‹ Souvenirs du comte de PlancyChapitre 74 sur 85 · ASSEMBLÉE DU CHAMP DM MAI · texte numérisé non relu

ASSEMBLÉE DU CHAMP DM MAI

franges d'or avec le chapeau à plumes relevé [)ar devant !

Quant à son allocution, dont je ne retins pas un mot, elle était sans couleur et sans énergie : la bénédiction des drapeaux fut froide; il n'y eut que les régiments, en passant devant Napoléon pour recevoir leurs étendards, qui criaient : Vive l'Empereur 1

Cette cérémonie me serra le cœur, et je dis tout bas à mon frère qui m'y avait accompagné : « Nous sommes perdus ! Passons chez mon notaire : je vais te céder tous mes biens, et tu en feras l'usage dont nous conviendrons. »

Je me rendis en elïet avec lui chez mon notaire ; puis, je retournai à Melun attendre les événements. Quand j'appris que Marie-Louise ne pouvait venir rejoindre l'Empereur, ma conviction fut encore bien plus arrêtée.

Plus que jamais, soufflait le vent de la discorde, et la lettre ci- dessous en est le témoignage.

Au ministre de la Police.

Melun, 31 mai 1815.

« Monseigneur,

» Le 2t) mai, un gendarme ayant rencontré en route )) quatre militaires en retraite qui revenaient de la » revue et qui retournaient chez eux, leur demanda » leurs papiers.

» Ces militaires refusèrent de les leur montrer : à » la suite de quelques propos, il y eut une rixe : le gen- » darme reçut un coup de baguette sur la tête qui lui » tira quelques gouttes de sang. La brigade voisine.

» instruite de cet événement, se mit à la recherche des » quatre militaires et les atteignit dans une auberge. » Elle les arrêta et les conduisit dans les prisons de » Melun.

» J'ai conféré avec le général à ce sujet, et nous » avons pensé qu'il y aurait beaucoup d'inconvénients » à donner suite à cette affaire dans les circonstances » actuelles. Je pense qu'il est inutile que j'en expli- » que les motifs à Votre Excellence.

» En conséquence, j'engage le juge d'instruction à » suspendre les poursuites qu'il avait commencées, » j'engage également le capitaine de gendarmerie à ne » pas suivre sa plainte, seulement je compte donner » une indemnité au gendarme. Le général fera paraî- » tre devant lui les militaires et ordonnera le départ » de ceux qui sont encore en état de servir. De cette » manière, tout le monde sera satisfait, et nous n'ex- » poserons pas d'anciens militaires couverts de bles- » sures à être condamnés aux galères pour une faute » légère et la gendarmerie à l'animadversion de tous » les officiers en retraite, et peut-être à voir les hom- » mes absous.

» J'espère que Votre Excellence approuve cette » manière d'agir. »

Le temps marchait dès lors avec une rapidité elfrayante; les troupes s'acheminaient vers la frontière : l'Empereur se mit à leur tête et l'on sait le triste résultat de la bataille de Waterloo.

Aussitôt que me parvint la nouvelle de ce désastre, je pris quelques dispositions pour ma sûreté, non que je m'imaginasse avoir quelque chose à redouter par-

WATEKLOO ET SAlNTE-ilÉ L KN E i:U

sonnellement, mais parce que je savais ({ue, dans de telles crises, ou agitsouveut si précipitamment qu'on n'a pas toujours le temps de discerner l'innocent du coupable, et que, d'ailleurs, ceux qui ont besoin de se justifier prennent souvent des mesures violentes à l'ellet de se faire oublier en intimidant les masses.

Les erreurs politiques ne sont pas rares dans notre histoire, et il arrive bien souvent que la bombe éclate sur la tête de celui qui s'y croit le moins exposé.

Je me munis sans retard de passeports pour l'étranger et de lettres de crédit sur l'Allemagne et l'Angleterre, que me donna M. Gabriel Delessert, qui devint plus tard ministre de Louis-Philippe. Si, par suite de la retraite étroite dans laquelle s'achève ma vie, je n'eus qu'une fois l'occasion de revoir ce loyal et courageux ami, je lui conservai du moins une éternelle reconnaissance pour le service qu'il m'avait rendu.

Napoléon s'était embarqué pour l'Angleterre et, de là, pour rile de Sainte-Hélène, et les alliés, installés à Paris, avaient rappelé les Bourbons.

Je me disposais à envoyer ma démission et à partir pour l'étranger quand le Moniteur apprit à la France que le duc d'Otrante venait d'être nommé ministre de la Police.

Cette nomination suspendit ma détermination parce que j'avais vu Fouché occuper toujours les premières charges de l'Etat sous tous les gouvernements depuis la révolution, et je me dis que, si les Bourbons prenaient comme ministre un homme aussi odieux à la famille royale à cause de sa conduite révolutionnaire en des temps de triste mémoire, moi qui n'avais jamais eu qu'une conduite honorable et à qui on

pouvait seulement reprocher d'avoir servi l'f'mpire, je n'avais rien à craindre :

Toutefois, le Moniteur ne tarda pas à m'apprendre que j'étais remplacé dans ma préfecture par un ancien chambellan de l'Empereur, beau-frère du secrétaire général du ministère de l'intérieur, M. Guizot, lequel a été souvent ministre sous la Restauration, et qui, en 1845, époque à laquelle je rassemble ces souvenirs, est encore ministre de Louis-Philippe.

Je ne vis, dans le premier moment^, à cette mesure rien qui me fût hostile personnellement; je pensai simplement que le secrétaire général de l'Intérieur avait voulu donner un poste près de Paris à son beaufrère et que Melun était la résidence dont tous deux avaient fait choix.

A peine la nouvelle fut-elle connue de mes administrés que je reçus, d'un certain nombre d'entre eux parmi les plus éminents, des témoignages de regret, dont je fus vivement touché.

Sans attendre d'autres ordres, ni l'arrivée de mon successeur, je délogeai sans bruit : il n'eut d'ailleurs pas été prudent d'en faire, car nous avions 500,000 alliés autour de nous !

Je me rendis à Paris dans ma famille, et, après y être resté quelques jours, je songeai à faire un voyage en Champagne pour y visiter mespropriétésqui, ainsi que j'ai eu l'occasion de le raconter déjà, avaient été dévastées par la guerre en 1814 et J81o et où j'avais beaucoup de réparations àelfectuer. Avant de me mettre en route, je crus néanmoins devoir demander un passeport au ministre de l'Intérieur et j'allai voir le duc Decazes qui remplissait cette délicate fonction.

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