à Montereau et à Bray pour seconder les efforts de la Garde Nationale, lorsque M. le général de division Pajol est arrivé à la Préfecture. Le général doit partir demain pour Montereau et j'ai obtenu qu'il enverrait pour le moment 25 dragons, qui doivent pousser des reconnaissances afin de faire croire à Tennemi que nous avons des forces. Il écrit au ministre de la Guerre pour être autorisé à en envoyer davantage. » J'ai en ce moment 600 hommes de gardes nationales que je dois diriger sur Soissons. Les officiers sont à la tête de leurs compagnies : le meilleur esprit anime les uns et les autres. Il me semble que dans la circonstance actuelle je ferais bien de les faire poster sur les points menacés. S'ils ont à se battre sous nos yeux ils feront des prodiges. J'attendrai les ordres ultérieurs de Votre Excellence pour savoir si je dois les garder ou les faire partir pour Soissons.
» Il est nécessaire que vous veuilliez bien nous faire passer des munitions de guerre et peut-être même un peu d'artillerie. Nous avons des positions
» assez importantes à défendre. Les habitants du » département paraissent très bien disposés, et, aus- » sitôt qu'il sera formé un noyau de troupes de ligne, » nous réunirons toutes les forces que nous pourrons » rassembler.
» Je propose de retenir les gardes nationales qui » arrivent aujourd'hui et demain, parce que je suis » maintenant le premier département à envahir et » le plus intéressant à défendre. »
Au général comte Hulin :
« J'apprends que l'ennemi approche de Montereau et qu'il doit être ce soir ou demain à Joigny. Je rends sur cela un compte détaillé aux ministres de la Police et de l'Intérieur. M. le général Ghanez vous en entretiendra sans doute : mais le temps me manque pour entrer dans des détails. D'après l'avis que j'ai reçu sur la marche de l'ennemi, je pense qu'il convient que les prisonniers de guerre stationnés à Provins et à Meaux, 268 Espagnols, évacuent ces deux villes dont les habitants ne seraient pas assez forts pour les défendre à l'intérieur et à l'extérieur. »
Le baron Marchant, intendant général de l'armée de Châlons, me prévenait peu après que le parc de Sampigny serait dirigé sur Melun, par Provins et Nangis, et que j'avais à prendre les dispositions pour que le commissaire des guerres Touchard et les inspecteurs Laugier et Roche pussent trouver les facilités nécessaires à l'installation et à l'approvisionnement du parc. J'armai en conséquence mes sous-pré-
fets du droit de faire toutes réquisitions, même en dehors de leur arrondissement.
11 fallut à cette époque procéder à la levée des conscrits de la classe de d815, prescrite par décret impérial du 15 janvier, et qui, d'après l'ordre de l'Empereur, devaient être tous dirigés sur Paris et versés dans la Garde impériale.
Le 24 janvier j'écrivis au général de division comte Pajol :
« Monsieur le général,
» J'ai recules instructions que vous m'avez données » par votre lettre de ce jour. Je vais m'occuper avec » la plus grande activité de les faire exécuter.
» Je reçois à l'instant une ordonnance de Provins : » Le sous-préfet apprend par des indices certains que » Troyes est occupé par l'ennemi. Le brave major du » 5^ de Dragons, qui est dans Provins, doit faire » pousser des reconnaissances et donner avis de tout » ce qui se passera. Je vous ferai connaître ce que » j'apprendrai.
» Je regarde Provins comme un point important » auquel vous devez penser. »
Le général Pajol avait été chargé' de défendre les passages de la Seine, et je prescrivis à l'ingénieur en chef du département de le seconder et de remplacer au besoin pour cette mission les officiers du génie.
Le 24 janvier j'écrivais encore au comte de Flahaut, aide-de-camp de l'Empereur :
« Monsieur le comte, » J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur
» de m'écrire le 23 courant pour m'annoncer que Sa » Majesté avait décidé que les gardes nationales de » mon département, qui devaient être envoyées à » Soissons, fussent dirigées sur Meaux.
» Je me suis occupé à passer ces gardes en revue. » Leur bonne contenance et leur ardeur me sont de » sûrs garants des services qu'elles rendront dans la » circonstance actuelle.
» Je dois vous prévenir que, sur l'avis reçu hier » qu'un parti ennemi devait coucher aujourd'hui à y> Joigny, j'ai envoyé aux ministres de la Police et de » rintérieur une ordonnance pour leur demander de » faire garder les points importants de Montereau, » Bray-sur-Seine et autres par les gardes nationaux » réunis en ce moment, les besoins étant pressants.
» MM. les généraux qui sont maintenant à Melun, » vont aussi faire leurs dispositions, mais je crois né- » cessaire d'utiliser ces jeunes gens dans mon dépar- » tement : ils se formeront plus vite et rendront de » plus grands services.
» J'ai fait aussi demander des munitions de guerre » dont nous avons besoin. »
Aux ministres de la Guerre, de l'Intérieur, de la Police générale, et au grand maréchal comte Bertrand, le 25 janvier :
« J'ai vu le 23 janvier M. le général de division » comte Pajol et M. le chef du Génie.
» Les officiers généraux, M. le général Chanez, » M. l'ingénieur en chef et moi sommes allés sur-le- » champ visiter toutes les positions. Nos moyens de » défense ont été arrêtés.
» On y travaille avec activité : j'envoie ci-joint un » extrait des principaux moyens.
» L'ennemi ne pénétrera pas dans mon départe- » ment, à moins qu'il n'ait des forces supérieures et » de l'artillerie.
» Je serai sur tous les points menacés pour encou- » rager le zèle de nos gardes nationaux, qui n'a pour- » tant aucun besoin d'être soutenu, et pour faire don- » ner aux troupes tout ce qui leur est nécessaire.
» Le 24, M. le général Pajol est parti pour Nogent- » sur-Seine. Je lui ferai connaître par ordonnance » tous les ordres ultérieurs que je recevrai.
» J'ai organisé une correspondance prompte et ac- » tive par ordonnances de la garde nationale et sur » tous les points importants de mon département.
» Ma garde nationale part demain pour Montereau, » Bray et Provins : je ferai connaître sous deux jours » la force réunie sur chaque point. Je ne parle pas » de cette troupe et de son bon esprit : il est tel qu'on » peut le désirer.
» Hier 24, le sous-préfet de Provins nous annonçait » qu'il était instruit que Pennemi était entré à Troyes. » Nous avons sur-le-champ donné l'ordre que les pri- » sonniers espagnols qui sont à Provins, au nombre » de 268, fussent évacués sur Brie.
» Le 24, M. le maire de Montereau m*a informé que » le parti ennemi annoncé comme devant coucher à » Joigny, n'a pas paru dans cette ville, ni à Tonnerre.
» J'ai fait venir l'inspecteur de la Navigation pour » lui enjoindre de faire conduire tous les bacs et ba- » teaux sur la rive opposée à celle où l'on doit ar- » river.
» Le gouvernement peut conserver les forces que » Ton a pour les points les plus importants et qui ne » seront point aussi bien défendus que les noires. On » ne doit avoir aucune inquiétude sur mon départe- » ment; nous sommes tous parfaitement d'accord; » chacun fera son devoir et nous concourrons tous » avec le même zèle au même but.
» Dans la nuit du 24 au 23, I\l. le général Pajol m'a » annoncé que l'ennemi n'avait paru ni à Auxerre, ni » à Troyes.
» M. le général doit faire pousser des reconnais- » sances le plus loin possible : on en pousse aussi » de Provins. »
A cette date du 23 janvier, je faisais savoir au général Pajol que je venais de recevoir du comte Bertrand une lettre par laquelle il m'annonçait que l'Empereur avait trouvé plus court de réunir les deux bataillons de garde nationale de Seine-et-Marne, à Melun, Montereau et Pont-sur-Yonne, afin de défendre ces trois points, et que le ministre de la Guerre faisait partir deux pièces de canon pour Melun. L'Empereur désirait aussi qu'on organisât une escouade de canonniers pour défendre les ponts de Montereau et de Melun.
Je recevais ensuite du ministre de l'Intérieur un décret ainsi conçu :
« Art. 1. Les bataillons des Gardes nationales des départements d'Eure-et-Loire, du Loiret, de la Seine, de Seine-et-Marne se réuniront à Melun et à Montereau pour concourir à la formation du camp de Pont-
sur- Yonne. Ceux des départements de Seine-et-Oise et de l'Aisne iront à Soissons et la destination de ceux des 14® et 15® divisions ne sera point changée.
» Art. 2. Les bataillons des Gardes nationales d'Indre-et-Loire, de Loir-et-Cher, de Maine-et-Loire, de la Mayenne et de la Sarthe se réuniront d'abord à Montereau, hormis ceux qui auraient déjà passé l'Yonne. »
Je rappelai à l'inspecteur de la Navigation à Montereau que les bacs et bateaux se trouvant sur les parties de l'Yonne et de la Seine enclavées dans le département devaient toujours être placés sur la rive opposée à celle qui paraîtrait momentanément menacée par l'ennemi. Pour le moment, ils devaient être sur la rive gauche, mais les mariniers devaient se tenir prêts à les faire passer sur la rive droite au premier ordre qu'ils recevraient.
Le 2o janvier, le maire de Brie m'avisa de l'arrivée prochaine à Melun de l'ingénieur géographe Lapie, revenant de Brie-sur-Hyères, et du passage de plusieurs officiers revenant de Langres.
Je fus aussi prévenu par le préfet de l'Aisne que le matériel de la manufacture d'armes de Charleville allait être évacué sur Versailles, par un convoi de oO voitures qui traverseraient Dommartin.
Le 21 janvier, j'annonçai au ministre de l'Intérieur que je faisais couper une arche du pont de Melun qui m'avait été indiquée par le général Pajol, que j'y substituais un pont postiche en bois pouvant être détruit en une nuit, et que je m'occupais d'exécuter les nouveaux ordres de Sa Majesté relativement aux
ouvrages à faire pour la défense des ponts de Melun, Château-Landon, Moret, Nemours et Bray.
Puis, venait du ministre de l'Intérieur l'avis qu'il était ordonné une nouvelle levée de 2500 chevaux sur lesquels mon département aurait à en fournir encore
Le 28 janvier, mes gardes nationaux étaient passés en revue par le général : nous placions un poste de 50 hommes près d'une ancienne verrerie abandonnée et servant à remiser les munitions de guerre, un garde au pont que l'on coupait, un poste à la préfecture, un aux prisons, un à la demeure du payeur, enfin un à chaque service quelconque.
Cent mille cartouches avaient été expédiées de Paris à Melun et je les avais fait placer à la verrerie, ainsi que deux pièces de canon approvisionnées de 150 coups par pièce. Cette verrerie était près de Teau et, en cas d'événement, les cartouches seraient mises en bateau et passées à la rive opposée ou jetées dans l'eau, si l'on se trouvait dans le cas de ne pouvoir les sauver ou les distribuer à la troupe.
Tandis que j'organisais une compagnie de canonniers pour le service des deux pièces qui m'avaient été adressées, des convois d'obus et de boulets traversaient notre département, venant de celui de PAisne.
Le 28, ainsi que j'en informais le ministre de l'Intérieur, M. le général de division comte Pajol et le chef de bataillon du génie Durivau, partis pour faire la reconnaissance de tous les points de la Seine et l'Aube depuis Corbeil jusqu'à Troyes, étaient de retour à Melun et je m'entendais avec eux sur les mesures
que les circonstances avaient paru exiger. Les souspréfets et les maires avaient reçu de moi toutes les instructions dont ils pouvaient avoir besoin pour être en état d'aider à ces opérations : je leur avais toutefois fait observer que, si l'Empereur, avant son départ, avait prescrit ces travaux, nous devions penser qu'ils étaient ordonnés pour des circonstances qui sans doute n'arriveraient pas, mais que nous devions néanmoins seconder de tous nos efforts les mesures auxquelles se rattachaient des travaux d'un intérêt qui ne pouvait échapper à personne.
Le 28 janvier, je recevais du sous-préfet de Provins, à qui elle était envoyée de Nogent, et je transmettais au ministre de llntérieur, la copie d'une lettre adressée par le prince de Neuchâtel au général Pajol ainsi conçue :
« Nous avons attaqué aujourd'hui à cinq heures » du matin : nous avons culbuté l'ennemi et fait des » prisonniers. Notre attaque a été si brusque et si » prompte que l'ennemi n'a pas eu le temps de faire » sauter le pont.
» Une grande partie de l'artillerie ennemie s'est » embarrassée dans une forêt en voulant prendre une » mauvaise route de Saint-Dizier à Montierender : » l'Empereur se trouve ainsi sur les derrières de l'en- » nemi. Nous avons par là chassé l'ennemi de Nancy » et notre avant-garde est, ce soir 27, à Vassy. Nous » continuerons à marcher sur les derrières de l'en- » nemi avec une belle et bonne armée. »
Le 21) janvier, le ministre de la guerre m'envoyait à Melun une batterie de deux pièces de 4, approvi-
siounoe chacune de 200 coups, ainsi que 22,000 cartouches et 1,800 pierres à feu, qui avaient été mis à ma disposition parle général Neigre, directeur général du parc de la réserve.
Le môme jour j'écrivais au sous-préfet de Fontainebleau :
» J'entends dire, Monsieur, que le Pape est reparti » pour Home. Comme vous m'avez dans le temps » donné avis de son arrivée et que vous ne me dites » rien de son départ, je dois croire, malgré les bruits » publics, qu'il est encore à Fontainebleau. Veuillez, » je vous prie, fixer mon incertitude à cet égard. Je » désirerais savoir d'une manière bien positive quelle » route il a suivie. »
Et à M. de Ségur^, commissaire extraordinaire de Sa Majesté dans la 18® division militaire à Sens :
(( Monsieur le comte, il m'est impossible de vous » donner aucune nouvelle de M. l'auditeur du conseil » d'Etat Pastoret. Je ne l'ai pas vu et je n'ai pas ouï » dire qu'il soit passé sur aucun point de mon dépar- » tement. »
Le 29 janvier j'écrivais au général comte Pajol que les deux pièces de canon qui se trouvaient à Melun seraient attelées le lendemain et pourraient être servies par des artilleurs, sinon bien expérimentés, au moins bien dévoués, et, le 31, au ministre de la Guerre, que j'avais donné l'ordre de faire atteler et placer en batterie, pour la défense du pont de Montereau, quatre pièces de canon reléguées avec leurs affûts dans un grenier de la ville.
Puis j'adressais au ministre directeur de l'administration de la guerre la lettre suivante :
» Monseigneur, Votre Excellence n'ignore pas que » depuis longtemps des corps de troupe considérables » traversent mon département dans tous les sens » sans qu'aucun service soit assuré. Jusqu'à présent, » la troupe n'a manqué de rien, mon zèle et la bonne » disposition des administrateurs et des habitants » ont suppléé à tout.
» Il me semble cependant que, puisqu'il existe des » commissaires des guerres, Votre Excellence pour- » rait bien nous en envoyer un, et je suis d'autant » plus fondé à le demander qu'on nous en annonce » un depuis longtemps.
» Je ne comprends pas ce que deviennent les com- » missaires des guerres que vous m'annoncez, et que » vous chargez, dites-vous, de se concerter avec moi; » je n'en ai encore vu aucun. Je vous avoue que, suf- » fisant à peine à la direction de toutes les parties » dont je suis chargé, je n'ai pas le temps de me pro- » mener moi-même sur toutes les places de mon dé- » partement pour voir si le service est assuré. »
Le service des subsistances était d'ailleurs écrasant, tant pour les personnes chargées d'y pourvoir, que pour les communes obligées d'y subvenir.
C'est ainsi que l'intendant de la Grande armée me demandait de faire fournir par réquisition, pour le camp de Châlons, et de faire conduire sans délai à Epernayun nombre incalculable de denrées. En outre, les passages incessants de troupes dans les gîtes d'étapes m'obligeaient à commander aux maires de ré-
quisitioiiner directement chez les habitants tout ce qui s*y trouverait pour subvenir aux besoins de ces troupes exactement comme s'ils en avaient reçu l'ordre de moi ou de l'administration. Moyennant cela la troupe ne manqua jamais de rien.
De plus, il fallut concourir à l'installation et à l'entretien du camp de Meaux qui était commandé par le général Guyon.
Le 31 janvier je prévenais les ministres que j'avais fait passer au général PajoL à Monterean, 50,000 cartouches; qu'ils pouvaient être sans inquiétudes, que mes mesures étaient bien prises et que des forces supérieures, avec de l'artillerie, pouvaient seules pénétrer dans le département. J'écrivais au maire de Montereau que je me rendrais dans cette ville, si elle était menacée, avec toutes les forces que je pourrais réunir, le peu de gendarmerie que j'avais, la garde départementale, les gardes champêtres et notre garde nationale, enfin assez de monde pour en imposer à l'ennemi. J'ajoutais qu'il devait défendre son pont, qu'il en avait les moyens et que je connaissais trop son bon esprit pour lui en dire davantage.
Heureusement, le général Pajol m'informait d'un succès remporté par ses troupes à Arcis-sur-Aube et je lui répondais que, puisque nous étions des premiers menacés, nous nous reposions avec confiance sur ses opérations militaires et le courage des troupes, conduites par un aussi bon général que lui.
Le 31 janvier, l'ennemi faisait un mouvement offensif sur Montereau.
« Voyez, écrivais-je au général Pajol, si vous n'avez
aucune force à diriger sur la route de Provins à Paris, pour empêcher des détachements ennemis de se jeter sur cette route. Je me rends à Montereau et à Bray : nous ferons tous nos efforts pour défendre ce passage; mais, s'il était forcé, les dispositions que j'indique seraient bonnes à prendre. » « Votre Excellence verra, écrivais-je aussi aux ministres, que je n'ai pas un instant à perdre pour diriger sur Montereau et Bray toutes les forces dont je puis disposer en ce moment : je m'entends à ce sujet avec M. le général Chanez. Je dois vous prévenir que je ne connais pas les forces qui sont à Provins, mais j'envoie sur-le-champ une ordonnance à Meaux pour prévenir du mouvement de l'ennemi. Je présume qu'il doit y en avoir sur ce point, et, d'après l'avis que je vais donner au commandant général, peut-être jugera-t-il convenable d'en envoyer. »
En même temps je demandai au ministre de la Guerre la poudre nécessaire pour faire sauter les ponts de Moret, Gyé, Nemours et Souppes, et le priai d'en envoyer aussi en provision à Montereau et à Bray.
Tandis que le général Pajol m'informait d'un nouveau succès de l'Empereur, j'apprenais que l'ennemi n'était plus qu'à peu de distance de Montereau et de Bray. Je prescrivis alors au sous-préfet de Meaux de rassembler aux chefs-lieux de canton tous les gardes champêtres, communaux et particuliers et tous les gardes nationaux ayant des fusils ou des armes quelconques, de mettre à leur tête les hommes les plus capables de diriger leurs opérations et de les
porter sur la route de Paris à Troyes et de garder avec eux les bords de la Seine et de l'Yonne. Je chargeai le secrétaire général de la Préfecture, M. Guyardin, de me remplacer à Melun pendant que je serais à Montereau.
« Si l'ennemi, lui disais-je, a l'air de vouloir forcer » nos passages, et qu'il soit impossible de tenir les » positions, je me rendrai sur-le-champ à Melun afin » d'y faire les dispositions convenables. Si ces points » ne sont pas attaqués ou sont suffisamment défendus, » je reviendrai également à Melun. Je désire que vous » vous concertiez avec M. le général pour diriger sur » cette ville toutes les forces possibles. »
Aux Ministres de la Guerre, de la Police et de Vlntérieur.
Le l®'' février 1814.
« Monseigneur, d'après la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire hier par estafette, vous avez vu que je me suis rendu à Montereau en toute hâte. On m'avait annoncé qu'on manquait de pierres à fusil : j'en fis mettre dans ma voiture pour en apporter moi-même. J'avais fait conduire des chevaux de selle et je m'étais équipé et armé comme pour entrer en campagne. Je pensais aussi que ma présence pouvait être nécessaire pour entretenir l'esprit public, faciliter les opérations ultérieures et faire donner aux troupes ce qui leur était nécessaire. J'avais fait partir en poste trente hommes bien armés et bien équipés de la Compagnie de réserve et le peu de gendarmerie que nous avions. J'avais donné ren-
dez- VOUS aux différents gardes nationaux champêtres et forestiers sur les bords de la rivière et sur la route. » J'arrivai à Montereau à une heure après-midi. Je trouvai le général Pacthod et le maire plus assurés de la marche de l'ennemi et certains qu'il ne voulait pas se diriger sur Montereau, mais conjecturant qu'il tenterait le passage du pont de Bray; toute la garnison et le général lui-même avaient passé la nuit sous les armes. Montereau n'a présentement rien à craindre : il est arrivé plus de 5,000 hommes de gardes nationaux de différents départements, qui, à la vérité, ne sont pas tous armés, mais les officiers et les soldats paraissent généralement animés du meilleur esprit. Le général a fait réunir surle-champ en compagnies tous les hommes armés et leur fait faire un service régulier. Il lui est arrivé des munitions et 300 fusils qu'il fait distribuer : ainsi je pense qu'il peut y avoir maintenant sous les armes 1,200 hommes d'infanterie et 600 de cavalerie, force suffisante pour empêcher la ville d'être prise, étant d'ailleurs défendue par sa position naturelle. Il s'y trouve également six pièces d'artillerie que le général se disposait à faire servir et à atteler. » J'ai fortement engagé le général Pacthod à en voyer des forces à Bray-sur-Seine. J'ai moi-même dirigé sur ce point les trente hommes de la Compagnie de réserve que j'avais fait venir en poste à Montereau. J'y envoie aussi une partie de notre gendarmerie et toutes mes espèces de gardes. » J'appris à Montereau que les causes de l'alerte qu'on y a eue provenaient du bruit généralement répandu qu'on se battait à Sens, mais j'ignore jus-
qu'à quel point ce bruit est fondé. On assurait qu'un parti ennemi de 6 à 800 hommes y était entré, qu'il s'était engagé entre lui et nos troupes en nombre égal une fusillade assez vive, que deux bataillons en marche, ayant entendu du bruit, s'étaient portés d'eux-mêmes sur les lieux et qu'en arrivant, ils avaient fait une décharge qui avait couché 40 hommes sur le carreau et avaient fait prendre la fuite au reste. D'après les reconnaissances faites dans la nuit, il paraît que l'ennemi campait dans les bois, mais on ne se détermina pas à l'en chasser. Nos troupes avaient, dit-on, deux pièces de quatre, qu'elles ne purent faire jouer parce qu'on se battait dans les rues.
» Je trouve à mon retour une lettre du général commandant le camp de Meaux : il m'annonce que, d'après ma demande, il vient de faire diriger sur la grande route 7 à 800 hommes du régiment de Cherbourg avec deux pièces de campagne pour observer les trois routes de Bray, Montereau et Provins. » Je vais l'informer de suite de tout ce que j'ai appris sur la marche de l'ennemi, dont je ne suis pas moi-même bien certain, mais dont je vais être instruit d'un moment à l'autre, toutes les autorités militaires ayant mis sur pied des éclaireurs. M. le général fera, d'après ces renseignements, les dispositions qu'il jugera convenables.
» Ainsi, Monseigneur, jusqu'à ce moment mon département a été respecté et j'ose dire que toutes nos dispositions sont faites pour que l'ennemi craigne d'en approcher.
» Les braves généraux Pajol et Pacthod ne négli-
» gent rien pour défendre les points de la ligne qui » leur est confiée et tous les fonctionnaires du dépar- » tement montrent une activité, une vigilance et une » prévoyance rares. Pendant mon séjour 6,000 hom- » mes de gardes nationaux sont arrivés à Montereau » que je regarde maintenant comme à l'abri de toute » attaque. »
Au général Pacthod.
Le 1" février 1814.
« Monsieur le général,
» J'espère que vous aurez passé une bonne nuit et que vous n'aurez point souffert de votre bras. Je vous envoie ci-joint copie de la lettre du général Pajol dont je vous ai parlé hier; à l'avenir, je m'empresserai de vous communiquer tout ce qui viendra à ma connaissance : je désire que vous en fassiez autant. Je vous prie de ne pas oublier que, si le quartier général est à Montereau, je désire que le centre de vos plaisirs soit à Melun : je vous conserve votre appartement à la Préfecture. Nous disserterons sur les usages de la Turquie et sur ceux de France : nous admettrons quelques dames dans nos discussions et peut-être en viendrons-nous à vous convaincre, ou plutôt à vous convertir, car je ne vous trouve guères dans la voie du salut, et je vous avoue que j'ai déjà conçu pour vous tant d'amitié que je me sens tout disposé, si nous ne pouvons opérer cette conversion, à me perdre avec vous, afin que nous puissions nous retrouver un jour encore réunis. »
OPÉllATIONS MILITAIRES 137
Je prescrivis au capitaine-régisseur de la Capitainerie de Fontainebleau de faire couper dans la forêt et de m'expédier de suite 500 palissades de dix à onze piedsjde longueur, appointées sur un pied de longueur, pour protéger le faubourg Saint- Ambroise de Melun et j'expédiai à M. de Larminat, inspecteur des chasses et forêts de Sa Majesté à Fontainebleau, l'ordre de former des compagnies franches composées des gardes du département. Je faisais savoir en même temps à M. le général PajoL que j'avais nommé pour les commander M. de Larminat que j'aimais et estimais beaucoup et dont je connaissais la bravoure et l'activité : ces troupes devaient être réunies à Bray en' très peu de temps et seraient fortes de 150 hommes chacune.
Le 2 février, le général Pajol expédiait à Pont-sur- Yonne treize bataillons de gardes nationales : de mon côté, j'envoyais sur Montereau la !•'« compagnie de grenadiers pour renforcer la garnison de Moret^ et j'engageais le général Pacthod à renforcer encore par de la cavalerie le pont de Bray. iMelun se trouvait de ce fait bien dégarni, mais je m'occupais d'y remédier. D'ailleurs, Melun et Montereau étaient les lieux du rendez-vous des bataillons de la garde nationale de plusieurs départements et dix mille hommes devaient s'y trouver bientôt rassemblés.
Le colonel du l^'' régiment de Cherbourg était campé à Nangis,avec 700 hommes, pour garder les routes de Champagne, au cas où le pont de Bray serait forcé.
Ayant appris que Nemours conservait quelques inquiétudes, bien que je ne les crusse pas fondées, je m'y rendis aussitôt. La garnison de Nemours n'était forte que 200 hommes. Montereau lui avait fait pas-
ser 8000 cartouches et j'en avais envoyé moi-même en quantité suffisante. Je m'entendis avec le général Chanez pour faire diriger sur Nemours un bataillon de gardes nationaux du département d'Eure-et-Loir. En passant à Fontainebleau pour me rendre à Nemours je me concertai avec le commandant de l'Ecole d'instruction qui paraissait avoir 450 hommes disponibles, et qui en avait envoyé déjà 150 à Nemours, pour savoir si dans le cas où la nouvelle qu'un parti ennemi menaçait Nemours serait véritable, il ne conviendrait pas de mettre quelques hommes en tirailleurs dans la forêt de Fontainebleau et sur la route. Je prévins en outre le général commandant le camp de Soissons, que les gardes nationaux destinés à ce camp devaient désormais rester à Melun pour concourir à la formation du camp de Pont-sur-Yonne.
Cependant, quelques hommes des troupes ennemies s'étaient présentés à Fontenay où ils avaient commis toute sorte d'exactions, et avaient réussi à intercepter nos communications. J'écrivis aux ministres, le 4 février, que j'avais cru remarquer que les généraux se concentraient beaucoup trop dans leurs positions, qu'ils ne poussaient pas des forces assez considérables et assez loin, sur des points où ils pourraient surprendre l'ennemi. En effet, depuis Nogent jusqu'à Meaux,nous étions inquiétés et nos communications étaient interrompues par une poignée de monde dont nous n'avions pu encore déterminer la force.
Quelques employés avaient quitté leur poste sur le simple bruit que l'ennemi menaçait le département. Je dus les rappeler à leur devoir et les prévenir que si cela devenait nécessaire, ils devaient se replier suc-
cessivement sur le chef-lieu de canton, puis sur la sous-préfecture, et enfin sur Melun où leur chef de service leur donnerait leurs directions ultérieures.
M. Jubinal, chef de la division de la comptabilité de la secrétairerie d'Etat, me demanda de faire exempter du service dans les compagnies franches le garde du duc de Bassano; je lui répondis qu'une exception en faveur de cet homme aurait, je n'en doutais pas, l'inconvénient de retarder la formation de ces compagnies parce qu'elle donnerait à beaucoup d'autres l'espérance d'obtenir la même faveur, et que l'intérêt public exigeait que cette formation n'éprouvât pas de retard.
(( L'ennemi, ajoutai-je, rôde sur les limites de notre département : il le menace depuis plusieurs jours et sur différents joints. M. le duc de Bassano regretterait, sans doute, beaucoup qu'un homme attaché à son service n'eût pas concouru à repousser l'ennemi. Je ne crois pas d'ailleurs que dans cemoment le meilleur moyen de défendre les propriétés de Son Exe. soit d'attendre l'ennemi dans son château. L'intérêt de tous les propriétaires est qu'on l'empêche de pénétrer et le sieur Denable, en se joignant à nos compagnies, servira beaucoup mieux M. le duc qu'en restant à Croix-Fontaine. »
Il me fallut aussi faire payer une partie de la solde des Mamelucks qui la réclamaient avec violence.
Le 6 février, j'avisai le maire deNangis de l'arrivée dans cette ville, pour ce même jour, de 6000 hommes d'infanterie venant de Brie.
Les villes de Meaux et de La Ferté-sous-Jouarre
furent désignées pour recevoir 1700 malades ou blessés.
Beaucoup de militaires blessés partaient tous les jours de Melun avec leurs fusils, gibernes et hâvresacs. Je les leur fis laisser pour servir à armer les gardes nationaux qui, eux, seraient du moins dans le cas d'en faire usage.
Aux Ministres de l'Intérieur, de la Guerre et de la Police générale.
Le 7 février 1814.
« Monseigneur, je vous ai fait connaître hier que que le grand train était arrivé à Goulommiers. Il paraît que M. l'intendant général se disposait à le faire diriger sur Provins : je n'ai point encore reçu l'avis que les convois y fussent*arrivés. J'ai appris hier que les troupes du général Pajol et le général luimême étaient rentrés à Montereau. J'ignore encore ce qui a donné lieu à ce mouvement. Il me paraît indispensable d'envoyer à Melun, pour y rester, un piquet de 3 à 400 chevaux pour garder ce point, s'il est nécessaire à conserver, parce qu'en supposant qu'un parti ennemi descende de Goulommiers sur Melun, il s'emparerait des travaux faits pour défendre le côté opposé à celui par lequel il arriverait. Il y parviendrait d'autant plus facilement que nous n'avons à Melun qu'une compagnie de garde nationale forte de 80 hommes. Alors, les travaux faits pour protéger l'armée tourneraient contre elle-même.
La plus grande énergie devenait nécessaire pour
maintenir les fonctionnaires à leur poste et arrêter à leur origine quelques dispositions malveillantes qui commençaient à se manifester chez certains habitants du département.
Le 9 février, je rappelai aux sous-préfets que leur présence sur un point quelconque de leur arrondissement était d'autant plus nécessaire (|ue les circonstances étaient plus critiques, qu'ils ne devaient quitter leur résidence qu'à la dernière extrémité et se replier dans une commune de leur arrondissement, la moins exposée aux incursions de l'ennemi. Quant aux papiers de la Sous-Préfecture qu'il serait intéressant de conserver, je les engageai à faire mettre les plus utiles dans des caisses et à les faire déposer ensuite très discrètement chez des personnes sûres. J'ajoutais que, s'ils avaient des connaissances soit à Paris, soit dans une province de France qui ne fût pas menacée, ils pourraient les faire diriger sur ce point, ne prenant pour cet objet conseil que d'euxmêmes, l'intérêt de leurs administrés devant leur suggérer sans doute les moyens de sauver les titres précieux qui peuvent les concerner.
Pour l'instant nous étions tranquilles à Melun, étant couverts par deux armées, l'une qui manœuvrait sur la Seine et l'Yonne, l'autre qui se formait à Provins.
J'écrivis au sous-préfet de Fontainebleau de. donner l'ordre formel au receveur de l'arrondissement de se rendre directement à Melun, si les circonstances le forçaient de quitter sa résidence. J'ajoutai que je trouvais sa conduite on ne peut plus déplacée, qu'elle nuisait à la rentrée des contributions, était d'un très
mauvais effet sur l'esprit public, d'autant plus que je savais qu'il connaissait beaucoup de personnes à Paris, qu'il avait accès dans les différents ministères et qu'il se permettait d'y débiter ce qu'il savait et même ce qu'il ne savait pas.
J'avais été prévenu aussi qu'une personne riche des environs de Torcy, dans le canton de Lagny, ayant plus de 1,500 ouvriers à sa dévotion, s'était exprimée dans une lettre en termes peu convenables sur les événements qui se passaient et sur le compte du gouvernement. J'invitai le maire de Torcy à me mettre sans retard cette lettre sous les yeux.
Le duc de Tarente se retirait sur Meaux; le duc de Reggio organisait à Provins le 9^ corps composé des troupes qui arrivaient d'Espagne.
Sur ces entrefaites, le sous-préfet de Coulommiers vint me prévenir que quelques lanciers ennemis s'étaient présentés à Coulommiers, le 8 au matin, et avaient annoncé, en se retirant, qu'ils allaient revenir en force dans cette ville où il n'y avait absolument, aucun homme de troupe et d'où le parc de l'armée était parti pour Provins depuis quelques heures seulement. Cinquante de ces lanciers occupaient La Ferté-Gaucher et le sous-préfet pensait que les ennemis étaient 5 à 600 à Sézanne et en pareil nombre à Montmirail.
C'est ce moment-là que le ministre de l'Intérieur choisit pour m'adresser plusieurs exemplaires d'une adresse émanant des ofliciers de la Garde nationale de Paris.
Je lui répondis de suite :
c( Monseigneur, je ne doute pas que les officiers des
OPÉRATIONS MILITAIUES 148
» cohortes urbaines de mon département ne s'em- » pressent, aussitôt qu'elles seront formées, d'expri- » mer aussi leur dévouement et de porter aux pieds » du trône l'hommage de leur fidélité, mais Votre » Excellence sait qu'elle m'a prescrit d'ajourner leur » organisation pour m'occuper de celle des bataillons » à mettre en activité, et ces derniers, qui prouvent » en ce moment leur zèle par un service exact et as- » sidu, ne pourraient pas facilement l'exprimer par » une adresse, étant aujourd'hui disséminés sur dif- » férents points et plusieurs compagnies se trouvant » même hors du département.
Aux Ministres de la Guerre, de la Police générale et de Vlntérieur,
Le 10 février 1814.
« Monseigneur, Je n'ai rien appris depuis hier de » ce qui s'est passé dans l'arrondissement de Meaux. » Je dois croire qu'il ne s'est présenté aucun parti et » que le duc de Tarente continue son mouvement » rétrograde sur Meaux. Il paraît que les trente ou » quarante hommes qui se sont présentés devant » Goulommiers, dont deux seulement sont entrés dans » la ville, n'ont pas reparu.
» Je crois que La Ferté-Gaucher est toujours occu- » pée. Il pourrait bien se faire que les cosaques qui » se sont présentés à Goulommiers fussent les mêmes » que ceux qui occupent La Ferté. Je renvoie ce » matin M. le sous-préfet de Goulommiers au chef- » lieu de son arrondissement ou du moins à Rozoy : » sa présence y est nécessaire pour activer les ré- » quisitions. J'ai écrit au général commandant à
14i SOUVENIRS DU COMTE DE PLANGY
» Provins de tâcher de surprendre cet avant-poste » et de pousser jusqu'à Goulommiers.
« Nous ne nous sommes point occupés de la défense » de cette partie du département parce que l'armée » entière se trouvait en avant.
» Par suite des ordres reçus, j'avais même requis » toutes les armes, même celles des pompiers, pour » armer les gardes nationaux mis en activité. Mais, si » j'eusâe eu à Melun les 300 cavaliers que je demande » depuis plusieurs jours, j'aurais rétabli les commu- » nications, et mes réquisitions pour l'armée ne se- » raient point troublées, ce qui est un objet de la » plus haute importance.
» J'apprends que la commune de Souppes, près de » Château-Landon, est occupée: les deux compagnies » de gardes nationaux que j'avais placées sur ce point » ont été retirées. J'écris sur le-champ à M. le géné- » rai Pajol d'envoyer des forces de ce côté. J'écris » également au commandant de l'Ecole de Fontaine- » bleau de veiller sur Nemours.
» S. Exe. le duc de Reggio, chargé d'organiser à » Provins le 7« corps avec les troupes venant d'Es- » pagne, vient de m'écrire de me mettre en commu- » nication directe avec lui pour lui faire connaître ce » qui se passe dans mon département. Je me confor- » merai à ses intentions avec exactitude. Le point de » Montereau est tranquille. Tout est en mouvement » dans mon département pour assurer la subsistance » des armées et transporter les troupes. Tout se fait » par réquisitions, néanmoins personne ne murmure : » tous les habitants apportent, au contraire, beaucoup » de zèle à répondre aux appels qui leur sont faits. »
Le contingent de mon département dans la levée de 1815 était de 1538 hommes : 2,000 hommes ayant été dirigés sur Paris, 1815 payait ainsi ce que devait le département sur la levée de 300,000 hommes et qu'il n'avait pu fournir parce que les classes qui devaient coopérer à cette levée étaient épuisées.
La 3® cohorte du" département d'Eure-et-Loir, commandée par M. Michel, était à Nemours : je lui envoyai des fusils pour s'armer et j'écrivis au commandant de l'Ecole d'instruction de la Garde à Fontainebleau, le colonel Lavigne, qui disposait de 6 à 800 jeunes gens aussi bien disposés que bien commandés, pour le prier de faire garder Nemours et d'occuper Souppes, si cela lui était possible.
Aux Ministres de la Guerrey de la Police générale, de l'Intérieur, et au grand maréchal comte Bertrand.
Le 10 février 1814.
« Monseigneur, je n'ai pas encore de nouvelles de » la canonnade que l'on prétend avoir entendue du » côté de Sézanne.
» Il paraît qu'il arrive beaucoup de troupes à Meaux. » Les ennemis paraissent s'être retirés des environs » de Goulommiers. Le 7® corps de la Grande armée, » commandé par S. Exe. le duc de Reggio, se forme à » Provins. Melun jouit toujours de la plus parfaite » tranquillité.
» V. Exe. verra par la lettre de M. le colonel
» Lavigne que les ennemis qui s'étaient emparés de
» Souppes se sont retirés après avoir éprouvé quel-
» ques pertes.
» Les lettres ci-jointes vous feront connaître nos » dispositions.
» J'ai demandé qu'on envoyât des forces à Melun : » je n'ai encore personne. Il y a cependant des pas- » sages intéressants à garder.
» Je crains qu'un parti ennemi ne s'empare de » Fontainebleau par les derrières, si on a négligé de » défendre les passages entre la Loire, Montargis et » Fontenay, hors des limites de mon département.
Au Ministre de la guerre.
Le 11 février 1814.
« Monseigneur, la première brigade du 7* corps, » venant d'Espagne et qui était attendue à Melun, » vient d'y arriver : elle partira demain et se dirigera » sur,Nangiset Provins. Je fais distribuer à ce corps, » dont les cartouches sont fort avariées, des cartou- » ches nouvelles. Cette distribution absorbera, à très » peu de choses près, toutes mes munitions. Je prie » V. Exe. de m'en faire envoyer d'autres pour la » seconde brigade que nous attendons d'un moment » à l'autre. Nous tâcherons de tirer parti des mau- » vaises cartouches que nous remplaçons ».
Un rayon de soleil vint un instant briller à travers les nuages qui assombrissaient notre ciel : le 12 février j'écrivais au duc de Reggio :
« Monseigneur, j'ai reçu à trois heures du matin » l'estafette que Votre Excellence a bien voulu me dé- » tacher pour me faire connaître le résultat de la » journée de Champaubert. Je me suis empressé de
» faire publier cette importante nouvelle. Nous es- » pérons que la destruction des corps des généraux » Sacken et Bliiclier sera la suite de cette heureuse » journée. Je ne saurais trop remercier Votre Excel- » lence de la bonté et de l'empressement qu'elle a » bien voulu mettre à me communiquer une nouvelle » si intéressante pour tous les vrais Français. »
A l'Intendant général de la Grande Armée.
(( Cette journée sera, j'ose l'espérer, suivie de plu- » sieurs autres également heureuses et nous obtien- » drons enfin par nos armes, cette paix que l'on veut » nous faire payer si cher. »
Nous étions fortement pressés du côté de Nemours et sur toute la ligne du Loing ; aussi j'écrivis au colonel Lavigne que nous avions encore besoin quelques instants d'un brave officier comme lui, en qui le soldat, les citoyens et nous, mettions notre confiance, et que nous étions certains qu'avec sa connaissance des localités, personne ne pouvait mieux que lui défendre la ligne du Loing et Fontainebleau. J'ajoutais qu'après m'être entendu avec le général Chanez, je faisais partir pour Fontainebleau, sous deux heures, 300 chevaux et 200 hommes de bonne infanterie, au moins, et deux pièces d'artillerie avec munitions et artilleurs.
Auûs Ministres de la Guerre, de la Police générale, de V Intérieur et au grand maréchal Bertrand.
Le 12 février 1814.
c( Son Excellence le duc de Reggio m'annonce que
148 SOUVENIRS DU GQMTE DE PLANGY
» les partis qui s'étaient présentés dans l'arrondisse- » ment de Coulommiers se sont retirés. Provins et » Melun ne paraissaient pas inquiétés, mais l'arron- » dissement de Fontainebleau est attaqué sur toute » la ligne du Loing.
» Le général Pajol s'est replié sur Montereau : » j'ignore d'où vient ce mouvement rétrograde. On » disait que Sens et Nogent étaient occupés par l'en- » nemi. Je ne sais si cette nouvelle est vraie. Un petit » parti ennemi qui avait couché à La Brosse-Montceaux » a été surpris par des troupes envoyées de Montereau : » il a eu deux hommes et deux chevaux tués : on lui » a fait deux prisonniers. Nous n'avons éprouvé au- » cune perte.
» M. le colonel Lavigne m'informe qu'un petit » parti s'est de nouveau porté sur Moret, qu'il a » essuyé quelques coups de fusil et qu'ayant vu » bonne contenance il a rétrogradé sur Ecuelles. Il » m'annonce avoir renforcé le poste de Moret de 50 » hommes et d'un bon officier. Si nous conservons le » colonel Lavigne et sa troupe, j'espère que notre li- » gne ne sera point enfoncée.
» Le maire de Fromonville (canton de Nemours) » m'apprend qu'un parti ennemi a mis un poste dans » un hameau de sa commune qui en est séparé par » le canal et que, de son côté, il a placé un peloton de » la garde nationale, renforcé de quelques hommes de » la garnison de Nemours, pour défendre le passage ; » cette petite troupe est assez bien retranchée.
» Je viens enfin d'apprendre à trois heures du ma- » tin le résultat de la forte canonnade qu'on enten- » dait depuis deux jours. Son Excellence le duc de
Reggio et M. Tinte ridant général Marchant m'ont l'un et l'autre expédié un courrier pour me faire connaître les résultats de la journée de Champaubert. Je fais publier dans la ville cette heureuse nouvelle et je la communique à M. le général Chanez, commandant le département et à M. le général comte de la Grange, chargé de l'organisation du tiers de la levée en masse dans mon département et à MM. les généraux Boyer et Gauthier, commandant la première brigade des troupes venant d'Espagne. » M. le général Boyer m'a instruit que, le 11, à 7 heures du matin, quatre régiments de dragons avec une batterie légère sous les ordres du général Treilhard, avaient quitté Orléans et se dirigeaient sur Pithiviers, et que, du 15 au 19, quatre autres régiments y étaient attendus. Cette nouvelle me fait d'autant plus de plaisir que ces troupes viennent couvrir les derrières de l'armée qui paraissent menacés. » Nos réquisitions pour le transport des troupes se font avec facilité et activité. Nos approvisionnements, tant pour alimenter les magasins que pour nourrir l'armée, s'opèrent également bien.
» La levée en masse, dont nous nous occupons en ce moment, n'aura peut-être point tout le succès qu'on en attend parce qu'un grand nombre d'habitants sont employés au transport des denrées et à celui des troupes, mais nous trouverons encore des hommes animés d'un bon esprit et disposés à seconder les mesures ordonnées par le gouvernement. » Tous les fonctionnaires de l'ordre administratif sont à leur poste. Quelques receveurs particuliers l'avaient momentanément quitté, pour mettre leur
» caisse à l'abri, mais j'ai pris des mesures pour qu'ils » restent de leur personne au poste que le gouverne- » ment leur assigne et je leur ai fait sentir combien » il était dans l'intérêt du Trésor qu'ils ne le quittas- » sent qu'à la dernière extrémité.
» Je reçois en cet instant plusieurs lettres : j'en » envoie des copies à V. Exe. : Elle verra que nous » sommes serrés de bien près. levais prendre sur-le- » champ les moyens que nous pouvons avoir pour » nous tirer d'affaire ou nous mettre à même d'atten- » dre des secours.
» 600 hommes de cavalerie et 200 d'infanterie ar- » rivent à l'instant. Après m'être concerté avec M. le » général Chanez, je fais diriger sur Fontainebleau » 300 cavaliers et 200 fantassins, et deux pièces d'ar- » tillerie qui seront bien servies : j'ai cru pouvoir dans » une circonstance aussi imprévue prendre sur moi » de changer leur destination : J'ai pensé qu'il fallait, » autant que possible empêcher l'occupation de Fon- » tainebleau et couvrir la route de Paris. »
Pendant ce temps, le ministre de la Guerre encourageait mes efforts et les secondait par des instructions successives et ma correspondance avec lui devenait journalière.
Le 13 février 1814 j'écrivis aux ministres et au maréchal Bertrand :
« Monseigneur, d'après la demande de M. le géné- » rai Pajol, je viens d'envoyer en poste à Montereau » des farines et de l'eau-de-vie.
» 23,000 hommes ont dû se réunir cette nuit dans » cette ville dont 15,000 de troupes de ligne.
» Sens est pris ou abandonné. Les généraux Pajol et Allix se sont concentrés à Montereau, sans doute pour faire un mouvement, soit en avant, soit à droite ou à gauche, car l'ennemi paraît se porter en force du côté de Nemours. J'ignore ce qui se passe à Nogent, s'il est abandonné ou si nous y sommes encore. On entend, dit-on, une forte canonnade de ce côté. Je pense que l'Empereur, ayant détruit l'armée qui menaçait la ville de Meaux, dirigera ses mouvements sur le pont de Montereau.
» La journée du 13 ne peut manquer d'être intéressante pour Fontainebleau et Montereau, qui sont menacés d'être attaqués vivement par des forces supérieures. Melun est prévenu et prendra ses mesures en cas d'événements : il est bien défendu par des palissades, des barrières, des chevaux de frise : ses ponts sont coupés ; mais, tantôt il a beaucoup de forces, et tantôt il n'en a aucune. Aujourd'hui, à cinq heures du matin, la 7* brigade de la 9« division de l'Armée d'Espagne quitte cette ville.
» Je pars à l'instant môme pour Fontainebleau et n'ai que le temps de minuter mon rapport, dont la copie sera signée par le secrétaire général Guyardin. »
Le 14 février, Montereau fut évacué et le corps d'armée de 10,000 hommes qui s'y trouvait fut dirigé sur Melun. Le général Pajol me prévint que, d'après les mouvements de l'ennemi sur la rive droite de la Seine, il avait été obligé de quitter Montereau, après avoir fait sauter les ponts et avait pris position au Ghâtelet avec ses troupes : il me demandait de faire passer une lettre à la comtesse Pajol à Paris.
Mon plus vif désir était que la résidence impériale fût préservée de la présence de l'ennemi.
En arrivant à Fontainebleau, je trouvai le colonel Lavigne, à qui avait été confié le commandement de trois mille vélites de la Garde, campés sur la route près de l'Obélisque. Je lui demandai s'il croyait pouvoir, avec ces forces, faire bonne contenance : comme il m'avait répondu affirmativement, nous convînmes de placer une partie de sa troupe en tirailleurs dans la forêt: ces mesures m'ayant paru suffisantes, je ne crus pas devoir profiter des renforts qui nous étaient offerts et je retournai à Melun. Mais nos précautions devinrent inutiles, car, comme on le verra plus loin, j'appris, au bout de deux jours, qu'un général, passant par Fontainebleau, avait fait retirer les troupes de cette ville et qu'elle avait été occupée sans coup férir par l'ennemi. Un décret impérial^, rendu presque aussitôt, ordonna de traduire ce général devant une commission militaire.
Au Ministre de la Guerre.
Le 14 février 1814.
« Monseigneur, depuis neuf heures jusqu'à dix et » depuis deux heures jusqu'à quatre, nous avons en- » tendu de Fontainebleau une vive canonnade, nous » ignorons si elle avait lieu à Provins ou à Montereau. » Nous ne pouvons apprécier au juste la force de l'en- » nemi;je la crois moins considérable qu'on ne ledit.
» Le colonel dans son rapport, et tous ceux qui en » parlent, disent qu'il y a beaucoup d'Autrichiens, » quelques Cosaques et que tous sont mal équipés.
» mal armés, et mal montés. Ces troupes ne peuvent » venir que de la Bourgogne.
» Il paraît qu'une partie du parc de Sa Majesté est » à Guignes.
» Je reçois à l'instant la lettre que Votre Excellence » m'a fait l'honneur de m'écrire pour m'annoncer » que 0000 hommes de la Garde se dirigent sur Fon- » tainebleau; j'engage Votre Excellence à disposer de » cette force, si elle en a besoin, pour la porter sur » d'autres points : elle verra, d'après mon rapport, » que nous en imposerons par nos dispositions et » notre activité.
A Monsieur le général comte Charpentier, à Corbeil,
Le 14 février 1814.
« Monsieur le général, le général comte de la Grange » à qui vous avez écrit pour lui demander des ren- » seignements sur les mouvements de l'ennemi vous » ayant renvoyé à moi, je m'empresse de vous donner » avec bien du plaisir tous ceux que j'ai...
» J'ai passé hier la journée à Fontainebleau et en » suis revenu à sept heures à Melun, bien assuré que » Nemours et Moret n'avaient rien à craindre et qu'on » avait chassé un parti de 200 Autrichiens ou autres » de La Chapelle où ils s'étaient établis. J'en ai sur-le- » champ rendu compte au ministre de la Guerre, en » lui disant qu'il pouvait disposer des 6000 hommes » de la Garde qu'il m'annonçait et les envoyer sur un » autre point plus menacé.
» Nous avons entendu de Fontainebleau une vive » canonnade. 11 paraît qu'elle venait de Bray-sur-Seine,
OÙ il y a eu une affaire dont je ne connais pas les résultats.
» A Provins, les habitants ont été saisis de terreur et sont tous partis'. Le sous-préfet est arrivé ici à neuf heures du soir, en disant que l'ennemi avait pris la ville et la brûlait, mais ce fonctionnaire, plus rassuré, m'a dit qu'il ne pensait pas que l'ennemi fût entré et que, d'après les dispositions faites par Son Excellence le duc de Reggio, il croyait que l'ennemi n'y entrerait pas ou ne pourrait pas s'y maintenir. » A Montereau, je suis certain qu'un parlementaire a été admis auprès de M. le général Allix. Je crois qu'il est resté deux heures avec lui, et M. le maire de Montereau m'annonce qu'il sera à deux heures auprès de moi et m'insinue que la ville se rendra; il me semble cependant qu'elle est dans une position à se défendre : elle a m'assure-t-on^ 13000 hommes; à la vérité, partie d'entre eux sont des gardes nationaux. »
Au Colonel Lavigne.
Le 14 février.
« J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur » de m'écrire aujourd'hui à l'heure de midi ; j'approuve » l'ordre que vous avez donné à votre commandant » et je vois avec plaisir que vous ne comptez quitter » Fontainebleau que lorsque tout sera désespéré. Ce » point doit être occupé par la force ou par la ruse : la » forêt vous donne de grandes facilités pour le conser- » ver. L'Empereur et la Nation vous en sauront un » gré infini.
» J'apprends avec plaisir que la colonne du général » Treilhard est arrivée à Fontainebleau; nous en » étions inquiets. Le mouvement de troupes qui se » fait à Fontainebleau éloignera les ennemis. Aus- » sitôt qu'il arrivera de la troupe à Melun, je vous en » enverrai.
» Il paraît que le mouvement du général Pajol » était calculé. J'apprends à l'instant que le corps du » maréchal duc de Tarente, celui du duc de Bellune, » du duc de Reggio et du comte Gérard se trouvent » réunis : j'ignore où.
» J'ai reçu avec bien du plaisir le cosaque que vous » venez de m'envoyer. Je vous présage bien du bonï> heur et du succès pour vous et pour tous. »
Aux Ministres.
Le 15 février 1814.
(( Monseigneur, M. le général Pajol me communique l'ordre qu'il vient de recevoir de Son Excellence le duc de Reggio, daté de Nangis le 14 février, de partir le 15, à la pointe du jour, pour se rendre le plus promptement possible à Brie-Comte-Robert.
» Ce maréchal et le duc de Bellune partent également pour se porter derrière la rivière d'Hyères, en arrière de Guignes. Le maréchal mande qu'il paraît incontestable que l'ennemi s'est déterminé à manœuvrer sur la rive droite de la Seine, sinon avec la totalité de l'armée commandée par le prince de Schwarzenberg, au moins avec la majeure partie, et qu'il n'y a point un instant à perdre pour réunir des forces capables de lui en imposer et de l'arrêter dans sa marche.
» M. le comte Pajol m'invite à donner les ordres nécessaires pour que tout ce qu'il y a de troupes sous ses ordres se dirige sur Villeneuve-Saint- Georges.
» Il m'invite aussi de faire les dispositions pour envoyer les munitions de guerre à Paris. Je prends toutes mes mesures pour que les intentions de M. le comte Pajol soient exécutées avec promptitude et cependant sans confusion.
» J'attends à sept heures le quartier général du comte Pajol et sa division forte d'environ 10000 hommes. Je ferai tout disposer pour qu'à leur arrivée, les troupes trouvent des vivres. Mes munitions de guerre s'avanceront, soit par eau, soit par terre. » Aussitôt que le général Pajol sera ici, je me concerterai avec lui sur le parti que M. le colonel Lavigne doit prendre relativement à Fontainebleau mais, quelle que soit l'opinion du général, je lui ferai connaître que la mienne, bien prononcée, est que le colonel Lavigne doit prendre toutes ses mesures pour mettre la ville de Fontainebleau à l'abri d'un parti et même défendre le château jusqu'à la dernière extrémité.
» Mon intention est de rester à Melun jusqu'à ce que je sache si les projets de l'ennemi sont d'y entrer, ou de suivre le quartier général du comte Pajol qui se rend à Brie, ou d'aller à Meaux, enfin dans le lieu où je pourrai continuer mes fonctions. »
Le 16 février je recevais la lettre suivante, datée de Guignes :
(( Monsieur le préfet, l'Empereur vient de porter
» son quartier général à Guignes. Sa Majesté ordonne » que vous retourniez dans le chef-lieu de votre dé- » partement, à Melun, où le général Allix reçoit Tordre » de se rendre. Vous devez vous occuper sans délai » à faire rétablir le pont.
» Signé : Le Prince Vice-Connétable, » Major (jénéral. »
Aux Ministres.
Le 19 février 1814.
« Monseigneur, j'ai couché cette nuit à Evry-les- » Châteaux, près Brie, où est établi le quartier géné- » rai du général Pajol.
» En quittant Melun hier, j'ai appris que 25 hom- » mes s'étaient présentés à PEcluse, sur la route de » Melun à Montereau, et que l'ennemi, au nombre de » 10000 hommes, occupait Montereau. Le pont de Me- » lun a été coupé à midi : j'en ai fait prévenir le co- » lonel Lavigne. Dans la situation des choses, cette » disposition lui est plus favorable que contraire. Les » cent hommes de cavalerie et autant d'infanterie, res- » tés en avant de Melun comme grand'garde, n'étant » pas revenus au quartier général, j'en dois conclure » que l'ennemi n'occupe pas encore le Châtelet; en » conséquence je me décide à monter à cheval et à » me rendre à Melun, pour faire envoyer des vivres à » l'armée et pour prendre diverses mesures relatives » aux subsistances.
» Un courrier du duc de Vicence, envoyé de Châtil- » Ion, est venu me demander hier où était l'Empereur, » je l'ai fait diriger sur Guignes, où on pourra lui
» donner des renseignements bien positifs. Il a tra- » versé une partie de l'armée ennemie et la dit forte » de 30 à 35,000 hommes (?)
Aux Ministres.
Le 18 février 1814.
« Monseigneur, il ne s'est rien passé d'intéressant » dans la journée d'hier. La cavalerie qui, la veille, » avait chassé l'ennemi de la ville lui était bien infé- » rieure en nombre; aussi est-on resté en présence à » un quart de lieue, sur la route de Montereau.
» Sur celle de Fontainebleau, de petits partis d'en- » nemis s'étaient répandus dans la campagne. Ils se » sont approchés jusqu'aux portes de la ville et ont y> pillé le château de M. de la Rochette, qui n'en est y> qu'à un quart de lieue.
» Vers une heure, M. le général de division Pajol » a passé par Melun se dirigeant sur Montereau : son » approche a dissipé beaucoup de partis; je crois » néanmoins qu'il en reste encore plusieurs dans la » campagne.
» M. le général Allix a fait la même opération sur » la route de Fontainebleau : elle doit avoir les mê- » mes résultats.
» Les généraux comte de la Grange, Charpentier » et Montbrun ont passe dans la journée avec 10,000 » hommes. Je porte à 20,000 la totalité de ce qui a » traversé la ville, tant hier qu'aujourd'hui, se diri- » géant sur Montereau et Fontainebleau.
» Depuis la rupture du pont de Melun il m'avait » été impossible d'avoir des nouvelles de Fontaine-
bleau, mais le général Moiitbrun m'apprend que Moret, qu'il avait été chargé de défendre avec quelques compagnies de la garde nationale, ayant été vigoureusement attaqué avec de l'artillerie, il avait dû se retirer sur Fontainebleau, que M. le colonel Lavigne, n'ayant point voulu servir sous ses ordres, aurait quitté cette dernière ville, et aurait môme, ajoute-t-il, emmené son bataillon d'instruction. Il s'ensuivrait que Fontainebleau n'aurait même pas été défendu, non parce qu'il aurait été attaqué par des forces supérieures, mais par suite d'une discussion de préséance.
» Il appartient à Votre Excellence de juger si c'était le moment d'élever de pareilles prétentions, et si le mouvement qui a eu lieu s'est opéré dans l'intérêt de l'Etat.
» Nous entendons depuis ce matin une vive canonnade : nous présumons qu'elle a lieu du côté de Montereau.
» P. -S. Il est deux heures : la canonnade devient moins vive et paraît s'éloigner de nous, j'ai lieu de conclure que ses résultats sont à notre avantage. » Toutes les communes des environs ne cessent de faire tous les genres de sacrifice pour assurer la subsistance des troupes. Je dois à cet égard les plus grands éloges aux maires et aux habitants. » Partout on donne, avec le plus entier dévouement, ses grains, son vin, ses fourrages, etc. M. Moreau, maire de Montereau, est à la suite de l'armée, depuis le moment où elle a évacué sa commune. Il lui rend, ainsi qu'à moi, de très grands services sous le rapport de l'approvisionnement. Je me réserve
SOUVENIKS DU COMTE DE PLANGY
» de faire un rapport particulier sur la conduite de ce » fonctionnaire, au zèle duquel nous avons de vérita- » blés obligations »
Deux jours après cette lettre un décret impérial traduisait le général Montbrun devant un Conseil de guerre.
Le 19 février, j'écrivis aux ministres que, dès que j'avais compris que l'ennemi se retirait après la bataille de Montereau, j'avais fait faire des patrouilles par la compagnie de réserve, la gendarmerie et la garde nationale pour ramasser les hommes qui étaient détachés du corps d'armée, ou les fuyards ennemis, et qu'on m'en avait déjà amené une quarantaine, que je venais de recevoir en outre trente-six officiers et mille soldats prisonniers que je faisais diriger sur Gorbeil.
Les sacrifices en approvisionnements et en hommes que l'on demandait à mon département continuaient à être sans limites et je crus devoir adresser aux ministres à ce sujet les deux lettres suivantes.
19 février 1814.
« Monseigneur,
» . . Voilà bien longtemps que les troupes se trouvent » réunies sur mon département, et que nous les fai- » sons vivre en partie : il faut que les départements » éloignés viennent à notre secours et surtout au se- » cours de l'armée que nous avons bien fait vivre tant » qu'elle est restée sur un pays aussi riche que le » nôtre, mais qui éprouvera de grandes privations » lorsqu'elle traversera la Champagne qui va se trou- » ver occupée pour la troisième fois : je pense que tou-
tes les dispositions sont faites à ce sujot; pour moi, je viens d'envoyer divers commissaires dans les communes et je vais faire diriger sur Fontainebleau et Montereau du pain manutentionné, des bestiaux ;, des fourrages et de l'avoine. Je dois, à cet égard, les plus grands éloges à la plupart des maires de mon département, et surtout aux habitants qui sentent les efforts qu'ils doivent faire en faveur de l'armée, et les font avec le plus grand empressement. Enfin, pour se bien former une idée de nos sacrifices, que l'on calcule le nombre de troupes que nous avons à faire vivre, sans qu'aucun agent d'aucune administration nous ait secondés, sans que le Trésor nous ait donné un sol ; mais, aussitôt que l'ennemi sera retiré et que la paix sera faite, j'engagerai fortement le gouvernement à rembourser aux individus de toutes les classes les avances qu'ils ont si généreusement faites et qui les mettent vraiment dans la gêne. »
Au Ministre de la Guerre.
Le 19 février 1814.
« Monseigneur, le 11 de ce mois, dans la matinée, » M. le général de division, comte de la Grange » chargé de l'organisation de la levée en masse dans mon » département, s'est présenté à l'hôtel de la préfecture, » muni des ordres de Votre Excellence et de toutes les » instructions relatives à cette levée. Je n'avais pas en- » corereçu la lettre que Votre Excellence m'a fait l'hon- » neur de m'écrire à ce sujet sous la date du 9 ; cepen- » dant, persuadé de l'urgence de la mesure, j'ai pris de » suite l'arrêté dont je joins ici un exemplaire.
» A cette époque la levée en masse n'était pas exécutable dans mon département; Provins et Nangis étaient occupés, Meaux et ses environs n'étaient pas encore balayés que Fontainebleau, Moret, Nemours et Montereau étaient à la veille d'être envahis. Par conséquent les trois quarts du territoire étaient au pouvoir de l'ennemi, et j'avais la certitude que mes ordres n'y parviendraient pas. Ils n'en ont pas moins été expédiés, et la plupart sont tombés entre les mains de l'ennemi à qui ils ont fait plus de peur que s'il avait vu le département sous les armes. » Les batailles de Champaubert, Montmirail, La Ferté-sous-Jouarre, Nangis, Provins, Mormant, Valence, Montereau et Fontainebleau ont changé totalement la position du département et celle de la France entière. Ne changeront-elles pas aussi les dispositions du gouvernement au sujet de cette levée en masse dont, après tout, nous remplissons en ce moment le but, puisque les habitants de toutes nos communes sont en marche pour ramasser tous les petits partis ennemis qui ont échappé. Le moment est arrivé, Monseigneur, où je dois vous soumettre quelques observations sur cette opération. » V. Exe. connaît l'excellent esprit qui anime tous mes administrés. Elle n'ignore pas que nous avons fourni un nombre considérable de conscrits sur toutes les classes antérieures à 1815. Elle sait que, lors de la levée de cette dernière année, nous avons donné 500 hommes au delà de notre contingent, que la garde nationale active a été mise sous les armes avec la plus grande célérité, qu'elle fait, depuis plus d'un mois, un service assidu. La levée en masse se ferait
» sans doute avec la môme facilité, mais les services » qu'elle rendrait seraient bien moins importants que » ceux qu'a rendus la garde nationale et son orga- » nisation aurait des inconvénients que je ne peux me » dissimuler.
» Ce qui s'est passé sous mes yeux m'autorise à » faire cette réflexion. J'ai vu le général Pacthod » chargé d'organiser 10,000 hommes de la garde na- » tionale : un tiers de ces hommes n'a pu être armé, » et le surplus n'a pu se servir des armes qui lui » avaient été données.
» Je sais que la présence de ces hommes a contribué » à en imposer aux ennemis, mais je sais aussi que » le désordre et l'esprit de pillage qui régnent dans ces » bataillons les ont rendus encore plus redoutables » aux citoyens et à ceux des campagnes.
» Ce mauvais esprit tient lui-même à des circons- » tances qui ne peuvent que l'entretenir. Les officiers » des gardes nationales ne connaissent pas les moyens » de se procurer des subsistances et les généraux ne » font pas assez de cas de cette espèce de troupe pour » s'occuper beaucoup de leur nourriture. Aussi, ces » 10,000 hommes, tous très médiocres soldats, nous » ont-ils consommé chaque jour ce qui aurait suffi » pour nourrir 20,000 braves.
» Jugez de mon embarras, Monseigneur, s'il faut » que je nourrisse 0,000 hommes que je vais enlever » aux travaux de la campagne et dont la plupart sont » occupés en ce moment à fournir et à conduire les » subsistances nécessaires à nos armées.
» L'approche de l'ennemi a pu commander cette » mesure et nous étions prêts à l'exécuter comme tou-
tes celles qui pouvaient contribuer à sauver l'Etat. Mais l'éloignement de ce môme ennemi la rend inutile pour le gouvernement et elle ne pourrait plus être que désastreuse pour, le département qui en serait l'objet.
» Sous ce double rapport je prie V. Exe. de vouloir bien m'autoriser à en suspendre l'exécution jusqu'à ce que les circonstances la rendent nécessaire. J'y vois d'autant moins d'inconvénients que toute nos gardes nationales font, dans leurs communes respectives, un service très exact et, suivant moi, plus utile que celui que nous pourrions attendre de l'organisation de la levée eix masse.
Et le 22 février :
« .... Je ne vous parle pas, Monseigneur, de la » terreur que cette mesure imprime et du refroidis - » sèment qu'elle peut occasionner dans un départe- » ment où les habitants se sont si bien montrés ! »
A certains moments, il devint nécessaire de protéger, dans le désarroi général, les communes ou leurs maires contre les autorités militaires françaises ellesmêmes.
C'est ainsi que j'avais dû écrire, le 20 février, au maire de Brie :
« Monsieur, j'apprends avec peine les tracasseries » que le commandant de la place vous fait éprouver; » mais je m'en suis pas étonné, d'après les différents » rapports qui m'ont été faits sur son compte pnr dif- » férents officiers venant de Brie.
» Sa conduite à votre égard n'en est pas moins inconvenante. Non seulement vous n'êtes pas son valet sous le rapport des fonctions que vous exercez, mais les sentiments qui vous distinguent et les preuves de dévouement que vous ne cessez de donner auraient dû vous assurer de sa part des égards et de la déférence.
» Puisque M. le Commandant n'a pas su distinguer ses fonctions d'avec les vôtres, je vous engage à établir vous-même la ligne de démarcation qui doit les séparer. Ainsi, un commandant de place est chargé de tout le militaire de la place et de tout ce qui est relatif à la défense. Or, Brie n'est pas attaqué et ne le sera probablement pas : par conséquent, les attributions de M. le Commandant se réduisent à bien peu de chose. Je n'ai pas à vous parler des vôtres, vous les connaissez parfaitement.
» Je vous engage seulement à seconder de tous vos efï'orts M. le Commandant de place, mais, en même temps, à lui déclarer que vous n'exécuterez aucune de ses demandes si elle n'est formulée par écrit. Si vous les trouvez déplacées ou exagérées, vous m'en rendrez compte sur-le-champ. Je me transporterai à Brie le plus tôt possible et de là j'enverrais une ordonnance au ministre de la Guerre et une autre au prince de Neucliâtel pour demander le changement de ce commandant.
» Calmez donc vos inquiétudes. Monsieur, continuez à montrer le même courage^ la même activité, et si mon estime et mon amitié peuvent vous consoler des désagréments que vous éprouvez, vous devez plus que jamais compter dessus. »
Le 21 février, le prince de Neuchâtel, Vice-Connétable, m'écrivait par ordre de l'Empereur que mon département avait à fournir 400 chevaux harnachés pour être rendus le lendemain à Bray.
Il n'y avait plus d'armes à feu disponibles et je dus écrire, le 23, au général duc de Padoue, à qui l'Empereur avait donné l'ordre d'organiser la garde nationale de Bray et de Montereau, que j'avais fait passer à chacun des maires de ces deux localités 400 piques faute d'autres armes disponibles.
Le service des subsistances n'était pas une de mes moindres préoccupations en ces temps difficiles, ainsi qu'en peut témoigner la correspondance que j'entretenais alors avec l'Intendance générale de l'armée.
Afin que je pusse me trouver en mesure de l'assurer d'une façon plus immédiate, je reçus l'ordre simultanément du prince de Neuchâtel, du directeur de l'Administration de la Guerre, comte Daru, et du ministre de l'Intérieur de me rendre sans délai à Provins.
En faisant savoir aux ministres que je me rendais aux ordres qui m'étaient donnés, je leur observai toutefois que j'avais écrit à M. l'Intendant général de venir à mon secours en m'envoyant des voitures, presque toutes celles de mon département et tous les chevaux ayant été emmenés par les ennemis et par nos armées. Je les prévins aussi que mon département était épuisé par les réquisitions sans nombre.
Je leur communiquai, d'autre part, les nouvelles cidessous que je venais de recevoir de Meaux :
« Il paraîtrait que, pour le moment, nous n'avons
» pas d'ennemi devant nous, jusque, et y compris » (Ihàteau-Thierry : sur la ligne latérale de Montmi- » rail, le duc do Heggio se serait rapproché de La Ferté- » Gaucher pour empêcher les communications du » corps de Bliicher avec l'armée du prince de Schwar- » zenherg, et enlin, sur notre ligne gauche, Soissons » serait réoccupé par l'ennemi et le quartier général du » maréchal duc de Reggio serait à Nanteuil-lès-Chau- » vons.
Malheureusement la démoralisation commençait à se manifester dans l'armée recrutée si hâtivement et d'éléments si divers, comme on le verra par les instructions que je dus adresser à mes sous-préfets le 24 février :
«La Police générale^ est informée. Monsieur, que » la désertion est scandaleuse dans nos environs et » que tous nos ponts sont traversés chaque jour par » plusieurs centaines de déserteurs. Elle attribue ce » désordre à ce qu'on ne prend pas de précautions, à » ce qu'il n'existe aucune garde établie, à ce qu'on ne » demande l'exhibition d'aucun papier. Enhardi par » l'imprévoyance des autorités locales, le soldat dé- » serte avec armes et bagages : on a même vu des » soldats du train déserter avec leurs attelages et les » vendre ensuite à des misérables qui ne rougissent » pas de se rendre complices de ces voleurs.
» Pour mettre un terme à ce brigandage, M. le duc » de Reggio me prescrit de faire garder avec une » surveillance sévère les différents ponts et bois du » département. Vous voudrez bien, au reçu de la » présente, organiser un service régulier pour la dé-
» fense de ces passages, et y employer dans chaque » localité la garde nationale sédentaire qui doit s'y » prêter avec d'autant plus d'empressement qu'elle » ne peut ignorer que la désertion est le fléau le plus » redoutable des propriétés.
» La gendarmerie a reçu de son côté des ordres de » M. le maréchal premier inspecteur pour concourir » à la garde des principaux ponts. Je viens d'inviter » M. le capitaine à faire concorder ces dispositions » avec celles que feront les autorités locales. »
J'ordonnai en outre de faire remettre, par les habitants, à la mairie de leur commune, toutes les armes laissées chez eux par des déserteurs afin que ces armes fussent ensuite acheminées sur Melun, puis j'écrivis aux maires de Nangis, Guignes, Mormant et Provins qu'il me paraissait convenable qu'ils prissent leurs dispositions pour enlever les chevaux morts qui se trouvaient sur la route de Guignes à Provins. Ils devaient faire atteler ces ciievaux par les pieds et les faire traîner au milieu des terres labourées. Je les engageais surtout à prendre un parti au sujet des hommes tués et qui se trouvaient encore sur le champ de bataille.
Les mariniers chargés de conduire par eau les militaires blessés se comportaient d'ailleurs d'une façon révoltante. Ils dépouillaient les malades décédés dans les bateaux et jetaient les cadavres à la rivière. Cette horrible cupidité pouvait faire soupçonner qu'ils n'attendaient pas, peut-être même qu'ils accéléraient la mort de ces malheureux pour se saisir plus tôt de leurs dépouilles. 11 fallait faire rendre à plusieurs d'en-
OPÉRATIONS MILITAIIIES 169
tre eux des fusils dont ils s'étaient aussi emparés. J'appelai avec indignation toute l'attention du maire de iMontereau sur cet horrible brigandage, et j'ordonnai que tout décès survenu en route fût déclaré à la municipalité du lieu où s'arrêtait le bateau. Le 2() février j'écrivis de Provins au ministre de la
guerre :
« Monseigneur... J'ai été hier à Nogent pour orga- » niser, avec M. l'ordonnateur, mon service de trans- » port de denrées : cette ville est ruinée et détruite de » fond en comble, c'est l'image la plus affreuse de la » désolation et du pillage.
» Nous avons entendu hier le canon toute la jour- » née ; on prétendait que c'était une colonne ennemie » qui était du côté de Villenauxe et qui était attaquée » par un de nos maréchaux.
» Ce qui confirmait cette nouvelle, c'était l'arrivée » à Provins d'une trentaine d'habitants de Villenauxe » qui amenaient leurs chevaux et objets les plus pré- » cieux. La journée s'est passée sans que nous ayons » appris rien de positif sur cette atïaire »
Le lendemain, c'est de Maison-Rouge que j'écrivais au même ministre :
« Monseigneur, Votre Excellence a dû voir dans » ma correspondance que je me suis rendu à Provins » aussitôt que j'en ai reçu l'ordre, qu'avant mon dé- » part, j'avais fait toutes mes dispositions pour que des » quantités considérables de subsistances de toute » espèce soient dirigées sur Nogent. Depuis plusieurs » jours que je suis à Provins, ce service se fait avec
» la plus grande activité, mais l'apparition, aux por- » tes de la ville^, d'un parti ennemi d'environ 400 che- » vaux a forcé la garnison à se retirer sur Nogent, et » moi, pour ne pas m'éloignerdu centre de mes opé- » rations, je me suis retiré à Maison-Rouge pour at- » tendre que les troupes qui passent étiraient les en- » nemis et me permettent de m'établir de nouveau » à Provins.
» Je vois avec peine que l'on n'ait pas pris de me- » sures pour empêcher que des transports aussi im- » portants que ceux qui se font par Provins ne soient » pas inquiétés par l'ennemi. »
Le 27 février je pouvais écrire à nouveau de Provins :
« Monseigneur, nous savions que le duc de Raguse » effectuait sa retraite et avait donné l'ordre à M. le » sous-préfet deCoulommiers de faire couper les ponts » sur le Morin. Nous nous attendions qu'un parti en- » nemi ne tarderait guère à se présenter à Provins. » Effectivement, le 2G, sur les huit heures du soir, » nous apprîmes par des paysans que 400 hommes de » la cavalerie établissaient leur bivouac à la Breton- » nière, hameau situé à une demi-lieue de Provins: » nous apprîmes également qu'environ mille hommes » rôdaient à Courtaron.
» Nous avions dans la ville 500 hommes de gardes » nationaux de l'Aisne, quelques fantassins de l'armée » d'Espagne et vingt gendarmes étrangers au dépar- » tement, toutes troupes qui venaient d'arriver dans » la place. M. le commandant de la place, après s'ê- » tre assuré qu'effectivement l'ennemi avait ses bi-
» vouacs et ses feux à la Hretonnière, avait riiiteution ))de marchersui'luià la tète de la garnison, mais ayant » demandé au cliel: de bataillon de l'Aisne si les honi- » mes qu'il commandait étaient sûrs, il lui fut répondu » qu'ils n'avaient pas encore vu le feu, mais qu'ils » tiendraient. Un capitaine de ce bataillon, ancien » militaire, proposa d'aller avec 200 gardes nationaux » et 20 gendarmes à l'ennemi. Alors, le commandant » de place lui donna l'ordre de le faire et prit toutes » les mesures. Pendant que ce mouvement s'exécutait, » une reconnaissance ennemie vint jusqu'à l'une des » portes de la ville : elle vit qu'elle était gardée et elle » alla donner l'éveil au camp qui se tint sur ses gar- » des. Dès lors, nos troupes prirent position en avant » de la ville et y allumèrent leurs feux. Gomme il » me parut que le commandant de la place était dis- » posé à faire sa retraite sur Nogents'il ne lui arrivait » pas de secours, je me suis décidé aujourd'hui, à trois » heures du matin, à me rendre à Lourps sur la route » de Donnemarie'. Le commandant de place avait dé- » péché une estafette à Nogent et à Nangis pour faire » connaître la situation de la place et qu'il y avait » tant à Provins qu'à Maison-Rouge un parc d'artil- » lerie assez considérable et des munitions de bouche. » Ce matin, j'appris que 300 hommes de cavalerie, » 1400 d'infanterie et 12 pièces de canon étaient entrés » à Provins où je me rendais, lorsqu'à une derai- » lieue de la ville, après avoir entendu une fusillade, » des personnes furent venues m'avertir que l'ennemi » se présentait en très grande force sur le coteau et » que le train d'artillerie et la garnison tilaient sur » Nogent. Alors, pour être plus à même d'avoir des
renseignements, je me suis rendu à la Maison-Houge . D'après les rapports qui me parviennent, il paraît qu'il y a eu une fusillade entre nos troupes et l'ennemi et que la garnison se retire effectivement sur Nogent, que l'ennemi n'occupe pas encore Provins et que l'on n'évalue pas à plus de 600 chevaux le parti qui menace la ville. J'en conclus, Monseigneur, qu'il est étonnant que, sur un point aussi important que Provins, on ne laisse pas une garnison d'au moins 600 hommes de bonnes troupes pour éloigner l'ennemi et protéger le passage des subsistances dont l'armée paraît avoir le plus pressant besoin.
» Certain qu'il n'y a plus de garnison à Provins, j'empêche un convoi de trente caissons du bataillon des équipages de la Garde, chargés de pain, de dépasser la Maison-Rouge. Je vais faire éclairer la route et faire des dispositions pour que la troupe de ligne qu'on me dit être en arrière de la Maison- Rouge^ hâte sa marche afin de venir escorter ce convoi.
Aux Ministres de la Guerre^ de la Police générale et de Vlntérieur.
De Maison-Rouge, le 27 février, à 7 heures du soir.
« Monseigneur, Provins est encore dans la même » situation. Il paraît, à ce que l'on assure, que le parti » de 600 chevaux n'est pas entré dans la ville, mais » qu'il s'en tient toujours à un quart de lieue.
» M. le commandant de la place de Nangis, à qui » j'avais écrit pour qu'il fît filer sur Provins les trou-
pes qu'il pourrait avoir sous son commandement me répond qu'il n'a que 200 hommes qui lui sont absolumentnécessaires, qu'aussitôt qu'il lui arrivera de la troupe, il la dirigera sur Provins. M. le Maire de Provins me marque que la ville est toujours sans garnison et que le commandant de la place de Nogent a déclaré qu'il n'enverrait aucune force militaire.
» Cette malheureuse ville s'attend donc, d'un instant à l'autre, à être pillée par une poignée de cosaques. La plupart de ses habitants ont déserté, en même temps qu'elle a été abandonnée par les forces qui s'y trouvaient réunies ce matin. Les habitants de Provins sentent qu'ils ne peuvent seuls résister à des ennemis de l'espèce de ceux qui les menacent : ce qui prouve la bonne conduite de ces habitants, c'est que dix de leurs concitoyens ont été faits prisonniers ce matin sous les murs de la ville.
» L'officier qui commandait le convoi de 30 caissons chargés de pain dont j'ai parlé dans mon rapport de ce jour, étant parvenu à réunir quelques militaires isolés, a cru devoir continuer sa route, mais je n'ai pas cru pouvoir consentir à laisser passer 16 grosses voitures chargées d'effets militaires et de subsistances, parce que j'ai craint que l'ennemi ne s'en emparât ou ne les brûlât. Aussitôt que j'aurai des troupes pour les escorter et que je saurai que les communications avec Nogent sont sûres, je les ferai partir.
» Je dois assurer à Votre Excellence que le pont de bateaux établi à Nogent n'est pas assez solide pour
que les voitures de ce poids puissent y passer sans danger. Je doute d'ailleurs que ces voitures puissent circuler dans toutes les petites rues de Nogent par lesquelles le lieu où est situé ce pont les obligera à passer. Je pense donc qu'on ne peut trop presser la construction du pont provisoire à établir aux lieu et place de l'arche qu'on a fait sauter. » Les communes de mon département faisaient avec une activité extraordinaire le versement à Provins des denrées requises, mais l'apparition de l'ennemi effraiera les particuliers et ralentira leurs bonnes dispositions parce qu'ils craindront que leurs chevaux et voitures soient pris par l'ennemi. Il est donc de la dernière importance que les communications entre mon département et les départements voisins soient sûres et que mes magasins ne tombent pas au pouvoir de l'ennemi aussitôt qu'ils sont approvisionnés.
» Je propose en conséquence à Votre Excellence de mettre à ma disposition 500 cavaliers et 500 fantassins, afin que je puisse faire placer des postes partout où je le jugerai nécessaire et faire donner la chasse aux petits partis qui viendraient nous inquiéter.
» Votre Excellence connaît mon zèle, mon activité et ma prudence ; elle peut compter que je ne ferai des dispositions que sur les points menacés. » Ces mesures que je provoque pour la rentrée et l'expédition des denrées requises dans mon département sont surtout indispensables pour les convois venant de Paris par la voie du roulage et qui n'ont chacun qu'une faible escorte de vétérans.
Sur ces oiitreraites je reçus du Grand Maréchal du Palais la lettre suivante :
Arcis-sur-Aube, le 27 février 1814, 4 heures 1/2 du soir.
(( Monsieur le Comte,
» L'Empereur sera demain à P'ère-Champenoise, » sur les derrières de l'ennemi. Prévenez-en le gêné- » rai Bordesoult et le duc de Padouo qui doivent être » du cùté de Villenauxe et se porter sur Pleurs pour » se joindre à l'armée.
» Envoyez un homme intelligent au duc de Raguse » qui doit être entre La Ferté-sous-Jouarre et La » Ferté-Gaucher; il préviendra également le duc de » Trévise du mouvement de l'armée et les ducs deTré- » vise et de Raguse manœuvreront en conséquence.
» Mais, comme les routes sont couvertes de parti- » sans ennemis, il est nécessaire que les émissaires » que vous enverrez aient des notes, et qu'ils puissent » de mémoire prévenir les ducs de Trévise et de Ra- » guse.
» Il faut que les gardes nationaux soient sous les » armes et empêchent les partis de cosaques d'inter- » cepter les routes.
» Veuillez, monsieur le comte, agréer l'assurance » de ma parfaite considération.
Le Grand Maréchal du Palais, Signé : Comte Bertrand.
Le 28 février, j'écrivis au ministre de la Guerre qu'il paraissait constant que l'ennemi n'avait pas voulu occuper Provins et s'était seulement ravitaillé dans
les communes entourant la ville, que le commandant de Nangis ayant, cette nuit, fait marcher 140 hommes sur Provins, cette faible force avait peut-être été suffisante pour en imposer à l'ennemi, et que dans ces conditions, je retournais à Provins pour hâter le départ des subsistances.
CUÀPîTËË VI
iPrefeclurc de Seine-et-Marne. — Suite de la campagne de France.
— Opérations militaires de mars à avril 1814. — Bataille de Provins. — Conversation avec l'Empereur avant son abdication.
— Abdication de Fontainebleau.
Au 23 février 1814, la fortune ne semblait pas encore avoir déserté nos étendards, et j'avais eu, à cette date, la joie de pouvoir annoncer au ministre de l'Intérieur un succès remporté par nos troupes à Montereau.
Le 26, le Prince vice-connétable, major généra] de l'armée, m'écrivait :
« Monsieur le préfet, l'Empereur vient de porter » son quartier général à Guignes ; Sa Majesté ordonne » que vous retourniez dans le chef-lieu du départe- .» ment, à Melun, où le général Allix reçoit Tordre de » se rendre.
» Vous devez vous occuper sans délai à faire réta- » blir le pont. »
Je rentrai donc dans ma capitale, tout heureux de la tournure favorable que prenaient les événements, mais ma joie ne fut que de courte durée : notre succès n'avait pas suffi à arrêter les progrès de l'ennemi.
Dès le 1®^ mars, des symptômes avant-coureurs d'un dénouement fatal commencèrent à se manifester, trahissant la lassitude et le découragement provoqués par une campagne qui semblait décidément mal se dessiner.
Si les lettres que je reproduis dorénavant annoncent aux ministres quelques avantages de nos troupes, elles les entretiennent le plus souvent de mouvements de retraite, de désertions croissantes dans l'armée, de l'épuisement du pays, de la désorganisation de presque tous les services, et même de la complicité avec l'ennemi de quelques habitants, parfois de certains administrateurs.
Le l*'' marS;, j'adressai à l'Empereur le rapport suivant :
« Sire,
» Je profite du passage d*un courrier qui se rend au » quartier général de Votre Majesté pour lui donner » les renseignements qui sont parvenus aujourd'hui » à ma connaissance.
» Un corps de 2 à 3000 chevaux, dontl'avant-garde » était venue se placer à la Bretonnière, à un quart )) de lieue de Provins,acampé pendant plusieurs jours » dans les communes de Courchamps, Villiers-Saint-