GOUVERNEMENT PROVISOIRE
» missaire général près des Puissances alliées, m'a » fait connaître que 12,000 hommes et 1,500 chevaux » des troupes alliées seront cantonnés dans le dépar- » tement de la Seine et dans celui de Seine-et-Marne, » et que celles qui seront envoyées dans mon dépar- » tement seront placées dans les environs de Rozoy, » dans l'arrondissement de Melun, sur la rive droite » de la rivière d'Hyères, et dans celui de Meaux sur la » rive gauche de la Marne.
» Je réponds à M. le commissaire général et je le » prie de m'indiquer la quantité de troupes qui se- » ront envoyées dans le département de Seine-et-Marne » pour y prendre leur cantonnement. Je supplie Vo- » tre Excellence de bien vouloir prendre en considéra- » tion que le département, ayant presque généralement » été ravagé par le long séjour qu'y ont lait les trou- » pes françaises et alliées, il serait à désirer qu'on » réduisît le plus possible le nombre des troupes à là » subsistance desquelles il va être encore obligé de » pourvoir, attendu que, dans la presque totalité des » communes, les habitants éprouvent les plus gran- » des difficultés à se procurer les vivres qui leur sont » nécessaires.
» Mais une autre prière que j'ai l'honneur d'adresser » à Votre Excellence, c'est de l'engager à faire éva- » cuer, en grande partie, les troupes françaises qui sont » dans les environs de Melun, sur la rive gauche de » la Seine, dans l'arrondissement de Fontainebleau. » Votre Excellence n'ignore pas combien cet arron- » dissement surtout est pauvre et quels sacrifices en » tous genres il a dû faire pour parvenir à nourrir » toutes les troupes qui y ont été stationnées et celles » qui s'y trouvent encore maintenant. »
Gomme si toutes ces charges n'étaient pas encore suffisantes, nous étions en outre menacés de celles plus exorbitantes que les généraux des troupes alliées prétendaient nous imposer de leur autorité privée.
Je réclamai vivement en ces termes auprès des ministres de l'Intérieur et de la Police générale :
21 avril 1814.
« Monseigneur,
» J'ai l'honneur de communiquer à Votre Excellence » copie d'une réquisition frappée par M. le général » russe Kaisarow sur la partie de la ville qu'occupent » ses troupes.
» Le montant de cette réquisition peut être évalué » à 45,000 francs. Votre Excellence concevra facile- » ment l'impossibilité où se trouve cette ville, dont la » population n'est que de 4,000 âmes, de donner tous » ces objets ou une somme aussi considérable.
» J'ose prier Votre Excellence de prendre des me- » sures pour faire habiller les prisonniers. Je me se- » rais occupé de cette affaire si M. le général russe » ne refusait pas de me reconnaître pour adminis- » trateur da département. »
Le nouveau gouvernement se préoccupait vivement de savoir s'il aurait avec lui l'opinion publique et sa confiance à cet égard ne paraissait pas bien grande : aussi, cherchait-il à provoquer de tous côtés des témoignages d'adhésion, en même temps qu'il se faisait minutieusement renseigner sur l'état de calme ou d'agitation de la population.
Par une lettre du 22 avril, je rassurai le ministre
GOUVEHNKMENT PROVISOIRE 253
de la Police générale en ce ({ui concernait le département de Seine-et-Marne.
« Monseigneur,
» J'ai reçu la lettre de Votre Excellence du 18 de ce mois par laquelle elle m'invite à lui adresser chaque jour un rapport pour lui faire connaître tous les faits susceptibles d'intéresser la sûreté et la tranquillité publique.
» Si je juge des parties de mon département avec lesquelles mes relations ne paraissent pas encore bien rétablies par celles où les communications n'ont point été interrompues, je puis assurer Votre Excellence que la plus grande tranquillité règne sur tous les points, et que, partout, le civil comme le militaire, paraît se soumettre et même accueillir avec plaisir le nouvel état des choses qui nous promet l'ordre et le repos.
» Mais, s'il est une chose qui doit concourir puissamment au maintien de l'ordre et de la tranquillité, ce serait l'éloignement des troupes françaises et alliées du département, généralement épuisé et qui, presque seul, a pourvu depuis plusieurs mois à la subsistance de nos armées et qui a été envahi plusieurs fois sur différents points. Aujourd'hui les habitants n'ont plus rien à donner; ce qu'on leur demande, ils le gardent comme absolument nécessaire à leur subsistance du moment; aussi, si les choses restaient plus longtemps dans l'état actuel il pourrait en résulter, entre les troupes et les habitants, des rixes qui auraient les conséquences les plus fâcheuses. Je supplie donc Votre Excellence de
» vouloir bien prendre ces observations en considéra- » tion toute particulière et de provoquer, pour préve- » nir les inconvénients que je crains avec quelque » fondement, toutes les mesures que sa sagesse lui » dictera. »
C'est dans ces conditions que, tout gouvernement ayant besoin d'argent plus encore à son début qu'à aucun autre moment, le ministre des Finances voulut tout d'abord s'occuper de faire rentrer les contributions.
En réponse à ses instructions à cet égard, je lui répondis le 22 avril.
« Monseigneur,
y> J'ai reçu, avec la circulaire de Votre Excellence du 20^ de ce mois, copie de l'ordonnance de Son Altesse Royale, Monsieur, lieutenant-général du Royaume, relative au paiement par à comptes, en huit termes égaux, de mois en mois, à partir du l®"" février, des deux tiers des contributions ordinaires et extraordinaires de 1814.
y> Ce serait avec le plus grand plaisir, Monseigneur, que je m'empresserais de concourir, en ce qui me concerne, à l'exécution des ordonnances de Son Altesse Royale, mais je dois faire connaître à Votre Excellence les obstacles qui s'opposent à ce que les mesures prescrites par le gouvernement français, et particulièrement celles relatives aux finances, s'observent dans la presque totalité de mon département. • » 1° Les campagnes et les villes sont totalement
GOUVEUNEMENT PROVISOIRE 2îjb
» ravagées ou absoluiiieiit épuisées. Dans les unes » comme dans les autres, il n'y a pas un simple maj) nouvrier ou artisan qui n'ait eu à nourrir journel- » lement depuis environ deux mois plusieurs soldats » des troupes françaises ou alliées.
» 2° La classe des cultivateurs est entièrement rui- » née.
» 3^ Le général russe Kaisarow, qui commande les » troupes cantonnées dans ce département, sur la » rive droite de la Seine (ce qui comprend cinq can- » tons de l'arrondissement de Melun et les arrondis- » sements de Meaux, Goulommiers et Provins) ne veut » reconnaître ni mon autorité, ni celle de M. le secré- » taire général faisant fonctions de sous-préfet de » Melun, ni même celle des maire et adjoints de cette » ville qui se trouve administrée par une commis- » sion provisoire de quelques notables auxquels le » général a cru devoir conférer les pouvoirs du sous- » préfet et même les miens.
» 4° Ce même général paraît, d'après les rapports » qui me sont faits, avoir défendu, sous peine d'em- » prisonnement , à cette commission provisoire d'exé- » cuter aucun de mes ordres, et à Timprimeur de la » préfecture d'imprimer aucun acte émanant de moi. » Il a fait plus encore : il a retenu des paquets conte- » nant des dépêches de la sous -préfecture de Melun, » et a refusé, malgré la demande du sous-préfet, d'ac- » corder aux messagers les passeports qui leur étaient » nécessaires pour se rendre, sans crainte d'être arrê- » tés, dans les diverses communes.
» 0° Outre ces inconvénients, qui entravent néces- » sairement la marche de l'administration, et l'état
de misère dans lequel se trouvent tous les contribuables de ce département, il ne faut pas dissimuler à Votre Excellence que la seule occupation, par les cosaques, des communes antérieurement envahies, est un obstacle réel à la rentrée des contributions, car nul contribuable ne se décidera à sortir de chez lui, muni d'une somme d'argent, pour se rendre chez le percepteur, et les comptables, loin d'engager les contribuables à se libérer, les invitent au contraire à retarder leur payement parce que nul percepteur ou receveur, dans les circonstances actuelles, n'est jaloux de voir sa caisse violée ou d'avoir de l'argent chez lui sans savoir comment en effectuer le versement.
» J'ai informé Leurs Excellences les ministres de l'Intérieur et de la Police générale des difficultés que j'éprouve pour mettre à exécution les ordres du gouvernement français. J'ai aussi instruit Leurs Excellences que, malgré l'ordre du jour du 11 de ce mois, l'hôtel de la préfecture n'est pas encore évacué par les troupes alliées, qui même ne prennent pas les cantonnements qui leur sont assignés, de manière que je suis obligé de résider dans la partie de la ville de Melun située sur la rive gauche de la Seine et que je me trouve ainsi dans l'impossibilité d'exercer mes fonctions, ou du moins d'en rendre l'exercice utile à la chose publique. »
Le général Kaisarow persistant à ne pas vouloir prendre notice de moi, je crus devoir insister auprès des ministres de l'Intérieur et de la Police générale, pour que la situation entre lui et moi fût à la fin nettement définie.
LE GÉNÉRAL KAISAROW 257
« Melun, le 22 avriL
» Monseigneur,
» J'ai déjà rendu compte à Votre Excellence que iM. le général russe Kaisarow, qui habite la partie de la ville de Melun occupée par les troupes alliées, avait défendu aux administrateurs et aux citoyens de reconnaître mon autorité. Votre Excellence verra, par la lettre ci-jointe de l'imprimeur de la Préfecture, que ce général vient de lui défendre de rien imprimer par mon ordre! Votre Excellence sentira que la conduite de M. le général entrave tous les services et qu'il ne m'est pas possible de former les approvisionnements pour nourrir les troupes et de faire rentrer les contributions. Je la prie donc avec instance d'obtenir que ce général passe dans un autre cantonnement et que je rentre dans l'hôtel de la Préfecture oii sont tous mes bureaux et qui est le centre de toutes mes opérations administratives. »
Entre temps, je m'occupais avec le sous-préfet de Fontainebleau de la subsistance et du cantonnement de la Garde disséminée à Moret, Montereau et autres lieux et j'écrivis à ce sujet à M. l'intendant général, baron Marchand, la lettre suivante :
Melun, 22 avnl 1814.
« Monsieur l'Intendant général,
» J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur » de m'écrire, le 20 de ce mois, relativement à la sub- » sistance des troupes françaises stationnées sur la » rive gauche de la Seine.
» Cette partie de mon département est peu considérable et vous savez mieux que personne, Monsieur l'Intendant général, tous les sacrifices qui y ont été faits ; ce serait donc vous tromper, ainsi que le gouvernement, que de vous laisser entrevoir la possibilité de nourrir avec les ressources qu'offre le pays les troupes qui se trouvent stationnées dans cette partie du département de Seine-et-Marne. Nous ferons tout ce qu'on peut attendre de fonctionnaires actifs et zélés, mais, à l'impossible, nul n'est tenu. On peut, à la rigueur, fournir encore du pain et du vin, mais, hors cela, il ne faut rien espérer, et encore exposet-on l'habitant à défendre à main armée sa subsistance, car c'est aujourd'hui sur la propre subsistance de l'habitant qu'on prélève celle de la troupe. » Quant aux fourrages, il n'y en a plus, et les chefs de corps de cavalerie vont se trouver dans la nécessité d'envoyer leurs chevaux dans les prairies artificielles et, à défaut, dans les blés verts. Cet exposé. Monsieur l'Intendant, n'a rien d'exagéré, et je vous prie de vouloir bien le mettre sous les yeux de Son Exe. le ministre de la Guerre. Les troupes alliées ne permettant pas l'exportation d'aucune denrée de la rive droite sur la rive gauche de la Seine, nous ne pouvons obtenir aucune ressource du pays le plus productif et qui a le moins souffert. »
Malgré que je reçusse chaque jour des instructions des ministres, je me demandais cependant si l'incroyable attitude du général Kaisarow ne reposait pas sur quelque mauvaise disposition du gouvernement à mon
LE GÉNÉKAL KAISAUOW 250
égard, et je me décidai à écrire le 23 avril au ministre de riiitérieur :
« Monseigneur,
» Votre Excellence ne m'a pas accusé réception de » l'acte d'adhésion que j'ai adressé le 12 au Gouverne- » ment provisoire, et dont j'ai eu l'honneur d'envoyer » une copie à Votre Excellence. Je me permets donc » de lui transmettre une nouvelle copie de cet acte.
» Votre Excellence a sans doute reçu le double de » la proclamation que j'ai fait imprimer et qui a été » affichée dans toutes les communes de mon départe- » ment; elle est relative à l'heureux événement qui » rétablit les Bourbons sur le trône de France.
» Je suis, etc.. »
Le jour suivant, j'écrivis aux sous-préfets du département:
« Plusieurs villes, monsieur, ont envoyé des dépu- » tations à S. A. R. Monseigneur le Lieutenant gé- » néral du Royaume, et le Prince a accueilli leurs » hommages avec cette bonté qui caractérise la famille » des Bourbons.
» Je pense qu'il serait convenable que la ville, chef- » lieu de votre arrondissement, fît la même démarche » auprès de Son Altesse Royale, et je vous invite à. » lui en faire naître l'idée. »
Enfin j'avais provoqué l'envoi d'adresses d'adhésion de la part des maires du département. Ceux de Provins, Moret, Chaumes, Bourron, Saint-Just, Saint- Martin du Boschet, furent les premiers à me les faire
parvenir. Je m'empressai de leur en accuser réception dans les termes suivants :
« J'ai reçu, monsieur, l'acte par lequel vous expri- » mez votre adhésion aux mesures adoptées par le » Sénat et par le Gouvernement provisoire.
» Je viens de l'adresser à Son Exe, le ministre de » l'Intérieur; il sera sans doute satisfait de votre em- » pressement et se fera un plaisir de mettre sous les » yeux de S. A. R. l'expression de vos sentiments, » et de vos vœux. »
En faisant cet envoi au ministre, je lui écrivis :
(( Monseigneur,
» J'ai l'honneur d'adresser à Votre Excellence les » actes d'adhésion de plusieurs communes de mon dé- » partement. J'en aurais un bien plus grand nombre » à lui adresser si les communications ne continuaient » d'être interrompues par M. le général Kaisarow, » commandant les troupes alliées à Melun.
» Je dois, à ce sujet, faire observer à Votre Excellence » que le bien du service exige impérieusement que cet » inconvénient cesse, afin que je fasse exécuter com- » plètement tous les ordres que je reçois. »
La ville de Melun ne fut pas la dernière à envoyer des députés à Paris, pour assurer de son dévouement au nouveau gouvernement et protester contre la contribution exorbitante dont le général Kaisarow prétendait la charger: ces députés avaient à leur tête une des plus hautes personnalités de Seine-et-Marne, le duc de Choiseul-Praslin, qui voulut bien se charger de remettre au comte Sacken, gouverneur de Paris, la
LE g]':néral KAISAROW 201
lettre ci-dessous, que je crus devoir lui écrire afin d'en finir une bonne fois avec les tracasseries du commandant russe de Melun.
25 avril 1814.
« Monseigneur,
» Lorsque les troupes alliées ont attaqué Melun, » chef-lieu de ma résidence, j'ai du me retirer dans la » partie de la ville située sur la rive gauche de la » Seine.
)) Pendant que les opérations militaires se suivaient » à Melun, le Sénat prononçait la déchéance de Napo- » léon. Aussitôt que j'ai appris cet événement, j'ai » envoyé mon adhésion au Gouvernement provisoire, » et j'ai écrit à M. le général russe Kaisarow, com- » mandant à Melun, que les communications étant » rétablies entre la partie de la ville qu'il occupait » avec ses troupes et celle où je me trouvais, j'allais » reprendre le cours de mes opérations administrati- » ves avec d'autant plus de raison que j'avais à pour- » voir à la subsistance des troupes alliées et que j'a- » vais à exécuter diverses mesures,
» M. le général Kaisarow m'a invité à lui commu- » niquer mes pouvoirs. J'ai eu l'honneur de lui ré- » pondre que, préfet depuis dix ans, le Gouvernement » provisoire ne m'avait pas révoqué, qu'il engageait » au contraire les fontionnaires à rester à leur poste, » et que, n'ayant pas quitté le mien, je ne pouvais pas » me trouver dans le cas que supposait le général.
» Votre Excellence verra par la réponse du géné- » rai Kaisarow qu'il refuse absolument de me recon- » naître.
» Je n'ai pas voulu insister davantage auprès de ce général et j'ai attendu que le gouvernement prît un parti à mon égard, lorsque M. le général Kaisarow frappa sur la ville de Melun une réquisition de 2500 aunes de drap, 1408 paires de souliers et 1408 chemises, effets qui devaient coûter environ 40,000 francs, somme exorbitante pour une ville aussi peu peuplée et aussi pauvre que Melun.
» La ville néanmoins fait des efforts pour procurer des souliers et est au moment de les livrer. Cependant, elle a cru devoir nommer des commissaires pour se présenter devant Votre Excellence et réclamer contre l'imposition demandée. Cette réclamation était motivée :
» 1^ Sur ce que les effets étaient demandés pour une colonne de prisonniers de guerre qui venaient d'être remis au premier poste des puissances alliées, circonstance qui ne pourrait, dans aucun cas, mettre la ville de Melun dans l'obligation de leur fournir à leurs frais les objets exigés, cette dépense, étant une charge de l'Etat et non une dette communale ; 2^ Sur la pauvreté des habitants; 3° sur ce qu'il n'y avait que la moitié de la ville qui se trouvait contribuer à cette réquisition puisque l'autre partie, sur la rive gauche de la Seine n'était point occupée par les troupes alliées ; 4° sur ce que depuis trois mois que la guerre est dans ce département, les habitants sont épuisés et dispersés ; o° que le gouvernement rendant les prisonniers à un autre gouvernement, ce n'était pas à une ville seule à supporter des charges de cette nature.
» Votre Excellence a eu égard au rapport des com-
LK GÉNÉRAL KAISAROW 263
missaires et, le 23 avril, elle a invité M. le Commandant militaire des troupes alliées à Melun à s'abstenir de toute espèce de réquisition et à s'adresser à l'autorité supérieure pour que les subsistances soient fournies.
» Votre Excellence m'a engagé à communiquer son ordre à ce commandant. Je me suis conformé aux intentions de Votre Excellence et j'ai de plus prié M. le général Kaisarow de m'indiquer l'heure où je pourrais passer chez lui pour mieux connaître les objets dont les troupes sous son commandement pourraient avoir besoin, afin de les lui procurer le plus promptement possible.
» M. le général me répond qu'il s'absente de Melun et qu'il ne pourra pas se trouver au rendez-vous que je lui propose.
» J'ignore entièrement^, Monsieur, ce que signifie la conduite de M. le général Kaisarow. J'ai rempli depuis dix ans mes fonctions de préfet avec honneur; j'ai donné mon adhésion aux actes du Sénat ; j'ai eu, pour M. le général Kaisarow, tous les égards convenables. Pourquoi donc ce général refuse-t-il de me reconnaître comme préfet de Seine-et-Marne? Pourquoi ordonne-t-il aux administrateurs de la ville de Melun de me méconnaître ? Pourquoi défendil, sous peine d'emprisonnement, à l'imprimeur de la Préfecture d'imprimer les actes qui émanent de moi et qui ont pour objet l'exécution des ordres du gouvernement?
» Je ne puis, ni ne dois lutter davantage dans cette circonstance; je ne veux même pas en instruire mon gouvernement : il verrait sans doute avec peine qu'un
» des officiers généraux de Sa Majesté l'Empereur ne » partage pas les sentiments magnanimes de ce sou- » verain; que M. le général Kaisarow écrase les mal- » heureux habitants et refuse d'avoir des rapports avec » un administrateur que le gouvernement n'a pas ré- » voqué ; mais c'est à Votre I^xcellence, sous les ordres » de laquelle se trouve M. le général Kaisarow, d'a- » voir la bonté de lui tracer ses devoirs; j'ose même » lui demander de vouloir bien retirer ce général de » Melun et d'envoyer à la préfecture une sauvegarde » pour que je puisse conserver à cet établissement ses » papiers, ses meubles et sa bibliothèque. »
11 m'avait paru utile d'informer aussi de cette situation mon beau-père, le prince Le Brun, qui m'avait toujours si efficacement appuyé aux débuts de ma carrière. Ses démarches ne furent pas inutiles pour hâter le dénouemen t d'un incident dont la prolongation m'eût contraint à me retirer.
Je me hâtai de témoigner ma reconnaissance à M. le duc de Choiseul'Praslin aussitôt son retour de Paris.
Melun, le 26 avril 1814.
« Monsieur le duc, les députés de la ville de Melun » sont de retour; ils m'ont remis la lettre que vous » m'avez fait l'honneur de m'écrire et celle que » M. le comte Sacken me charge de communiquer à » M. le Commandant militaire de la ville de Melun.
» Ces députés se louent infiniment de la complai- » sance que vous avez eue de les diriger et de les se- » couder dans leur marche. Toute la ville vous en ï) sait un gré infini]; je vous en remercie en son nom :
LE GÉNÉRAL KAISAROW 205
» elle ne s'attendait pas à moins de la part d'un con- » citoyen qui lui a toujours donné des marques d'in- » térôt et de bienveillances.
» Je vous communique la lettre que j'ai écrite à » M. le général Kaisarow, vous verrez combien elle » est modérée : j'y joins la réponse de ce général.
» Il s'obstine, comme vous le verrez, à me refuser » mon titre ; il élude tout ce qui tend à un rapproc'lie- » ment, et il ne paraît pas avoir révoqué la défense qu'il » a faite aux différents fonctionnaires de la ville d'exé-' » cuter mes ordres et de se conformer à mes instruc- » fions.
» Je vous communique aussila lettre que j'ai écrite » à la municipalité provisoire de Melun.
» Ce matin, j'ai fait remettre à M. le comte Sacken » un rapport sur ce qui s'est passé : j'ai conclu au » rappel de M. le général Kaisarow et à l'envoi d'une » sauvegarde à l'hôtel de la Préfecture pour que son » mobilier et les papiers de l'administration ne soient » pas enlevés. Aussitôt que M. le gouverneur de » Paris aura pris un parti à cet égard, la ville de » Melun et ses environs seront administrés comme le » reste du département.
» S'il vous est possible d'accélérer la décision que » j'attends de Son Excellence, vous m'obligerez beau- » coup et vous ferez une chose utile à tous les admi- » nistrés. »
Ma lettre aux administrateurs provisoires de la ville de Melun était ainsi conçue :
26 avril 1814.
(( J'ai l'honneur de vous envoyer. Messieurs, copie
de l'invitation de M. le général comte Sacken, adressée à M. le commandant militaire dos troupes alliées dans la ville de Melun, et qu'il m'a chargé de communiquer à ce commandant.
» Je ne saurais trop vous recommander d'exécuter ponctuellement les ordres de M. le général comte Sacken, qui veut formellement que les intentions généreuses des puissances alliées soient remplies, et qui a reconnu surtout que les habitants de Melun, qui ont considérablement souffert, ne doivent pas être exposés à payer des contributions arbitraires, ni à faire des fournitures illégales.
» Vous voudrez bien en conséquence, autant que cela dépendra de vous, et que vous n'y serez pas contraints par la force, vous refuser à fournir toute réquisition qui ne serait pas ordonnée par moi. » Je n'ai pas besoin de vous rappeler qu'en vous chargeant de l'administration de Melun, j'ai cru donner des protecteurs à ses habitants et surtout choisir des fonctionnaires assez courageux pour résister à tout ce qui serait injuste et illégal. »
En dépit de tout cela, nous n'en étions pas plus avancés qu'au premier jour de cette lutte, et le général Chanez, qui en sentait tous les dangers comme commandant des troupes françaises à Melun, crut devoir prendre sur lui de s'en expliquer nettement avec le général Kaisarow.
De mon côté, j'écrivis une dernière fois à ce général le 27 avril :
(( Monsieur le général, j'ai l'honneur de vous en- » voyer une lettre que M. le comte Sacken me charge
LE GÉNÉRAL KAISAROW 267
de VOUS faire remettre. Je dois croire, d'après ce que Ton m'écrit, que tous les motifs qui vous empêchaient de me reconnaître comme préfet n'existent plus. En conséquence, Monsieur le général, j'espère ([ue vous aurez la complaisance de ne plus mettre d'obstacles dans mes relations avec mes administrés. Je me réjouis d'autant plus de cette circonstance qu'elle me mettra plus à même de concourir à satisfaire aux besoins des troupes qui sont sous votre commandement et de vous prouver mon empressement à faire tout ce qui vous sera agréable. » Je sais que Votre Excellence occupe l'hôtel de la préfecture. Comme elle peut trouver cette maison agréable, je la prie instamment de ne changer aucune des dispositions qu'elle a faites : je trouverai à me loger dans une autre maison de la ville. Seulement, si elle voulait avoir la complaisance de me laisser occuper mon cabinet, elle me ferait un très grand plaisir. »
Il y avait huit jours que durait cette peu agréable correspondance lorsque, vers le milieu de la journée, un parlementaire se présenta devant le pont et fit sonner sa trompe. L'officier du poste étant allé au devant de lui, celui-ci remit une lettre du général Kaisarow dont voici la teneur :
« Monsieur le Comte, ayant vu les papiers qui con- » tiennent les ordres qui vous sont envoyés par le » Gouvernement provisoire, je vous engagerais, Mon- » sieur le Préfet, de venir occuper le château de la » Préfecture pour être plus à portée des fonctionnai- » res de Melun et afin de pouvoir nous donner des
» secours mutuels, de part et d'autre, pour l'appro- » visionnement des troupes.
» Sur ce qui regarde les membres du Conseil muni- » cipal d'ici, je vous les recommande, monsieur le » comte, comme des gens qui ont employé tout leur » zèle pour la tranquillité de la ville, le pourvoiement » des troupes sous mes ordres et pour l'exécution de » tout ce que je leur ai prescrit.
» J'ai l'honneur de joindre ici les documents que » vous m'avez fait parvenir, et suis avec la considéra- » tion la plus distinguée, monsieur le comte, votre » très humble et très obéissant serviteur.
Signé : « Kaisarow, général russe,
« Melun, le 15/27 avril 1814. »
Je me décidai alors à rentrer en ville et à reprendre possession de l'hôtel de la Préfecture. Je m'y rendis à cheval, accompagné de quatre gendarmes : le général Kaisarow avait pris un logement dans un autre quartier de Melun.
Le lendemain je lui donnai à dîner ainsi qu'à une partie des officiers de son état-major.
Pendant le repas, une ordonnance lui apporta de la part de l'empereur Alexandre une grande décoration en diamants avec un titre qui lui concédait je ne sais combien de mille acres de terres, en récompense de la prise de Melun.
Tandis qu'il étalait ces objets avec complaisance, je me mis à penser qu'il pouvait se trouver aussi des Gascons en Russie, ou tout au moins des gens qui aiment à faire parade de faveurs qu'ils ont plus ou moins méritées. J'étais d'ailleurs piqué que ce fût
LE GÉNÉRAL KAISAROW 269
chez moi, au premier dîner que je lui donnais, et après ce qui s'était passé entre nous, qu'il se comportât ainsi, et je ne pus m'empôcher de lui dire gaîment qu'il me semblait que j'avais quelque droit à une part de ce cadeau, puisqu'il était donné pour la prise de Melun dont j'avais toujours occupé une partie, et qu'il serait équitable de me remettre une certaine quantité de ces acres de terre. J'ajoutai que je m'attribuais quelque mérite de ce que Melun n'avait été pris qu'après Paris. J'avais d'ailleurs remarqué, au cours du dîner, que le général était assez aimable pour qu'on put se permettre avec lui quelques plaisanteries.
Au dessert, il proposa un toast à la santé du Roi, car il était déjà question du retour de Louis XVIII ; je ripostai par un toast à la santé d'Alexandre.
Il me demanda ensuite si les Français seraient contents de voir revenir le Roi : je lui répondis que je craignais qu'il ne revînt avec de vieux préjugés, entouré d'hommes imbus de prétentions surannées, et que cela ne réveillât bien des haines.
Le dîner fut d'ailleurs gai et marqué de part et d'autre d'une extrême politesse.
En résumé, j'avais passé, à batailler avec le général Kaisarow, à peu près tout le temps pendant lequel l'Empereur était encore resté à Fontainebleau.
Pendant que le gouvernement royal s'organisait, je faisais, de mon côté, ce qui dépendait de moi pour rétablir l'ordre en toutes choses dans le département de Seine-et-Marne.
Le Conseil général du département n'avait pas encore envoyé son adhésion au nouveau gouverne-
ment. Je convoquai dans les termes suivants les membres de cette assemblée, qui comptait dans son sein des personnalités comme le baron de Cramayel, le comte de Mun, le duc de Choiseul-Praslin, MM. de Brion, Paris de la Brosse, Rolland d'Erceville, le chevalier Mesnager, Thierry de Mauregard, Clément de Clermont-Mont-Saint-Jean, le comte de la Grange, etc..
Melun, 20 avril 1814.
« Monsieur, ^
» Dans la circonstance présente, j'aurais eu l'hon- » neur de vous écrire beaucoup plus tôt si les com- » munications n'avaient pas été interceptées. C'est » sans doute la même raison qui a empêché les mem- » bres du Conseil général de se réunir auprès de moi » pour exprimer les sentiments que nous partageons » tous sur les événements mémorables qui viennent » de replacer sur le trône un descendant de nos an- » ciens rois.
» Je suis donc bien sûr d'aller au devant de vos » vœux en vous proposant de vous rendre à Melun, » le 2 mai prochain, à l'effet d'y rédiger une adresse » de félicitations.
» Agréez, etc.. »
Le service de la poste se faisait de la façon la plus irrégulière : à peine pouvais-je correspondre avec les administrateurs du département : je m'employai activement auprès du Ministre pour faire cesser cet inconvénient, dont se plaignaient vivement les généraux, notamment le général comte Levai, qui s'obstinait à vouloir m'en rendre responsable.