‹ Souvenirs du comte de PlancyChapitre 76 sur 85 · J.E DUC DECAZES · texte numérisé non relu

J.E DUC DECAZES

à mort et qu'il fat sauvé miraculeusement du supplice grâce au courage héroïque de sa femme.

(( Vous rappelez-vous, me dit M. Decazes, lorsque » vous me rencontrâtes sur la place de la Concorde? » Eh bien, je quittais la France : j'en avais reçu l'or- » dre et me voilà tout à l'heure ministre !

» Cela peut-être, lui répondis-je, mais moi je n'ai » rien fait pour devoir quitter la France » et comme il insistait avec un redoublement d'énergie pour que je partisse, je lui déclarai que ma détermination de rester était désormais irrévocable.

<( Je comprends, ajoutai-je toute l'étendue de mes » devoirs : je vous prie de m'indiquer la prison d'Etat ^» où il faut que je me rende ; je vous donne ma parole d'honneur que j'y serai ce soir. » Je lui demandais la grâce d'attendre jusqu'au soir, larce que madame de Plancy était enceinte de mon ils Auguste qu'elle était près de mettre au monde, )i parce que je craignais que la vue d'un gendarme le lui causât une dangereuse émotion.

Après avoir encore réfléchi, M. Decazes dit : « Eh » bien ne pressons rien : il y a ce matin un conseil » des Ministres; je verrai ce qu'il y aura à faire, re- » tournez chez vous. »

A mon retour chez moi, je ne parlai à personne de ce qui venait de se passer, pas môme à mon beaupère, et, le soir, un domestique du duc Decazes m'apporta ce simple mot écrit de sa main : « Ne partez pas et venez me voir. »

J'y fus aussitôt : « Vous êtes libre de rester à Paris ou d'aller en Champagne, faites ce que vous jugerez à propos », me déclara-t-il.

Je lui témoignai alors toute ma reconnaissance pour son généreux procédé à mon égard, pour le service inoubliable qu'il m'avait rendu, et je lui fis part de mon intention de rester quelques jours encore à Paris, en raison de l'état de madame de Plancy et de quelques affaires importantes.

A l'expiration de ce délai, je me présentai de nouveau devant lui pour le prévenir de mon départ et l'avertir que je lui donnerais connaissance de mon retour, car je me croyais engagé d'honneur à lui rendre compte de mes actions. Je lui demandai en outre si, en me rendant chez moi, je serais placé sous la surveillance de la police et astreint par suite à quelque formalité. Il me répondit : «Non, » et je pris congé de lui.

Tout le monde sait le rôle distingué que M. Decazes joua dans les chambres, où il déploya tant de talent comme orateur et où il se montra à la fois homme d'esprit et citoyen courageux. C'est à ces qualités autant qu'à son caractère franc et loyal qu'il fut redevable de la confiance du roi Louis XVIU et de l'estime générale.

Je me trouvais de passage à Paris lors de l'assassinat du duc de Berri. On se rappelle les violentes attaques, aussi injustes qu'outrageantes, qu'âne partie des membres de la Chambre des députés fit à cette époque contre le premier ministre : on se souvient de l'éloquence et du courage avec lesquels il y répondit.

L'esprit de parti se déchaîna tellement contre lui que les gardes du Roi en vinrent à déclarer que si le premier ministre mettait les pieds au palais, ils le poignarderaient. Le duc Decazes n'hésita pas à propo-

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ser au Roi de dissoudre les gardes du corps, (leux-ci, de plus en plus exaspérés assaillirent le soir même son hôtel: les troupes de ligne durent repousser les assaillants et protéger la personne du ministre.

Le roi Louis XVIII, redoutant alors que M. Deçàzes, qu'il aimait autant qu'il l'estimait, ne devînt victime de la fureur de ses ennemis, l'engagea finalement à se retirer du ministère.

Bien que je ne fusse plus rien, profondément peiné de la situation fâcheuse dans laquelle se trouvait M. Decazes, je courus à son hôtel pour lui offrir mes services. Je le trouvai dans son hôtel se promenant d'un air insouciant et prononçant seulement ces quelques paroles : « Que le Roi est bon ! Quel bon prince ! »

Il me remercia vivement de la marque d'attachement que je venais de lui donner : puis je me retirai emportant pour lui une atïection que, du fond de ma retraite où je me confinai désormais, je ne négligeai jamais aucune occasion de lui témoigner.

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