‹ Souvenirs du comte de PlancyChapitre 52 sur 85 · CAPITULATION DE PARIS · texte numérisé non relu

CAPITULATION DE PARIS

riale, dont les grands bonnets continuaient à causer à l'ennemi une indicible terreur.

Nous en étions là, quand la nouvelle nous parvint qu'aussitôt l'abdication de l'Empereur connue à Paris, un armistice avait été conclu, et que le général russe Sackon avait été nommé gouverneur de cette ville. Il est dérègle qu'en pareille occasion, les gens qui, depuis des années, se font une guerre acharnée, et qui s'entretuaient un quart d'heure avant, se serrent la main, s'embrassent et se traitent de frères. Tout le monde sait qu'il en fut ainsi à Paris, et que les élégantes de la capitale s'en allèrent fraterniser avec les officiers des troupes alliées campées dans le bois de Boulogne et les Champs-Elysées. Quant à Melun, la circulation y fut vite rétablie entre les deux parties de la ville , quelques poutres sur lesquelles on posa des planches furent jetées sur les culées du pont et les habitants passèrent et repassèrent aussitôt le fleuve, pour vaquer à leurs alFaires ou apporter des denrées.

J'écrivis aussitôt au général Kaisarow :

Melun, le 10 avril 1814.

« Monsieur le général,

» J'apprends que les communications sont réta- » blies entre la partie de la ville que j'habite et celle » que Votre Excellence occupe avec ses troupes.

» Ayant reçu de mon gouvernement diverses ins- » tructions que je dois faire connaître aux fonction- » naires et habitants du département, dont l'admi- » nistration m'est confiée, j'ai l'honneur de vous » prier de donner des ordres pour que mon service

» et mes relations avec le maire de Melun ne soient » point entravées. »

» J'ai l'honneur, etc..

Sa réponse fut la suivante :

(( Ayant eu l'honneur de recevoir votre lettre, » Monsieur le Préfet, en date d'aujourd'hui, je suis » très content que l'ordre des choses du gouvernement » doit se remettre dans le département de Seine-et- » Marne, sous votre administration, sur le pied des » instructions provisoires du gouvernement de Paris, » mais, comme pour en faire mon rapport en consé- » quence, je dois absolument voir les pouvoirs dont » vous êtes muni, je vous engagerai, monsieur le pré- » fet, de me les communiquer en original aujourd'hui » avant midi, vu mou absence de quelques heures » pour Paris.

» J'ai l'honneur d'être, avec une considération dis- » tinguée, monsieur le préfet, votre très humble et » très obéissant serviteur.

MeluD, le 4/16 avril 1814.

Signé: « P. de Kaisarow. »

Je répliquai en ces termes :

(( Melun, le 10 avril 1814.

» Monsieur le général,

» Depuis dix ans que j'exerce les fonctions de pré- » fet je n'ai pas quitté mon département. Le Gouver- » nement provisoire n'a pas révoqué les pouvoirs que » j'avais, et au contraire il nous a été ordonné de con-

LE GÉNÉRAL KAJSAliOW 23Î)

» tinuer nos fonctions, et d'étendre nos relations à » mesure que les communications se rétabliraient.

» Si vous avez des ordres particuliers qui puissent » me concerner, je prie Votre Excellence d'avoir l'o- » bligeance de me les communiquer.

» J'ai l'honneur d'être, etc.. »

Deux nouvelles lettres du général Kaisarow adressées l'une à moi, l'autre au général Ghanez, qui gardait toujours avec moi la partie de Melun non occupée par les Russes, me firent craindre un instant que nous n'eussions à continuer de guerroyer dans notre coin.

Celle à mon adresse était ainsi conçue :

(( A Monsieur^ le comte de Plancy, au faubourg de » Melun, sur la rive gauche de la Seine,

')) Monsieur le Comte,

» Me trouvant ici depuis le 4 du courant, après » avoir occupé la ville de vive force, j'ai trouvé le » chef-lieu du département de Seine-et-Marne totale- » ment abandonné par les autorités constituées {cette » phrase me parut plaisante, alors ciue, retranchés » derrière des palissades nous échangions des coups » de fusil avec ses troupes) et sans le zèle infatiga- » ble des autorités provisoires que j'ai engagées d'ac- » cepter les fonctions administratives supérieures, » les habitants de la ville ne jouiraient peut-être pas » de la tranquillité dont ils jouissent maintenant, et » les militaires des bons approvisionnements qui ont » été faits pour eux jusqu'à ce jour.

» D'après le Journal des Débats du 12 avril : les per- » sonnes commissionnées par l'ancien gouvernement

» et qui ont quitté leur poste depuis les derniers événe- » ments ne pourront reprendre leurs fonctions qu'a- » près une nomination nouvelle.

» Ainsi, je pense, Monsieur le Comte, que pour re- » prendre vos fonctions, il vous faut de nouveaux pou- » voirs da Gouvernement provisoire.

» Cette opinion me paraît d'autant plus fondée que, » jusqu'à présent, je n'ai pas connaissance que vous » ayez envoyé votre adhésion au gouvernement ac- » tue), qui n'en a encore reçu d'autre de la ville de » Melun que celle des administrateurs provisoires et » des habitants

» J'ai l'honneur d'être avec considération, Monsieur » le Comte, votre très humble et très obéissant ser- » viteur.

Signé: « Kaisarow, général russe. »

Melun, le 17/5 avril 1814.

La lettre adressée au général Chanez portait :

« A Monsieur le général Chanel, c ommandant lasubdi- )) vision de Seine-et-Marne et les troupes, au /au- )) bourg de Melun, sur la rive gauche de la Seine.

» Monsieur le général,

» Après la lettre que j'ai eu le plaisir de vous adres- » ser cet après-midi, je suis très peiné de me voir » obligé de rompre la communication déjà établie » librement entre les deux rives, vu que M. le comte » de Plancy, jadis préfet du département de Seine-et- » Marne, met tout en œuvre pour semer la discorde » dans la ville de Melun.

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» (Test donc à lui uniquement dans ce moment que » les habitants des deux rives devront la gêne qu'ils » éprouveront dorénavant. Je vous prends, Monsieur » le général, à témoin de la conduite amicale que » j'ai tenue jusqu'à ce moment.

» J'ai l'honneur d'être, etc..

» Signé : Kaisârow^

)) général russe commandant les troupes de Melun.

» Melun, le 17 avril 1814. »

En présence de ces mauvaises dispositions, il devenait nécessaire que je connusse les intentions formelles du gouvernement, et je les demandai sans perdre un instant au ministre de l'Intérieur dans les termes suivants :

Melun, le 10 avril 1814.

» Votre Excellence n'ignore pas que mon départe- » ment a été constamment le théâtre de la guerre et » que, par conséquent, mes relations avec les sous- » préfets et les administrés ont souvent été interrom- » i)ues. Dernièrement encore, lorsque l'armée alliée » s'est emparée de Melun, nos troupes se sont reti- » rées dans la partie de la ville qui est sur la rive » gauche de la Seine et je les ai suivies. C'était alors » mon devoir. Pendant les temps malheureux, je suis » toujours resté à mon poste et au milieu de mes ad- » ministres, reprenant mes relations avec eux au fur » et à mesure que les communications se rétablis- » saient.

» C'est d'après ces principes'~qu'ayarit appris que » je pouvais communiquer librement avec l'autre par- » tie de la ville et les arrondissements occupés par » les armées alliées, j'ai écrit à M. le général russe » Kaisarow qui commande les troupes stationnées » sur la rive droite de la Seine.

» J'ai l'honneur de mettre sous les yeux de Votre » Excellence notre correspondance à cet égard. Je la » prie de vouloir bien prendre les mesures qu'elle » jugera convenable pour faire connaître à M. le gé- » néral russe que, n'ayant jamais reçu l'ordre de cesser » mes fonctions, je dois les continuer comme je les » continue en effet.

» Votre Excellence ne m'avait pas informé que je » dusse envoyer mon adhésion au gouvernement ac- » tuel et cependant je l'avais fait passer au Gouver- » nement provisoire. Je vous prie. Monseigneur, de » me transmettre le plus tôt possible vos ordres rela- » tivement à la conduite que je dois tenir. »

Le même jour, j'adressai au ministre de l'Intérieur la communication suivante :

Melun, le 16 avril 1814.

« Monseigneur,

» Votre Excellence n'ignore pas que, jusqu'à ce mo- » ment, toutes les communications entre les divers » arrondissements et Paris ont été interrompues et » qu'il ne m'a pas été par conséquent possible de cor- » respondre ni avec elle, ni avec les fonctionnaires de » mon département.

»Mais, maintenant que les communications parais-

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» sent se rétablir, j'ai l'honneur de lui transmettre » la copie d'une circulaire que j'adresse à tous les » fonctionnaires et habitants de mon département au » sujet de révénement mémorable qui a rendu à la » France ses anciens souverains. »

Circulaire à MM. les Sous-Préfets, les Maires^ Fonctionnaires et Habitants du département de Seineet-Marne.

16 avril 1814.

(( Messieurs,

» Au milieu des désastres qui ont accablé notre département, des jours plus heureux commencent à luire. Des puissances, qu'on nous présentait comme ennemies, sont devenues tout à coup les protectrices de notre liberté. Un descendant de Henri-le-Grand va monter sur le trône de ses aïeux. Comme Henri IV, il trouvera son royaume couvert de ruines; comme lui, il mettra sa gloire à réparer nos malheurs, à cicatriser nos plaies. Ranimons-nous! Que nos fonctions nous deviennent plus chères puisqu'elles seront plus utiles! Consolons, encourageons tout ce que les calamités publiques ont abattu ! Travaillons tous pour un Roi qui jure le bonheur de la France et qui sera fidèle à ses serments I »

Tandis que je bataillais avec le général Kaisarow, le Gouvernement provisoire dont M. de Talleyrand s'était constitué le chef, avait appelé à Paris, le comte d'Artois, frère de Louis XVIII. Ce prince avait accepté, de l'ancien Sénat de l'Empire, le titre de lieutenant général du royaume, et avait pris, le 16 avril, le gou-

vernement, en se faisant assister d'un Conseil d'Etat provisoire composé de M. de ïalleyrand, des maréchaux Moncey et Oudinot, du duc de Dalberg, du comte de Jaucourt, des généraux Beurnonville et Dessoles et de l'abbé de Montesquiou.

En réponse aux questions qui me furent adressées par le ministre de l'Intérieur et celui de la Police générale, sur la situation du département de Seine-et- Marne, je leur écrivis les deux lettres suivantes :

Au Ministre de l'Intérieur.

18 avril 1814.

« Monseigneur,

» J'ai reçu la circulaire de Votre Excellence^ en » date du 17 de ce mois, par laquelle elle me fait con- » naître que l'intention de Son Altesse Royale Mon- » sieur, est que je m'occupe sans délai d'un tableau » qui présente en abrégé la situation de mon dépar- » tement.

» Je ne saurais trop répéter à Votre Excellence que » ce département a constamment été le théâtre de la » guerre, que nos armées et celles des puissances » alliées l'ont toujours occupé et l'occupent encore, » d'après les divers cantonnements qui leur ont été » assignés, et que, par conséquent, mes relations avec » les sous-préfets et les maires ne sont pas encore » complètement rétablies. Il me sera donc difficile de » fournir aussi promptement que je le désirerais les » renseignements demandés par Son Altesse Royale; » mais, ce que je peux vous annoncer dès à présent, » c'est que tous les pauvres qui existaient dans nos

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» hôpitaux ont été renvoyés pour faire place à nos » militaires malades ou à ceux des puissances alliées; » que le linge et tout le mobilier de ces établissements » est aujourd'hui dans le plus mauvais état; que, dans » la plupart des prisons, il n'existe plus de détenus, » et notamment à Melun où tous ceux qui se trou- » valent dans la maison de détention ont été mis en » liberté d'après les ordres du général de l'armée » alliée ; que nous ne donnons plus aucun secours » aux pauvres, parce que toutes les caisses de bien- » faisance sont épuisées et les citoyens dispersés, et » que la classe peu fortunée est d'autant plus à plain- » dre en ce moment qu'elle loge et nourrit la troupe » et qu'elle manque absolument de travail.

» Le moyen le plus prompt de réparer les malheurs » qui accablent ce département serait d'en éloigner, » dans un très court délai, toutes les garnisons qui » s'y trouvent. Cette mesure devient même extrême- » ment urgente sous tous les rapports, car, quelle que » soit la richesse du département, il est impossible » qu'il suffise plus longtemps aux énormes charges » qui pèsent sur ses habitants. Aussi, la plupart des » communes sont-elles aujourd'hui sans pain, sans » bestiaux ou du moins sans fourrages pour nourrir » le très petit nombre de personnes ou d'animaux qui » reste encore dans quelques endroits.

» C'est dans ce département, Monseigneur, que les » coups les plus terribles ont été portés aux citoyens » de toutes les classes. C'est sur lui que Son Altesse » Royale doit jeter d'abord des regards paternels : ses » habitants en sont d'autant plus dignes qu'ils voient » avec la joie la plus vive les jours heureux que leur

» promet le retour d'un souverain qu'ils n'ont jamais » cessé de chérir.

» Persuadé que Votre Excellence a pris des mesu- » res pour rétablir les communications entre mes » administrés et moi, je vais écrire à MM. les sous- » préfets pour avoir des renseignements plus détaillés » et plus précis. Aussitôt qu'ils me seront parvenus, » j'aurai l'honneur de vous adresser un nouveau rap- » port sur ce sujet.

» Je suis, etc..

Au Ministre de la Police générale.

18 avril 1814.

« Monseigneur,

» J'ai reçu la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire le 15 courant.

» Quoique mon département soit depuis trois mois le théâtre de la guerre, quoique les troupes alliées et les nôtres soient encore cantonnées dans la plupart des communes et que mes communications avec plusieurs d'entre elles soient encore interrompues, les heureux changements qui viennent de s'opérer sont venus indirectement à notre connaissance, et, comme Français, nous avons partagé tous les sentiments qu'ils devaient faire naître. J'ai cru même convenable, sans attendre l'ordre du gouvernement, d'adresser une proclamation aux fonctionnaires et habitants de mon département pour leur annoncer que des jours plus heureux allaient luire pour nous. J'ai l'honneur de la communiquer à Votre Excellence.

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» Au fur et à mesure que les communications se rétabliront, j'étendrai mes relations avec mes administrés dont les ressources sont presque toutes épuisées et dont la position vraiment pénible m'impose l'obligation de mettre dans mon administration beaucoup d'ordre et d'économie.

» Ces administrés. Monseigneur, ont, dans toutes les circonstances, donné l'exemple delà soumission. Comment pourrions-nous douter, dans celle-ci, je ne dis pas de leur calme et de leur obéissance, mais de leur empressement à voler au devant de tout ce que prescrirait un gouvernement protecteur et paternel?

» Mais, je le répète à Votre Excellence, trois mois de souffrances et de sacrifices les ont cruellement fatigués et ils vous auraient la plus grande obligation si vous vouliez bien obtenir du gouvernement que les garnisons^ soit de nos propres armées, soit des armées alliées, fussent promptement éloignées de leur territoire. Cette mesure est d'autant plus urgente que le sol ne pouvant plus nourrir les troupes qui le couvrent, les habitants se trouvent exposés à toutes les violences que le besoin fait commettre à des soldats qui manquent du nécessaire, et qu'il est impossible de satisfaire avec la meilleure volonté. »

Les craintes que j'exprimais au ministre de la Police générale étaient d'autant plus justifiées que le pays était couvert de soldats qui, par suite d'une fausse interprétation de quelques avis insérés dans les journaux, avaient quitté leur corps, abandonnant armes, chevaux et effets.

• Je cherchai à mettre un peu d'ordre dans tout ce désarroi, et je demandai tout d'abord au ministre de la Guerre de m'adresser un commissaire des guerres, pour que je pusse m'entendre avec lui sur l'approvisionnement par réquisitions, les cantonnements des armées des Puissances alliées, et leur subsistance.

Je demandai ensuite au comte Beugnot, commissaire chargé du département de l'Intérieur et des Cultes, de donner l'ordre à l'ingénieur en chef du département, M. Eustache^ de rentrer à son poste, afin de faire procéder, avec le concours des ingénieurs Moline et Maury, à l'enlèvement des entraves résultant, pour la navigation de la chute du pont de Montereau dans la Seine et du pont de Tréport dans la Marne, ainsi qu'à la réparation des dégâts commis dans la rivière de rOurcq.

Le 18 avril 1814, j'écrivis au sous-préfet de Provins:

« Monsieur le Sous-Préfet, l'on me mande de Pa- » ris que vous êtes inquiet de n'avoir pas reçu de mes » nouvelles. Je vous avoue que j'ignore si le service » des postes est rétabli et si nous pouvons communi- » quer. Je voudrais bien le savoir et je m'en informe » à tout le monde. Nous sommes toujours dans la même » position à Melun, c'est-à-dire que les troupes alliées » occupent une partie de la ville et nous l'autre, et » que, des deux côtés, on fait une police tellement » exacte que l'on ne peut passer que difficilement. Je » ne conçois pas pourquoi cette attitude militaire et » cette surveillance: je viens d'écrire à ce sujet, j'es- » père qu'elle va cesser.

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