Faubourg de Falaise
SOUVENmS DU COMTE DE SEMALLÉ. Q
l3o SOUVENIRS DU COMTE DE SEMALLÉ.
tant d'intrigues avortées, tant de complots déjoués depuis vingt ans, il restait à peine à Paris quelques vieux débris des agences ou comités royaux qui pussent diriger leurs mouvements, tandis que le prétendant, Louis XVIII, leur chef naturel, immobile au château d'Hartwell, semblait décidé à n'y prendre aucune part.
Plusieurs royalistes, des plus en vue, voyant les souverains étrangers disposés à traiter avec Napoléon et conservant peu d'espoir d'une restauration, craignirent les vengeances de l'Empereur, au cas où la paix faite avec l'Europe lui laisserait des loisirs. Les vœux et les démarches de quelques imprudents pouvaient servir de prétexte à ses rigueurs : ils cherchèrent donc les moyens de conjurer ce danger.
]y[me la duchesse de Duras avait en sa possession une bague ayant appartenu à la princesse de Schw^arzenberg, qui l'avait reçue du prince de Metternich. Elle la remit à un de ses cousins, le vicomte de Virieu, qui, nanti de ce bijou comme d'une lettre de créance, devait se présenter au quartier général des souverains alliés. Sa mission, dans cette circonstance, était d'obtenir, dans le traité de paix qui serait signé avec Bonaparte, l'insertion d'un article portant amnistie et garantie pour la vie et les propriétés de tous ceux qui, de quelque manière que ce fût, auraient travaillé, pendant l'invasion, au retour de la monarchie.
J'eus connaissance de ces projets et du but qu'on voulait atteindre. Or, à ce moment même, j'étais en correspondance avec Hartwell, et je venais de recevoir du comte François des Gars la lettre suivante :
« Londres, le 27 décembre i8i3.
« J'ai reçu, mon cher comte, le paquet que vous m'avez adressé le 7 de ce mois ; je l'ai distribué sur-le-champ,
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ainsi que vous le désiriez. Votre lettre m'a fait grand plaisir, parce que je ne savais pas où vous prendre. Je voudrais même que vous m'indiquiez une adresse où je puisse vous écrire. Son Altesse Royale est bien occupée du moment présent; son zèle et son activité sont en grands mouvements. Mais à quoi tout cela aboutira- t-il ? Nous sommes dans une terrible crise. Si on voulait, tout serait bientôt fini, mais.... Notre salut ne peut venir que de la France. Puisse le ciel lui suggérer ses véritables intérêts! Il ne faut point s'endormir, et faire toutes les démarches nécessaires pour cela. C'est le seul but que nous devons avoir.... Croyez que Son Altesse Royale ne néglige rien dans les circonstances présentes. Ne sachant pas votre adresse, je compte prier le général Pozzo, qui part ce soir, de se charger de cette lettre.
« Son Altesse Royale compte bien sur vous et me charge de vous le dire. Le duc de Serrent est à Hartwell et se porte bien. Adieu, mon cher comte, donnez-nous de vos nouvelles et ne doutez j amais de la tendre amitié que je vous ai vouée pour la vie. »
Peu de jours après, au début de i8i4, on vit partir d'Hartwell trois princes de la famille royale, se rendant sur différents points du continent. Monsieur, comte d'Artois, se dirigea vers notre frontière de l'est, où les plus puissantes armées, sous les ordres de leurs souverains, se préparaient à envahir nos provinces ; son fils aîné, le duc d'Angoulême, vers la frontière d'Espagne, où l'armée anglo-espagnole avait déjà pénétré sous les ordres de Wellington ; enfin le duc de Berry, sur les côtes de l'ouest, où il resta deux mois, prêt à se réunir aux royalistes de la Vendée et de la Bretagne. C'était, pour chacun de ces princes, une mission très courageuse, et une belle réponse aux reproches, qui leur avaient été trop souvent
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adressés, de ne pas marcher sur les traces de leur aïeul Henri IV.
Pour moi, la famille de Bourbon me paraissait la seule planche de salut, et, d'après la lettre du comte des Gars, ce salut ne pouvait venir que de la France elle-même. Je compris les réticences de sa lettre et, instruit déjà du mauvais vouloir des alliés, je résolus de me rendre auprès du comte d'Artois pour apprendre de sa bouche les meilleurs moyens de le servir.
Mais auparavant, j'allai trouver le vicomte de Virieu, et lui parlai de la situation véritable créée aux royalistes par les victoires de la coalition et par les divergences de vues qui existaient entre les souverains alliés. Il se décida à me remettre la bague en question, et à m'accompagner dans le voyage que j'allais entreprendre. A notre départ, il fut convenu qu'aussitôt qu'un Bourbon serait entré sur le sol français et que nous en aurions la certitude, nous enverrions à Paris un signal, que j'emportais avec moi. C'était une tête de nègre sur une agate. Ce bijou devait être adressé à MM. de Vanteaux, de Geslin et de Goësbouc, royalistes zélés ', qui m'avaient fourni des documents précieux.
Nous partîmes, M. de Virieu et moi, le 5 janvier i8i4, pour nous rendre d'abord chez mon beau-frère, au château d'Époisses.
Là M. de Virieu me quitta pour aller s'enquérir des intentions des puissances, dont les armées étaient entrées en France. Etant tombé dans les avant-postes étrangers
1. MM. de Vanteaux, de Geslin et de Coësbouc avaient servi la cause royale dans l'insurrection de la Vendée. Après la pacification, ils s'associèrent pour une fourniture de vivres aux armées impériales. En 1812 ils avaient le service de l'armée de Catalogne, et, en 1814, celui de l'armée de Paris. (Éd.)
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sans moyen de se faire reconnaître, il fut conduit au prince Liechtenstein, qui l'adressa au prince de Schwarzenberg, et ce dernier le renvoya au prince de Metternich au quartier général. Il s'y trouvait plusieurs royalistes, MM. Alexis de Noailles, de TrogofF, de Wals, de Lasalle, qui l'entretinrent de la présence du comte d'Artois sur le territoire français.
M. de Virieu vit, par l'incertitude dans laquelle flottaient les étrangers sur l'issue de cette guerre, combien la mission qui lui avait été donnée d'abord pouvait avoir de dangers pour la cause royale. Son entretien avec le prince de Metternich ne produisit d'autre résultat que de faire connaître aux alliés qu'il y avait encore à Paris un parti favorable aux Bourbons. Il obtint la permission d'aller à Dijon avec MM. de Lasalle et de Wals, où ils m'invitèrent avenir les rejoindre, ainsi que M. de Yirieu, son frère, et MM. de Guitaut.
Nous nous concertâmes, et résolûmes de provoquer un mouvement royaliste à Dijon, où commandait M. le prince de Hesse-Hombourg, et nous envoyâmes à Epoisses un courrier pour engager nos amis qui s'y trouvaient à venir nous rejoindre. Ils le firent aussitôt.
Contrairement à ce que nous avions espéré, cette tentative ne réussit pas. Le prince de Hesse-Hombourg fit arrêter et mettre en prison les premiers Français qui arborèrent la cocarde blanche, et ce ne fut qu'à grand'peine que nous parvînmes à obtenir leur mise en liberté. Le prince déclara formellement qu'il s'opposerait à toute démonstration dans les pays occupés par les troupes alliées, et qu'il la réprimerait comme séditieuse. Sur l'observation qui lui fut faite, qu'il empêcherait ainsi la plus ancienne famille royale de recouvrer ses droits, il ajouta qu'il avait reçu des ordres; que néanmoins, étant né gentilhomme et
voulant donner une preuve de ses sentiments particuliers, il allait se rendre au quartier général pour prendre de nouvelles instructions auprès des souverains. Il promit que si on lui disait seulement de laisser faire, il favoriserait de tous ses moyens la manifestation royaliste.
Les ordres qui lui furent donnés furent entièrement opposés aux vues des partisans de la maison de Bourbon. On déclara toutefois qu'on verrait avec intérêt tous les mouvements qui éclateraient hors du pays occupé par les armées alliées, parce qu'alors on ne pourrait plus les considérer comme le résultat de leur influence, et qu'il serait possible de les envisager comme l'expression du vœu de la nation.
Une partie des royalistes réunis à Dijon se retira à Vesoul, auprès de Monsieur, afin de lui donner connaissance de la résolution des alliés; les autres essayèrent un mouvement, en avant des lignes étrangères, de Semur à Avallon. Mais arrivés à la première de ces villes, ils ne purent y faire imprimer une proclamation qu'ils avaient préparée pour engager les habitants de la Bourgogne et du Nivernais à embrasser la cause des Bourbons.
Le centre de nos réunions était le château d'Époisses qui, par ses fortifications, était à l'abri d'un coup de main. Parmi les personnes qui y vinrent alors, se trouvaient MM. Armand de Polignac, Alexis de Noailles, les deux frères Virieu, les deux comtes de Guitaut, de Gliatellenaud, etc.
Impatients d'avoir des nouvelles de Paris, M. de Noailles et moi nous nous rendîmes à Lucy-lc-Bois, chez M'"« la comtesse de Ghastellux, née Plumket, amie intime de M^« de Ségur. Elle était parente de M. de Noailles et
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savait que j'étais allié à MM. de Guitaut ^, ses voisins; elle n'hésita donc pas à nous donner asile.
En revenant à Époisses, à mi-chemin, j'exposai à mon compagnon combien il serait utile de faire savoir à Paris la présence d'un prince sur le sol de France, et en conséquence nous revînmes sur nos pas, pour nous diriger sur Avallon. Nous y apprîmes que le sous-préfet avait de grandes inquiétudes sur le sort de sa famille, qui habitait Amiens, et qu'il se préparait à envoyer un homme à Paris pour y porter des lettres. J'allai le trouver et lui manifestai le désir de joindre un mot à son paquet, pour tranquilliser M""^ de Semallé. Je l'engageai en outre à faire passer le commissionnaire par Lucy-le-Bois, où la comtesse de Chastellux lui remettrait un mot pour M"^^ de Ségur.
Connaissant tout le crédit dont jouissait M™« de Chastellux, le sous-préfet y consentit volontiers, et recommanda à son courrier d'exécuter ce que je lui dirais. C'était un nommé Lavoisier, qui avait été postillon de la maison de Louis XVI, puis de M^^ de Brionne, et qui se trouvait en ce moment à Avallon chez une de ses filles. Pour éviter tout malentendu, M. de Noailles et moi nous le devançâmes chez M"^« de Chastellux, qui se montra charmée de pouvoir donner de ses nouvelles à ses amis de Paris, et écrivit sur-le-champ à M"'^ de Ségur.
Je remis au courrier ma lettre pour M.^^ de Semallé et le signal convenu, en l'avertissant que, dans le cas où il viendrait à tomber dans des postes militaires, il devrait déchirer mon billet, mais conserver le signal pour le
I Athanase de Guitaut, beau-frère de mon grand-père, avait un frère, Achille de Guitaut, qui, par son mariage avec M'^" de Meyronnet, devint neveu à la mode de Bretagne de ma grand'mère, car M"»* de Meyronnet, sa mère, était une demoiselle de Thomassin de Puelmontier. (Ed.)
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remettre, ou chez moi, ou chez MM. de Vanteaux et de Geslin.
Lavoisier, arrêté par un avant-poste français et très effrayé de ma lettre, la mangea. Il n'échappa qu'avec peine aux mains qui s'étaient saisies de lui. Arrivé à Paris et ayant oublié mon nom, il ne put dire qui il désirait voir, à maître Dubois, mon concierge. Celui-ci, craignant que ce ne fût quelque agent de la police, réconduisit, et comme ce n'était pas le premier individu à qui il refusait la porte, il ne pensa même pas à en parler. Lavoisier se souvint alors de l'adresse de M. de Vanteaux et se rendit chez lui, rue Taitbout ; mais ce dernier, inquiet, déclara qu'il n'attendait rien et ne voulut rien recevoir. Le malheureux courrier alla donc porter à M'"^ de Ségur la lettre de M"'^ de Ghastellux et, ne voulant pas garder le bijou, il le lui confia. M™^ de Ségur en parla à son mari, grand maître des cérémonies, qui crut voir dans ce signal mystérieux un indice intéressant pour la police, et le remit au duc de Rovigo. L'ordre fut donné de rechercher Lavoisier ; mais il était déjà reparti pour son pays, et on ne put retrouver sa trace.
La singularité de cette aventure en fit l'objet de commentaires dans les salons, et le hasard voulut que presque aussitôt, pendant un grand dîner, M. de Ségur en parlât à M. de Mortfontaine, son voisin de table, qui témoigna le désir de voir la tête de nègre et la reconnut. M. de Ségur lui demanda s'il n'y avait pas de la politique là-dessous. — (( Rien moins, répondit M. de Mortfontaine : il s'agit d'une affaire de galanterie, qui regarde la femme d'un de mes amis. Je voudrais, pour son repos, qu'il fût éclairé le plus tard possible et, pour cela, remettre à ellemême l'objet en question. » — Ces explications ayant paru suffisantes, M. de Mortfontaine emporta la breloque,
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et c'est ainsi que, le 9 mars, les royalistes apprirent à Paris la présence d'un Bourbon sur le sol de France.
Cependant à Lucy-le-Bois où nous étions restés, après le départ de Lavoisier, M"^^ de Ghastellux prit à part M. de Noailles, et lui dit : « Souvenez-vous que vous avez l'honneur d'appartenir à la famille d'Orléans. Le moment est favorable pour la mettre en évidence auprès des souverains étrangers ; car vous sentez bien qu'elle seule peut régner sur la France. » J'avais très bien entendu ces paroles. M. de Noailles me les répéta quand nous fûmes en route, il ajouta que, même avant que nous fussions sûrs du succès, le parti d'Orléans cherchait à nous diviser ; mais qu'il n'y parviendrait pas, car le principe de la légitimité pouvait seul sauver la monarchie ; que les princes d'Orléans devaient le comprendre et accepter franchement la position nouvelle qui leur était faite par leur réconciliation avec le Roi; et qu'aujourd'hui, d'autre part, pour bien marquer cette vinion désirée de la famille royale, le Roi exigeait que les émigrés fissent acte de présence chez le duc d'Orléans.
Sur notre trajet, la population des campagnes se soulevait partout et arrêtait les traînards des armées étrangères. Nous rencontrâmes ainsi six officiers du régiment de Gyulay, qu'on conduisait à Semur avec leurs ordonnances. Ils firent connaître leur position à M. de Noailles, et en même temps les ordres sévères donnés par le général en chef pour rendre les villes et leurs habitants responsables de tout acte d'hostilité commis par la population contre les armées alliées. Voulant éviter à Semur de dures représailles, nous nous y rendîmes, pour obtenir du maire la mise en liberté des officiers et de leurs hommes.
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J'avais dans ma voiture douze mille francs que j'avais emportés pour faire imprimer des proclamations, ou pour tout autre usage imprévu. Je laissai cette somme au maître de poste, en l'avertissant du dépôt que je lui confiais, puis, vers les neuf heures, nous entrâmes à l'hôtel de ville.
Le bruit se répandit que des royalistes cherchaient à exciter un mouvement en faveur des Bourbons. Le peuple se porta en masse vers l'hôtel de ville, dont il essaya de forcer les grilles. Un homme surtout se faisait remarquer par sa violence : c'était un nommé Boizot, directeur de la poste aux lettres. Le commandant de la garde nationale se tenait près de nous et des officiers étrangers. Ne voyant aucun moyen de calmer la foule et craignant pour la ville les suites d'une lutte sanglante, il proposa de nous faire sortir par une porte dérobée, qui donnait dans les fossés, au bas des fortifications. MM. de Polignac et de Noailles coupèrent leurs moustaches et mirent des habits bourgeois ; puis, après avoir fait donner à l'adjoint, M. deMontbéliard, qui remplaçait le maire absent, sa parole d'honneur de ne pas ouvrir jusqu'à ce que nous fussions en sûreté, nous quittâmes les officiers autrichiens et gagnâmes la campagne, sans que personne du peuple se doutât de notre départ. Le commandant de la garde nationale nous conduisit à un chemin de traverse, menant à la demeure d'une sœur de M. de Chatellenaud, à une lieue et demie de Semur.
Pour moi, qui avais à la poste ma voiture et mes douze mille francs, je laissai partir ces messieurs et revins à la porte du nord, accompagné du commandant. J'entrai à la poste pour faire atteler ; mais la maîtresse avait défense de donner des chevaux sans une permission du maire. Je remontai donc à Semur à la recherche de l'adjoint.
M. de Virieu l'aîné, que je rencontrai en chemin,
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m'avertit qu'il régnait une grande fermentation, bien qu'on ignorât encore notre évasion de l'hôtel de ville. Il était onze heures du soir et la nuit était très obscure. Au même moment, on entendit dans la rue un grand bruit. La foule venait d'apprendre que nous étions partis et se dirigeait vers la poste, ayant à sa tête le nommé Boizot, qu'on avait laissé sortir, pensant que nous étions déjà fort loin.
Le danger devenait pressant. Je me cachai à la poste, dans un cabinet attenant à la chambre ; je mis contre la porte un bois de lit formant arc-boutant, pour empêcher qu'elle pût être enfoncée, et je m'armai de mes pistolets, bien décidé à me défendre. La foule eut bientôt envahi la maison, criant qu'on lui livrât le conspirateur ; les plus violents se préparaient à briser la porte. La fille du maître de poste se jeta entravers. Le commandant de la garde nationale intervint également et représenta le danger qu'on faisait courir à la ville. Mais rien ne pouvait apaiser la foule, lorsqu'un postillon entra précipitamment, les engageant tous à se retirer chez eux. Il disait arriver de Montbard, d'où il avait eu beaucoup de peine à se sauver, parce que l'avant-garde autrichienne y avait passé et se dirigeait vers Semur. Sur cette nouvelle, le maître de poste, qui venait d'arriver, fit évacuer doucement sa maison, et un quart d'heure après, il n'y avait plus personne.
Je sortis alors du cabinet et fus conduit par une porte des fortifications chez M'"^ de Montbéliard, où je trouvai M. Loup de Virieu, mari de M"« de Guitaut.
Les Autrichiens ne parurent pas dans la nuit, comme on le croyait, ni même le lendemain. La garde nationale de Semur établit des postes tout autour de la ville, ce qui nous obligea, M. de Virieu et moi, à rester cachés toute la journée, et ce ne fut que le surlendemain que nous quittâmes à cinq heures du matin Semur, pour nous rendre
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par la traverse à Dijon. J'avais sur moi les fonds retirés de la voiture,
A Dijon nous retrouvâmes nos compagnons, arrivés la veille. Leur inquiétude était au comble, car non seulement les alliés s'étaient prononcés d'une manière contraire à nos vues, mais eux-mêmes étaient obligés de se replier et nous craignions que le comte d'Artois ne fût surpris à Vesoul. Ce qui nous préoccupait le plus, c'était l'organisation de deux corps francs, commandés l'un par M. de Forbin- Janson, l'autre par M. de Mortemart, qui tenaient presque tous les passages du Morvan; c'était aussi la marche du général français Alix, qui, à la tête de troupes régulières, s'était porté en avant.
Toutes ces considérations nous déterminèrent à réunir chez M. le comte d'Archiac, maire de la ville, les chefs des familles les plus notables, entre autres MM. de Mellionat, de Nansouty et d'Ésy. Il fut décidé que je partirais immédiatement avec M. de Polignac pour aller à Vesoul instruire M. le comte d'Artois de ce qui se passait, et l'empêcher d'aller plus loin, comme il en avait l'intention. Beaucoup de royalistes avaient déjà quitté la ville pour se retirer à Vesoul, et ceux qui restaient se croyaient très gravement compromis. Pour tranquilliser ces derniers sur les dangers qu'ils couraient, M. Alexis de Noailles resta au milieu d'eux, prêt à faire face à toute éventualité. En tout état de cause, nous devions leur envoyer un courrier de Vesoul. Nous partîmes donc dans une calèche mise à notre disposition par M. de Mellionat et attelée par la poste.
A quelques lieues de Gray, nous trouvâmes la population exaspérée par l'invasion, et les paysans errants par bandes dans la campagne et sur les routes. Un moment,
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notre voiture fut assaillie par un groupe, qui nous prenait pour des étrangers ; la capote fut brisée à coups de pierres et de bâtons. Plus j'excitais le postillon, et plus il ralentissait Fallure. Notre position dans la voiture n'étant plus tenable, nous descendîmes, en déclarant que nous étions Français et que nous défendrions notre vie jusqu'à la dernière extrémité. Par une coïncidence singulière, une autre voiture vint à passer en sens inverse. Un des voyageurs mit pied à terre : c'était M. de Virieu jeune, revenant de Vesoul, qui allait à la recherche de M. de Montmort, envoyé à Lyon pour sonder les dispositions du maréchal Augereau. M. de Virieu avait dans sa voiture un général autrichien qui, séparé de ses troupes, eût été infailliblement massacré s'il eût été reconnu. Armé comme nous, M. de Virieu descendit seul, affirma que nous étions des Français et non des étrangers, en imposa aux assaillants, et grâce à lui, nous pûmes remonter en voiture et continuer chacun notre route.
Arrivé à Vesoul, dans la nuit du 26 ou du 27 février, je me logeai dans une maison à l'entrée de la ville, et M. de Polignac alla prévenir M. le comte d'Artois. Je prenais cette précaution pour échapper aux regards d'agents de la police, que je savais répandus sur presque toute la frontière suisse. Le prince m'envoya le comte François des Gars, qui m'engagea à différer ma visite jusqu'à la nuit, et qui, vers les onze heures et demie du soir, m'accompagna chez Monsieur. A sa porte il n'y avait aucune garde ; dans l'intérieur, on remarquait un sous-officier étranger qui paraissait surveiller les démarches du prince. MM. Melchior et Armand de Polignac se trouvaient dans la chambre de Monsieur, quand il me reçut.
Je fis connaître au prince le motif qui m'avait porté à
me dérober à tous les yeux; je craignais, si ma présence eût été remarquée, qu'il ne me fût plus possible de retourner à Paris, et j'étais persuadé que là seulement il était utile de s'adresser à l'opinion publique. Toute démarche en plein jour eût appelé sur moi l'attention des espions français, et celle de la police étrangère que je redoutais également, connaissant les intentions malveillantes des puissances alliées, depuis qu'elles s'étaient opposées à toute manifestation royaliste dans les pays occupés par leurs troupes.
Monsieur approuva ma réserve et, dans une conversation qui dura trois heures, m'expliqua le plan adopté en Angleterre avant son départ : le duc d'Angoulême s'était rendu dans le Midi, et le duc de Berry à Jersey, accompagné de M. de Bruslart, afin que l'action pût être simultanée dans la Vendée, dans le midi et dans l'est. Puis il me remit des proclamations imprimées à Bâle, et daigna accepter mes observations sur quelques expressions qui pouvaient produire un mauvais eifet. Il me donna ensuite des instructions verbales et m'engagea à attendre ses ordres à Dijon, où il devait me les faire passer sous le couvert de M. Alexis de Noailles. Il différait la remise de pouvoirs écrits, dans l'attente d'une réponse du grand quartier général, où il se proposait de faire une dernière tentative pour obtenir d'être reconnu en qualité de lieutenant général du royaume. Il ajouta qu'il avait envoyé une personne de confiance auprès du maréchal Augereau à Lyon, et qu'il en attendait une réponse.
Je partis pour Dijon, pendant que M. François des Cars se rendait au quartier général des alliés, où sa mission n'eut pas le résultat qu'en attendait Monsieur. Quand l'un et l'autre nous demandâmes des chevaux, le commandant militaire, M. d'Andlau-Birseck, croyant que M. le
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comte d'Artois allait échapper à sa surveillance, fit de grandes difficultés. Il ne donna son consentement que quand il eut pu se convaincre que ses soupçons n'étaient pas fondés. Il connut ainsi ma présence à Vesoul.
J'arrivai à Dijon le 28 au soir; je vis M. Alexis de Noailles; puis j'allai dans une maison de campagne près de la ville, pour ne pas attirer les soupçons. Enfin, le 6 mars, M. de Noailles m'apporta les pouvoirs qui m'étaient destinés. Ils étaient ainsi conçus : « Ceux qui verront le présent billet peuvent et doivent prendre une entière confiance dans tout ce que M. de Semallé leur dira de ma part. — Vesoul, 5 mars. — Charles-Philippe. »
Cette pièce était accompagnée d'une lettre de M. des Gars :
« Vesoul, 5 mars 1814. — Je m'empresse, Monsieur, de vous mander de la part de Son Altesse Royale, qu'il pense que voici le moment où votre présence peut être utile à Paris, si toutefois vous pensez que vous puissiez y aller sans inconvénient dans ce moment-ci. Il serait très essentiel que Paris fît .tranquillement sa contre-révolution, si Bonaparte s'en trouve coupé, comme je le crois. Vous jugez de l'avantage qu'il y aurait d'y proclamer le Roi et d'y prendre ses couleurs.
« Monsieur n'a point d'autres instructions à vous donner, que la conversation qu'il a eue avec vous. C'est à vous à donner à la proclamation du Roi le développement qui vous paraîtra nécessaire, pour rassurer et tranquilliser les esprits, et pour assurer tous les Français que le but paternel de Sa Majesté est que le retour de ses sujets au bonheur puisse se faire sans aucune secousse. Le Roi n'étant pas ici, il est impossible de rien changer à sa déclaration. Je joins ici un petit mot de sa main, qui vous
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servira de lettre de créance vis-à-vis de ceux dont vous jugerez avoir besoin, et pour leur assurer l'existence qu'ils désirent en raison de l'utilité de leurs services. Voilà les seules instructions que j'aie à vous donner de la part de Monsieur.
« Personne ici, excepté les deux frères que vous y avez vus, ne se doute que vous y soyez venu. C'est M. de Virieu qui est porteur de cette lettre jusqu'à Dijon; mais, comme je l'adresse à M. de Noailles, il ne se doute pas que ce soit pour vous.
« P. S. — Monsieur me charge de vous dire que vous ne devez user qu'avec discrétion du pouvoir qu'il vous donne, et que sur cela il s'en rapporte à vous. Il me charge de vous ajouter que, si vous rencontriez un pouvoir semblable dans les mains d'une autre personne qui mérite confiance, de vous réunir à lui, et je vous assure d'avance que vous le ferez avec plaisir. »
Celui auquel je devais me réunir « avec plaisir » fut M. de Polignac ; mais il ne reçut des pouvoirs que plus tard, ayant été envoyé alors en mission auprès de l'empereur Alexandre.
Napoléon en effet venait de remporter une victoire importante, qui avait séparé les armées alliées. Les deux empereurs, chefs de la coalition, ne sachant à quel parti s'arrêter, songèrent à la retraite; mais elle ne pouvait s'effectuer qu'en masse, à cause de l'hostilité des populations. Il en fut très sérieusement question, dans un important conseil de guerre tenu à cette époque. Les renseignements précis que M. de Polignac apportait au nom du comte d'Artois à l'empereur Alexandre lui firent connaître le véritable état des forces de Napoléon. Informé ainsi du nombre exact de rations fourni par l'inten-
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dance dans la capitale et les départements voisins, l'empereur de Russie prit la détermination de marcher sur Paris avec toutes les forces réunies de la coalition, et ordonna le mouvement en avant. Cette manœuvre perdit Bonaparte.
Puisque j'interromps un peu le récit de mon voyage, je dirai ici quelques mots de la mission de M. de Wildermeth et de celle de M. de VitroUes.
M. de "Wildermeth était Suisse et sa sœur était attachée à la princesse Charlotte de Prusse, qui devint impéra trice de Russie. Il avait été délégué par la ville de Bienne, sa patrie, auprès du grand quartier général, pour protester contre la violation du territoire de son canton : il avait réussi dans cette mission. Le comte d'Andlau-Birseck, gouverneur de la Franche-Comté, l'avait fait ensuite nommer commissaire du gouvernement autrichien près du département de la Haute-Saône, en résidence à Vesoul, et l'avait présenté à Monsieur, quand celui-ci y arriva, le 21 février, accompagné du baron de Belle-Isle, du comte des Cars, des comtes Jules et Melchior de Polignac, de l'abbé de Latil et du chevalier de Lasalle.
Le i3 mars, M. de Wildermeth fut envoyé parle comte d'Artois à M. de Metternich. Il était chargé de demander une fois encore aux alliés la reconnaissance de S. A. R. Monsieur, comme lieutenant général du royaume de France, au nom de S. M. Louis XVIII, moyennant quoi Monsieur offrait : i° de faire la paix aux conditions auxquelles on voulait l'obtenir de Napoléon; 2° de n'opérer dans la constitution française actuelle d'autres changements que ceux que l'on jugerait nécessaires, et qui tendraient à donner une tranquillité plus assurée à la France et à l'Europe; 3*^ de faire, relativement aux domaines nationaux, aux divers corps de l'État et à toutes
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les personnes en place, les déclarations les plus convenables; 4° pour ce qui concernait Marie-Louise, Monsieur offrait au prince de Metternich de signer tout ce qu'il lui demanderait. Il ne fut pas parlé du culte ni de la dette publique.
M. de Wildermeth arriva le i5 à Ghaumont, le i6 à Troyes, et, à cause des manœuvres des alliés, il ne fut reçu que les 17 et 18, par M. de Hardenberg, ministre de Prusse, qui approuva ses propositions, mais répondit que les hautes puissances se faisaient une loi de ne pas nommer elles-mêmes le souverain qui devait régner sur la France; que c'était une question purement nationale, et qu'elles attendaient, pour se prononcer, l'émission des vœux du pays.
Le 19 au matin, M. de Wildermeth apprit de M. de Hardenberg, qui partait pour Bar-sur-Seine, la présence de M. de Vitrolles au quartier général, sous le nom de Saint- Vincent. M. de Hardenberg recommanda à M. de Wildermeth de n'avoir aucune entrevue, aucune relation avec ce personnage.
M. de Metternich ne reçut M. de Wildermeth que le 20, à six heures du soir, après avoir appris la rupture des négociations de Ghâtillon. Il n'avait pas jugé convenable d'entrer en pourparlers avec un représentant du comte d'Artois, tant que dureraient les négociations avec l'Empereur. Il reconnut que le peuple français était fatigué de Napoléon, et résolu à s'en débarrasser. Il constata également que les Bourbons étaient la solution la plus naturelle, mais à la condition qu'ils consentissent à prendre purement et simplement la succession de Napoléon ; puis il ajouta : « C'est au peuple à se prononcer. » M. de Metternich fit encore observer qu'il faudrait, en tous cas, n'employer au début que peu d'émigrés, surtout dans les
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positions supérieures, et qu'il était indispensable de se concilier les hommes les plus marquants du gouvernement impérial. Il trouvait la proclamation de Buckingham insuffisante en ce qui concernait les biens nationaux. Il n'osa pourtant pas insister sur la question du drapeau et sur les autres idées de M. de Vitrolles, avec lequel il était depuis longtemps en rapport et dont il avait adopté les vues.
La mission de M. de Wildermeth n'eut aucun résultat pratique. Quant au voyage de M. de Vitrolles, il resta également sans effet, du moins en ce qui concerne le retour des Bourbons.
M. de Vitrolles, très lié avec M™® Etienne de Durfort, avait appris par elle, à l'arrivée du signal, la présence d'un prince sur le territoire français, et en avait fait part à Talleyrand i. Celui-ci, sentant que la chute de Napoléon était devenue certaine, avait envoyé M. de Vitrolles en éclaireur pour sonder le terrain auprès des puissances alliées. Il devait aussi pressentir les dispositions des Bourbons, mais surtout convaincre les uns et les autres que rien n'était possible en France sans la conservation des principes, du drapeau et des hommes de la Révolution.
Le départ de Paris de M. de Vitrolles m'a été raconté par M. Laborie, qui lui avait expédié un passeport diplomatique, mais qui ignorait la nature des instructions données par Talleyrand. Si cette mission n'obtint pas le résultat que ce dernier en attendait, elle valut à celui qui s'en était chargé la place de secrétaire du gouvernement pro-
I. Il résulte de la publication des mémoires de Vitrolles, que ce dernier quitta Paris le 6 mars. Or nous avons vu plus haut que, grâce à l'aventure de Lavoisier, les royalistes ne connurent que le 9 mars l'arrivée du signal convenu, et par suite la présence d'un Bourbon sur le sol de France. Il y a donc là une erreur de mon grand-père. (Ed.)
I/JS SOUVENIRS DU COMTE DE SEMALLÉ.
visoire, qui fut changée peu après en celle de secrétaire général des conseils ï.
Il était parti de Paris pour Ghâtillon, où il arriva sous le nom d'emprunt de Saint- Vincent. Il avait pour les ministres étrangers des lettres de recommandation du duc de Dalberg, et était personnellement connu du comte de Nesselrode. Il obtint ainsi des audiences de l'empereur de Russie et du roi de Prusse, et leur offrit le concours et l'assistance de Talleyrand et de ses amis, dans les projets quelconques de la coalition, pourvu qu'ils ne fussent pas contraires aux principes et aux intérêts de la Révolution. Les souverains avaient répondu qu'ils considéraient une restauration comme ce qu'il y aurait de plus utile pour la France ; mais qu'ils ne voulaient en aucune façon imposer des lois au pays; que lui-même pouvait aller trouver Monsieur à Nancy, et qu'ils approuveraient, le cas échéant, tout ce qui serait décidé avec lui.
Il s'y rendit donc, et fit au comte d'Artois les propositions de M. de Talleyrand, qui ne furent même pas discutées. Il s'agissait d'obtenir du Roi la constitution proposée depuis par le Sénat. Monsieur lui répondit que, le Roi n'étant pas en France, il ne pouvait rien changer à ses résolutions; que si M. de Talleyrand voulait le servir franchement, il devait s'entendre avec la personne qui avait ses pouvoirs à Paris, et qu'à tout ce qui serait convenu avec cette personne ou signé par elle il adhérerait volontiers; enfin, que les événements se succédaient trop
I. Mon grand-père ne me paraît pas avoir compris toutes les conséquences de la mission de M. de Vitrolles. Elle n'a, il est vrai, produit aucun effet sur la manifestation du 3i mars, qui a assuré la Restauration ; mais, par contre, je crois que c'est à cette mission qu'il faut attribuer le rôle prépondérant joué par Talleyrand et le triomphe de ses idées, le séjour de l'empereur Alexandre dans l'hôtel de la rue Saint-Florentin, et, comme conséquence, la constitution du gouvernement provisoire. (Éd.)
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rapidement pour qu'il eût le temps de faire prendre à Londres les ordres du Roi à cet égard. Cette conversation eut lieu devant les officiers qui accompagnaient le prince, et de qui je la tiens.
En partant, M. de Vitrolles voulut reprendre la route de Ghâtillon, par où il était venu, et à minuit, il monta dans la voiture d'un diplomate allemand, M. de Weissenberg, qui se rendait en cette ville, à titre de secrétaire '. Mais le mystère qui présida à son départ, l'heure et les précautions prises firent croire aux espions du général Pire que ce devait être Monsieur qui sortait de Nancy par ordre des puissances. Il embusqua un piquet de cavalerie sur la route et fit arrêter les voyageurs. Quand il eut reconnu son erreur, il fit reconduire au quartier général à Langres les étrangers, et ne retint que les Français, parmi lesquels le pauvre Vitrolles, dont je reparlerai plus loin 2.
Mais je reviens à mon voyage vers Paris.
En quittant Dijon, je pris la route de la montagne pour me rendre à Ghâtillon, voulant juger par moi-même de ce qui se passait au congrès.
J'avais dans cette ville une tante, la marquise de la Madeleine-Ragny ; toutefois je ne lui demandai pas l'hospitalité, parce qu'elle logeait lord Aberdeen, un des plénipotentiaires anglais.
Dans l'auberge où je descendis, se trouvait M"^® la princesse Radziwill, dont le mari était mort sous les drapeaux après la bataille de Leipzig. Elle était allée trouver l'em-
I. Le baron de Weissenberg, ministre d'Autriche en Angleterre, était aide de camp du prince Paul de Wurtemberg, qui commandait alors une division de réserve dans l'armée russe {Mém. de Vitrolles). (Éd.)
a. Voir le chapitre VIL
l5o SOUVENIRS DU COMTE DE SEMALLÉ.
pereurde Russie à son quartier général, pour lui demander l'autorisation de se rendre à Paris afin de régler des affaires d'intérêt. L'empereur le lui avait permis, et lui avait même donné, pour la conduire à Ghâtillon, une escorte qui bivouaquait encore devant l'auberge, lors de mon arrivée. J'avais eu occasion de la connaître chez la princesse Potocka, sa mère, qui logeait hôtel d'Etampes, rue Saint- Honoré. Je me présentai donc chez elle et lui proposai de l'accompagner, ce qu'elle accepta avec plaisir ; car malgré les passeports qu'elle avait aussi obtenus de M. de Gaulaincourt pour elle et pour sa suite, elle craignait de se mettre en route seule avec ses femmes et son domestique. Gomme Tonnerre était le point le plus fréquenté, à cause des communications directes avec Ghâtillon, je lui conseillai de prendre la route de Semur, Epoisses et Auxerre. De plus, pour éviter tous les soupçons qui pouvaient naître en me voyant partir avec elle, je lui donnai rendezvous à Epoisses, chez les Gui tant, où nous devions déjeuner ensemble et prendre la poste pour Auxerre. Tout fut ainsi convenu. J'avais un paquet de proclamations que je voulais emporter à Paris : je le fis placer par son domestique sur l'impériale de sa voiture, à l'adresse de M. de Mortfontaine.
J'allai ensuite chez ma tante de la Madeleine, dont l'hôte, lord Aberdeen, donnait ce soir-là, 8 mars, un grand dîner diplomatique, et je lui fis part, ainsi qu'à son frère, le chevalier de Mandat, de l'objet de ma mission, que je n'avais encore confié à personne. Elle chercha à m'en détourner. Dans ce but, elle m'annonça que la paix avec l'empereur Napoléon allait être signée ; qu'on n'avait remis la signature au lendemain 9 mars que parce que l'auditeur, apportant le consentement de Napoléon, était arrivé à une heure trop avancée, et qu'on n'avait pas pu donner ofïi-
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ciellement connaissance des dépêches, dont on savait du reste à T'avance le contenu. J'appris par M"^^ de la Madeleine la présence d'un des secrétaires de M. de Gaulaincourt, M. Rouen, dont j'avais connu autrefois le père, ancien notaire. Voulant savoir à quoi m'en tenir, j'allai voir M. Rouen, qui confirma tout ce que M'"^ de la Madeleine m'avait déjà dit sur la signature de la paix. 11 ajouta qu'il arrivait à l'instant, du quartier général de l'Empereur, un autre auditeur, M. de Rumilly, qui venait d'avoir avec M. de Caulaincourt une conférence dont on ignorait l'objet et le résultat. Cet envoyé annonçait hautement que l'Empereur avait eu un succès.
M. Rouen me permit d'écrire sur son secrétaire un petit mot pour M"^^ de Semallé, promettant de le faire porter par l'auditeur de service qui se rendait à Paris. Je le lui donnai ouvert ; il le plia lui-même et y mit l'adresse. Ce billet annonçait simplement que j'avais réussi dans mes démarches et que j'arriverais dans trois jours. Après le signal transmis par Lavoisier, ce furent les premiers avertissements que les royalistes reçurent à Paris.
En quittant l'appartement de M. Rouen, j'aperçus deux personnes qui sortaient de chez M. de Caulaincourt. L'une d'elles était l'envoyé expédié de Vesoul au maréchal Augereau et dont on attendait toujours des nouvelles. Pour être bien certain de son identité, je demandai à M"^« de la Madeleine si ce personnage était à Ghâtillon. Celle-ci avoua qu'il se cachait dans la ville chez son beaupère. Je rentrai à l'auberge et fis partir un homme de confiance qui m'avait accompagné depuis Grancey, avec un mot pour le comte François des Cars, l'informant que la personne chargée de la mission de Lyon était à Châtillon et que je l'avais vue sortir de chez M. de Caulaincourt.
J'insistais pour que Monsieur prît les plus grandes précautions, puisque la paix allait être signée.
Ma lettre devait parvenir à son adresse, et comme désormais il n'y avait plus lieu de compter sur un accueil favorable du maréchal Augereau, on allait décider à Vesoul que le prince se dirigerait sur Nancy, au lieu de prendre la route de Lyon.
Je commandai des chevaux de poste pour quatre heures du matin et fus rappeler à la princesse Radziwill que je l'attendrais, à l'heure du déjeuner, au château d'Epoisses. Sa chambre se trouvait sur le même palier que la mienne, et, comme j'en sortais, je vis entrer chez elle un homme enveloppé d'un manteau. Je n'attachai alors aucune importance à cet incident, et me rendis le lendemain à Époisses.
La journée s'y écoula sans que la princesse parût. Ne voulant pas perdre de temps à attendre, je me mis en route. Mais, pour avoir un prétexte d'affaire urgente et une sorte de sauvegarde, j'imaginai de prendre, dans ma voiture, une nourrice qui devait se rendre chez ma bellesœur de Guitaut, alors en couches à Paris.
Parvenu à Auxerre, où commandait le prince Liechtenstein, je voulus faire viser mes passeports, ce qui me fut refusé. Je me vis obligé de coucher dans cette ville. Le lendemain, au lieu de viser mon passeport français, le prince m'en délivra un en allemand, au retour d'un courrier qu'il avait expédié au quartier général.
D'Auxerre, je me rendis à Sens, où j'arrivai de très bonne heure. Arrêté et conduit devant le général Gyulay, je demandai l'autorisation de continuer ma route; ce à quoi il ne voulut pas consentir. Le général s'excusa sur les circonstances difficiles : toutefois le nom de Semallé ne lui était pas inconnu, et il me demanda si je n'avais pas
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essayé de sauver plusieurs de ses officiers à Semur. Sur ma réponse affirmative, il s'étendit avec quelques détails sur les vengeances que la population exerçait contre les prisonniers. « On m'avait parlé d'un parti royaliste en France, dit-il; où est-il donc, ce parti? Nous ne voyons que des populations insurgées, qui se portent à des actes de cruauté inouïs sur nos soldats. Voici encore un rapport qui m'apprend que douze des nôtres viennent d'être retirés de la rivière, attachés les uns aux autres. »
J'entrai alors avec le général dans des explications sur la nature des oppositions existantes ; sur la crainte qu'inspirait aux uns le despotisme de Bonaparte et aux autres les hésitations de l'étranger. « Gomment voulez-vous, lui dis-je, que la France vous accueille bien, lorsqu'elle vous voit combattre, non pas pour renverser Bonaparte, mais pour l'amener seulement à faire une paix avantageuse à vos intérêts particuliers ? Votre congrès de Châtillon est une tête de Méduse qui paralyse tout. Je puis vous affirmer qu'il y a à Paris une opposition puissante, non seulement parmi les anciens nobles, mais aussi dans le Sénat et au Corps législatif. Ces oppositions sont contenues par la crainte : elles se prononceraient bien vite si elles avaient la certitude qu'on ne veut à aucun prix traiter avec Napoléon. »
Il me demanda pourquoi je retournais à Paris. Je lui répondis que j'y allais rejoindre ma famille. Il m'invita à diner, et sur mon refus me fit donner un billet de logement chez les personnes qui tenaient les voitures publiques pour Paris. Je crois que le général Gyulay prit note de cette conversation et qu'il fit partir sur-le-champ un courrier pour le quartier général, car, à deux heures du matin, un de ses aides de camp vint me prier de passer chez lui. Là, il me dit qu'il ne voyait plus de raison de
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me retenir à Sens ; que le passeport du prince Liechtenstein lui donnait une entière confiance dans mon caractère, et qu'il ne voulait pas prolonger les inquiétudes de ma famille, puisque je l'avais prévenue de ma prochaine arrivée. Il me demanda seulement de m'arrêter au premier poste wurtembergeois que je rencontrerais sur la route, et d'y faire viser mon passeport i.
Je fis observer qu'ayant renvoyé la voiture qui m'avait conduit d'Auxerre à Sens, il m'était impossible de partir, à moins qu'il ne voulût bien m'en faire délivrer une, tous les véhicules étant mis en réquisition. Le maire de Sens, qui était présent à cet entretien, me dit tout bas à l'oreille de demander son cabriolet ; qu'il préférait le voir perdu entre mes mains, plutôt qu'entre celles des étrangers ; que, dans tous les cas, si j'arrivais à Fontainebleau, je devais le remettre à une certaine adresse. Je priai donc le général Gyulay de m' autoriser à prendre la voiture proposée par le maire, ce qu'il fit à l'instant, et, porteur du billet de poste que m'avait donné le général, je repartis sur les cinq heures et demie du matin.
De Sens à Villeneuve-la-Guyard, je ne rencontrai aucun étranger, les Wurtembergeois ayant évacué les postes qu'ils avaient sur la route.
Ce mouvement militaire me donna des inquiétudes et me décida à m'arrêter à trois quarts de lieue de Villeneuve, au château de la Brosse, appartenant à un cousin de ma femme, le marquis de Paris, mais dont les hôtes étaient absents. Le maître de poste de Villeneuve me connaissait,
I. J'ai toujours considéré comme certain que l'empereur de Russie avait eu connaissance, dès le début, des pouvoirs qui m'avaient été confiés. Si je pus quitter Auxerre, où le prince Liechtenstein m'arrêta, et ensuite dépasser Sens, où je fus amené à M. de Gyulay, c'est que les deux courriers envoyés par ces généraux à Sa Majesté Impériale revinrent avec l'ordre de faciliter mon retour à Paris.
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son fils étant à Paris un de mes locataires. Je lui recommandai, dans le cas où il verrait approcher, dans la nuit ou le lendemain matin, des avant-postes étrangers, de m'envoyer de suite trois chevaux, afin de ne pas me retrouver dans les mêmes embarras qu'à Auxerre et à Sens. Ce que j'avais prévu arriva. Dans la nuit, le maître de poste m'envoya, au château de la Brosse, les trois chevaux. Je partis, et toutes les voitures des principaux habitants de Villeneuve suivirent la mienne, craignant un combat.
Près de Moret, où se trouvaient les avant-postes français, j'expliquai au commandant la présence de la file de voitures qui me suivait ; le commandant prit ses dispositions en vue d'une attaque prochaine, et je continuai ma route sans qu'il me fût demandé aucun passeport.
En arrivant à Moret, je trouvai au corps de garde un colonel d'état-major, qui m'apprit que les généraux Souham et BordesouUe y commandaient, le premier, l'infanterie, le second, la cavalerie. Gomme je connaissais ce dernier, je demandai à le voir. Il me fut répondu qu'il inspectait les postes sur la petite rivière de Moret, et je me bornai à laisser pour lui ma carte ; ce que voyant, le colonel me donna deux dragons d'escorte, que je renvoyai quand nous eûmes traversé la forêt. J'avais eu soin de cacher soigneusement sur moi mes pouvoirs, de façon que cette pièce importante ne pût être saisie.
J'atteignis sans embarras Fontainebleau. Je laissai le cabriolet du maire de Sens à l'adresse indiquée par lui, et me mis en quête d'une voiture pour aller à Essonnes. Beaucoup de soldats de la légion polonaise encombraient cette ville et cherchaient le moyen de se rendre à Paris. Un voiturier, craignant d'être forcé par eux de marcher sans salaire, consentit enfin à nous transporter, et dans la prévision de difficultés aux barrières, je pris par obli-
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geance trois Polonais, espérant qu'ils me faciliteraient l'entrée. Gomme il n'y avait plus dans la capitale aucune troupe de ligne, on avait donné à la garde nationale de Paris le commandement de toutes les barrières, avec la consigne de n'y laisser passer aucun soldat sans une permission écrite de son chef de corps. On nous y arrêta donc, mais on fit uniquement attention aux trois Polonais, qui n'étaient pas en règle. Pendant qu'on les interrogeait, et pour mieux détourner tout soupçon, je fis passer la nourrice dont j'étais accompagné, puis je payai mon conducteur, et franchis moi-même l'enceinte. Je me rendis aussitôt chez moi, à la Porte Saint-Honoré, où M"^^ de Semallé avait recueilli sa sœur de Guitaut et la vicomtesse de Virieu. C'était le i6 mars au soir.