CHAPITRE VI
Le Ministre de l'Intérieur au préfet de Seine-et-Marne.
« Paris, le 23 février 1814.
» J'ai reçu, monsieur le comte, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser le 20 du présent mois, ainsi que diverses pièces contenant des renseignements sur l'occupation de Fontainebleau par les troupes ennemies et sur les succès remportés par l'armée française à Montereau.
» Je vous remercie de ces détails que j'ai lus avec une grande satisfaction.
» Recevez, etc..
)) Signé : Montalivet. »
Le Ministre de la Guerre^ duc de Feltre, au comte de Plancy, préfet de Seine-et-Marne.
« Paris, le 2 mars 1814-.
» Monsieur le comte, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait rhonneur de m'écrire le 26 février, par laquelle vous me donnez connaissance des diverses mesures que vous avez prises pour subvenir aux besoins de l'armée, pour assurer le transport des subsistances et pour l'évacuation des militaires blessés sur les divers points qui leur sont assignés.
)) Je vous remercie, monsieur le préfet, de m'avoir donné ces renseignements qui me confirment de plus en plus dans l'opinion où je suis qu'il n'est pas possible de mettre plus de zélé et de dévouement que vous n'en avez apporté pour assurer les différents services de l'armée.
» J'ai l'honneur de vous prévenir, monsieur le préfet, que j'ai transmis à M. le comte Daru, ministre directeur de l'Administration de la guerre, copie de la lettre que vous avez écrite aussi le 26 à S. A. le prince de Neuchatel, major général, relativement aux mesures que vous avez prises pour les transports militaires, et j'ai invité M. le comte Daru à prescrire de son côté les dispositions que S. Exe. jugera convenables pour en assurer l'exécution.
» Je lui ai donné également connaissance de vos observations sur l'encombrement des malades dans les
hôpitaux de votre département et du peu de soins qu'on
apporte à les faire traiter par les ciiirurgiens de l'armée.
)) Uecevez, etc..
» Si(jné : Le Mlnislre de la Guerre.
)) Duc DE Felthiî. ))
Le Ministre de l'Intérieur au comte de Plancy.
« Paris, le 3 mars 1814.
)) J'ai reçu, monsieur le comte, les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire les 24, 27 février et 1" de ce mois, pour me donner des nouvelles des mouvements de l'ennemi sur dilierents points de votre département, et particulièrement du côté de Provins.
)) J'apprends avec intérêt qu'à cette époque il n'avait encore été fait aucune attaque sur cette ville et que toutes les mesures sont prises pour résister à l'ennemi, s'il s'y présentait. Je ne puis qu'applaudir au zèle et à l'activité dont vous ne cessez de faire preuve, tant pour vous opposer aux progrès de l'ennemi que pour assurer les divers approvisionnements de l'armée. J'approuve d'ailleurs votre prévoyante sollicitude pour vos administrés.
)) Recevez, etc..
)) Signé : Mointalivet. ))
. Le Ministre de la Guerre au comte de Plancy.
« Paris, le 4 mars 1814.
» Monsieur le comte, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 2 mars, pour m'informer que le corps ennemi, dont Tavant-garde était venue jusqu'à La Bretonnière, àun quart de lieue de Provins, s'est retiré sur Goulommiers le 28 février.
» Vous me mandez en même temps qu'une épidémie est sur le point de se manifester dans les hôpitaux de Provins, et que les chirurgiens de la ville et ceux que
VOUS avez appelés dans l'arrondissement sont insuffisants pour le service des hôpitaux.
» Je vous préviens, monsieur le comte, que j'ai transmis à S. Exe. le Ministre directeur de l'Administration de la guerre les renseignements que vous m'avez adressés à cet égard.
» J'invite S. Exe. à envoyer dans les hôpitaux de Provins des chirurgiens aides ou sous-aides.
» Recevez, etc..
» Signé : Le Ministre de la Guerre.
)) Duc DE Feltre. ))
Le Ministre de l'Intérieur au comte de Plancy.
« Paris, le 5 mars 1814.
» J'ai reçu, monsieur le comte, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Provins le 2 du présent mois par laquelle vous me donnez connaissance des nouveaux mouvements de l'ennemi.
» Je vous recommande les plus grands soins au sujet de l'épidémie que vous semblez craindre de voir se manifester dans les hôpitaux de Provins.
» Je m'occupe de vous envoyer un médecin de la Faculté de Paris.
)) Recevez, etc..
» Signé : Montaliset. »
Le duc de Feltre, ministre de la Guerre^ au comte de l'iaucij.
« Pari^, le 9 mars 1814.
)) Monsieur le comte, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fa^it l'honneur de m'écrire de Provins le 7 de ce mois,
PIÈGES JUSTIFICATIVES. — CHAPlTllE VI 527
contenant des détails sur les mouvements et les opérations des troupes de Sa Majesté sur la Seine.
» Je vois, par votre lettre, que des partis ennemis cherchent à se répandre du côté de Jouy-le-Châtel et de Ghampcenets. J'ai lieu de présumer que M. le maréchal duc de Reggio aura donné les ordres nécessaires pour faire poursuivre ces partis ennemis et les empêcher d'inquiéter nos communications.
» Je vous invite à prendre de votre côté, monsieur le comte, toutes les mesures que vous jugerez nécessaires pour faire mettre sur pied les gardes nationales afin de protéger par tous les moyens qui sont à notre disposition les différentes communes qui dépendent de votre département, contre les incursions de l'ennemi.
» Faites connaître aux fonctionnaires publics que l'Empereur les rend responsables de toutes les mesures qu'ils n'auraient pas prises pour agir contre l'ennemi et repousser ses attaques avec foute la vigueur que les circonstances exigent.
» Je ne puis, monsieur le comte, que me reposer à cet égard sur vos soins et votre dévouement pour le service de Sa Majesté.
» Recevez, etc..
)) Signé : Le Ministre de la Guerre.
)) Duc DE Fëltre. «
Le général de division comte de Saint- Germain au maréchal,
duc de Tarent e.
« Pont, le 10 mars 1814 à 2 h. 1/2.
» Monsieur le Maréchal,
» J'ai l'honneur de vous rendre compte que j'ai fait occuperpar une brigade de la division Morin, depuis hier
soir, la petite ville de Villenauxe : à huit heures du soir, ses postes ont été attaqués par une cinquantaine de cosaques qui ont été repoussés. J'avais ordonné au général Dommanget, commandant cette brigade, de pousser une reconnaissance jusqu'à Barbonne, que l'on m'avait dit être occupé par l'ennemi. Il l'a trouvé à hauteur de Perthou, fort de deux pelotons de cosaques et d'un peloton de dragons russes. Fontaine, Fayol et Barbonne sont occupées par cinq à six cents hommes de cavalerie.
)) Je vous adresse un paysan reconnu par les habitants de Villenauxe pour un espion de M. de Saint-Ghamans, seigneur de Bouzy-le-RepoS;, situé entre Villeneuve et Gourgivaux. Ge seigneur, signalé par tous les habitants pour un ennemi juré des Français et dirigeant les postes ennemis sur nos avant-postes, devient très dangereux où il habite. Je demande à Votre Excellence, comme il n'est qu'à une heure et demie de Villenauxe et à gauche, si je puis le faire arrêter pour le lui faire conduire : cela m'est facile.
)) Les reconnaissances parties de Ghalantre sur l'Echelle, Saint-Martin de Ghennetron et Villegruie n'ont rien rencontré et ont eu avis des habitants de Fontainesous-Mont-Aiguillon que l'ennemi n'avait point paru depuis la dernière invasion.
)) Il est parti ce matin deux fortes reconnaissances de cavalerie avec de l'infanterie, l'une de Pont, longeant la rivière, et l'autre de Villenauxe, passant par Gourtacon : elles ont été jusqu'à Gonllans et Marsilly. Ges reconnaissances ont pris, savoir : trois dragons russes à Gonflans et cinq hommes de l'artillerie, dont un officier et un sousofficier russe, à Marsilly, qui y étaient revenus pour y faire des vivres. Il n'existe point de pont dans aucun de ces endroits; l'ennemi y passe la rivière dans de' petites J)arques pour venir faire ses incursions : les dix-huit prisonniers sont conduits à M. le général Gérard à Mé-
riot, l'oflicior d'infanterie prétendant les avoir faits prisonniers, malgré que la cavalerie fût seule allée à Marsilly. .le n'ai donc pas cru devoir enlever cette satislaction au général d'infanterie qui commande ici, mettant fort peu d'importance à cette occurrence.
» Un dragon du 4« régiment, ayant passé hier par Méry, déclare que les paysans lui ont assuré qu'on travaille à un pont dans cette ville, mais qu'il n'est pas encore terminé.
)) J'ai l'honneur d'être,
» Monseigneur, )) Votre très humble serviteur,
)) Signé : de Saint-Germain. »
Le général baron Grundler, au comte de Plancy.
« Provins, le li mars 1814.
)) Monsieur le Préfet,
» Son Excellence M. le maréchal duc de Tarente fait conduire devant vous M. de Saint-Chamans et son beaufrère, propriétaires des environs de Villenauxe. Vous verrez, par le rapport de M. le général comte de Saint- Germain, les inculpations dirigées contre eux. Ne sachant pas jusqu'à quel point ces inculpations sont fondées, et attendu que ces messieurs ne font point partie de l'armée, S. Ekc. vous renvoie la connaissance de cette affaire, avec prière de prendre tous les renseignements que les localités vous permettent d'obtenir et de lui faire connaître tout ce qui pourra établir ou la culpabilité ou la justification de ces deux individus qui ont été arrêtés sans la participation de S. Exe.
» Agréez, monsieur le Préfet, l'assurance de ma considération distinguée.
Le Général chef de l'étal-major général, )) Signé : Baron Grundler. ))
Le Ministre de V Intérieur, au comte de Plancy.
« Paris, le 14 mars 1814.
» J'ai reçu, monsieur le comte, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 12 de ce mois, dans laquelle vous m'annoncez que votre présence n'est plus nécessaire à Provins et vous demandez l'autorisation de rentrer à Melun.
» Je prends sur cet objet les ordres de Sa Majesté. Vous pourrez vous rendre à Melun le 16, si, d'ici là, vous n'avez pas reçu d'ordres contraires.
)) Recevez, etc."
)) Signé : Montalivet. »
Le général baron Grundler^ au comte de Plancy*
« Provins, le 16 mars 1814.
» Monsieur le Préfet,
)) S. Exe. M. le Maréchal duc de Tarente me charge d'avoir l'honneur de vous prévenir que la ville de Provins sera évacuée demain matin par nos troupes. En conséquence, S. Exe. vous invite à en prévenir toutes les autorités civiles pour qu'elles puissent quitter la ville à temps. La compagnie départementale de l'Aube reçoit Tordre de se rendre demain matin à Nangis. Le quartier général de S. Exe. sera demain matin en arrière de Provins, sur la route de Nangis.
)) Agréez, monsieur le comte, l'assurance de ma considération distinguée.
)) Le Général y chef d'état-major général, )) Signé : Baron Grundler. »
Le Ministre de l'Intérieur au comte de Plancy.
(( Paris, le 1(5 mars 1814.
)) J'ai reçu, monsieur le comte, les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser de Provins, les 43 et 15 du présent mois, et dans lesquelles vous me donnez connaissance de la situation de nos armées et des mouvements de l'ennemi, sur quelques points de votre département et des départements voisins.
)) Je vous remercie de ces détails et vous engage fort à suivre et à exécuter le projet que vous avez formé d'envoyer des émissaires pour connaître la force de l'ennemi à Sens, à Troyes, à Arcis et à Sésanne : cela est fort essentiel.
» Recevez, monsieur le comte, l'assurance de ma parfaite considération.
)) Signé : Montalivet. »
Les détails qui suivent concernant V occupation de Plancy par les Russes ont été empruntés en partie à une notice rédigée par les enfants du maire de Plancy, M, Hardouin.
La ville de Plancy avait été un instant le centre des opérations militaires. Le 18 mars, son maire, M. Hardouin, notaire ;, conseiller de sous-préfecture et juge suppléant, avait recula visite d'un ofiicier d'ordonnance, porteur d'une dépêche dans laquelle des renseignements lui étaient demandés par l'Empereur : ces renseignements, il les lit parvenir aussitôt à travers les corps ennemis qui infestaient toutes les routes, à Napoléon qui
couchait alors à Fère-Ghampenoise. Le lendemain i9, à sept heures du matin, l'Empereur arrivait à Plancy.
Devant pousser sa marche sur Méry, d'où il voulait à l'improviste rejeter sur Troyes les Autrichiens qui s'avançaient sur Paris, Napoléon, sans descendre de cheval, traversa Plancy, escorté du maire et des notables. Dans ce trajet, si rapide qu'il fût, aucun des besoins de cette localité, dont quelques-uns intéressaient la science, n'échappa à l'homme de génie. « A la paix, je donnerai satisfaction à vos vœux, » dit-il au maire.
Le soleil brillait d'un splendide éclat. « Ce sera un autre soleil d'Austerlitz, » s'écria quelqu'un.
(( Qui a dit cela? » demanda l'Empereur. — « Le fils du maire, » lui répondit-on.
« Ah! c'est vous, jeune homme, qui avez remporté en 1809 un premier prix à mon lycée Napoléon ?
L'Empereur jeta sur le jeune lauréat de 1809 un de ces regards qui fixaient la fortune de celui qui en était l'objet, en allumant à jamais dans son âme le feu de l'énergie et du dévouement.
Napoléon, tout en causant, était arrivé à un bras de la rivière d'Aube : il la franchit pour se porter sur la Seine, à Méry, encore occupé par l'arriére-garde de l'ennemi en retraite sur Troyes.
Bientôt, il repassa la Seine et vint coucher au château de Plancy, où il appela deux fois le maire et s'entretint encore longuement avec lui.
Le lendemain, 18 mars, veille de la bataille d'Arcis, Napoléon, dès le matin, avait quitté Plancy en témoignant au maire toute sa satisfaction. Le ministre secrétaire d'Etat, duc de Bassano, avait occupé avec son personnel et sa suite la maison de M. Hardouin et lui avait dit : « L'intention de l'Empereur est de vous donner un témoignage de satisfaction : comment désirezvous être récompensé ? »
pii^:Gi!:s JUSTIFICATIVES. — CHAPITRE VI rjr;3
(( Dans la personne de mon fils aîné, )) avait répondu le maire.
Quelques instants avant de partir, le duc de Hassano lui remit de la part de l'Empereur un bijou pour sa fille aînée, et lui dit : « Par décret de ce jour l'Empereur nomme votre fils aîné sous-préfet d'Arcis. »
Cette haute marque de faveur eut pour effet de susciter, contre le maire et sa famille, la haine du parti qui avait surgi à la suite d'une proclamation bourbonnienne mystérieuse, répandue par les alliés dans nos campagnes, et dont, dans une lettre en date du i8 mai, M. Hardouin avait signalé l'existence à l'Empereur.
La mémorable bataille d'Arcis eut pour effet de jeter l'effroi et l'hésitation dans les armées de la coalition dispersées sur différents points. L'hetman des cosaques, Platoff, et ses hordes sauvages s'étaient repliés sur la rive droite de l'Aube dans la direction de Plancy. Platoff n^y était pas encore arrivé que déjà il connaissait ce qui s'était passé pendant le séjour de Napoléon dans cette ville, et les révélations du maire à l'Empereur.
Devant cette dénonciation, le maire n'avait plus d'autre parti à prendre que la fuite. A la lueur de l'incendie d'Arcis qui projetait sur la campagne sa lugubre lumière, il dut se réfugier avec sa femme et ses enfants dans les bois. Platoff, à peine arrivé à Plancy, mit au pillage l'habitation du maire. Irrité de ne plus y trouver celui que cherchait sa vengeance, il fit saisir un parent dévoué, qui avait voulu rester le gardien de la maison, et le supplice du knout administré à plusieurs reprises à ce malheureux ne suffit pas à arrêter la fureur du barbare. Conduit garrotté devant un conseil de guerre, cet ami de la famille Hardouin n'échappa à la mort que sur l'intervention d'un officier français émigré, membre de ce conseil, qu'il avait connu à Goblentz.