ROYALISTES SOUS LE CONSULAT ET L EMPIRE. III
la catastrophe du 5 avril i. Bonaparte avait encore un autre sujet d'inquiétude : il redoutait de voir les troupes se tourner contre lui, par suite de leur attachement à Moreau, et c'est ce qui perdit ce général.
Au moment où la conspiration royaliste, préparée depuis si longtemps, devait éclater, Monsieur devait venir en France en prendre la direction, et Bonaparte, qui était au courant de tout, ne l'ignorait pas. Monsieur aurait débarqué, en effet, sans les observations de M. de Rivière, qui demanda à venir à l'avance juger par lui-même des intentions du Premier Consul, et qui obtint que le prince retardât son départ.
Bonaparte, sommé par les Jacobins de leur donner des garanties, leur avait promis de leur livrer le comte d'Artois. Au premier moment, il crut tenir ce dernier parmi les conjurés ; car il croyait bien avoir réussi à l'attirer en France. Quand il fut certain du contraire, pressé de s'assurer le concours absolu de ses nouveaux auxiliaires, il fît enlever le duc d'Enghien à Ettenheim, sur le sol étranger, et, contre le droit des gens, le fit fusiller dans les fossés de Vincennes.
Le principal fauteur de la mort du duc d'Enghien a été le prince de Talleyrand. Il était aussi de ces révolutionnaires qui préféraient l'autorité despotique du sabre à la légitimité parce qu'ils avaient trop de crimes à expier, et qui voyaient dans l'établissement d'un régime nouveau l'impunité assurée à leurs forfaits. Ce furent eux qui empêchèrent Bonaparte de rétablir la monarchie, et qui lui assurèrent la pourpre impériale en échange du sang d'un Bourbon.
î. C'est en effet le 5 avril i8o4 que Pichegru fut trouvé mort dans la prison du Temple. (Éd.)
Puisque j'ai nommé Talleyrand, je me rappelle ici un détail peu connu sur son entrée au ministère. A son retour des États-Unis, il était dénué de ressources, et cependant il désirait le portefeuille des relations extérieures, pour lequel il fallait être propriétaire d'un certain capital. La loi exigeait, je crois, 60 ou 80,000 fr. Talleyrand alla trouver un M. Bellanger, qu'il avait connu dans sa jeunesse. C'était un architecte distingué qui avait construit Bagatelle, et qui possédait une maison, avenue des Veuves i. Lorsque son ancien ami lui eut fait part de son embarras, il lui offrit la maison qu'il venait de bâtir aux Champs-Elysées : « Prends-la, lui dit-il, tu me la paieras plus tard, ou tu me la rendras. » Le marché fut conclu, et l'ancien évêque d'Autun obtint le portefeuille tant désiré. Lors du traité de paix avec les Etats- Unis, Talleyrand, qui venait à cette occasion d'acquérir peu délicatement deux millions, fut invité par M. Bellanger à payer la maison; il n'envoya que 80,000 fr. à son bienfaiteur. M. Bellanger déclara qu'il ne pouvait accepter si peu d'une maison qui avait fait gagner si vite une fortune, et réclama 400,000 fr. ; sinon, il menaçait de publier contre le ministre un mémoire détaillé, avec preuves à l'appui. Talleyrand paya, et le mémoire ne parut pas. Comme M. Bellanger, depuis, a travaillé pour moi, et que j'ai beaucoup contribué, en 1814, à lui faire recouvrer son ancienne place d'architecte de M. le comte d'Artois, il m'a fait toutes ses confidences. J'ai tenu dans les mains le fameux mémoire 2.
Pendant toute la durée du premier Empire, il y eut constamment des protestations royalistes, des complots
I. Aujourd'hui avenue Montaigne, a. M. Bellanger est mort en i8i8.
ROYALISTES SOUS LE CONSULAT ET l' EMPIRE. Il3
plus OU moins opportuns, mais toujours malheureux, puisque ce n'est que la force d'une coalition européenne qui put renverser le colosse. Etant données mes relations avec tout le parti royaliste, il était bien difficile que je ne fusse pas quelquefois compromis. Mais j'étais sur mes gardes, et j'en fus quitte pour quelques interrogatoires.
C'est ainsi que le ii septembre 1807, à sept heures du matin, je fus arrêté à mon domicile, 55, rue de Lille, par un nommé Pasques, inspecteur général de la police, le même qui arrêta tant de monde à cette époque. Il saisit mes papiers. On avait trouvé une lettre à mon adresse, dans laquelle il était question de M"^® de Berthier de Sauvigny, dont le mari était alors inculpé ^ ; d'autre part, M. de Bonneuil, arrêté à Rouen pour le même motif, avait écrit de sa prison, à son homme d'affaires, un billet, qui avait été surpris : il lui recommandait de détruire mon adresse, qui devait se trouver dans le tiroir de son bureau.
J'étais très lié avec M"^® de Berthier, née Débonnaire de Forges, dont une sœur avait épousé un M. Joly de Fleury. Je n'eus pas de peine à prouver que mes rapports avec elle n'avaient rien de politique; et M. Delisle de Sales, membre de l'Institut, mon propriétaire, s'étant porté garant de ma sagesse et de ma moralité, je fus purement et simplement remis en liberté. M"^« de Gombray et M. de Bonneuil furent condamnés à la prison perpétuelle.
Malheureusement, beaucoup de personnes, entraînées par un zèle plus généreux qu'éclairé, furent les victimes de la police. D'autres, plus gravement compromises, ont payé de leur vie leur imprudence. Tel a été le sort du cousin de Chateaubriand.