I. Il demeurait rue Taranne
3. Dans ses Mémoires d'' outre-tombe. Chateaubriand a raconté avec beaucoup de détails l'arrestation et le procès de son cousin Aroaand. — Il y
Nul homme raisonnable ne saurait contester à un gouvernement, quel qu'il soit, le droit de se défendre. Dans le fait de livrer, même à des Français, du moment où ils résidaient en Angleterre, des renseignements tels que
parle du rôle que lui-même a joué en cette affaire, dans des termes tellement différents, que je crois devoir les citer ici :
« J'avais écrit pour demander une audience à Fouché : il me l'accorda et m'assura, avec l'aplomb de la légèreté révolutionnaire, qu'il avait vu Armand; que je pouvais être tranquille; qu'Armand lui avait dit qu'il mourrait bien et qu'en effet, il avait l'air très résolu. Si j'avais proposé à Fouché de mourir, eût-il conservé à l'égard de lui-même ce ton délibéré et cette superbe insouciance?
« Je m'adressai à M"* de Rémusat : je la priai de remettre à l'Impératrice une lettre de demande de justice ou de grâce à l'Empereur. — M"« la duchesse de Saint-Leu m'a raconté à Arenenberg le sort de ma lettre : Joséphine la donna à l'Empereur ; il parut hésiter en la lisant, puis rencontrant quelques mots qui le blessèrent, il la jeta au feu avec impatience. J'avais oublié qu'il ne faut être fier que pour soi.
« M. de Goyon, condamné avec Armand, subit sa sentence. On avait pourtant intéressé en sa faveur M""* la baronne duchesse de Montmorency, fille de M""= de Matignon, dont les Goyon étaient alliés. Une Montmorency domestique aurait dû tout obtenir, s'il suffisait de prostituer un nom pour apporter à un pouvoir nouveau une vieille monarchie. M""* de Goyon, qui ne put sauver son mari, sauva le jeune Boisé-Lucas. Tout se mêla de ce malheur, qui ne frappait que des personnages inconnus. On eût dit qu'il s'agissait de la chute d'un monde : tempêtes sur les flots, embûches sur la terre, Bonaparte, la mer, les meurtriers de Louis XVI et peut-être quelque passion, âme mystérieuse des catastrophes du monde. On ne s'est pas même aperçu de toutes ces choses : tout cela n'a frappé que moi et n'a vécu que dans ma mémoire. Qu'importaient à Napoléon des insectes écrasés par sa main sur sa couronne ?
« Le jour de l'exécution, je voulus accompagner mon camarade sur son dernier champ de bataille. Je ne trouvai point de voiture. Je courus à pied à la plaine de Grenelle. J'arrivai, tout en sueur, une seconde trop tard : Armand était fusillé contre le mur d'enceinte de Paris. Sa tête était brisée ; un chien de boucher léchait son sang et sa cervelle. Je suivis la charrette qui conduisait le corps d'Armand et de ses deux compagnons plébéien et noble. Quintal et Goyon, au cimetière de Vaugirard, où j'avais enterré M. de la Harpe. Je retrouvai mon cousin pour la dernière fois, sans pouvoir le reconnaître : le plomb l'avait défiguré..., etc. »
Mon grand-père n'a jamais pu s'expliquer pourquoi Chateaubriand n'avait pas purement et simplement rapporté dans ses mémoires le rôle remarquablement digne qu'il avait tenu en cette circonstance, et encore bien moins comment il l'avait transformé en un véritable roman. Il a toujours protesté contre cette partie des Mémoires d'outre-tombe, et affirmé la parfaite exactitude du récit qu'il a consigné dans ses souvenirs. (Éd.)
ROYALISTES SOUS LE CONSULAT ET l'eMPIRE. 123
ceux remis par M. de Goyon à M. de Chateaubriand, il y avait un véritable motif de sévir avec rigueur, et l'exécution des deux principaux coupables n'était pas à reprocher au chef de l'Etat. Quant à la mort du malheureux batelier, qui n'était dans aucun secret, ce n'était plus une punition; c'était une mesure d'intimidation qui visait tous ses pareils. Néanmoins elle se justifie, et on comprend que Bonaparte se soit montré inexorable. Mais, ce qui n'a aucune excuse, ce qui peint celui qu'on a surnommé « l'Homme du siècle, » c'est sa conduite féline, son peu de franchise et, sous le masque de la bonhomie, son âpre volonté d'assouvir sa vengeance. Les deux dames de son entourage, qui avaient imploré sa pitié, ne méritaient pas qu'on leur fit jouer un rôle de complices.
La haine de Chateaubriand contre « le Corse » devint incommensurable, et en 1814, le grand écrivain, dans sa brochure Bonaparte et les Bourbons, fit imprimer ces mots : « Comment expliquer les fautes de cet insensé? Nous ne parlons pas encore de ses crimes.... La première victime connue de la perfidie du tyran fut un chef des royalistes de la Normandie. M. de Frotté eut la noble imprudence de se rendre à une conférence, où on l'attira sur la foi d'une promesse. Il fut arrêté et fusillé.... » Et, en parlant de Vincennes : « Tout fut violé pour commettre ce crime : droit des gens, justice, religion, humanité. Le duc d'Enghien est arrêté en pleine paix, sur un sol étranger. Il est enlevé, etc. » Si Bonaparte, au lieu de la conduite qu'il a tenue vis-à-vis de Chateaubriand, lui eût, malgré son légitime ressentiment, accordé la grâce des prisonniers, il n'eût pas entendu retentir, au milieu du fracas de sa chute, les paroles que nous venons de citer. Et si Chateaubriand lui avait dû la vie de son cousin, il est probable qu'il n'eût pas fait paraître cet écrit célèbre,
qui valut à la cause de la Restauration « une armée tout entière, » selon l'expression de Louis XVIII.
Toujours retenu à Paris par la promesse que j'avais faite de me présenter à toute réquisition, j'écrivis à Fouché que, des intérêts de famille nécessitant ma présence auprès de mes parents, je partirais sous trois jours si je ne recevais aucun ordre contraire ; que, dans tous les cas, je comptais m'adresser à la commission de la liberté individuelle pour faire cesser la surveillance dont j'étais l'objet. Ne recevant pas de réponse, je pris un passeport et me rendis à Alençon sans aucun obstacle.