SUITE DE LA CAMPAGNE DE FRANGE
» Georges, Ghampcenets et Gourtacon; ce corps s'est » retiré précipitamment, dit-on, de toutes ces com- » muneshier, vers les 8 heures du soir, et s'est dirigé, » m*assure-t-on, vers Jouy-le-Ghâtel pour se rendre » à Goulommiers. Il n'a que deux pièces de canon et ') quelques caissons.
» La route de Paris jusqu'à Provins n'a point été » inquiétée et le service des convois et des subsistan- » ces se fait avec activité.
» L'arrondissement de Melun, celui de Fontaine- » bleau et une partie de celui de Provins sont entière- » ment purgés.
» La garde nationale de chaque commune de mon » département restera sous les armes pendant plu- » sieurs jours pour arrêter les partisans dispersés par » vos armées.
J'écrivais le même jour, à 11 heures du matin, aux trois ministres de la Guerre, de l'Intérieur, et de la Police générale.
(( Monseigneur, je suis arrivé à Provins, le 28 février. » Gette ville n'avait pas été occupée par l'ennemi, » qui était toujours campé au même endroit avec les » mêmes forces. Le soir, j'ai inv ité le chef de batail- » Ion de la Garde, qui avait été envoyé à Provins par » M. le commandant de Nangis, à rester la nuit avec » ses 115 hommes et à prendre le commandement de » la place. J'ai mis à sa disposition quelques gendar- » mes de la brigade de Provins, la garde nationale de » la ville et 20 gendarmes qui m'ont été envoyés par \ » M. rintendant général de la grande armée. Avec ce » peu de troupes, nous nous sommes gardés militai-
rement et nous avons fermé toutes les principales entrées de la ville avec des arbres. Des patrouilles continuelles et vedettes devaient nous instruire des mouvements de l'ennemi qui, heureusement, n'en a fait aucun et la nuit a été aussi calme que la journée.
» Le 27, à quatre heures du soir, le grand maréchal du Palais m'a écrit d'Arcis-sur-Aube, pour me faire connaître que l'Empereur devait être le 28 à Fère- Champenoise pour manœuvrer sur les derrières de l'ennemi : il m'engageait à prévenir les ducs de Raguse et de Trévise (il soupçonnait le premier entre La Ferté-Gaucher et La Ferté-sous-Jouarre et à en instruire également le duc de Padoue et le général Bordesoulle, pour qu'ils se réunissent à l'armée. Tous ces généraux devaient manœuvrer d'après cet avis.
» J'ai sur-le-champ fait partir des émissaires sûrs à qui j'ai donné des instructions convenables. Celui qui était envoj^é à Villenauxe m'a rapporté le reçu du chef d'état-major du duc de Padoue, l'autre, ayant beaucoup plus de chemin à faire, arrivera bien plus tard. Nous nous attendons à une affaire sérieuse. » Toute la garde nationale de chaque commune du département sera plusieurs jours sous les armes pour seconder les opérations de l'armée en arnUant tous les fuyards ennemis et autres : je continue à faire filer sur Nogent tous les convois et à expédier les subsistances.
» Je n'ai pas le temps de vous rendre compte des excès auxquels se portent les partisans ennemis. Je dirai seulement qu'ils sont plus grands dans les
» villes. Après la principale opération (jui occupe » TEnipereur dans ce moment, il faudra penser à ré- » parer tant de maux. Tout en secondant autant qu'il » dépend de moi, les opérations militaires, je tra- » vaille à faire constater les pertes éprouvées par les » habitants^ surtout par les cultivateurs. Lorsque le » temps du repos sera revenu, il faudra qu'il soit » aussi celui où ces malheureux trouveront des se- » cours.
» Déjà deux courriers expédiés par Sa Majesté le » roi Joseph se sont présentés à moi depuis mon re- » tour à Provins, pour me demander, conformément » à leurs instructions, où était l'Empereur. D'après » l'avis qui m'a été transmis le 27 par le grand ma- » réchal du Palais, j'ai cru devoir diriger ces cour- » riers sur Fère-Champenoise, en passant par Nogent » et Méry, sur la route qui me paraissait sûre. »
Le 2 mars, j'écrivais au commandant de la place de Nangis que je n'avais eu qu'à me louer du chef de bataillon de la Garde et de son détachement qu'il m'avait envoyés. J'ajoutais qu'il m'était encore arrivé la veille un détachement de cavalerie et qu'il était bien fâcheux que le brave colonel qui le commandait ne fût point arrivé plus tôt, car, bien certainement, il aurait fait repentir le parti ennemi qui bivouaquait aux portes de Provins, de sa témérité.
Ayant appris que Provins était de nouveau particulièrement menacé, je m'étais hâté d'y retourner et j'y avais trouvé les avant-postes ennemis campés à la vue de la ville et en observation.
J'y étais à peine arrivé que j'y reçus la visite de
deux inspecteurs des Postes qui venaient m'annoncer qu'une bataille avait eu lieu siir les hauteurs de Barsur- Aube, et que nos troupes, commandées parle maréchal duc de Reggio, après des efforts inouïs pour s'emparer d'une position inexpugnable, avaient subi de grandes pertes et avaient dû se retirer vivement. Ils ajoutaient qu'on ignorait où était l'Empereur.
Voici ce qui s'était passé exactement : nos troupes avaient voulu prendre Bar-sur- Aube, qui fut pris en effet, mais repris aussitôt par l'ennemi. Nous avions attaqué avec quatre pièces de canon, mais l'ennemi en ayant démasqué quarante, notre armée foudroyée s'était mise en pleine retraite : le quartier général s'était également replié et le grand parc d'artillerie avait quitté Troyes dans la nuit du 1®' au 2 mars.
Gomme j'avais quelques raisons de me douter où l'Empereur pouvait se trouver, je me hasardai à lui expédier un courrier pour le prévenir de notre désastre.
On verra par la réponse qu'il dicta au grand maréchal du Palais comte Bertrand, et qui fut remise à mon courrier, comment en guerre on explique une bataille perdue.
« A Montreuil, entre LaFerté et Château Thierry, )) le 3 mars 1814, à midi.
» Monsieur le comte. Sa Majesté me charge de vous » écrire, en réponse à votre lettre du '2 mars, à deux » heures du soir, qu'il avait connaissance de ces nou- » velles, mais qu'elles sont fausses; nous avons pris » la position de Vendeuvre, en arrière de l'Aube, par- » ce que cette position était meilleure que celle de Bar-
» sur- Aube; il est possible qu'on prenne celle de la » Guillotière, en avant de Troyes, parce que cette posi- » tion, couverte par des marais, est encore meilleure.
» Sa Majesté suit toujours l'ennemi et son quartier » général sera ce soir à Château-Thierry ; continuez à )) envoyer à Sa Majesté une estafette dès que vous au- » rez quelque nouvelle intéressante à communiquer.
» Sa Majesté désire que vous vous occupiez de faire » rétablir le grand pont de Nogent.
» On fait à chaque instant des prisonniers à Ten- » nemi : nous cernons l'armée de Bliicher.
» Envoyez un courrier à Troyes pour informer de » ces nouvelles le^ général Sébastiani et le préfet de » Troyes : informez-en aussi le préfet de l'Yonne.
» Veuillez agréer, monsieur le comte^ l'assurance » de ma parfaite considération.
Signé : Le C*^ Bertrand.
Je me conformai sans retard aux instructions de l'Empereur et j'expédiai des courriers aux personnes qui m'étaient indiquées pour leur faire part du succès des troupes de Sa Majesté. Je me rendis aussi à Nogent, pour y faire rétablir le pont^, mais, lorsque je m'en approchai, je fus salué par une décharge de mousqueterie et obligé de me retirer avec mon corps d'armée composé d'un seul domestique qui m'accompagnait à cheval.
Je n'en avais pas moins cru devoir écrire au ministre de la Guerre la lettre suivante :
Provins, le 3 mars 1814.
« Monseigneur, j'apprends par différentes personnes
dignes de foi que le rapport que j'ai eu riionrieur de vous faire hier n'est malheureusement que trop exact. On dit que l'intrépidité des troupes françaises a élé extrême, que nous avons perdu beaucoup de monde et que nous avons beaucoup de blessés. » Notre armée prend position derrière le pont de la Guillotière en avant de Troyes : on dit ce poste facile à défendre.
» Il paraîtrait qu'il se forme une armée à Nogent; le grand parc d'artillerie y est déjà : le quartier administratif y sera ce soir. Les uns disent qu'on y attend l'Empereur, les autres qu'il est à Troyes. » Ce que l'affaire de Bar-sur-Aube a de fâcheux, c'est que ce sont nos meilleures troupes qui ont été abîmées.
» J'ai envoyé quelqu'un à Nogent; on m'a rapporté que le pont coupé ne sera rétabli que dans six jours; le manque de communications a déjà beaucoup nui au service et y nuirait encore davantage, si les circonstances devenaient plus fâcheuses. Depuis la bataille qu'il y a eue dans Nogent, on n'a pas encore nettoyé les rues, ni enlevé plusieurs chevaux morts : si le dégel continue, la peste ne tardera pas à être à Nogent.
» Au lieu de diriger sur Troyes les denrées que fournit le département, je vais les faire emmagasiner à Provins, sauf ensuite à les faire transporter plus loin parce qu'il y a pour le moment à Nogent beaucoup plus de denrées qu'il n'en faut. J'arrête même d'après les ordres de M. l'intendant général toutes les voitures chargées de subsistances expédiées de Paris.
» beaucoup d'individus aiTivoiit (le Uar-sur-Aube : » une grande quantité de personnes émigrent même » de Troyes. »
J'avais aussi prévenu le ministre de l'Intérieur qui me répondit aussitôt de sa main :
Paris, le 3 mars 1814.
(( J'ai reçu, Monsieur le Comte, avec la lettre que » vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 2 de ce » mois, copie de celle que vous m'annoncez avoir » écrite à l'Empereur. Je vous en remercie; vous avez » bien fait.
» Recevez, etc..
» Signé : Montalivet. »
J'appris alors que le duc de San-Carlos, ambassadeur d'Espagne en France, se trouvait à Provins; j'allai aussitôt lui rendre visite: il me reçut fort bien. Dans la conversation que nous eûmes ensemble il ne me dissimula pas que la France était dans une situation très critique, mais que l'Espagne nous avait donné un grand exemple, et que, si nous savions demeurer unis comme les Espagnols l'étaient restés, nous réussirions comme eux à nous tirer d'affaire.
Enfin le duc de'San-Carlos me montra des sentiments si favorables à la France et à l'Empereur que je crus devoir rendre compte de cette conversation à Sa Majesté, dans l'espoir qu'elle aurait son importance pour les négociations d'une paix prochaine.
Ma lettre était ainsi conçue :
Provins^ le 4 mars 1814.
« Sire,
» M. le duc de San-Carlos est à Provins.
» Son Excellence m'ayant fait demander une esta- » fette je me suis permis de passer chez elle.
» Je me suis entretenu près d'une heure avec Son » Excellence. Je lui ai d'abord parlé de différents » Espagnols que j'avais eu Toccasion d'obliger et je » l'ai amené à parler de nos affaires politiques.
» Il est résulté de notre conversation que l'Espagne » avait le désir d'être notre amie ;
» Que, si elle ne se réunissait pas à nous, du moins » elle ne passerait pas nos frontières, qu'elle gémit » de la position de la France.
» Elle considère que l'Angleterre est notre plus grande ennemie.
» Elle croit que les ennemis peuvent encore nous » faire beaucoup de mal.
» Elle croit que Votre Majesté doit faire la paix; » elle craint la légèreté du caractère français dans la » lutte que nous soutenons; elle craint aussi le ca- » ractère des militaires.
» Elle dit que des nations qui sont intéressées à » s'entendre comme la France et l'Espagne doivent » terminer en peu de temps leurs différends.
» Elle demande peu de chose et que nous sommes » en mesure de conclure.
» L'estafette qui remettra cette lettre à Votre Majesté » est porteur d'une lettre du duc de San-Carlos pour » Son Excellence le duc de Bassano.
» J'ai cru devoir instruire Votre Majesté du résumé » de notre conversation dans laquelle j'ai marqué
» beaucoup d'estime pour la nation espagnole et j'ai » conservé le caractère d'un Français dévoué à son » prince et à sa patrie, et si je rends ce compte à Votre » Majesté, c'est dans Pespoir de servir encore mieux » l'Etat. »
Le même jour j'écrivais aux ministres :
Provins, le 4 mars 1814.
« Monseigneur,
» Le courrier que j'ai expédié hier à Sa Majesté est » revenu. Je vous envoie ci-jointe la réponse qu'elle » m'a fait faire par le grand maréchal.
» Un inspecteur des Postes vient de passer dans » cette ville; il paraît que nous avons repoussé les en- » nemis au pont de la Guillotière, à quatre lieues en » avant de Troyes; que nous lui avons fait des pri- » sonniers et pris quatre pièces de canon. La plu- » part des bagages retournent à Troyes.
» M. l'intendant général m'écrit que le grand parc » et le quartier général administratif sont à Troyes » et m'engage à suspendre la fabrication et l'expé- » dition des subsistances. »
Provins était toujours un des points les plus menacés.
Le 7 mars j'écrivais aux trois ministres, de l'Intérieur, de la Guerre et de la Police générale, ainsi qu'au prince architrésorier :
« Monseigneur,
» Le grand parc continue à défiler et se porte sur » Nangis.
» La brigade du général comte Pactod est partie » cette nuit pour cette ville.
» Les ducs de Tarente et de Reggio sont entre Pro- » vins et Nangis.
» J'ai donné hier avis, par ordonnance, au duc de » Reggio que, lorsque les cosaques étaient déjà tout » autour de nous et qu'ils avaient repris leur position » à Coulommiers et à Champcenets, un parti de 3 » à 400 d'entre eux campaient à Jouy-le-Châtel. Ils ont » leurs vedettes à Bois-le-Comte et à la Charmoise. » J'ignore ce que le duc de Reggio aura ordonné à ce » sujet ; mais il me paraît que l'armée doit craindre » d'être coupée de ce côté et séparée des opérations » sur la Marne. Ces apparitions empêchent aussi les » communes occupées par l'ennemi d'apporter des vi- » vres à l'armée.
» Une lettre de M. le secrétaire général de ma pré- » fecture, datée du 6, m'apprend l'arrivée à Melun du » sous-préfet de Sens qui a, dit-il, quitté sa résidence » au moment où l'ennemi y entrait.
» Je crois qu'un détachement de gardes nationaux » de plusieurs départements occupe Bray, Montereau, » etc.. mais il faudrait quelques bonnes troupes » pour les soutenir; ils ne résisteraient pas assez si » l'ennemi voulait forcer un passage et, je le répète, » il est bien intéressant qu'une poignée de partisans » ne vienne pas nous dévaster et arrêter le service » des communications pour l'armée.
» Nous apprenons à l'instant l'avantage remporté » par Sa Majesté et la délivrance de Reims : cette nou- » velle a produit l'elfet qu'il était à désirer. »
« P. S. Je viens du quartier général du duc de
» Reggio. 11 paraît que Nogent est encore occupé par » nos troupes.
» Le duc de Tarente serait au Meriot, le duc de Reg- » gio à Sourdun : on croit pouvoir tenir ces positions » plusieurs jours avec d'autant plus de raison que l'on » pousse des reconnaissances sur tous les partis qui » se présentent du côté de Provins, sur la route de » Sézanne, et que nous avons une division du côté de » Villenauxe. »
La lettre qui suit, que j'adressais au ministre de la Police générale, rendra mieux compte que n'importe quel récit de la désorganisation qui régnait alors dans le département de Seine-et-Marne.
Provins, le 8 mars 1814.
« Monseigneur,
» Permettez-moi de me plaindre à Votre Excellence » de plusieurs administrateurs qui semblent ne s'oc- » cuper que de deux choses seulement :
» L'une, de raisonner très indiscrètement et hau- » tementsur les mouvements de l'armée et de l'Empe- » reur et de ne les jamais trouver conformes à leurs » petits plans de campagne tant qu'il n'y a pas de » succès ;
» L'autre, de parler toujours de leur retraite, et » môme de partir fort longtemps avant qu'il ne soit » décidé si l'armée en fait réellement une ou si c'est » un changement de position qu'elle a opéré.
» Les administrateurs qui se font distinguer par » cette conduite sont les commissaires des guerres
» qui, si tôt que l'armée fait un mouvement, rétrogra- » dent et partent avec les premiers fuyards et les dé- » serteurs, ou qui, lorsque la prudence exige que le » grand quartier administratif se replie, veulent par- » tir avec lui, bien que l'armée soit encore en avant, » que les magasins soient quelquefois pleins, et qu'il » y ait des distributions à faire, etc..
» Viennent après les chirurgiens attachés aux ar- » mées. Vous croyez que c'est sur le champ de ba- » taille qu'ils sont : vous vous trompez, monseigneur ; » c'est avant qu'on tire un coup de canon qu'ils par- » tent; que l'armée aille en avant ou qu'elle garde sa » position, il n'y a personne pour soigner les blessés, » ou bien, s'il en reste quelques-uns, ils sont spéciale- » ment attachés à quelques officiers et le reste de l'ar- » mée leur est étranger. Jamais ils ne daignent visiter » nos hôpitaux, ni y opérer : aussi que de braves y » périssent !
» Viennent encore les directeurs et les inspecteurs » des Postes. Si les relais destinés au quartier géné- » rai de l'Empereur sont en mouvement^ tous veulent » partir sans savoir pourquoi.
» M. le préfet de l'Aube était encore à Nogent avec » l'armée qu'il n'y avait pas un cheval de poste: j'ai » été obligé de l'envoyer chercher.
» M. le duc de Tarente désirait une estafette pour » l'Empereur, il ne l'a pas pu avoir, et moi, depuis » trois jours, je bataille avec un inspecteur pour qu'on » laisse ici un nombre de chevaux suffisant ; enfin, » malgré un ordre écrit que j'ai donné, par lequel j'in- » vitais cet inspecteur à ne pas quitter sans s'être en- » tendu avec moi, il est parti: il a laissé deux postil-
OPKllA l'10N>S MILITAIRES lUl
» Ions qui ne veulent pas monter et quelques chevaux » sans être terrés.
» Le courrier de la malle est arrivé hier avec des » i)aquets do Paris pour l'armée. Comme il n'y avait » plus d'inspecteur, pour le service, il a fallu que le » courrier remporte les dépêches, je ne sais quand » nous les recevrons.
» L'on dirait qu'il n'y a plus de chefs d'administra- » tions, qu'il n'y a plus d'esprit public et de corps » dans aucune partie.
» Cependant il me paraît que chaque ministre pour- » rait donner des ordres bien positifs à ses employés » et leur tracer pour règle de ne démonter un service » que lorsque le corps d'armée est passé, et de ne se » retirer qu'avec les préfets et l'arrière-garde.
» 11 faut vous dire aussi que ces messieurs en » s'enfuyant se font un jeu d'alarmer les habitants » qui quittent aussi. Dès lors, tous les secours que l'on » donnait à l'administration lui manquent, toutes les » ressources qu'on lui apportait rétrogradent et, la plu- » part du temps, parce que les employés des adminis- » trations que j'ai désignées ont jeté l'alarme. »
Le 8 mars notre position était toujours la même et j'écrivais aux ministres que le duc de Reggio devait revenir à Provins le soir, avec une partie de ses trouj^es, que le duc de Tarente y viendrait aussi de sa personne, ces mouvenàents étant sans doute déterminés par ceux de l'ennemi sur Montereau et sur Bray. On éclairait toujours la route de Sézanne et nos postes étaient traversés par quelques cosaques ; c'est ainsi que la veille on en avait pris dix.
Et cependant, le gouvernement persistait à vouloir faire exécuter la levée en masse. J'avais beau montrer l'impossibilité de prendre cette mesure, en peignant la situation de mon département, le dévouement de ses habitants, en disant que les piétons étaient continuellement saisis et battus parles cosaques, que, dans les villages où ceux-ci étaient entrés, les maires avaient été maltraités et que les habitants avaient fui en emportant tout ce qu'ils avaient de précieux. D'ailleurs mes arrêtés et circulaires étaient saisis en route par l'ennemi.
» La manière franche et active avec laquelle je » sers mon prince et l'Etat, » ajoutais-je, « me fait » espérer que Votre Excellence daignera apprécier » mes observations ».
J'écrivis encore aux trois ministres, le 10 mars :
« Monseigneur,
» Provins et ses environs sont parfaitement trati- » quilles.
» Le duc de Reggio a fait pousser de fortes recon- » naissances jusqu'à Jouy-le-Ghâtel. On a poursuivi » l'ennemi et fait cinq à six prisonniers ; la cavalerie » était trop fatiguée pour aller plus loin. On présume » que l'ennemi a un camp à Boisdon. Je fais partir à » l'instant un émissaire avec ordre de pousser jus- » qu'au camp et dans les villes de Villenauxe, Courgi- » vaux, La Ferté-Gaucher et Coulommiers : j'instrui- » rai M. le Maréchal de ce que j'apprendrai.
» Le duc de Tarente était hier à Bray : j'ignore » s'il est revenu.
» Toute la ligne jusqu'à Moret paraît assez bien gardée : il y a, dit-on, beaucoup d'artillerie. Je n'ai rien appris du côté de Sens. La marche de l'ennemi, dans la journée d'aujourd'hui et celle de demain, nous fera connaître tous ses projets.
» On croit que le prince de Schwarzenberg se dirigeait sur Sens avec une armée assez forte et que le général de Vrede, avec un supplément de 3000 Autrichiens, viendrait de notre côté sur la route de La Ferté-Gaucher. Si cela était, il serait à penser que l'ennemi, ne voulant pas forcer nos passages de la Seine, on pourrait faire les mêmes mouvements militaires que la première fois, et que toute l'armée pourrait se retirer du côté de Nangis, afin de ne pas être tournée, de se trouver en ligne, et d'être soutenue par le peu de forces que l'on enverrait de Paris et des environs.
» On a dit que la route de Provins à Nangis avait été interceptée un instant, que quelques cosaques y avaient dévalisé un commissaire des Guerres, je n'ai pas pu encore parvenir à découvrir la vérité ; je fais des recherches à ce sujet.
» La poste a été deux jours sans nous parvenir : ce ne peut être que ce bruit qui aura empêché le courrier de venir jusqu'à Provins.
» Si les courriers marchent ou s'arrêtent selon les bruits qu'on sème et sans consulter personne, les affaires ne pourront pas marcher avec activité. »
La situation paraissait décidément mal tourner, et dans ces conditions il était évident que les anciens partis renaissaient à l'espoir de restaurer la monar-
chie. Si quel([ues représentants des grandes familles de l'ancienne aristocratie appelaient ce moment de leurs vœux, je ne puis cependant croire qu'ils eussent, pour le hâter, secondé la marche de l'ennemi : mais les inquiétudes devenaient telles que les soupçons se portaient sur eux et que des dénonciations étaient faites parfois contre eux par les habitants des communes, qui trouvaient ainsi à satisfaire leurs sentiments, demeurés depuis la Révolution hostiles à l'aristocratie.
C'est ainsi que j'eus à intervenir à propos d'une accusation portée contre le marquis de Saint- Ghamans, et qu'aucune preuve ne me parut de nature à justifier.
Le général de division comte de Saint-Germain, commandant le deuxième corps de cavalerie, avait cru devoir faire arrêter M. de Saint-Ghamans, ainsi que son beau-frère et un homme de leur village. M. de Saint-Remy, adjudant commandant chef de l'Etat major du deuxième corps, sur l'ordre du général comte Gérard, les fit conduire du Plessis-Merio au général baron Grundler, chef d'état-major du onzième corps à Provins. Gelui-ci, après en avoir conféré avec le maréchal duc de Tarente, me renvoya ces messieurs en me faisant observer qu'ils avaient été arrêtés sans la participation de Son Excellence, laquelle me priait de les interroger sur les faits relatés dans un rapport du général de Saint-Germain qui m'était adressé en même temps.
Il était dit dans ce rapport que le nommé César Guizot était signalé par tous les habitants de Villenauxe comme un agent de M. de Saint-Chamans, et
que ce dernier était désigné par les mêmes habitants comme accueillant très favorablement l'ennemi, allant même au devant de lui, lui fournissant des guides, des espions, lui rendant compte du mouvement des armées françaises, de leurs forces, delà position de leurs troupes, etc. César Guizot, qui, depuis deux ans, faisait les affaires de l'ex-marquis de Saint-Ghamans, ainsi s'exprimait le rapport, aurait avoué que celui-ci était très opposé à l'Empereur, et aurait reconnu être allé plusieurs fois à Villenauxe, et, à son retour^ avoir répondu aux questions de M. de Saint-Ghamans qui voulait savoir combien il existait de troupes françaises dans cette contrée.
Je donnai connaissance le 12 mars, dans les termes ci-après, au ministre de la Police générale, de la façon dont j'avais procédé en cette délicate circonstance.
« Monseigneur,
» ... Le rapport ci-joint que j'adresse à Son Excel- » lence le duc de Tarente fera connaître à Votre » Excellence les dispositions que j'ai faites. Je dois 7) faire observer seulement à Votre Excellence que » M. de Saint-Ghamans est du département de la » Marne et que les autorités de ce département pour- » ront donner des renseignements certains sur ses » principes et sa conduite.
» Rapport à M. le Maréchal.
» Monseigneur, » J'aurais désiré que M. le général de Saint-Ger- » main, à l'appui du fait avancé par lui eût cité quel-
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ques faits et quelques témoins qui auraient pu servir de base à l'interrogatoire que j'ai fait subir à M. de Saint-Ghanians, mais, n'ayant aucun renseignement particulier, je me suis borné à faire quelques questions qui n'ont jeté aucun jour sur la conduite qu'a pu tenir M. de Saint-Chamans. En conséquence, je n'ai pas cru devoir prendre d'autre mesure de police que celle de faire entendre à M. de Saint-Chamans qu'il était de son intérêt qu'il ne retournât pas pour le moment dans ses propriétés et que je l'y engageais même au nom du gouvernement. Je lui demandai alors où il désirait se retirer, et, lorsqu'il me fit connaître que sa famille habitait Paris, je me tins prêt à lui délivrer un passeport pour cette ville. M. son beau-frère, qui n'est point signalé par M. le général de Saint-Germain, m'a demandé à retourner dans ses propriétés : j'y ai consenti : il m'a donné sa parole qu'il ne sortirait pas de chez lui.
» Quant au nommé César Guizot, n'ayant pu obtenir rien de lui, je le fais rester en surveillance à Provins.
» M. de Saint-Chamans a insisté pour avoir l'honneur de voir Votre Excellence : je l'ai engagé à se présenter à quatre heures chez elle.
» Si Votre Excellence croyait devoir changer les dispositions que j'ai faites, je la prierais de me transmettre ses ordres. »
Le 13 mars, j'écrivis aux ministres :
« Monseigneur.
» Le canon s'est fait entendre hier dans la direc-
» tioii de Villenauxe : on suppose que l'ennemi se » serait retiré, mais je n'ai encore pu rien appren- » dre de positif à ce sujet.
» J'étais hier à deux heures chez M. le duc de Ta- » rente, lorsqu'il apprit que l'ennemi avait fait un » pont à Pont-sur-Seine et venait d'y faire passer » 6000 chevaux et de j 'artillerie russe qui se diri- » geaient du côté de Sézanne. Le pont était gardé » par six pièces de canon. Ce matin, la plus grande » partie des troupes stationnées à Provins et aux en- » virons sont parties avec de l'artillerie. Le duc de » Tarente s'est porté, dit-on, sur Sourdun. Le duc de » Reggio a quitté Provins à six heures du matin : » j'ignore encore le point sur lequel il s'est dirigé.
» Je viens de mettre beaucoup de monde en cam- » pagne pour savoir ce qui se passe sur les points » deBray, Pont-sur-Yonne, Montereau, Nogent, Pont- » sur-Seine et Villenauxe : je ferai connaître à Votre » Excellence tous les renseignements qui me parvien- » dront.
» Notre armée a fort bien vécu depuis qu'elle est » sur la rive droite de la Seine; nous avons fait tou- » tes les dispositions pour cela. Les hommes et les » chevaux sont en bon état, mais je ne dois pas dissi- » muler à Votre Excellence que nos ressources sont » épuisées en grande partie et qu'il devient indispen- » sable que le théâtre de la guerre change.
» J'avais dirigé le 13, sur ïroyes, un émissaire qui » me fit à son retour le rapport suivant :
» J'ai passé à Nogent le 13, à cinq heures du soir, » sur une planche, près le moulin. J'y ai vu peu de » troupes et plus d'officiers que de soldats, mais le
fort de l'armée était campé à droite et à gauche dans la plaine. Des paysans m'ont dit que c'étaient des Autrichiens et des Russes. J'ai été jusqu'à Pont : l'on m'a empêché d'aller plus loin ; je suis revenu par Nogent : l'on m'a empêché de sortir. Je remontai la Seine du côté de Pont et, à une lieue du pont de Nogent, je passai sur un pont que les ennemis avaient fait. Depuis Nogent jusqu'à ce pont, j'avais voyagé avec environ 150 pièces d'artillerie^ y compris les caissons, et beaucoup de troupes qui se portaient de ce côté. Nous avons perdu une compagnie de voltigeurs qui avaient poussé des reconnaissances et avaient trouvé environ 12000 hommes qui étaient déjà passés.
» Ce rapport a ensuite été confirmé par un déserteur cosaque qui a été interrogé ce matin en ma présence par M. le duc de Tarente à son quartier général de Sourdun, lequel a déclaré que l'ennemi était passé hier sur trois ponts, entre Nogent et Pont, qu'il avait une forte cavalerie et une petite infanterie, qu'après l'alfaire de ce matin, qui avait eu lieu à Villenauxe, une forte colonne de cavalerie s'était retirée. Cette colonne était composée de Russes et de Wurtembergeois. Il a encore déclaré qu'une autre colonne, également considérable, se dirigeait du côté de Bray et de Sens. Il ajouta qu'un général autrichien faisait des dispositions pour jeter, demain, 16, un pont devant Nogent et passer la Seine. » Le prisonnier dit encore que leur armée éprouvait de grandes privations et qu'ils mangeaient du cheval, que la levée en masse en Prusse fournissait de nombreux détachements à leur armée, et qu'ils
» ne s'étaient battus qu'à Strasbourg et Bar-sur-Aube.
» Un rapport, arrivé ce matin au duc de Reggio et » fait par un général, porte que l'ennemi est campé » à Saint-Martin-Chennetron et dans le voisinage de » rKclielle, point principal occupé par nos troupes. » On porte les forces ennemies à 12.000 hommes » d'infanterie, et à 1800 de cavalerie, mais on suppose » que des forces bien plus considérables se réuni- » ront encore à elles cette nuit.
» D'après un rapport particulier d'un émissaire » que j'ai envoyé à Nogent et qui est revenu à quatre » heures, il paraît que l'ennemi a cherché à établir » un ponton sur la Seine, lequel aurait été coulé bas » par l'artillerie française. Un général m'a même dit » que nos troupes se proposaient de le retirer cette » nuit de l'eau.
» Je reçois à l'instant un rapport de Bray. On m'an- » nonce que tout y est tranquille, que l'ennemi campe » à une portée de canon et qu'une partie des forces » d'artillerie et d'infanterie qui étaient à Mouy sont » parties ce matin pour Sourdun.
» Je ne sais pas s'il est bien positif qu'une colonne
. » se dirige du coté de Bray et de Sens, mais il paraît
» certain que Bray et Montereau sont bien défendus :
» il n'y aurait donc que la route de Sens qu'il faudrait
. » bien faire garder.
» Je viens de recevoir une lettre de La Ferté-Gau- » cher, sous la date du lo, de laquelle il résulte que » ce point n'est pas inquiété.
» D'après cet exposé, Votre Excellence doit penser
' » que demain, à la pointe du jour, il y aura sans doute
» une affaire très chaude qui, probablement, s'étendra
» sur toute la ligne et principalement entre Nogent » et l'Echelle. Votre Excellence doit aussi juger de ce » qu'il y aurait à faire en cas que l'ennemi obtint » des succès. »
Le 16 mars au matin, je me rendis au quartier général du maréchal duc de Tarente et du maréchal duc de Reggio : je les trouvai prêts à se mettre à table pour leur déjeuner qu'ils m'invitèrent à partager avec eux. Le duc de Reggio me dit que l'ennemi était devant eux et qu'ils s'attendaient à être attaqués, mais que ce ne serait sans doute que pour le lendemain ; que d'ailleurs ils occupaient une belle position et laisseraient faire l'ennemi. Je lui demandai alors la permission d'assister à la bataille et il me répondit ; « Vous êtes chez vous. » Je fus fort affligé au cours du déjeuner d'entendre des officiers d'un haut grade se plaindre, à la veille d'une bataille, de la longue durée de la campagne : je craignais qu'il n'en résultât du découragement pour quelques-uns.
Aussitôt le déjeuner terminé, je montai à cheval et j'allai visiter le champ de bataille, m 'approchant jusqu'auprès des batteries d'avant-poste, qui étaient en position sur les bords d'un ravin. Mais, comme je n'avais rien aperçu des dispositions de l'ennemi je regagnaiTrovins qui n'était pas à plus de trois quarts de lieue du camp.
J'adressai aussitôt aux trois ministres le rapport suivant :
Provins, le 1(3 mars 1814.
« Monseigneur, » Il est trois heures de l'après-midi et il n'a point
» eiicoro été tiré im coup de canon de part ni » d'autre.
» Notre armée est en présence de l'ennemi depuis » liier soir que la ligne s'est formée à partir du Meriot » jusqu'à Saint-Martin-des-Champs par Sourdun et » rEchelle. Le duc de Heggio est à p]nboin ainsi que » le duc de Tarente. J'y suis arrivé à six heures du ma- » tin et j'ai accompagné le maréchal de Reggio partout » où il s'est porté. Je ne rentre qu'au moment où j'écris. » Nos troupes sont placées sur les hauteurs : il fait un » froid très vif et le vent que nous avons en face est » si violent que si nous avions une affaire, il nuirait » essentiellement aux opérations.
» Il ne m'est parvenu aucun nouveau renseigne- » gnement du côté de Bray, Nogent et Montereau.
» Comme il pourrait se faire que l'ennemi fît un » mouvement du côté de Courgivaux et de La Ferté, » je vais envoyer de ces deux côtés ; je ferai connaî- » tre à M. le duc de Tarente ce qu'on aura décou- » vert. J'aurai l'honneur d'instruire Votre Excellence » de ce qui s'opérera aujourd'hui et demain. »
Il n'y avait pas un quart d'heure que j'étais rentré et ce rapport était à peine terminé, quand le canon commença à gronder. Je repartis aussitôt avec mon domestique et, en quelques minutes, j'étais sur le lieu du combat, examinant avec la plus grande attention tout ce qui s'y passait.
J'étais élève d'une école militaire, et mon plus grand désir avait toujours été d'assister à une bataille : l'occasion étrait trop belle pour que je la laissasse échapper, d'autant plus que je pouvais le faire tout à
mon aise et sans courir d'autre risque que celui d'être atteint par quelque balle ou boulet perdus.
C'est d'ailleurs ce qui faillit m'arriver. Je m'étais porté à l'aile droite et y avais rencontré le général Grundler, dont j'avais fait connaissance pendant qu'il commandait mon département, et avec qui j'avais entretenu une correspondance d'affaires alors qu'il était au secrétariat du ministère de la Guerre. Je ne sais plus de quoi nous causions, lorsque nous fûmes couverts d'une nuée de poussière causée par une volée de coups de canon tirée sur nous et dont les boulets pleuvaient tout à l'entour. Sans mot dire, le général piqua des deux ; je suivis son exemple, mon domestique en fit autant: c'était d'ailleurs ce que nous avions de mieux à faire. Je trouvai bientôt une position meilleure : c'était près d'un régiment qui faisait probablement partie d'un corps de réserve, car il avait l'arme au bras, bien que se trouvant tout près de l'ennemi. Je fus dans l'admiration du sang-froid de ces braves militaires et du calme qui régnait dans leurs rangs, malgré que, de temps à autre, quelques-uns d'entre eux fussent frappés parles projectiles. Au-dessus de moi passaient les obus, et je suivais des yeux leur trajectoire qui me paraissait souvent dirigée de mon côté : en même temps, je surveillais le point le plus attaqué et je choisissais mentalement le régiment que j'enverrais pour le défendre. De temps à autre, passait près de moi un blessé porté par deux factionnaires. C'était bien la bataille, mais sans mêlée : les corps de troupes étaient immobiles ou marchaient en bon ordre ; le camp était à peu près vide et traversé seulement par des aides de camp qui portaient des
ordres. La nuit vint et le combat ayant cessé, je me retirai.
Le soir môme, je me présentai chez le duc de Heggio pour lui demander s'il ne lui était rien arrivé. « Non, » me répondit-il, je n'ai rien attrapé, mais cet imbé- » cile-là, (il me montrait son aide de camp) ne peut » pas mettre le nez au feu sans qu'il ne lui arrive » quelque chose. Figurez-vous qu'il s'est cru mort » parce qu'un obus a éclaté sur son cheval et lui a » brûlé le fond de sa culotte. — Monsieur le Maré- » chai, s'est-il écrié, je suis blessé! — Vous n'avez que » le derrière de votre culotte de brûlé, lui ai-je ré- » pondu, vous en serez quitte pour écrire à votre tail- » leur de vous en faire une autre. »
Puis il ajouta : « A propos^ monsieur le Préfet, » vous êtes bien fier quand vous êtes sur le champ » de bataille, vous ne m'avez pas rendu mon salut. »
Je m'excusai de mon mieux : j'étais en effet si occupé, pendant l'action, à observer les mouvements des deux armées que je n'avais pas prêté grande attention à un groupe de militaires, enveloppés de leurs manteaux, qui étaient passés très rapidement près de moi, et je ne me fusse jamais imaginé qu'un maréchal s'exposât à parcourir ainsi les lignes des feux.
Je fis, après la bataille, donner tous les soins possibles aux militaires blessés qui avaient été transportés à l'hôpital de Provins, et qui, heureusement, se trouvèrent bien moins nombreux que je ne l'avais craint; on avait, il est vrai, tiré un grand nombre de coups de canon et lancé quantité d'obus, mais nos batteries, placées tout contre un ravin, avaient forcé l'ennemi à se tenir à distance, tandis que notre armée, le domi-
nant, était placée comme en amphithéâtre sur une petite côte.
D'ailleurs, le spectacle que j'eus sous les yeux m'impressionna si vivement que je pourrais dire encore aujourd'hui de quel côté se dirigeaient les forces ennemies pour essayer de tourner nos positions, et que le plus petit détail de toute cette affaire est aujourd'hui présent comme alors à mon imagination. En y songeant, je pardonne aux vieux militaires que l'on trouve si ennuyeux, quand, pour la centième fois, ils ont fait le récit de leurs campagnes ou des batailles auxquelles ils ont assisté.
Je rendis compte aux ministres de cette journée dans la lettre suivante :
Provins, le 16 mars, à onze heures du soir.
« Monseigneur,
» A peine ma dernière estafette était-elle partie que » j'entendis une vive canonnade : je montai à cheval » et me dirigeai sur le champ de bataille. J'y arrivai » à quatre heures et demie.
» Il paraît que c'est l'ennemi qui nous a attaqués : » le front de notre artillerie tenait depuis Cormeron » jusqu'en avant de Laboin. La cavalerie et l'infan- » terie étaient placées en arrière de l'artillerie, sur une » plaine faisant pente du côté de la ville et parsemée » de remises; l'ennemi était en face et nous étions » séparés par une légère colline. Le feu de l'artillerie » fut très vif et dura jusqu'à six heures et demie : le » feu de la mousqueterie fut également vif, surtout du » côté de Courmelois, parce que l'infanterie ennemie » ou ses tirailleurs nous avaient débordés sur la route
» de la lloussaye, ce ({ui obligea d'envoyer un régi- » ment d'infanterie qui les repoussa.
» Le duc de Heggio pense qu'on a tiré quatre mille » coups de canon, que le nombre de nos morts peut » être évalué à 70 et celui des blessés à cent; il pense » aussi que l'ennemi doit avoir éprouvé une perte » égale.
» Le feu de nos pièces fut éteint où il avait com- » niencé et lorsque la nuit était entièrement close : » très peu de troupes ont pris part à cette affaire.
» On croit qu'il y aura cette nuit un mouvement » de retraite dont je pense que l'ennemi sera bien » étonné.
» P. S. i>[. le duc de Tàrente me fait prévenir que » demain à cinq heures du matin on évacuera la ville » de Provins : je compte me rendre à Melun. »
Un fort détachement de l'avant-garde ennemie s'était avancé jusqu'à Nangis. Malgré qu'il restât peu de troupes autour de la capitale, il s'en trouva encore assez pour lui barrer le passage et la canonnade, par laquelle il fut accueilli, lui causa une telle frayeur qu'il tourna bride au galop et s'enfuit d'une seule traite jusqu'à Troyes ; les soldats qui composaient ce détachement, désespérant d'arriver à Paris, exhalaient leur désespoir en s'écriant : « Paris, capout ! »
C'est à peine si le bruit du canon parvint jusqu'à nous : toutefois, lorsque je reçus une lettre du ministre de l'Intérieur m'enjoignant de faire enterrer les morts, j'eus la curiosité de me rendre à Nangis; après avoir parcouru plusieurs kilomètres sans rencontrer même un blessé, je compris ou que le ministre avait été
mal renseigné sur Timportance de l'engagement, ou que la panique des ennemis avait été si grande qu'ils avaient tous fui sans s'exposer.
J'étais rentré à Melun le 17. Le 18, je fis savoir aux ministres que Provins n'avait pas encore été occupé, que la journée et la soirée du 17 y avaient été calmes, que toutes nos troupes avaient pris position et qu'elles étaient en mesure de bien recevoir l'ennemi qui paraissait vouloir défiler du côté de La Ferté-Gaucher et de Coulommiers, mais que deux bataillons au moins de la Jeune garde étaient partis le soir, paraissant se diriger sur Meaux.
Je chargeai un émissaire de dire au général Molitor, dans le cas où il se trouverait encore à Maison-Rouge, combien je regrettais d'avoir manqué l'occasion de me rencontrer avec lui et de l'assurer de mon sincère attachement.
J'étais fort tourmenté du sort de mes propriétés de l'Aube et je priai le maréchal duc de Reggio de me permettre de me renseigner sur l'état dans lequel elles pouvaient se trouver.
« Monseigneur, lui écrivais-je de Provins le 20 » mars, le théâtre de la guerre est depuis deux mois » dans la Champagne. Mes deux terres sont dans cette » province : toutes mes propriétés ont été saccagées, » cependant il se pourrait que j'eusse encore quelque » chose à conserver. Ce motif me détermine à envoyer » un caporal de la compagnie de réserve de mon dé- » partement comme sauvegarde chez moi. Votre Ex- » cellence m'a témoigné tant de bontés à Provins » que j'ose la prier d'avoir la complaisance de viser
» l'ordre que j'ai délivré au caporal Lautelet, ce qui iu- » vestira celui-ci de l'autorité nécessaire pour éloigner » les maraudeurs. Si Votre Excellence veut bien me » faire cette grâce, j'aurai la certitude de conserver ce » qui peut encore me rester et j'en aurai une recon- » naissance toute particulière à Votre Excellence. »
Le préfet de la Seine, comte de Chabrol, me faisait, de son côté, demander de prendre des mesures pour empêcher les habitants de Guignes de dévaster les bois de son frère, sous prétexte de pourvoir aux besoins des troupes.
Je lui répondis qu'au milieu des soins particuliers qui m'avaient occupé depuis quelques mois, j'avais souvent perdu de vue mes propres intérêts et ceux de mes amis, mais que j'envoyais un soldat de ma compagnie de réserve pour servir de sauvegarde chez le concierge ou le fermier de la propriété. J'écrivis d'ailleurs au maire de Guignes que le préfet de la Seine était mon beau-frère, que je devais désirer faire pour lui dans cette circonstance tout ce qu'il avait le droit d'attendre de mon amitié, et que je prenais beaucoup d'intérêt à ce que l'abus dont il s'agissait fût promptement réprimé.
Le 20 mars, je faisais savoir aux ministres que l'Empereur avait dû coucher le 18 à Fère-Champenoise et que l'armée de Champagne avait ordre de marcher en avant.
Le 22, Provins n'était toujours pas occupé par l'ennemi et je pus en témoigner toute ma satisfaction à un des meilleurs habitants du pays, M. Lacombe.
(( Malgré l'assurance que j'avais donnée à madame
» Simon, lui écrivais-je, que l'ennemi ne viendrait » pas à Provins, j'avoue que je craignais qu'il ne » troublât encore la tranquillité de notre bonne hô- » tesse, qui nous a reçus avec tant de grâce; et qui » a eu un soin particulier de nous. Elle n'aurait ce- » pendant rien eu à craindre, car les qualités qu'elle » a doivent lui assurer le respect des hommes de tous » les pays, et d'ailleurs vous êtes son chevalier! »
Le 24 le quartier général administratif de l'armée de Champagne quittait Provins et revenait à Nangis en passant par Rozoy.
Le 25 mars, je communiquai aux trois ministres l'extrait d'une lettre écrite de Lyon sous la date du 19 par un homme digne de foi et qui indiquait les forces du maréchal duc de Gastiglione, ainsi que la position de son armée.
Ayant appris que l'ennemi se disposait à se diriger sur Meaux, j'écrivis au général qui commandait de ce côté quelques troupes et l'engageai à se porter au devant de lui avec de l'artillerie et des forces suffisantes pour lui barrer le passage. L'approche de quelques cosaques de ce côté avait causé, depuis Château Thierry jusqu'à Paris, une telle alerte que chacun s'était empressé de s'enfuir avec ses meubles, et que j'eus beaucoup de peine, malgré que des forces eussent été envoyées à Meaux pour protéger cette ville, à dissiper les inquiétudes. La réponse du général me prouva d'ailleurs que mon avertissement n'avait pas été inutile.
Malgré tous les eiforts que nous faisions pour faire face sans cesse à une situation aussi critique, il semblait qu'on ne tînt aucun compte de nos efforts et c'est sous
le coup d'une véritable impatience que j'écrivis, le 25 mars, au ministre de l'Intérieur :
« Monseigneur, j'ai reçu la lettre que Votre Excel- » lence m'a fait l'honneur de m'écrire pour me faire » connaître qu'elle est informée par le ministre de la » Guerre que les généraux se plaignent de la tiédeur » des autorités civiles de mon département pour leur » procurer des renseignements sur la marche et la » force de l'ennemi.
» Le danger est en ce moment loin de nous. Les » principales villes de mon département ne sont plus » occupées que par les commandants de place qui, » pour se donner un air d'importance^ veulent à toute » force connaître la marche et la force des armées al- » liées lorsqu'elles ne sont plus chez nous, et qui, mé- » contents de ce qu'on ne leur fait pas des fagots pour » nourrir leurs rapports, battent les émissaires au lieu » de les payer et les dénoncent successivement aux » différents ministres. Voilà, Monseigneur, ce que j'ai » eu l'occasion de remarquer plusieurs fois.
» Lorsque la guerre était au milieu de nous^ Votre » Excellence a été à même d'apprécier le zèle avec » lequel tous les fonctionnaires du département ont » servi la cause commune. Elle peut être assurée que » dans tous les temps je seconderai avec le même » dévouement les autorités militaires. »
A cette même date, une dénonciation fut dressée par M. Agier, administrateur des canaux du Midi, contre le maire de la commune de Bagneaux, qu'il accusait d'avoir fait brûler, lorsque les cosaques n'étaient plus dans sa commune, une des portes de l'écluse du ca-
nal du Loing, que ceux-ci, sur les ordres du général russe Kaisarovv, avaient vainement essayé de détruire. Je représentai au ministre de l'Intérieur que, pendant la durée de l'invasion de leurs communes, les autorités locales avaient dû se trouver nécessairement dans une position bien embarrassante et je le priai de n'accueillir qu'avec une extrême réserve, et après une enquête approfondie faite par moi, les accusations que beaucoup de propriétaires, dont les intérêts avaient été froissés, ne manqueraient pas de former contre les maires, d'avoir manqué de caractère et d'énergie suffisants pour protéger plus efficacement les propriétés.
Le 28 mars> je donnai aux ministres les nouvelles ci-dessous :
« Monseigneur,
» Un aide de camp de M. le duc de Trévise arrive à l'instant à Melun : il vient faire les logements des ducs de Trévise et de Raguse, ainsi que ceux de 15 à 20, 000 hommes composant leur armée. Cette armée avait stationné le 27 à Provins, depuis huit heures du matin jusqu'à huit heures du soir, moment où elle en est sortie pour se diriger sur Nangis, où elle a dû arriver aujourd'hui à cinq heures du matin. Cet officier annonce que les troupes sont poursuivies pied à pied par toute l'armée ennemie. Il a vivement recommandé qu'on ne coupât pas les ponts de Melun sans un ordre exprès du duc de Trévise. Onpenseque notre armée prendra position ici, où il pourra y avoir une affaire assez chaude, ou qu'elle fera sa retraite par Essonnes, Fromenteau
» tandis que les forces sur la Marne se dirigeraient » par Claye pour venir former une armée devant Pa- » ris et laisser l'armée ennemie entre la Seine et la » Marne, mais alors il faudra bien défendre les passa- » ges des ponts ; ceux de la Seine seront assez gar- » dés par l'armée des deux maréchaux et les forces de » la Seine réunies.
» Le quartier général administratif paraît s'être di- » rigé sur Brie. Nous avons entendu hier une canon- » nade assez forte. Nous supposons qu'elle venait du » côté de Yincennes : d'autres personnes pensent » qu'elle partait du point de La Ferté-Gaucher ou de » Goulommiers.
» D'après les rapports de l'aide de camp de M. le » duc de ïrévise, notre perte ne paraît pas avoir-été » aussi considérable qu'on l'avait cru d'abord.
» 11 ne s'est rien passé de particulier sur la Seine, » mais il paraît que les différentes masses de troupes » que nous y avons se replient et vont suivre le mou- » vement de l'armée principale.
» Nous ne savons absolument rien de ce qui se » passe à Meaux et à Goulommiers. Les militaires que » j'y ai envoyés ne sont pas encore de retour.
» A trois heures un quart de la nuit du 27 au 28, » une forte explosion s'est fait entendre : nous pen- » sons que c'est le pont de Gorbeil ou celui de Gharen- » ton qu'on a fait sauter : ce qui nous laisse dans cette » dernière idée, c'est que nous n'avons pas encore » reçu le courrier de Paris. »
On comprend que, dans ces conditions, Melun s'attendît à être attaqué d'un moment à l'autre.
Jusqu'ici, nous avions eu devant nous un corps de troupes commandé par le général Pajol, et j'avais profité de sa présence pour essayer de donner de l'espérance et de la confiance aux administrateurs et aux habitants. J'y avais si bien réussi jusqu'alors qu'aucun d'eux n'avait encore quitté la ville.
Un jour où je m'étais rendu chez le maire de Melun, dont la maison est située au point le plus élevé de la ville, je trouvai sa femme en proie à la plus grande inquiétude et faisant tous ses efforts pour apercevoir au loin nos vedettes. Je parvins à la rassurer, et elle me fit promettre de venir le lendemain soir, après mon dîner, prendre mon café chez elle.
J'allais tenir ma promesse lorsqu'à six heures du soir, je reçus du général Pajol l'avis de faire évacuer les caisses et de donner aux fonctionnaires l'ordre de quitter la ville. Deux heures après que j'avais pris ces mesures, les troupes françaises traversaient la ville et venaient prendre position à deux lieues en arrière de Melun.
La veille, 28 mars, à 10 heures du soir, j'avais écrit aux ministres:
« Monseigneur;,
» M. le duc de Raguse est ici avec sa divison forte » de cinq à six mille hommes : cette troupe qui ar- » rive aujourd'hui de Provins, est très fatiguée. J'ai » pris des mesures pour qu'elle fût logée et nourrie » chez l'habitant et pour qu'il lui fût distribué » du vin.
» M. le duc de Trévise est, dit-on, à Guignes.
» J'ai communiqué à M. le duc de Raguse toutes
» les nouvelles que j'ai reçues ici sur les mouvements » des armées. Je viens de lui communiquer aussi )) une lettre qui lui fait connaître d'une manière bien » positive la marche de l'ennemi. Son Excellence re- » grette beaucoup de n'avoir pas pris la route de » Meaux au lieu de celle de Provins. Il paraît qu'elle » quittera Melun demain avec son corps d'armée : je » crois qu'il faut que Son Excellence aille jusqu'à » Charenton pour passer la Marne et se trouver en face » de l'ennemi;, qui se sera sans doute rendu maître de » Meaux, et qui pousse devant lui sur Paris les forces » qu'il rencontre.
» Nos partisans sont en campagne : j'ai mis 25 hom- » mes de la compagnie de réserve à la disposition de » leur commandant: j'espère qu'ils ramasseront les » hommes égarés et inquiéteront l'ennemi. Ils me » tiendront exactement au courant de ce qu'ils ap- » prendront.
» Je ne quitterai point le département afin d'être » toujours à même d'instruire Votre Excellence; j'au- » rai sans doute quelques points non occupés où je » pourrai être tranquille en supposant que je sois obligé » d'abandonner le chef-lieu. »
Je ne pouvais me décider à quitter Melun et je voulais du nx)ins en sortir le dernier. Je plaçai donc un gendarme à rentrée de la ville, avec ordre de m'avertir dès que l'armée se présenterait, et je fis seller mon cheval et celui de mon domestique. Une heure après, mon éclaireur accourait et me criait : « Vite, monsieur le Préfet, dans un instant l'ennemi sera maître de la ville. » Je sautai à cheval et j'allai rejoindre
le général Pajol qui voulut bien m'accepter comme camarade de lit.
Nous causâmes ensemble une grande partie de la nuit, et, à quatre heures du matin, le général recevait de l'Empereur l'ordre de reprendre Melun, et moi celui d'y rentrer. Ordre fut aussitôt donné aux troupes de monter à cheval et de se diriger sur Provins : j'accompagnais le général.
En arrivant à la porte de la ville^, Pajol fit pousser un hourra général et prescrivit à un régiment de traverser iVIelun au grand galop. Le régiment arriva à la sortie de la ville avant qu'il eût été possible à l'ennemi d'organiser la défense. On fit prisonniers sept hommes et un officier qui étaient occupés à la mairie à commander des logements. Pour ma part de butin, je reçus une belle bague chevalière en or et une giberne d'officier. Je repris possession de l'hôtel de la Préfecture et m'empressai d'aller réclamer à la femme du Maire ma tasse de café; jamais tasse de café n'avait été plus aventurée ! Quant au général Pajol, il se dirigea avec ses troupes sur Montereau.
Le lendemain, arrivaient à Melun les troupes françaises venant d'Espagne qui avaient effectué le voyage à marches forcées, et dont une partie était entassée dans des voitures de réquisition. Elles aussi prirent le chemin de Montereau.
Ces troupes avaient enduré mille fatigues pour essayer de garder à la France l'Espagne qu'elles avaient conquise. Se retrouvant maintenant sur le sol national, elles avaient la double irritation d'un vainqueur obligé d'abandonner sa conquête et d'un enfant de la patrie humilié de voir l'ennemi en ses foyers.
Leur teint était devenu basané par le long séjour fait en bjspagnc, leur air était sombre et farouche, et elles ne demandaient qu'à se trouver en présence de l'ennemi que, jusqu'alors, elles n'avaient pas rencontré. Elles le trouvèrent à Montereau et l'attaquèrent avec une telle impétuosité que la bataille fut à la fois courte et meurtrière. Elles firent un grand nombre de prisonniers, dont je reçus le lendemain quinze cents que je dirigeai sur Paris.
Parmi ces prisonniers, étaient trois officiers de nations dilférentes qui demandèrent à me parler. En entrant dans mon cabinet ils me firent le signe maçonnique : je leur demandai aussitôt en quoi je pourrais leur être utile. Ils avaient perdu, me dirent-ils, tout leur bagage à la bataille de Montereau, et ils se trouvaient dans un tel dénûment que je les obligerais si je voulais bien leur prêter cent francs. C'est avec plaisir que je me rendis à leur demande et je refusai d'abord la reconnaissance qu'ils voulaient me signer, mais, devant leur insistance, je les laissai faire. Ce fut bien inutilement que je leur cédai, car, quand la guerre fut finie, ils se dispensèrent de me rendre mon argent.
Depuis l'apparition que l'ennemi avait faite à Melun, cette ville ne le revit plus qu'après que Paris fut en son pouvoir ; sur tous les points du département il avait été constament repoussé, et partout il avait trouvé nos gardes nationaux sur pied. Un jour, un fort détachement des pauvres gardes nationaux avait été commandé pour escorter un convoi considérable de munitions de guerre et de bouche; ayant été rencontrés par un gros détachement ennemi, ils tinrent ferme et longtemps : plusieurs d'entre eux furent tués
et les autres, plutôt que d'abandonner le convoi, le défendirent jusqu'à ce qu'ils fussent faits prisonniers; l'ennemi les dirigea sur ses derrières, mais en traversant nos villages, ils se dérobaient^ quittaient leurs habits militaires, prenant ceux qu'ils trouvaient; j'en vis ainsi revenir en charbonniers et sous d'autres costumes encore.
A Moret, un de nos postes de gardes nationaux ayant été attaqué, un jeune homme de vingt-quatre ans, aimable et plein de talent, qui le commandait, eut la tête emportée par un boulet : bien d'autres eurent un sort pareil.
Si la France avait été organisée comme le département de Seine-et-Marne, et si elle avait été animée du même esprit, jamais l'ennemin'aurait pensé à s'y établir. Je l'écrivais au ministre de la Guerre et j'ajoutais que, si Paris faisait pour se défendre la centième partie de ce que nous faisions pour qu'on n'y arrivât pas, la France était sauvée. Mais le destin en avait décidé autrement !
Il régnait autour de nous un désordre et un trouble dont rien ne pourra mieux donner l'idée que l'anecdote suivante concernant un prisonnier d'Etat. Au fur et à mesure de la pénétration en France des forces ennemies, les prisonniers d'Etat étaient dirigés sur Paris. Or, quelques jours avant la capitulation de cette ville, une jeune personne demanda à me parler. Lorsque je l'eus fait introduire, elle me dit qu'elle était la lille de M. de Saint-Simon, grand d'Espagne.
M. de Saint Simon avait été condamné à mort pour faitsjpolitiques, mais saTfille s'était jetée aux pieds dTl'Empereur, qui se trouvait alors en Espagne, et
avait obtenu que la peine fût commuée en celle de la prison perpétuelle. L'Empereur l'avait en outre autorisée à partager la prison de son père, afin qu'elle pût lui donner ses soins.
Mademoiselle de Saint-Simon avait été élevée avec madame de Plancy et elle venait prier le mari de son ancienne amie de s'intéresser au sort de son malheureux père. Je la reçus avec tous les égards dus au malheur et l'admiration que méritaient un si noble caractère, une si sublime résignation.
M. de Saint-Simon avait environ soixante ans, ses cheveux blancs, la dignité de son abord commandaient le respect. Il me fit observer qu'il était très fatigué et malade et il me pria de le dispenser d'être mis dans la prison. Je lui oifris la ville de Melun pour prison, sous ma seule surveillance ; il accepta avec une vive reconnaissance.
Cela se passait la veille du jour où je reçus l'ordre de quitter la ville. Lorsque j'y rentrai le lendemain, je revis mon prisonnier et lui rendis sa parole, en lui disant qu'il ne m'était guère possible de conserver des prisonniers, lorsque j'étais peut-être au moment de perdre la ville une seconde fois, et que je ne savais pas ce que je deviendrais moi-même. M. de Saint- Simon me renouvela ses remercîments que je ne méritais certes pas, étant donnée la situation.
Sur ces entrefaites, le duc de Raguse arriva à Melun avec son corps d'armée : ses troupes peu nombreuses étaient dans un état de fatigue ({ui faisait peine à voir. La population s'empressa autour d'elles, recueillit les militaires de tous grades et leur prodigua les soins et les aliments dont ils avaient un impérieux
besoin. Pour moi, je retins à la préfecture le duc de Raguse et les officiers de son état-major; le dîner fut triste et silencieux : tous paraissaient exténués et ils se retirèrent de bonne heure pour prendre un peu de repos .
Le lendemain, le corps d'armée se remit en route pour aller couvrir Paris : le duc de Raguse monta à cheval quelques instants après son départ pour aller le rejoindre. Je l'accompagnai jusqu'aux portes de la ville: il emportait mes vœux et mes dernières espérances.
Une demi-heure ne s'était pas écoulée après que le duc de Raguse nous eût quittés que m'arrivait un exprès porteur d'une lettre du sous préfet de Coulommiers par laquelle ce fonctionnaire m'annonçait que l'Empereur avait couché dans un moulin dont il me donnait le nom. Cette nouvelle nous transporta de joie, car elle nous permettait d'espérer que l'Empereur serait à Paris avant l'ennemi et que tous les efforts réunis qui se dirigeaient sur la capitale pourraient peut-être changer la face des choses. Car, bien certainement, si l'Empereur eût échoué devant Paris et se fût trouvé obligé de battre en retraite, nul doute que la France entière ne fût accourue se grouper autour de son Empereur. Des dispositions sages et énergiques auraient été prises pour forcer l'ennemi à re passer les frontières, et, en face de la France debout et en armes, la coalition aurait fini par consentir à une paix honorable.
Aussi, je ne perdis pas un instant pour expédier par un gendarme au duc de Raguse la dépêche du souspréfet de Coulommiers: je pensais que l'espérance de voir arriver l'Empereur donnerait aux troupes, et
môme aux habitants, toute l'énergie que commandaient les circonstances et que Paris ne se rendrait qu'à la dernière extrémité.
IlélasI tout cela n'était qu'un rêve, et Je lendemain, le sous-préfet de Goulommiers m'envoyait un exprès pour rectifier l'erreur grossière qu'on lui avait fait commettre, et m'écrivait que c'était de l'empereur Alexandre qu'il s'agissait. On peut juger de l'effet foudroyant que nous produisit cette communication, à la suite de laquelle nous ne pouvions plus attendre que de sinistres résultats.
Cependant Paris ne se rendit qu'après trois jours. Il faut croire que l'ennemi ne l'attaqua pas bien vivement, car ce n'était pas le faible corps d'armée du duc de Raguse qui pouvait l'arrêter longtemps.
Ainsi, Paris, que nous défendions, nous autres, depuis six mois, avait négligé de prendre aucune mesure pour se défendre lui-même! Nous le savions et cela avait maintes fois excité notre vif mécontentement. Comment peut-on concevoir qu'en présence d'une guerre d'invasion, une ville d'un million d'âmes n'ait pas armé un citoyen, et que ce soit trois jours seulement avant de se rendre qu'on y ait couru aux armes?
Paris fut donc seul responsable de la chute de l'Empereur et du désastre causé à la patrie.
Après la capitulation, le duc de Raguse put se retirer à Kssonnes, avec son corps d'armée qu'on évaluait, je crois, à quinze mille hommes, et Paris tomba au pouvoir de l'ennemi.
J'ai l'orgueil de dire qu'il en fut autrement du département de Seine-et-Marne : il avait vu l'ennemi sur
quelqes points de son territoire, il ne lui avait jamais permis d'y prendre ses logements. Ce n'est qu'après Paris que Melun put être occupé par les troupes coalisées, encore la moitié de cette ville demeura-t-elle exempte de tout contact étranger, avec son préfet au milieu d'elle.
Grâce à cette attitude, Fontainebleau put être conservé à Napoléon, et lorsque, le jour même de la capitulation de Paris, l'Empereur s'étant présenté à ses portes les trouva gardées par les Russes, ce fut à Fontainebleau qu'il vint établir son quartier général et y attendre les troupes qui venaient Ty rejoindre, lesquelles, d'après ce que l'on supposait, devaient pouvoir s'élever encore au chiffre de soixante mille hommes de sa garde.
Je me rendis de suite à la résidence impériale.
Je trouvai Napoléon dans la grande galerie avec le duc de Bassano et un maréchal.
Aussitôt que je l'eus salué, l'Empereur me dit :
(( Monsieur de Plancy, je viens de chez vous, il faut que vous soyez un bien brave homme, car tous les habitants font votre éloge, mais votre château est vilain !
— Sire, répondis-je, depuis que je suis dans les affaires publiques , j'ai dû forcément beaucoup le négliger. »
L'Empereur, en effet, avait eu son quartier général à Plancy et y avait couché une nuit. J'appris depuis que le curé de Plancy, un des plus dignes et des plus respectables ecclésiastiques que j'aie connus, s'était présenté à lui, presque sans culotte et sans soutane, parce que les cosaques l'avaient dévalisé, pour lui ex-
primer ses vœux et ceux de ses paroissiens pour son succès, et lui avait dit, en lui parlant de moi, que j*étais leur seconde providence. C'est sans doute à cet éloge de notre bon pasteur que je fus redevable des paroles flatteuses que l'Empereur m'avait adressées.
Dans le rapide trajet que l'Empereur avait fait à travers Plancy, il s'était intéressé à tous les besoins de la localité, dont quelques-uns concernaient la science, et il avait posé coup sur coup au maire, M. Hardouin, qui l'escortait, d'innombrables questions sur les objets les plus divers, avec cette pénétration et cette soudaineté du génie qui embrasse toutes les choses à la fois.
11 avait gardé le souvenir de ses observations, car plus tard, malgré les inquiétudes de Fontainebleau, il m'adressa quelques recommandations où se trouvent reproduites en propres termes quelques-unes des demandes et des réponses d'intérêt public qu'il avait échangées avec le maire.
C'était la nuit du 17 mars, veille de la bataille d'Arcis, que l'Empereur passa au château de Plancy. Ce séjour ne se fit pas sans dommage pour mon mobilier, car, lorsque l'Empereur passait la nuit dans une pièce, ceux qui étaient chargés de faire son logement jetaient par la fenêtre, pour plus de rapidité, tous les meubles qui s'y trouvaient, jusqu'à ce que la pièce fût complètement mise à nu, et y disposaient en place le légendaire petit mobilier de campagne dont la simplicité est demeurée historique.
Dans la même chambre d'ailleurs couchait, deux jours après, l'empereur Alexandre de Russie.
Ces dégâts ne furent que les préludes de ceux que
firent les cosaques arrivés sur les talons de l'empereur. Ils arrachèrent les boiseries, les rampes d'escalier pour faire du feu^ emportèrent les tapis ou les étoffes anciennes qui garnissaient les meubles. Très voraces de poisson, ils mirent à sec les fossés du château, s'y prenant pour les pêcher d'une façon assez originale. Ils se plaçaient en ligne sur deux rangs, dos à dos et serrés les uns contre les autres; puis, au commandement de marche, refoulaient devant eux le poisson 1 jusqu'au moment où les deux rangs se retrouvant face à face, ils n'avaient plus qu'à puiser à pleines mains le poisson ramassé devant eux et le rejeter sur les bords.
Je passe sous silence les actes de brigandage dont ils se rendirent coupables, et qui ont laissé des traces vivantes.
Dans la soirée du 17, l'Empereur avait eu plusieurs entretiens avec le maire de Plancy, au cours desquels il avait prononcé ces paroles mêlées d'espérance et d'amertume :
« Vous serez bientôt débarrassés des hordes qui infestent ma fidèle Champagne. Vous le serez malgré les traîtres dont vous me parlez et que je connais comme vous. »
Une dépêche lui étant parvenue alors qu'il prononçait ces paroles, l'Empereur la lut rapidement et dit : « Je ne traite pas avec des vaincus! »
Ainsi, à ce moment, il eût pu d'un mot arrêter la guerre, mais il avait, en son étoile, qui ne s'était pas encore voilée, une foi éternelle !
J'eus la curiosité de savoir si l'Empereur avait reçu la lettre que je lui avais adressée de Provins concer-
nant les conlidences du duc de San-Carlos, ambassadeur d'Espagne. Il ine répondit, en souriant, qu'elle lui était bien parvenue, et son sourire me parut signifier qu'ils ne fallait pas se fier aux paroles du duc, et que, s'il était trop tôt pour le duc de San-Carlos, il était trop tard pour Napoléon.
L'Empereur me demanda ensuite si je pouvais faire passer, secrètement et promptement, une petite note au préfet de Police, qui était en même temps membre du Gouvernement provisoire. Je répondis que cela m'était facile, parce que j'avais des personnes qui m'étaient dévouées et qui feraient tout pour son service : il donna alors l'ordre de me la remettre au duc de Bassano qui fut la préparer.
Le duc venait de sortir lorsqu'on introduisit un gendarme de la Gendarmerie d'élite en garnison à Paris. L'Empereur lui dit :
« Que me veux-tu ?
— Sire, répondit le gendarme, hier, aussitôt que l'ennemi fut entré à Paris, on a enfermé toute la Gendarmerie d'élite dans la caserne : on craignait sans doute son mécontentement. Je suis parvenu à m'évader en sautant par une fenêtre, et je viens me rendre auprès de vous.
— Tu as bien fait, repartit l'Empereur, mais peuxtu retourner à Paris ^
— Oui, Sire.
— Eh bien, dis-leur de venir me retrouver ici. » Je fis observer à l'Empereur que je pourrais procurer au gendarme des habits pour le travestir, car son costume militaire pouvait le faire arrêter.
« C'est bien », dit l'Empereur.
Sur ce, le gendarme fit militairement quelques pas vers l'Empereur en mettant la main au respect d'ordonnance, et lui dit :
« Majesté, je demande la croix.
— Tu l'auras à ton retour, » répondit l'Empereur.
Je dis alors à ce militaire que j'allais le rejoindre et qu'il m'attendît quelques instants.
Le duc de Bassano, étant rentré, me remit la petite note à faire passer à Paris et qui ne contenait que ce peu de mots :
(( Peut-on compter sur vous? »
Je cherchai alors mon gendarme, mais toutes mes recherches pour le retrouver furent vaines. J'ai toujours pensé que, si cet homme a jamais reçu la croix, ce n'était pas pour avoir servi l'Empereur, mais pour ravoir trahi, et que c'était un espion qu'on nous avait expédié pour savoir si l'Empereur était à Fontainebleau, ce qu'il y faisait, quelles étaient les forces dont il disposait : il était sans doute également chargé de travailler l'esprit des soldats, etc.. etc. Je fis alors venir un soldat de la réserve qui m'avait des obligations : je lui remis la note du duc de Bassano et nous convînmes ensemble que pour plus de sûreté il la dissimulerait dans le manche d'un couteau qu'il démonterait et remonterait ensuite à cet effet; puis il prit un déguisement et partit.
I.a réponse qu'il rapporta fut celle d'un politique et d'un diplomate consommés ; en voici les termes :
« D'après ce que j'ai fait, on doit juger de ce que » je ferai. »
Le duc de Bassano fit la grimace et compta trois cents francs au commissionnaire. Je dois dire que le
NAPOLKON A FONTAINEBLEAU 225
pauvre diable les avait bien gagnés, car la mission était périlleuse, et il l'avait proniptement et bien remplie. Etant revenu par Essonnes, il était tombé dans les troupes du duc de Raguse et avait été arrêté. On l'interrogea, et ilallait lui arriver malheur, lorsqu'il se décida à se faire reconnaître et prononça mon nom.
Sachant que Melun ne pouvait pas tarder à être attaqué, je crus devoir, avant de quitter Fontainebleau, faire remarquer à l'Empereur que nous étions sans un soldat; que la population de la ville ne comptait pas plus de sept mille habitants, que la garde nationale en activité était en campagne, et qu'il ne me restait que quelques gardes nationaux de la réserve. L'Empereur me promit de m'envoyer des troupes.
Ayant trouvé à Melun tout dans le môme état qu'à mon départ, je retournai à Fontainebleau, mais après avoir engagé le général commandant le département à faire couper le pont dès la première apparition des tirailleurs ennemis, de façon que la route de Melùn à Fontainebleau pût demeurer libre. En chemin, je rencontrai le colonel de Colbert avec son régiment de lanciers qui venait porter secours à la ville et la couvrir.
Dès mon arrivée à Fontainebleau, je me présentai devant l'Empereur qui était k déjeuner avec le prince Berthier. L'écuyer de service était M. Adrien de Mesgrigny.
L'Empereur tenait de la main droite un gigot par le manche et. de la main gauche, il enlevait, avec un couteau, tout le rissolé qui enveloppait le gigot. Qu'on me pardonne ces détails qui pourront paraître peutêtre empreints de trivialité, surtout en pareilles cir-
constances, mais il me semble que rien n'est inditlerent à l'histoire.
Je m'étonnais que l'Empereur mangeât d'aussi bon appétit dans un moment où il aurait dû être au moins inquiet et troublé, mais ce qui m'étonna bien davantage encore, ce fut le sujet de la conversation. Je me tenais debout respectueusement, vis-à-vis de l'Empereur, le chapeau sous le bras et l'épée au côté, disposé à observer et à écouter avec la plus grande attention tout ce qui se passerait ou se dirait, persuadé qu'il ne s'agirait que de choses graves, alors que l'Empereur venait de perdre sa capitale, que Fontainebleau était son seul asile, qu'à tout moment nous pouvions y être pris sans pouvoir nous défendre.
Au lieu de cela, le déjeuner se passa à parler des anciennes amours du prince Eugène de Beauharnais et de laBigottini, très agréable danseuse de TOpéra, que nous avions tous connue. M. de Mesgrigny, qui avait été au courant de ces amours, donna quelques détails à l'Empereur, qui prit part gaîment à la conversation.
Napoléon, s'étant levé de table, passa auprès de moi et me donna sur la joue un petit soufflet d'amitié. Mesgrigny s'approcha alors de moi et me dit en riant, quand l'Empereur fat rentré dans ses appartements : (( Vous êtes en faveur, Plancy ! — C'est un peu tard, » lui répondis-je, souriant à mon tour. Puis prenant un air sérieux, j'ajoutai : « Faites-moi le plaisir de dire » à l'Empereur que je lui demande un moment d'au- » dience. » Il y alla, et revint m'annoncer qu'aussitôt que le maréchal Lefebvre, qui se trouvait en ce moment avec lui, serait sorti, je pourrais entrer.
J'entrai presque de suite et dis à l'Empereur que je venais de recevoir des lettres de Paris, par lesquels les on m'annonçait avoir entendu proférer des cris de « Vive Louis XVIII ! », mais qu'il se pouvait que ces cris n'eussent encore été poussés que par quelques femmes et quelques collégiens, et que, d'ailleurs, le reste de la population était stupéfié de voir l'ennemi au milieu d'elle.
Je demandai à l'Empereur s'il était sur de tous les maréchaux et de tous les généraux qui étaient autour de lui, et j'ajoutai que je lui faisais cette question parce que, au cours d'un diner, un de ses maréchaux avait tenu, devant beaucoup d'officiers supérieurs, des propos assez légers, et qui m'avaient paru avoir trouvé de l'écho.
Je lui racontai encore qu'un général avait tenu également des propos plus que caustiques^, que, dans sa conversation, il avait accumulé les sarcasmes et l'ironie, malgré qu'il fût cependant un des plus braves officiers de l'armée !
« Je crains, Sire, lui dis-je enfin, qu'on ne soit fatigué et dégoûté de la guerre. »
L'Empereur m'écouta avec une attention marquée de mécontentement et me dit de lui nommer les officiers généraux dont il s'agissait.
« Excusez-moi, Sire, lui répondis-je, les faits ne sont heureusement pas assez graves pour que je compromette personne ; d'ailleurs ma position d'administrateur fait que je ne connais pas assez ces officiers pour juger par leur langage de leurs intentions véri- ' tables, et j'ai voulu seulement mettre Votre Majesté
sur ses gardes, mais je la prie de me dispenser de lui donner les noms. »
L'Empereur insista de nouveau très vivement, mais je maintins mon refus, et, pendant ce temps, il se promenait à grands pas à travers la chambre.
Enfin, il s'arrêta devant moi et me commanda impérieusement de parler.
Je me décidai, alors, à lui nommer un général de division.
«Bahl fit-il, c'est unemauvaise tête, c'est un homme qui est toujours de mauvaise humeur et qui dit tout ce qui lui vient à la pensée, mais c'est un des meilleurs et des plus braves officiers de l'armée. »
Après avoir prononcé ces paroles, Napoléon garda un moment de silence, puis il me laissa seul dans son cabinet, en sorte que je ne pus lui expliquer le projet que j'avais formé pour le mettre à même de chasser l'ennemi de Paris et de le repousser à la frontière.
L'Empereur pouvait encore réunir à Fontainebleau 60,000 hommes qui y arrivaient successivement : le duc de Raguse avec 15,000 hommes à Corbeil couvrait Fontainebleau.
Je voulais donc engager l'Empereur à marcher immédiatement sur Paris avec toutes ses forces, en même temps qu'il rendrait un décret par lequel il annoncerait qu'il nommerait maréchaux de France adjoints les douze officiers supérieurs qui arriveraient les premiers à Paris et s'y maintiendraient, qu'il accorderait un grade de plus à tout officier qui aurait pris part à ce hardi coup de main, et une gratification à chaque soldat, enfin que la campagne de France serait comptée pour trois campagnes dans les états de services.
NAPOLÉON A FONTAINEBLEAU i22t)
Ti'Empereur devait eu outre ordouuer à ses préfets et sous-préfets de faire une levée en masse de tous les hommes de leur département, qu'on armerait d'armes quelconques, aux villes de se transformer en places-fortes coupées de barricades, tandis qu'on obstruerait les routes, couperait les ponts et que le tocsin sonnerait nuit et jour, sans discontinuer, par toute la France pour appeler aux armes.
Je disposais des 600 communes de mon départements et, en un galop de cheval, j'eusse fait prendre tout d'abord les mesures que je préconisais, transformant ainsi d'un seul coup son vaste territoire en une immense place-forte inabordable.
Je me disais que ce que je proposais était un procédé moins extrême que celui que les Russes, avec Rostopchine, avaient employé, en brûlant Moscou pour que les Français n'y trouvassent pas de ressources, et que c'était bien le diable si trois millions d'hommes, maîtres de leurs rues et de leurs maisons érigées en citadelles, ne venaient pas à bout de chasser 200,000 soldats étrangers que l'on attaquerait, harcèlerait et traquerait nuit et jour par toute la France. *
Cinquante mille gardes nationaux bien organisés par mes soins dans le département de Seine-et-Marne auraient commencé le mouvement.
Qu'on ne rie pas trop de ce projet : ce sont parfois les plus hardis et les plus en dehors des mouvements militaires habituels, qui réussissent dans les circonstances du genre de celle où nous nous trouvions. Qu'on réfléchisse surtout que le département de Seine-et-Marne, sur un mot de moi, était prêt à le seconder!
Mais, comme je l'ai dit, l'Empereur, en me quittant brusquement ne me laissa pas le temps de lui exposer mon plan. Il avait, sans perdre une minute, fait appeler le maréchal Moncey, commandant en chef la gendarmerie de France, et lui avait enjoint de faire arrêter le général que j'avais eu l'imprudence de nommer. Heureusement, on ne le trouva pas, ou plutôt, on fît en sorte de ne pas le trouver, et les événements se succédèrent avec une telle rapidité que l'ordre de l'Empereur ne reçut jamais d'exécution.
A peine le général Moncey se fut-il retiré que PEmpereur fit battre la générale, et quand la troupe fut rassemblée, la cour du palais se trouva remplie des grenadiers de la Garde qui étaient déjà venus le rejoindre.
Entendant tout ce mouvement militaire, je sortis du cabinet de l'Empereur et le trouvai sur le balcon entouré de généraux. Du haut du balcon, il fit une allocution émotionnée et chaleureuse à la troupe, lui apprit ce qui se passait à Paris, lui dit que la France était sur le point de perdre le fruit de quarante années de sacrifices, etc.. etc..
Il fit défiler la troupe sous le balcon ; la musique jouait l'air de la « Marseillaise » qu'il avait spécialement demandé et, en passant sous le balcon, les grenadiers criaient : « Vive l'Empereur I »
Après cela, Napoléon rentra dans ses appartements, et moi je repartis pour Melun où je voulais mettre ordre à quelques affaires, ne doutant pas que, le lendemain, l'Empereur ne se portât sur Paris avec toutes les troupes qu'il avait pu réunir.
A mon arrivée à Melun, je trouvai qu'il s'y était
passé tout ce que j'avais prévu : l'ennemi s'était emparé d'une partie de la ville, de la préfecture, de mou dîner, etc.. mais, le pont ayant été coupé à temps, nous conservions une moitié de Melun.
Le régiment du colonel de Colbert était campé à quelques toises des palissades qu'on avait élevées, pour être garanti contre les balles que l'ennemi ne cessait de faire pleuvoir du haut des maisons et du clocher. Le général commandant la ville et quelques soldats ripostaient de leur mieux et le colonel de Colbert n'avait eu jusqu'alors qu'un cheval tué. Pour rejoindre le général, je dus courir de toute la vitesse possible jusqu'à ce que j'atteignisse l'abri des palissades, et, tandis que je m'entretenais avec lui, les balles faisaient, en passant au-dessus de nos têtes, de tels sifflements que j'en éprouvais le même effet qu'un conscrit à sa première bataille. Et cependant, j'avais déjà entendu le bruit des obus et des boulets à la bataille de Provins.
Le général me disait chaque fois : « Mais, préfet, qu'avez-vous donc? » Et moi de lui répondre : « Ma foi, général, vous, qui êtes habitué à ces jeux-là, savez que lorsqu'on a entendu le sifflement de la balle, le danger est passé, mais, moi, il me semble toujours qu'elle va revenir! »
Cet échange de projectiles n'ayant pas eu d'autre suite, je repartis le lendemain, à cinq heures du matin, pour Fontainebleau. J'étais tellement convaincu que l'Empereur allait marcher sur Paris pour le reprendre, et qu'il y aurait là des engagements sérieux que j'avais envoyé à ma femme par le messager de confiance qui s'était, comme je l'ai raconté plus haut, acquitté
avec succès de la mission dont je l'avais chargé de la part de l'Empereur, un petit billet qu'il avait cousu dans la doublure de son habit, et qui contenait ce peu de mots : « Enfermez- vous dans la cave avec mes enfants et attendez que je vienne vous en tirer. » Mon intention était en effet d'accompagner l'Empereur, ou de le suivre, de près ou de loin, afin devoir ce qui arriverait et de décider du parti que j'aurais à prendre-
Mais, alors que je prenais toutes mes dispositions en conséquence, il en avait été pris d'une bien autre nature pendant la nuit^ à Fontainebleau, où personne n'avait été oisif.
J'avais déjà appris en route, tandis que je me rendais à Fontainebleau, que le corps d'armée du duc de Raguse, fort de ses quinze mille hommes, que je considérais comme notre avant-garde, s'était retiré sur Versailles et avait été remplacé par les troupes ennemies. Je ne pouvais m'expliquer ce mouvement.
Quand je ne fus plus qu'à une lieue de Fontainebleau, je rencontrai une voiture à quatre chevaux, roulant à fond de train et venant de cette ville. Au moment où elle me croisait, je vis qu'elle était occupée par des officiers généraux, et, ayant reconnu un aide de camp qui l'escortait, je lui criai : « Qu'y a-t-il de nouveau? — Tout est arrangé, » me répondit-il.
J'étais donc entré dans Fontainebleau convaincu que la paix était signée et fort satisfait, mais, hélas I j'y appris bien vite que Ja voiture dont j'avais fait la rencontre emportait l'abdication de Napoléon avec les maréchaux qui étaient venus la lui faire signer.
Etant entré au palais, je vis Napoléon dans le coin d'une chambre, tristement appuyé contre une embra-