‹ Souvenirs du comte de Semallé, page de Louis XVIChapitre 17 sur 60 · LE COMTE D ARTOIS A VESOUL. 12'J · texte numérisé non relu

LE COMTE D ARTOIS A VESOUL. 12'J

été heureux : M™'' de Witt avait plaidé en séparation, et un conseil de famille, dont je faisais partie, l'avait soutenue dans cette démarche. La séparation avait été proclamée judiciairement; M. de Witt était mort peu après; les deux enfants nés de ce mariage n'avaient pas tardé à suivre leur père dans la tombe.

Il restait un neveu, M. Lepelletier de Mortfontaine, ancien émigré, qui déplorait la conduite et la fin tragique de son oncle. M"^^ de Witt, une fois veuve, aurait désiré l'épouser; mais, bien que peu fortuné, il refusait. Étant tombé gravement malade, il fut soigné par sa cousine comme par une sœur. La richesse de sa parente n'avait pu le persuader : il ne résista pas à son affection, et le mariage se fit, à la grande satisfaction de la nombreuse famille des Lepelletier. Ils allèrent demeurer faubourg Saint-Honoré, avec leur tante de Saint-Fargeau, belle-sœur du régicide et fille de M'"® Leclerc, née de Peyrac.

J'étais reçu chez eux dans la plus grande intimité. Un jour. M""® de Mortfontaine me proposa une entrevue avec une cousine de sa meilleure amie, M""« la marquise de Gampigny, née de Fénelon. Cette jeune personne était nièce, par sa mère, de M. de Mandat, massacré au lo août. Elle s'appelait M"^ Zoé de Thomassin de Bienville et avait vingt ans. Orpheline depuis l'âge de cinq ans, ses parents ayant été condamnés à mort par le tribunal révolutionnaire, elle vivait avec une sœur cadette chez son oncle et tuteur, M. le comte de Grancey.

Malheureusement, M. et M""^ de Grancey étaient alors fort souffrants, et ce fut M"'^ de Gampigny qui accompagna M"^ de Bienville à un déjeuner chez M'"® de Mortfontaine. Le lendemain, on me présenta à M'"^ de Grancey, née de Paris, et après bien des difficultés, notre mariage fut célébré à Saint-Thomas d'Aquin, le aS mai 1810.

M. Joly de Fleury remplaça mon père, qui n'avait pas pu venir à Paris : mes témoins furent MM. de Durfort et de Mortfontaine ; et ceux de M'"^ de Semallé, son oncle, Charles de Mandat, et son cousin, Louis de Bienville i.

Nous nous installâmes rue Saint-Dominique, dans l'ancien hôtel de Broglie, avec ma tante de la Madeleine, mon oncle, Charles de Mandat, et ma belle-sœur, M^^^ Henriette de Bienville, qui, moins d'un an après, le ii février 1811, épousa le comte Athanase de Peichpeiroux Comminges Guitaut, dont les parents possédaient le beauchâteau d'Epoisses, près Semur. On verra parla suite combien ce mariage facilita le rôle que j'ai joué en i8i4; car M»"® de Semallé et sa sœur se sont trouvées ainsi avoir des parents et des biens dans la Champagne, la Bourgogne, et tous les pays par lesquels sont arrivés les alliés.

Je croyais alors ma vie politique terminée pour toujours, bien que je reçusse de temps à autre des nouvelles de la famille royale, notamment par une tante de M. le comte François des Cars, M'"® la marquise de Sablé, née de Rambures, avec laquelle j'étais fort lié. Mais il fallait user des plus grandes précautions. La police avait gagné d'anciens chouans, qui, honorés de la confiance des Princes, se chargeaient d'apporter à Paris une correspondance secrète. Ils informaient le gouvernement impérial de tout ce qui se passait à Londres; puis, de retour en Angleterre, ne manquaient pas d'entretenir les espérances des exilés. De cette façon, ils recevaient l'argent des deux partis. On essaya plusieurs fois de me faire entrer dans des complots imaginaires; mais j'étais sur mes

1. M°" de Semallé ayant, sur la demande de ses enfants, écrit elle-même des souvenirs, je me borne à y l'envoyer.

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gardes, et ne donnai à la police aucun motif de me tracasser.

La gestion de notre fortune, qu'il fallut en partie déplacer, m'occupa ensuite jusqu'au moment où la retraite de Russie ayant ouvert les yeux de tout le monde sur les fautes et les folles expéditions de Bonaparte, je jugeai sa cause perdue et j'abandonnai tout pour ne songer qu'à une seule chose : le salut de la France par le retour des Bourbons.

Dès le mois d'août i8i3, je me rendis à la foire de la Guibraie i, à Falaise, où nous devions retrouver M'"^ la marquise de Gampigny et plusieurs personnes avec lesquelles je correspondais pour le service des Princes. Tout présageait de très grands changements. Bientôt, ne doutant plus que M""® de Semallé et moi pussions prendre une part active aux événements qui se préparaient, je me résolus, pour n'avoir aucune entrave, à laisser notre petite fille à Alençon, aux soins de ma mère. Nous partîmes pour Paris le 12 novembre, et, le lundi 3 janvier 1814, par prudence, je passai en l'étude de M® Denis, mon notaire, un acte régulier qui confiait à M""® de Semallé pleins pouvoirs pour la gestion de notre fortune. Gomme les désastres de la grande armée avaient privé la France de tout moyen de résister à la plus puissante coalition qui ait jamais été formée contre elle, de vives alarmes et une grande agitation se manifestaient partout. Les partis, jusque-là si habilement comprimés par le pouvoir impérial, songèrent tous aux avantages à tirer de la catastrophe, qui semblait inévitable. Mais, comme toujours, les royalistes étaient sans chefs et sans direction. Après

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