EPILOGUE
La philosophie que la suite de tant d'événements inattendus et dramati<iues aurait dû inspirer au comte de Plancy ne fut cependant pas suffisante pour ramener son esprit au calme qu'il avait voulu chercher dans la retraite et Téloignement des fonctions publiques.
Profondément blessé par les atteintes qu'il jugeait portées à son honneur, à peine de retour à Plancy, il se précipita du haut de la tourelle de son château, en môme temps qu'il tentait de se couper le cou avec un rasoir. Arrêté dans cette effroyable chute par les branches d'un arbre, il arriva sur le sol sanglant et les membres brisés, mais vivant encore. On le transporta par eau à Paris où, grâce aux soins de l'éminent praticien le D' Chomel, l'ami dont il est question au chapitre premier de ces Souvenirs consacré à Barras, il fut remis après quelques mois en état de rentrer dans sa propriété.
Mais, de tant d'émotions, il lui était resté un ébranlement dans la tête, qui lui permettait à peine, par moments, de se consacrer sur ses terres à l'agriculture qu'il avait toujours passionnément aimée et dans la pratique de laquelle il put servir encore ses concitoyens de l'Aube.
La justice rendue plus tard à la droiture de son caractère, et que vint consacrer la reconnaissance de la croix d'officier de la Légion d'honneur qui lui avait été décernée par M. le comte d'Artois, fut-elle un adoucissement passager à ses amertumes?
Il est permis d'en douter, car c'est dans l'ignorance absolue de tout événement politique et dans la solitude la plus complète qu'il tint à finir ses jours, ce qui lui arriva, le 5 septembre 1835, à l'âge de soixante-dix-sept ans.
PIÈCES JUSTIFICATIYES
CHAPITRK rî
Mon beau-père fut averti de ma nomination d'auditeur au conseil d'Etat par la lettre suivante :
(( Citoyen Consul, j'ai l'honneur de vous adresser expédition de l'arrêté qui nomme auditeur le citoyen Godard de Plancy.
» Salut et respect.
» Signé : Hugues B. Maret.
» Le 14 pluviôse. »
De mon côté je recevais l'arrêté ainsi conçu :
Paris, le 4 pluviôse an XII de la République une et indivisible,
« Au nom du peuple français, Bonaparte, premier consul de la République, arrête ce qui suit :
» Le citoyen Godard de Plancy est nommé auditeur près le ministre du Trésor public et la section des finances du conseil d'Etat.
)) Signé : Bonaparte.
» Par le Premier Consul,
» Le Secrétaire d'Etat :
» Signé : Hugues B. Maret. »
Ci-dessous, la teneur de mon passeport :
(( Napoléon, Empereur des Français, ordonne à tous les corps administratifs et autorités civiles et militaires de laisser passer librement M. Godard dé Plancy, auditeur au Conseil d'Etat, chargé de mission auprès de Sa Majesté Impériale ; leur enjoint expressément de ne pas souffrir qu'il soit mis aucun obstacle à sa marche et à celle de Louis Valadon son domestique, et de lui prêter, au contraire, en cas de besoin, aide et assistance.
)) Fait au Palais impérial, à Paris, le 6^ jour du mois de thermidor de l'an XII.
)) Le Secrétaire d'Etat.
)) Signé : Hdgues B. Maret.
En marge est le sceau du Secrétariat du gouvernement.
Avec ce passeport m'était remise, au palais de l'Architrésorier, mon beau-p.ère^ chez qui j'habitais, rue de Varennes, la lettre suivante de l'Archichancelier.
(( Je prie monsieur de Plancy de remettre à mon valet de chambre porteur du présent billet toutes les affaires qui doivent être soumises au Conseil d'Etat.
» Sa Majesté impériale m'ayant autorisé à faire moimême ce service, il est inutile de porter ces affaires-là à Boulogne. »
Je recevais encore la communication ci-dessous reproduite :
PIÈGES JUSTIFICATIVES. — GIJAPITRE 11 4'iô
« l'aris, le C» Iherniidor an XU de lu Républi(iue française.
Le Secrétaire gdnéral du Minisli>re de la Guerre à M. de Plnncif ,
auditeur.
« Le ministre en partant m'a prévenu, monsieur, que l'Arcliichancelier devait envoyer tous les jeudis, à Boulogne, une personne de confiance et il m'a prescrit de proliter de cette voie pour lui faire passer une partie de son travail. J'apprends, monsieur, que vous partez demain, et je vous prie, au nom du ministre, de vouloir bien vous charger de quelques portefeuilles que j'ai à lui envoyer. Je compte les l'aire remettre chez vous à neuf heures. S'il fallait les apporter plus tôt, veuillez bien m'indiquer par le porteur l'heure qui vous conviendrait davantage.
» J'ai l'honneur de vous saluer. »
Le ministre de la Guerre, était à cette époque le général Berthier.
Mon passeport était ainsi libellé :
(( Napoléon, Empereur des Français, ordonne à tous les corps administratifs et autorités civiles et militaires de laisser passer librement M. de Plancy, auditeur au Conseil d'Etat, se rendant dans les départements du Nord, de la Lys, de l'Escaut^ des deux Nèthes, de Jemmapes, de l'Aisne et de l'Oise,
» Leur enjoint expressément de ne pas souffrir qu'il soit mis aucun obstacle à la marche dudit auditeur et de lui prêter au contraire en cas de besoin, aide et assistance.
» Fait au Quartier général impérial du Pont de-Brique, près Boulogne, le 17 du mois de thermidor de l'an XII.
» Le Secrétaire d^Etat :
» Signé : Hugues B. Maret. ))
M. IVTaret l'avait accompagné d'une gracieuse lettre :
(( Je prie M. de Plancy d'agréer tous mes souhaits, pour que son voyage soit agréable et l'assurance du plaisir que j'aurais à le retrouver à Dunkerque. Je logerai chez le maire.
» J'ai l'honneur d'offrir à M. de Plancy l'expression de mes sentiments distingués.
» Signé : Hugues B. Maret.
^) Dimanche 17 thermidor. »
Lettre de l'Architrésorier à son gendre, M. de Plancy.
« Je vois avec bien du plaisir, mon ami, que vous recevez partout des témoignages d'intérêt et d'amitié. J'ai écrit à Maret pour le remercier de toutes ses bontés pour vous. J'ai écrit à l'Empereur pour lui rendre grâces de la mission qu'il vous a confiée.
» Dites à tous les préfets que vous allez visiter combien je leur suis attaché; que je vous aurais recommandé à leur amitié si j'avais pu prévoir cette mission; mais (ju'il y a longtemps que je vous ai dit que je comptais sur leur amitié. Je ne puis vous donner d'autres conseils (lue ceux que vous avez déjà pris, amabilité, persévérance, discrétion, observer tout, hommes et choses, et écrire régulièrement le résultat de vos observations.
» Je vous envoie cette lettre par sept duplicatas chez
les sept préfets des départements que vous allez parcourir.
» Distinguer surtout les préfets de Deux-Nèthes, mon intime ami, M. Malouet, commissaire général de la Marine à Anvers, M. Garnier à Mons et M. de Courmenil à Laon.
» Signé : Le Brun.
» 21 thermidor an XII. »
(( Je crois, mon ami, pour que votre mission soit vraiment secrète, qu'il faut qu'elle le soit pour le tout monde. Dites aux préfets que l'Empereur vous a permis de voyager pour vous instruire, que vous les priez de vous donner tous les renseignements qui peuvent intéresser le gouvernement dans leur préfecture. Les lettres que je leur ai écrites à tous les disposeront à vous parler avec confiance.
)) Vous verrez les sous-préfets avec les mêmes ménagements. Vous vous arrêterez dans tous les villages importants et vous vous informerez de tout ce qu'il y a de fabriques, de distilleries, d'objets de commerce ; vous saurez le prix des grains dans tous les marchés. Cinq ou six jours dans chaque département seront peut-être trop, parce que ces départements se touchent et ce qui est arrivé dans l'un est à peu près arrivé dans l'autre.
)) Connaissez l'esprit public, ce qu'il y a d'attachement, d'amour pour la tranquillité, surtout ce qu'il y a d'activité dans le commerce et la culture.
» Partout où il y a beaucoup de travaux, il faut compter que l'esprit est excellent et qu'on a confiance dans le gouvernement.
)) Quand je vous ai recommandé le secret pour tous, j'ai excepté ou dû excepter M. d'Herbouville, M. Garnier à Mons, M. de Courmenil à Laon.
)) Vos mémoires à l'Empereur doivent être courts, très
clairs, tout en faits : le véritable esprit est de ne dire ({ue ce qui est nécessaire.
)) Signé : Le Brun.
» 29 thermidor^ an XII. »
Le Préfet du Nord à M. de Plane;/, auditeur de la section
de V Intérieur.
« Douai, le 16 fructidor an XII de la République française. »
(( Monsieur, je suis extrêmement sensible au témoignage de votre souvenir et je me félicite de ce que les circonstances m'ont procuré l'avantage de vous connaître. Je désire bien vivement d'être un jour à portée de cultiver plus particulièrement votre connaissance et d'être le témoin de vos succès dans la carrière où vous êtes entré et où la confiance dont vous honore Sa Majesté prouve que vous ferez des pas très rapides.
» Je n'ai pas la présomption de croire que je puisse vous être utile, mais si j'étais assez heureux pour cela, je vous prie de compter sur mon empressement et mon dévouement à faire l'e qui peut vous être agréable.
» Agréez, etc..
)) Signé : Dieudonné. »
» Anvers, 18 fiuctidor. »
« Je me reproche, monsieur, de n'avoir pu m'occuper assez de vous pendant le peu de temps que vous avez passé à Anvers, ce n'était pas un bal que vous y veniez chercher, et je me serais fait un plaisir, si j'avais été plus libre, de causer avec vous des détails de notre administration et de vous mettre à même d'en rapporter quelques notes utiles, au lieu qu'il ne vous est rien resté
du fracas et du mouvement dont vous avez eu le spectacle. Ce n'est pas ainsi, dans une autre circonstance, que j'aurais répondu à la lettre de M. l'Architrésorier dont les recommandations me sont aussi précieuses que ses lettres. Croyez, monsieur, que dans tous les temps je serai charmé de me rapprocher de vous et de vous renouveler l'assurance des sentiments distingués avec lesquels j'ai
l'honneur de vous saluer.
» Signé : Malouet.
Dès la réception de l'avis de ma nomination, j'adressai au Ministre de l'Intérieur une lettre ainsi conçue :
(( Monseigneur, j'ose prier Votre Excellence d'avoir la bonté de mettre sous les yeux de Sa Majesté l'hommage de mes remerciements et de ma reconnaissance. Je supplie Votre Excellence de recevoir l'assurance de mon dévouement inviolable.
» Signé : . Plancy. »
Et j'écrivis à l'Empereur :
« Sire,
)) J'apprends de l'Architrésorier la destination que Votre Majesté m'a bien voulu donner. Je La supplie de croire à mon dévouement et au zèle que je mettrai dans toute les fonctions qu'Elle voudra bien me conlier.
)) Je suis avec le plus profond respect, de Votre Majesté, Sire, le plus dévoué, le plus obéissant et le plus lidèle sujet.
» Signé : PlAxVCY. »
Suit le procès-verbal de mon installation.
Le ConseÀller de préfecture faisant fonctions de préfet de l* Aisne ^ à M. de Plancy, auditeur au Conseil d'Etat, souspréfet de Soissons.
« Laon, le 9 brumaire an XIII.
)) Je vous transmets, monsieur, une expédition du procès-verbal relatif à votre installation dans les fonctions de sous-préfet de Soissons. Je vous prie de m'en accuser réception et d'agréer l'assurance de mes sentiments affectueux.
)) Signé : Pompierres. ))
Extrait des registres de la préfecture du département
de r Aisne.
« Du 7 brumaire an XIII.
» S'est présenté par devant nous, conseiller de préfecture faisant fonctions de préfet du département de l'Aisne, M. de Plancy, auditeur, nommé, par décret impérial du cinq vendémiaire an XIII, sous-préfet de l'arrondissement de Soissons, en remplacement de M. Octave Ségur, destiné à d'autres fonctions. »
Suit la teneur du dit décret.
Suit également la teneur du serment prêté entre nos mains par M. de Plancy :
(( Je jure obéissance aux Constitutions de l'Empire et iidélité à l'Empereur.
)) Pourquoi il a été rédigé le présent acte, dont lecture a été faite à M. de Plancy, quia signé avec nous, et à qui expédition en a été délivrée.
)) Signé : Plancy et Pompierres. »
» Pour expédition conforme.
)) Pour le secrétaire général absent :
» Signé : Pompikrres. »
Le Conseiller de préfecture de VAùne faisant fonctions de préfet, à M. de Plancij, auditeur au Conseil d'Etat^ souspréfet de Soissons.
(( Son Excellence le Ministre de l'Intérieur me charge, monsieur, de vous prévenir qu'il vous sera alloué cinq francs par poste pour frais de voyage lorsque vous vous rendrez au Couronnement. Vous voudrez bien, aussitôt votre arrivée à Paris, vous présenter au secrétariat général de ce ministère et y laisser l'indication de votre demeure, cette connaissance étant nécessaire à Son Excellence pour vous adresser les ordres qu'elle sera dans le cas de vous transmettre.
» Agréez, monsieur, l'assurance de mes sentiments affectueux.
' Signé :, Pompierres.
Le Conseiller de préfecture faisant fonctions de préfet de l'Aisne, au sous-préfet de Soissons.
((Je ne puis, monsieur, qu'applaudir à vos dispositions relatives au cérémonial ordonné par vous à l'occasion du 7e Deum chanté à Soissons le 6 nivôse.
» Le détail que vous me donnez prouve que vous vous êtes scrupuleusement conformé au décret impérial du 24 nivôse an XII.
)) La première place était due à M. le général Laplanche, dans le cas seulement où il aurait des lettres de commandement dans ce (département ou dans votre ville.
(( Dans le cas contraire, c'est un sacrifice que vous lui auriez fait et qu'il aurait dû à l'honnêteté qui vous dis tingue.
» Je pense que vous avez parfaitement saisi l'esprit de l'article 9, section 4, du dit décret en faisant mettre un fauteuil dans le centre : c'est la place réservée aux princes et aux grands dignitaires.
)) Agréez, monsieur, l'assurance de mes sentiments affectueux.
» Signé : Pompierres. »