CONDAMNATIONS ET PROSCRIPTIONS
Quand il me vit entrer, il me parut tout troublé : mais, se remettant bientôt, il me dit : « Mon ami, je suis bien aise de vous voir : j'ai une triste nouvelle à vous apprendre : j'allais envoyer chez vous pour vous signifier de sortir de France, car vous êtes sur la liste de proscription. »
Bien que des communications anonymes eussent dû me mettre en garde contre une pareille éventualité, je n'avais pas ajouté foi à ces avertissements, et j'ignorais absolument qu'il existât deux listes, une des personnes arrêtées qui allaient être livrées aux commissions militaires et dont la bonne amitié du duc Decazes me fit rayer à mon insu, l'autre des personnes qui devaient quitter la France dans les vingt-quatre heures et qui, si elles s'y refusaient, seraient mises immédiatement en jugement : c'est sur celle-là que je figurais définitivement. Deux listes semblables furent également dressées des membres de la chambre des Pairs le 24 juillet 1815, et une refonte complète de cette chambre eut lieu plus tard, le 31 août 1813.
Je me souviens que le duc Decazes m'avait dit, un jour où je dînais avec lui à la préfecture de police : « Vous avez des ennemis, vous m'avez été dénoncé. » Gomme je lui demandais sur quoi portait la dénonciation, s'il pouvait me la montrer, et lui disais que j'en reconnaîtrais peut-être l'écriture, il me répondit qu'il n'avait pas chez lui cette pièce en ce moment et il détourna la conversation.
Je déclarai à M. le duc Decazes que je pouvais
d'autant moins deviner ce qui avait motivé mon
inscription sur la liste dont il s'agissait^ que M. le
duc d'Otrante venait de me faire demander par un de mes amis ({uelle était la préfecture que je souhaitais, en ajoutant qu'un homme qui avait servi de la façon dont je l'avais fait devait être employé.
Monsieur Decazes parut étonné : il se leva, et sans me répondre, ouvrit un casier qui se trouvait au-dessus d'un fauteuil, en tira la liste et me la montra, mais il ne me laissa pas le temps de voir par qui elle était signée. Je lui demandai alors si je ne ferais pas bien d'aller voir sur-le-champ le ministre de la Police : « Je ne vous le conseille pas ! » fut sa réponse.
Après avoir réfléchi un moment, je lui fis sur un ton très sérieux la déclaration suivante :
« Monsieur le ministre, j'étais venu chez vous cher- » cher un passeport pour me rendre chez moi, mais je » refuse formellement celui que vous voulez me don- » ner pour l'étranger. Dans la situation où sont les » esprits et les afî'aires, comme il y a loin de Paris à la » frontière, je pourrais bien courir le risque d'être » égorgé en route, au lieu qu'à Paris je trouverai des » secours pour ma défense, attendu que je n'ai rien à » me reprocher. D'ailleurs il se peut que d'accusé je » me fasse accusateur l »
M. Decazes fit tout au monde pour m'engager à partir; il me dit que M. le comte de Lavalette, qui venait d'être arrêté, était dans son antichambre et s'abandonnait à l'affliction ; il ajouta qu'il ne savait pas lui-même ce qu'il adviendrait de M. de Lavalette, et que si le devoir de sa place le forçait d'arrêter son ami, son père même, il le ferait sans hésiter I
On sait que M. le comte de Lavalette fut condamné