Voir aux Arch. nat., F
Il4 SOUVENIRS DU COMTE DE SEMALLÉ.
Au début de la fortune de Napoléon, Chateaubriand, jeune, brillant, plein d'avenir, avait accepté un poste diplomatique ; mais après l'assassinat du duc d'Enghien, il avait, avec beaucoup de noblesse, envoyé sa démission. Par la suite, voyant les étonnantes victoires, la situation incomparable de l'Empereur, il était très tenté de se rapprocher de lui. La mort d'un de ses cousins, Armand-Louis-Marie de Chateaubriand, établi à Jersey depuis treize ans, le rendit irréconciliable.
On était en 1808. M. Armand de Chateaubriand fut chargé de faire parvenir à Paris des lettres de Londres, et aussi de prendre des renseignements sur la position de la place de Brest. Il se rendit de Jersey à Saint-Malo, et mit dans sa confidence M. de Boisé-Lucas, chez qui il était descendu, et un voisin de celui-ci, ancien officier de marine, appartenant à la nombreuse famille des Goyon, M. de Goyon de Vaurouault. Ce dernier se chargea de ce qui concernait la place de Brest. Quant aux dépêches pour Paris, M. de Boisé-Lucas les remit à son fils, âgé d'environ dix-huit ans, qui entreprit le voyage.
Ce jeune homme se présenta chez moi de grand matin. Mon domestique l'engagea à revenir plus tard; puis voyant sa persévérance, il lelaissa entrer. Je lui demandai la raison d'une visite aussi matinale : il me répondit qu'il avait une lettre à me remettre. Je voulus savoir d'où elle venait. S' approchant de mon lit, il me dit qu'elle venait de Londres. La grande jeunesse du commissionnaire me donna soupçon de quelque imprudence; je refusai de rien recevoir, déclarant n'avoir aucune correspondance avec l'Angleterre. Il insista beaucoup ; mais, sur mes refus réitérés, il me quitta. Je demeurais alors rue de Lille, entre les rues de Bellechasse et de Poitiers.
M. de Boisé-Lucas, après avoir remis les autres lettres
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à leurs adresses, repartit pour Saint-Malo, où arriva, de son côté, M. de Goyon, avec un état très détaillé de la position et des forces de la ville de Brest. Il recommanda à M. de Chateaubriand, qui devait porter lui-même ces renseignements, de les recopier, dans la crainte que son écriture pût le compromettre. Chateaubriand le lui promit, et il avait commencé déjà à écrire, lorsque le maître du bateau vint l'avertir qu'il était temps de s'embarquer. Alors, prenant toutes les réponses que le jeune de Boisé- Lucas avait apportées de Paris, ainsi que la note remise par M. de Goyon, avec la copie qu'il en avait commencée, il fit un paquet du tout, le mit dans une boîte en plomb et suivit le matelot.
Quand ils furent à une lieue environ hors du port, il s'éleva une tempête qui les poussa vers le littoral de Coutances. Voyant qu'il ne pouvait échapper aux douaniers de la côte. Chateaubriand jeta la boîte à la mer ; peu après il était arrêté par les douaniers, ainsi que le matelot (9 janvier 1809).
On les conduisit chez le commissaire général de police, à Coutances. Là, M. de Chateaubriand ne voulut pas avouer son véritable nom. Il donna celui de John Fait, propriétaire terrier à Jersey. Quant au matelot, il déclara ne pas connaître la personne qu'il s'était chargé de reconduire à Jersey. Il était de Port-Bail, et avait nom Quintal. Le commissaire, soupçonnant à ce voyage des motifs secrets, fit partir les prisonniers pour Paris, où ils furent interrogés. Mais M. Armand de Chateaubriand refusait de donner aucun éclaircissement.
Deux jours après (11 janvier 1809), deux préposés des douanes de la brigade de Hatain ville découvrirent à marée basse, sur le banc de Ky, le fameux paquet, et le remirent à la police de Coutances. Le commissaire jugea
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ces documents d'une extrême importance, et les expédia aussitôt à Paris.
Ce qui irrita le plus le gouvernement, ce fut la note sur Brest. Fouché en envoya un fac-similé aux commissaires généraux de police de Goutances et de Saint-Malo, et à leurs collègues de Normandie et de Bretagne, leur enjoignant de trouver coûte que coûte l'auteur de ce travail.
Le commissaire de Saint-Malo, M. Petit, donna donc l'ordre de prendre, à l'entrée de la ville, les passeports de tous ceux qui n'y résidaient pas, et de les porter à la municipalité, où ceux-ci étaient obligés d'aller chercher un visa avant de partir. Il avait fait la connaissance de M. de Goyon, et allait quelquefois chasser chez lui. M. de Goyon, qui connaissait l'arrestation de M. de Chateaubriand, vivait alors dans une grande inquiétude. Un jour qu'il avait déjeuné chez M. Petit, on apporta une pièce quelconque, et M. Petit, se disant obligé de sortir, pria son hôte de vouloir bien en faire pour lui une copie. Ce travail terminé, M. de Goyon le laissa sur le bureau de son ami, et s'éloigna, mais sans quitter la ville. Cependant M. Petit, étant rentré, compulsa les écritures et envoya à la municipalité l'avis de renvoyer au commissariat de police M. de Goyon, quand il se présenterait pour retirer son passeport. M. de Goyon retourna chez M. Petit, et lui témoigna sa surprise. Alors ce dernier, le prenant en particulier, lui montra la note retrouvée dans la mer, et lui dit sans autre préambule : « C'est vous qui avez écrit cela? » — « Oui, avoua M. de Goyon ; je ne puis le nier, et je le confesse à votre amitié : vous ne voudrez pas me perdre. » Le commissaire fut inflexible, et répondit que dans l'intérêt même de sa position, il devait utiliser la découverte qu'il venait de faire. Il ajouta qu'il répondait de tout et qu'en envoyant M. de Goyon à Paris, il écrirait à qui
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de droit une lettre qui serait un correctif à la mesure qu'il était obligé de prendre.
Le malheureux Goyon ne put même pas obtenir la permission de revoir sa femme, et fut dirigé sur Paris. Là, réuni à M. de Chateaubriand, à MM. de Boisé-Lucas et à l'infortuné matelot, il fut traduit avec eux devant une commission militaire.
Moi-même, à la suite de la découverte de la lettre que j'avais refusée, je fus arrêté un matin avant le jour, et mes papiers furent saisis, toujours par le nommé Pasques. Transféré au ministère de la police, je dus subir plusieurs interrogatoires, mais surtout un qui dura deux heures, et dans lequel Fouché lui-même, mon ancien maître à Vendôme, me tendit tous les pièges possibles, sans pouvoir obtenir autre chose, sinon que j'avais refusé une lettre, dont le contenu me restait absolument inconnu. Ce dernier interrogatoire eut lieu dans la chambre à coucher du ministre, qui était malade et gardait le lit. Il avait tenu à me questionner en personne, se souvenant qu'on avait trouvé déjà mon nom et mon adresse dans des papiers saisis chez M. de Bonneuil, à propos d'un complot qui devait éclater dans l'Ouest.
Pendant ce temps, l'ancien procureur au parlement de
Paris, M. Joly de Fleury, vint me réclamer, et pareille
démarche fut faite d'autre part par des généraux amis de
M. de Tilly K
. Je fus remis en liberté sous caution, et avec promesse
I. Dans le dossier de cette affaire (Arch. nat., F^ 6481), il n'est fait mention ni de l'arrestation de mon grand-père, ni des interrogatoires subis par lui, ni même de la lettre dont il parle. M. de Boisé-Lucas fiis, au contraire, a déclaré n'en avoir eu aucune autre à remettre que les trois figurant au dossier, pour l'abbé Sicard, pour Laya et pour Caille ; mais cette affirmation n'a rien qui puisse surprendre de la part d'un accusé, qui cherchait à se décharger le plus possible et aussi à ne pas compromettre une personne de plus.
Mon grand-père, depuis l'affaire Berthier de Sauvigny, en 1807, était tou-
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de me tenir à la disposition de l'autorité quand j'en serais requis. Je quittai le ministère de la police à minuit moins un quart. Avant de me laisser partir, Fouché me dit : « Puisque vous prétendez que vous ne conspirez pas, donnez des garanties ; soyez quelque chose ; acceptez une fonction de l'Empereur ou de son gouvernement. Je me charge de vous aider et de vous faire obtenir la position que vous désirerez. Je vous indique particulièrement des postes nouveaux qu'on va établir dans les maisons militaires ou civiles des princes du sang. » — Je répondis que, fils unique et sans ambition, ayant été un des derniers pages de Louis XVI, je préférais rester dans une situation libre et indépendante. — Fouché répliqua qu'il ne pouvait pas blâmer cette détermination, mais qu'il me conseillait de prendre garde à moi; « car, ajouta-t-il, jusqu'à ce que vous ayez accepté quelque chose de l'Empereur, vous serez toujours considéré comme hostile au régime actuel, toujours suspect, et sans cesse en danger de vous trouver dans la position où vous étiez tout à l'heure ; si ce n'est pire. »
Une fois libre, je fus très désireux de suivre l'affaire de Saint-Malo. J'allai voir un de mes anciens camarades, cousin de l'accusé, M. de Goyon de Marsé, qui me mit au courant de toutes ses inquiétudes, et me pria instamment d'écouter les débats, se réservant d'employer son temps et son influence pour obtenir la libération ou la grâce des prévenus. Il s'adressa, entre autres, à sa cousine, M'^^de Goyon de Matignon, et à la fille de celle-ci, M'"^ de
jours surveillé. Il est probable que la police aura connu par ses espions la visite matinale qu'il avait reçue de M. de Boisé-Lucas fils, et il n'en fallait pas davantage pour expliquer l'insistance de Fouché. Les interrogatoires n'ayant rien révélé de sérieux, il fut remis en liberté : il n'y a donc aucune raison pour que son nom figure au dossier. (Ed.)