DISPOSITIONS DKS FONCTIONNAIRES SAT
» je ne m'aperçois de ces choses-là que lorsqu'elles » viennent de personnes auxquelles je suis attaché. »
A M. de Rothey maire de Fromonville.
Melun, le 4 avril 1815.
« Monsieur,
» A mon retour à Melun, j'ai trouvé la lettre dont » vous m'aviez parlé lorsque j'ai eu l'honneur de » vous voir. Je désire toujours, dans votre intérêt, que » notre conversation vous ait fait changer de projet. » Si je m'étais trompé et que vos affaires ne vous » permissent réellement pas de rester maire de Fro- » monville, je vous engage à envoyer directement » votre démission à M. le sous-préfet de Fontaine- » bleau. »
Aux Ministres de V Intérieur et de la Police.
Melun, le 4 avril 1815.
(( Monseigneur,
» J'ai l'honneur d'adresser à Votre Excellence une » adresse des habitants de Cely à Sa Majesté l'Empe- » reur. Le motif qui la leur a dictée est excellent, mais » je vois par la rédaction que leur tête est un peu » échauffée.
» Je vais prendre des renseignements sur le maire » et l'adjoint, sur 1-e rédacteur de l'adresse et sur l'es- » prit des habitants de cette commune. Si les circons- » tances exigeaient que je prisse une mesure, j'aurais » l'honneur d'en faire part à Votre Excellence; autre- » ment je me bornerais à calmer l'effervescence des
» esprits et à les diriger vers le maintien de l'ordre et » de la tranquillité. »
Aux cinq Sous-Préfets.
Melun, le 5 avril 1815.
« Monsieur,
» Il est nécessaire que, dans les circonstances ac- » tuelles, je sois constamment informé de tout ce qui » a rapport à l'esprit public du département. Ce ne » serait point assez de me faire connaître les événe- » ments de quelque importance qui pourraient arri- » ver dans votre arrondissement. Je dois savoir aussi » quels sont les fonctionnaires publics et les citoyens » influents dont la conduite et les opinions n'inspire - » raient pas la confiance ou même la repousseraient. » En un mot, tout ce qui peut intéresser l'ordre, la » tranquillité, la stabilité de l'état actuel des choses, » doit être sans cesse l'objet de votre sollicitude et de » la mienne.
» Je vous invite donc à me faire de fréquents rap- » ports, sans que je vous les demande, particulière- » ment sur l'esprit public de votre arrondissement et » sur tout ce qui s'y rapporte. Vous pouvez être assuré » que les renseignements que vous me donnerez à ce » sujet seront regardés par moi comme confiden- » tiels. »
L'Empereur devait bien penser que les puissances alliées ne prendraient pas facilement leur parti de son retour, et, quelles que fussent les assurances qu'il leur fit donner par la voie des journaux, car il n'y
avait plus à Paris d'ambassadeurs par qui il pût les faire passer, elles ne tarderaient pas à l'attaquer de nouveau, d'autant plus qu'elles avaient encore sous la main leurs troupes de la Campagne de France et qu'elles savaient notre pays épuisé en ressources d'hommes, de chevaux et d'argent.
Aussi, son premier soin fut-il de réorganiser l'armée, de compléter les effectifs des régiments au moyen de la conscription et d'enrôlements volontaires. Il n'avait pas un moment à perdre, s'il voulait mettre à profit, pour ce dessein, l'enthousiasme qui avait accueilli son retour et qui pouvait ne pas tarder à se refroidir. Cet enthousiasme produisit plus d'un effet curieux, et j'en veux citer un dont je fus le témoin.
Un convoi de conscrits, venant de Lyon et dirigé sur Paris, était arrivé à Melun par bateaux. Au débarquement, le capitaine de recrutement et le brigadier de gendarmerie, ayant fait l'appel des hommes, en remarquèrent un qui cherchait à se glisser dans les rangs de ceux qui avaient déjà été appelés. Ils le firent approcher et le questionnèrent : ses réponses, ainsi que son costume, qui était celui d'un petit garnement, leur donnèrent le soupçon que c'était un enfant ou même une fille, et, comme le cadre des conscrits était au complet, ils crurent devoir l'amener devant moi, avant que de le mettre à la disposition du procureur impérial, ou de le faire emprisonner.
Le brigadier m'avait fait part de ses soupçons et, quand il se fut retiré, j'examinai avec attention ce conscrit d'un nouveau genre. Il était vêtu d'un mauvais pantalon de couleur, d'une veste ronde usée, et sa cravate retenait négligemment le col de sa che-
mise; son chapeau était enfoncé sur ses yeux, mais, quand il l'eut ôté, je lui vis un regard à la fois assuré et timide. L'ayant fait asseoir, je causai un instant avec lui et lui fis l'aveu de mes soupçons. Son air embarrassé ne fit que les confirmer et je dus lui déclarer que, s'il me cachait la vérité, je me verrais obligé d'user de rigueur à son égard.
Ses réponses ne me laissant plus de doute sur son sexe, bien qu'elle n'ait pu se décider à m'en faire l'aveu complet, je fis doucement sentir à cette jeune personne l'inconséquence de sa conduite et la prévins que j'allais la faire conduire chez un homme estimable de la ville, qui avait deux filles de son âge et qui en prendrait soin jusqu'à ce que j'eusse reçu des nouvelles de son père.
En la remettant dans les mains de la personne en question, je priai celle-ci de lui fournir des habits de son sexe et de l'amener doucement à lui faire connaître les motifs de sa détermination, car je n'avais pas voulu la pousser trop vivement, ni l'intimider, pour obtenir cet aveu.
Bientôt ce tuteur improvisé vint me faire savoir que la jeune personne était fille d'un riche commerçant de Lyon et nièce d'un sénateur, que, lors du passage de Napoléon dans cette ville, sa jeune imagination s'était enllammée et qu'elle avait pris la résolution de se battre pour lui : elle avait alors profité d'un convoi de conscrits pour se glisser dans leurs rangs et se faire ainsi enrôler.
J'écrivis aussitôt à Lyon à sa famille pour la tranquilliser, et au sénateur pour qu'il vînt chercher sa nièce.
J'étais malheureusement eii tournée a(]ministrali\e quand l'oncle vint prendre sa nièce, et je fus ainsi privé du plaisir de la lui remettre moi-même. Je 1(5 regrette d'autant plus que je n'aurais pas été fâclié de comparer la jolie fille qu'elle était au vilain chenapan qu'elle s'était tout d'abord efforcée de paraître : car il m'avait bien semblé, sous ses premiers haillons, percevoir des grâces et des attraits.
Quelle leçon nous donnait cet enfant l
Si, à cette époque, tous les hommes de France eussent été animés d'un dévouement semblable, d'un pareil amour de la patrie et de l'Empereur, s'ils fussent tous entrés dans les rangs des soldats, une des plus belles pages de notre histoire n'eût pas été souillée par la relation de crimes que nos neveux flétriront !
Du reste, cette aventure ne fut pas la seule du même genre et, peu de temps après, je rendais compte d'une semblable au ministre de la Police générale en ces termes :
Melun, i«^' avril 1815.
« Monseigneur,
» La gendarmerie a arrêté hier une femme avec des » habits d'homme.
» Cette femme a déclaré s'être travestie ainsi dans » l'intention de s'enrôler, étant animée jdu désir de » la gloire.
» Nous avons d'abord soupçonné que, se rendant à » Paris, elle pouvait y être conduite par quelque pro- » jet secret : nous Tavons en conséquence retenue eu » surveillance, et j'ai cru devoir l'interroger pour re- » connaître ses vues ultérieures.
» Son interrogatoire m'a donné lieu de reconnaître » qu'elle est la fille d'un nommé Gentil, ancien rece- » veur général à Mâcon, autant que je peux croire, » qui a été destitué en l'an X. D'après toutes les ques- » tions que je lui ai faites, je ne peux douter qu'elle » n'eût réellement la plus grande envie de servir. » Dans une lettre qu'elle écrivait à son père, elle s'af- » fligeait de la peine qu'elle causait à sa famille, mais, » en môme temps elle déclarait qu'il lui était impos- » sible de se guérir de sa passion pour l'état mili- » taire.
» Cette jeune personne a d'ailleurs reçu une édu- » cation très soignée : elle assure que son père a en- » core une petite fortune et une maison de campagne » à Fleurville, département de Saône-et- Loire. Elle » ne m'a pas paru avoir la tête dérangée, mais bien un » violent désir de servir. La lettre qu'elle m'a écrite, » et dont je joins ici copie, en fournira la preuve à » Votre Excellence.
» D'après cela, et attendu qu'elle n'avait été arrêtée » que faute de papiers, le tribunal a cru devoir la » mettre en liberté et je viens de la confier à une per- » sonne de la ville qui veut bien la garder jusqu'à ce » que son père ou quelqu'un de sa famille vienne la » chercher, ce qui prendra probablement cinq à six » jours. Si Votre Excellence avait quelques ordres à » me donner à son égard, je la prierais de me les faire » passer.
» Elle n'est pas jolie, mais elle a un air fort décent. » On lui a demandé pourquoi elle ne s'était pas enga- » gée l'année dernière. La réponse a été qu'elle vou- » lait servir sous les drapeaux de l'Empereur. »
NOUVELLES r.EVÉliS :351
Bien que l'Empereur tut iu:stallé à Paris et que la majorité de la France fût pour lui et son gouvernement, il y avait encore, sur qu el(|ues points du territoire, quelques villes, que les royalistes se llattaient de conserver.
Le seul envoi de quelques troupes lit disparaître, sans qu'il y eût besoin d'user de la force, ces quelques foyers de la résistance.
Au Maire de Montereau,
Le 6 avril 4815.
« Je vous envoie, Monsieui'> deux lettres du minis- » tre de la Guerre. Veuillez prendre, sans le moindre » délai, les mesures que le Ministre ordonne. Les » fonds vous seront remis par chaque commandant de » détachement. Aucune voiture ne devra se mettre en » route sans avoir été payée.
» Vous voudrez bien me rendre compte du résultat » de ces mesures.
» Vous remplirez, dans la conrimission ci-jointe, le » nom du commissaire que vouîî. désignerez pour ac- )) compagner ces voitures.
» Commission pour la surveiUatzce des voitures de réy> quisition pour le transport des troupes.
» Monsieur, l'Empereur a déc:*idé que quelques trou- » pes seraient envoyées, par rfdais, de ParisàLyon. » M. le maire a pris toutes les mesures pour que les » voitures soient prêtes à l'hou re indiquée. Le minis- » tre veut que les conducteurs soient payés sur-le- » champ. Je vous désigne pour, sous l'autorité de
» M. le maire, veiller à que les départs s'effectuent » promptement, avec (3rdre, à ce que les charretiers » soient exactement payés et qu'ils ne soient point » maltraités. Si, arrivé à votre destination, le maire, » par des motifs que j(3 ne puis pas prévoir, n'avait » pas fait préparer des voitures, et que les vôtres » fussent obligés de poursuivre un peu plus loin, » vous veilleriez à ce que les charretiers fussent de » nouveau payés d'après l'espace qu'ils auraient à » parcourir. M. le maire vous donnera tous les rensei- » gnements qui vous seront nécessaires, et moi, je vous » délègue toute mon autorité pour tout ce qui a rap- » port à ce service. Ainsi, les ordres que vous aurez à » donner seront exécutés en mon nom et comme si » je les avais donnés moi-môme. »
A Leurs, Excellences les ministres de l'Intérieur et de la Police générale.
Melun, le 15 avril 1815.
« Monseigneiir,
» La tranquillité la plus entière continue à régner » sur tous les pointa de mon département.
» M. Godard, ancien sous-préfet de Meaux, vient de » reprendre ses fonctions en vertu d'un décret impé- » ri al. M. Yalade, ancien sous-préfet de Fontaine- » bleau, est également rétabli dans les siennes.
» Deux régiments d'infanterie de ligne sont passés » hier soir à Melun et on sont partis en relais pendant » la nuit dernière. II^*. trouveront à Montereau d'au- » très relais pour continuer leur route : l'esprit de » ces troupes est excellent.
» ,1'ai ic(;u co matin la nouvelle que le général » Clauzel était entré à Jiordcaux, au nom de l'Empe- » reur, sans avoir l'ait tirer un coup de fusil. J'ai fait » afficher cet avis dans la ville chef-lieu et j'en ai » transmis des copies à tous les sous-préfets.
» L'arrivée de l'Impératrice calmera les inquiétudes » qui existent encore dans quelques esprits, et démen- » tira les bruits semés par les ennemis de l'ordre.
» Je vois, par les adresses que je reçois des habi- » tants de plusieurs communes, que les paysans pa- » raissent signaler leurs anciens seigneurs comme )> des royalistes, et qu'ils reprochent à leurs curés de » se refuser à chanter le Domine saloum fac impe- » valorem. Je pense qu'il conviendrait que M. le di- » recteur général des Cultes fît recommander par les » évêques, à tous les curés et desservants, de repren- )) dre, à cet égard, l'usage qui existait avant le 1^' » avril 1814. Cette précaution éviterait des discus- » sions qui pourraient devenir sérieuses.
)^ Il sera probablement nécessaire que les évoques » fassent passer dans d'autres communes les curés et » desservants qui, en se prononçant trop pour la » cause royale, ont perdu la confiance de leurs parois- » siens. »
Tel était le cas du curé de Saint-Aspais, à Melun, l'abbé Dauphin, qui se signala entre tous les curés de mon département, par la plus violente opposition à la restauration impériale. Sa conduite motiva entre moi, le ministre des Cultes et l'évêque de Meaux une correspondance que l'on trouvera reproduite ci-dessous.
o54 SOUVENIRS DU COMTE D h: PLANCY
A Monseigneur VÉvèque de Meaux.
Melun, le 2(3 avril 1815.
« Monseigneur,
» M. le curé de Fontainebleau m'a remis la lettre » que vous m'avez t'ait l'honneur de m'écrire, le 22 » de ce mois, pour me donner connaissance de ce qui » a rapport à M. le curé de Saint-Aspais.
» Je pense que le choix que vous avez fait du curé » de Fontainebleau dans cette circonstance, est excel- » lent. M. Dauphin était parti hier pour Paris, et ne » reviendra que samedi : à cette époque, M. le curé de » Fontainebleau vous rendra compte du parti qu'il » aura pris.
» S'il est obligé d'en venir à une information, je lui » remettrai les plaintes qui m'ont été portées contre » M. Dauphin, et je ferai de mon côté instruire cette » affaire.
» L'intérêt du gouvernement exige que M. Dauphin » soit changé. L'on ne peut tolérer qu'il agisse aussi » ostensiblement dans le sens contraire au gouver- » nement. »
A Monsieur le directeur (jénéral des Cultes.
Melun, le 10 mai 1875.
« Monseigneur.
» Mgr l'évêque de Meaux vient d'envoyer à Melun » deux grands vicaires pour faire une enquête sur les » faits reprochés à M. le curé Dauphin.
» Vous savez, Monseigneur, que ces sortes d'en- » quête n'ont aucun résultat, même dans une instruc- » lion criminelle et, avec beaucoup plus de raison, » dans une affaire de cette espèce.
» Cette information aura d'autant moins d'effet que » je suis assuré par une personne qui s'intéresse beau- » coup à M. Dauphin que, s'il était destitué par Mon- » seigneur l'évêque, on appellerait de la décision de- » vaut les tribunaux.
» J'ai cru en conséquence devoir arrêter provisoi- » rement cette enquête et vous rendre compte de la » situation des choses, afin de ne pas occasionner l'in- » tervention de V. Exe. ni celle de Monseigneur l'é- » vêque de Meaux dans des discussions désagréables. » Cependant, il est constant que M. Dauphin a eu des » torts graves envers la plupart des préfets qui ont » administré ce département, que j'ai été forcé de » l'engager plusieurs fois à faire des mariages et des » enterrements qu'il refusait sous divers prétextes : » que tous ses paroissiens, et même ses amis, se plai- » gnent du zèle exagéré qui; joint à un entêtement » extrême, leur occasionne des désagréments et quel- » quefois des scènes inconvenantes qui écartent de » l'Eglise beaucoup d'individus.
» Quant à ses opinions, elles sont trop bien connues )) pour être contraires au gouvernement actuel, pour » que j'entre dans plus de détails.
» Ce sont toutes ces raisons, Monseigneur, qui » m'ont engagé à vous demander le changement de » M. Dauphin, mais, si ce changement doit avoir des » inconvénients trop graves, nous attendrons que la » mort nous l'enlève pour que les habitants soient
» débarrassés de lui et de son intluence dangereuse.
» Gela aura sans doute moinsd'inconvénients que de » suivre une affaire qui doit entraîner un procès et » beaucoup d'éclat.
» Les opérations extraordinaires de la garde na- » tionale, de la levée des chevaux, ainsi que la pré- » sence du commissaire de Sa Majesté ne me per- » mettent pas d'entrer dans de plus longs détails à » ce sujet. »
A Monseigneur VÉvêque de Meaux,
le 10 mal 1815.
« Monseigneur,
» Je vous envoie copie de la lettre que j'adresse au- » jourd'hui à Son Exe. le ministre des Cultes au su- » jet de M. Dauphin.
» Je vous répéterai ce que j'ai écrit au ministre des » Cultes, qu'une enquête dans une circonstance pa- » reille ne peut donner aucun résultat, et que l'es- » clandre que cela ferait nuirait à la religion et à l'or- » dre, sans vous débarrasser d'un ecclésiastique dont ))VOus avez tenu à vous plaindre et que nous vou- » drions voir placé autre part. »
Un certain nombre de maires demeurait également hostile au gouvernement impérial en raison d'attaches paticulières avec des princes de la famille royale, et il y avait lieu d'arrêter leur opposition : ce fut une des premières mesures qui s'imposèrent à moi.
Ail ministre de la Police f/enérale.
le 14 avril 1815.
« Monseigneur,
» 11 existe, dans mon département, plusieurs indivi- » dus atteints parles dispositions de l'art. 2 du décret » du 25 mars dernier, comme ayant fait partie de la » maison militaire du comte de Lille. La plupart d'en- » tre eux y ont un domicile acquis et sont membres » de l'un des collèges électoraux; quelques-uns même » sont maires de leurs communes ou font partie, soit » du Conseil général du département, soit du Conseil » de l'arrondissement qu'ils habitent. Mais il en est » aussi qui ne se trouvent dans le département que » parce qu'ils ont appartenu à l'une des compagnies » de gardes du corps qui y étaient en garnison et par- » ce qu'ils sont encore indécis su-r le lieu où ils fixe- » ront ultérieurement leur domicile.
» Les uns et les autres. Monseigneur, se présen- » tent successivement à la préfecture et offrent de prê- » ter le serment prescrit par l'art. 3, mais plusieurs » me demandent, en même temps, de les autoriser à » rester dans le département jusqu'à ce que Votre Ex- » cellence ait statué sur les demandes en exception » qu'ils se proposent de lui soumettre, ou jusqu'à ce » que vous ayez déterminé, par une instruction géné- » raie, l'esprit dans lequel le décret doit être exécuté.
» Je vous serai obligé, Monseigneur, de vouloir bien )) me faire connaître si je puis, sans inconvénient, ac- » cueillir provisoirement leurs demandes, et, dans ce
» cas, quelles mesures de précautions j'aurais à pren- » dre à leur égard en attendant votre décision défini- » tive. »
Au ministre de V Intérieur.
14 avril 1815.
« Monseigneur^
» Quelques-uns des maires de mon département ont fait partie de la maison civile ou militaire du comte de Lille ou de celle des princes de sa famille. Ils se trouvent conséquemment atteints par Tarticle du décret impérial du 25 mars, et peuvent, d'un instant à l'autre, recevoir l'ordre de s'éloigner à trente lieues de la capitale.
» Il ne m'appartient pas de préjuger les mesures de prévoyance qui peuvent être ordonnées à leur égard, mais, en supposant qu'ils obtiennent tous l'autorisation de rester dans leurs communes, la prudence permettrait-elle de les conserver dans leurs fonctions municipales? L'Empereur a besoin du concours de tous les efforts et de toutes les volontés. Or, peut-on attendre un dévouement bien prononcé et bien franc de la part de ceux dont l'ordre de choses actuel froisse les intérêts et fait rétrograder les espérances?
» J'ai cru de mon devoir, Monseigneur, de soumettre cette observation à Votre Excellence, et de la prier de vouloir bien me faire connaître si le sentiment de défiance qui a dicté les dispositions de l'article 2 du décret du 25 mars ne doit pas, par une conséquence nécessaire, entraîner le remplacement im-
MANIFESTATIONS D'HOSTILIT]': :î59
» médiat de tous les maires et adjoints qui se trou- » vent dans le cas de l'application de ce décret. »
Aux cinq Sous- Préfets.
Melun,le 15 avril d815.
« Les circonstances, Monsieur, exigent que nous » n'ayons pour collaborateurs que des hommes sur » le dévouement desquels l'Empereur puisse entière- » ment compter. Il a besoin du concours et des efforts » de tous les fonctionnaires publics pour faire exécu- » ter les lois.
» Il y aurait donc, pour le moment, plus que de l'in- » convenance à chercher les maires et adjoints dans » la classe des hommes connus pour regretter le gou- » vernement du comte de Lille et surtout à les pren- » dre dans les familles à qui le nouvel ordre de » choses a enlevé quelque place, ou dont il a fait rétro- » grader les prétentions ou les espérances. Nous ne » pourrions pas même sans inconvénient les choisir » parmi les hommes que leur Age ou leur caractère » rendent incapables d'activité et d'énergie : il ne » nous faut que des fonctionnaires qui veuillent ou » qui puissent nous seconder.
» Je vous invite à ne pas perdre ces observations » de vue, lorsqu'il vaquera, dans votre arrondisse- » nient, quelque place de maire ou d'adjoint, et à » vous procurer toujours, sur tous les candidats que » vous présenterez pour les remplir, les renseigne- » ments dont l'exactitude me garantisse la bonté des » choix que vous proposeriez.
» Si quelques communes étaient actuellement sans
» maires ou sans adjoints, vous devriez vous hâter » de me mettre en état de leur en donner. La désor- » ganisation des administrations municipales iinit » toujours par entraver l'action des autorités supé- » rieures. »
S'il y avait lieu de paralyser l'influence néfaste d'adversaires qui chercheraient à conserver leurs emplois administratifs pour avoir plus d'action sur les populations, je réservais par contre tout mon appui aux adversaires loyaux, qui n'ayant pas voulu se rallier au gouvernement impérial, s'engageaient à ne pas le combattre.
Tel était le cas du baron de Reiset.
A M. le baron de Reiset.
Melun, le 26 avril 4815.
« Monsieur,
» Je vois avec plaisir l'intention où vous êtes d'ha- » biter mon département. Je désire que quelque cir- » constance vous amène à Melun. Je serai bien em- » pressé de renouveler connaissance avec vous et de » vous assurer de nouveau de toute mon amitié. Je » n'aurais pas eu le plaisir de vous connaître que » l'ami de Glouet et de son parent sera toujours mon » ami, etque je contracterai avec lui l'engagement de » faire tout ce qui dépendra de moi pour lui être utile » et agréable : comptez donc sur moi.
» Je vais écrire un mot à M. le sous-préfet de ]\[eaux.
» Présentez mes hommages à madame la baronne » de Reiset, et donnez-lui l'assurance de ma part » que sa tranquillité ne sera pas troublée. »
MANIFESTATIONS D'IIOSTILTTÉ ^01
A monsieur h' sniiH-préfet da Meaux.
Melun, le 26 avril 1815.
« Monsieur, le baron Reiset, officier supérieur dans » les gardes du Floi, s'est retiré à Villeneuve-aux- » Anes,prèsde Lagny. Je sollicite pour lui, auprès du » ministre, l'autorisation de rester dans cette rési- » dence. J'espère que le ministre accordera d'autant » plus volontiers cette faveur que je la demande pour » un brave qui a bien servi l'Empereur et à qui je » suis sincèrement attaché. Je vous prie de recom- » mander au maire de sa résidence de ne pas l'inquié- » ter. Je suis persuadé que M. de Reiset ne donnera » aucun sujet de plainte. »
A madame Higginson, à la Brosse-Monceaux .
Melun, Ie23avrill815.
« Madame,
))• J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur » de m'écrire en faveur de Jean Ménars. Je ferai ce » qui dépendra de moi et ce que la position de la fa- » mille me permettra de faire pour ce jeune homme.
» J'apprends avec peine les inquiétudes que vous » donnent les habitants de votre commune. L'eller- » vescence des têtes se calmera. La crainte de voir » entrer l'ennemi a pu les exalter, et, si le malheur » avait eu lieu, rien n'aurait pu les arrêter, mais, d'a- » près tout ce qui se passe, la plus petite observation » pourra les calmer, et je vais écrire un mot confi- » dentiel à ce sujet à M. le sous-préfet.
» Je connais tout le bien que vous faites aux liabi- » tants de votre commune, et votre conduite augmente » encore leurs torts. ^))
Parmi les hautes personnalités militaires, il y en eut que le retour de Napoléon fanatisa à tel point, que, bien que disgraciées autrefois par lui, et ayant trouvé à cette défaveur un dédommagement à la cour des Bourbons, elles n'hésitèrent pas à lui offrir de nouveau leur épée.
Tel fut le cas du maréchal Brune, à qui ce noble élan devait être bientôt si fatal?
Le maréchal Brune avait, en 1800, acheté la terre de Saint-Just en Champagne, qui appartenait à mon grand-père et où j'avais passé, au temps de ma jeunesse, plusieurs saisons pendant la durée de mes vacances. C3tte terre était assez proche de celle de Plancy, dont j'avais hérité de mes parents, et j'allais souvent voir le maréchal à Saint-Just.
Lorsqu'il fut nommé ambassadeur auprès de la Porte, il me proposa de m'emmener avec lui à Constantinople; malheureusement, je n'avais encore que vingt-trois ans, et j'étais trop jeune pour pouvoir apprécier les avantages d'un voyage fait dans des conditions si avantageuses, et au cours duquel j'aurais acquis tant de connaissances précieuses.
J'ai bien souvent regretté par la suite de n'avoir pas su proliter d'une si haute marque d'intérêt, même d'amitié, et d'avoir préféré jouir de ma liberté, chasser mes perdreaux, m'occuper de la distribution de mes jardins.
Au retour de sa mission, le maréchal eut le comman-
dément de plusieurs corps d'armée, puis il fut disgracié et exilé par Napoléon dans sa terre de Saint-Just. Lorsque quelque congé me permettait de me rendre à Plancy,jene manquais pas d'aller voir le maréchal, qui me témoignait toujours la même amitié.
L'Empereur n'ignorait pas mes relations avec lui : d'ailleurs, lorsque le prince Le Brun, mon beau-père, venait me voir, il rencontrait le maréchal chez moi et allait même le visiter à Saint-Just. Cette disgrâce était bien accentuée, car elle durait encore en 1814 et l'Empereur n'employa pas le maréchal un seul instant, même pendant la campagne de France.
Pendant la première restauration, le maréchal parut à la cour de Louis XVIII et y reprit son rang. Bien souvent, je m'en souviens encore, lorsqu'il me rencontrait à cette cour, il me parlait des événements de 1814, me signalait plusieurs fautes militaires qui avaient été commises, ajoutant qu'il avait été tenté plusieurs fois de se mettre en partisan à la tête des habitants de plusieurs communes de ses environs, et d'arrêter l'ennemi, notamment à Baudement, quand il nassa la Seine, etc.. 11 avait suivi ce qui s'était passé en Seine-et-Marne et me complimentait de ma conduite en ces temps difficiles. Sa propriété de Saint- Just avait d'ailleurs eu, comme les miennes, à souffrir de la présence des ennemis, et je tus assez heureux pour lui faire renvoyer ses équipages que le colonel des hussards rouges lui avait dérobés et qu'il avait abandonnés à Plancy.
Quand il apprit le débarquement de l'Empereur au ^^olfe Juan, sa tête s'échaulfa, et il me fit part de son intention de demander du service à Napoléon.
Je le suppliai de ne pas donner suite à ce projet et cherchai à lui représenter que 1814 et 1813 étaient éloignés l'un de l'autre de cent années; qu'en 1814, nous combattions pour l'honneur de la France et pour le chef légitime du gouvernement, tandis qu'en 1813, il ne s'agissait plus que d'une discussion de prince à prince en vue d'occuper le trône. J'ajoutais que tout cela ne pouvait qu'amener sûrement une guerre d'invasion, et probablement aussi une guerre civile, et que, de cette double collision, nombre de braves gens seraient victimes. J'estimais que c'était sur nos frontières que devait se vider la grande querelle et que, quant à moi, je ne pouvais qu'assister, autant que cela serait possible, en spectateur impassible aux événements qui allaient se dérouler.
Mes raisonnements ne purent le convaincre et le maréchal fut nommé commissaire général d'Avignon.
On sait qu'il fut une des premières entre les illustres victimes du grand drame.
Pour moi, quoique je me fusse efforcé de me conduire avec la plus extrême prudence, peu s'en fallut que je ne partageasse son triste sort et c'en eût ^té fait de moi si les gouttes de sang demandées à la Chambre des Députés par un de ses membres, ]\J. de la Bourdonnais, avaient été accordées, car j'avais été couché sur la fatale liste des condamnés à mort dressée au retour du Roi.
Comme Louis XVIII l'avait fait, l'Empereur jugea à propos de nommer des commissaires extraordinaires dans les départements et je recommençai, avec le comte de Sussy, ce qu'un an avant j'avais préparé avec le maréchal Pérignon. La seule différence fut que