‹ Souvenirs du comte de Semallé, page de Louis XVIChapitre 19 sur 60 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

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Conversation avec la princesse Radziwill. — Je fais prévenir les royalistes de mon arrivée. — MM. de Montmorency. — Voyage de M. Gain de Montagnac. — Visites aux chefs des principaux corps. — Talleyrand se fait arrêter à la barrière et rentre dans Paris. — Comité royaliste pendant la nuit du 3o mars. — M. de Langeron à Montmartre. — Impression des proclamations. — Le marquis de Lagrange et le général Plotho.

— M. Morin censeur de la presse.

Le 3i mars.— Entrée des alliés dans Paris. — Déclaration des souverains.

— Réunion chez M. de Mortfontaine. — Notre délégation reçue par le comte de Nesselrode. — Visite à Talleyrand : je refuse ses propositions.

— Arrivée de M. de Polignac. — M. Angles vient nous voir de la part de Talleyrand. — Envoi de commissaires royaux dans les provinces. — Constitution du gouvernement provisoire.

Consolidation de la dette publique. — Offres du mameluk Hamaouy. — Les mameluks reconnaissent Louis XVIIL — Domine salvum à la Madeleine, le dimanche des Rameaux. — Descente de la statue de Napoléon.

— Souscription pour les pauvres.

Aussitôt arrivé à Paris, je voulus savoir ce qui avait pu décider la princesse Radziwill à ne pas tenir la promesse qu elle m'avait faite à Ghâtillon, et je me rendis chez sa mère, à l'hôtel d'Etampes. Là, je sus par M™^ de Coriolis, fille de la marquise d'Etampes, que la princesse était de retour à Paris, et qu'elle logeait rue de Richelieu, à l'hôtel d'Angleterre. J'y courus : il était environ dix heures du soir. La princesse étant sortie, je l'attendis.

Quand elle m'aperçut, en rentrant, elle faillit se trouver mal. «Ah! Monsieur, s'écria-t-elle, que venez-vous faire ici? Si vous êtes découvert, vous êtes perdu ; car, le soir où vous étiez entré chez moi, vous avez été reconnu par M. de Rumilly, qui m'apportait la lettre de M. de Gaulaincourt, et, quand je lui ai appris que je devais partir avec vous, il me confia que MM. Alexis de Noailles, de Polignac et vous deviez être fusillés partout où vous seriez arrêtés. La police de Napoléon était informée de vos démarches auprès du comte d'Artois. »

Chose singulière, les proclamations que j'avais fait placer sur l'impériale de sa voiture avaient été remises exactement, par le domestique de la princesse, à l'hôtel de M. de Mortfontaine, sans que celui-ci eût pu découvrir comment elles étaient parvenues à son adresse.

Le lendemain, je vis M. Armand de Durfort, qui se chargea de communiquer la nouvelle de mon arrivée à M. Etienne de Durfort, à M. Charles de Damas et à sok gendre M. de Chastellux. J'étais passé auparavant rue Taitbout, chez MM. de Vanteaux et de Geslin, et j'y avais trouvé M. de Mortfontaine. Ce dernier s'était engagé à prévenir de mon arrivée les ducs de Fitz James, d'Avaray, de Montmorency, plusieurs autres personnes sur lesquelles je comptais beaucoup, et à les informer que Monsieur était à Nancy; que j'étais muni de ses pouvoirs; et que nous avions ainsi en mains tout ce ^qui était nécessaire pour tirer parti de la situation.

Le soir du i8, M. de Mortfontaine s'empressa d'envoyer M. duBousquetàM. Mathieu de Montmorency, enluifaisant demander un rendez-vous. Quel ne fut pas l'étonnement de M. du Bousquet en recevant, pour toute réponse, une défense de paraître chez lui de peur de le compromettre ? M. Mathieu de Montmorency partit dans la nuit même

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pour Dampierre, d'où il se rendit à Orléans, accompagné de M. Adrien de Montmorency, qui l'avait rejoint. Je fus très contrarié de cette nouvelle, car je me trouvais privé de deux précieux auxiliaires. Que s'était-il donc passé en mon absence ?

Ces messieurs ayant su, par les premières nouvelles que j'avais fait passer à Paris, la présence en France du comte d'Artois et la nomination de commissaires pour le représenter à Paris, au lieu d'attendre leur arrivée et de combiner avec eux tous leurs efforts, étaient tombés dans un piège de Talleyrand. On disait, en effet, que le roi de Suède était à Laon ; qu'il était devenu l'âme de la coalition ; qu'il invitait la France à rentrer sous la loi des Bourbons. On assurait que Savary, ministre de la police, et que Talleyrand lui-même y croyaient. Dans un conseil tenu vers le lo mars, il avait donc été décidé que M. Gain de Montagnac irait à Laon au-devant de Bernadotte, pour concerter avec lui un mouvement à Paris. Aussi, le i8, au moment où M. du Bousquet et M. de Mortfontaine se présentèrent, de ma part, chez MM. de Fitz-James, de Montmorency et autres, ceux-ci se préoccupaient uniquement des nouvelles attendues de Laon. Or, à la Fère, M. Gain de Montagnac avait été arrêté par le général de Bulow, qui lui avait appris, à son grand étonnement, que le roi de Suède était à Liège, et que ses sympathies pour les Bourbons étaient plus que douteuses. Le général lui avait ajouté que sa mission n'avait des chances de succès que s'il se rendait auprès de l'empereur Alexandre.

M. Gain de Montagnac ne devait rentrer à Paris que le 20, c'est-à-dire deux jours plus tard. Il vit alors M. de Fitz- James et M. de Boisgelin, et remit à ce dernier la lettre d'introduction que le général de Bulow lui avait fait obtenir auprès du prince Wolkonsky, major général de l'em-

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pereur Alexandre. M. de Boisgeliii se chargea d'en faire connaître le contenu à M. de Talleyrand, avec lequel il communiquait par l'intermédiaire d'une femme. Puis ces messieurs résolurent d'envoyer M. Gain de Montagnac au quartier général de l'empereur de Russie, par l'Orléanais et le Berry, pendant que MM. de Montmorency partiraient pour Vesoul.

Dans cette même soirée du i8, je me rendis de mon côté chez M. de Sèze et je lui montrai mes pouvoirs. Après avoir discuté différentes éventualités, nous convînmes que, dès que les circonstances le permettraient, je ferais une visite à tous les chefs de corporations, tels que présidents des tribunaux et de la chambre des avoués, syndic des agents de change, bâtonnier des avocats, etc., afin de préparer le revirement en faveur des Bourbons et d'assurer le concours du plus grand nombre possible de fonctionnaires et de notables. Le 29 mars, je leur fis remettre à tous mes cartes avec ce titre « Fondé de pouvoir de Monsieur le comte d'Artois, lieutenant général du royaume; » et le 3o, j'allai les voir en personne, pour leur donner les explications nécessaires. M. de Sèze voulut bien parler au vice-président du conseil municipal, M. Bellart, et il l'amena à provoquer la délibération du 3o mars, par laquelle cette assemblée reconnut le gouvernement royal i. Je chargeai l'abbé de Lostanges de voir M. de Chabrol, son ami, et M. Débonnaire de Forges de voir M. Pasquier, préfet de police, son parent. Je visitai ensuite plusieurs curés, qui m'aidèrent puissamment de leur concours.

Les événements marchaient rapidement, et déjà les

I. Cette adhésion fut suivie, le 2 avril, par celle de la corporation des avoués {Moniteur du 3 avril).

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étrangers étaient aux portes de Paris. Plusieurs chefs de légion de la garde nationale, MM. de Fraguier, de Brévannes et de Murinais, étaient disposés pour la légitimité, et me l'avaient fait savoir. Le gouvernement impérial ayant quitté Paris, le moment était arrivé pour moi où il fallait agir.

A ce moment, j'appris que M. de Talleyrand n'avait pas obtempéré à l'ordre de suivre la régente, qui lui avait été donné par le duc de Rovigo. Il était dans un extrême embarras, car il attendait depuis longtemps le résultat des démarches de M. de Vitrolles, et M. de VitroUes n'avait pas reparu i. Il voulut avoir l'air d'obéir aux ordres de l'Empereur et, au fond, tenait à ne pas quitter Paris. Pour sauver les apparences, il imagina de se faire arrêter en route. Je fis épier ses démarches, et, au moment où il simulait son départ, il fut suivi par deux de mes surveillants à cheval. Un d'eux vint me raconter ce qui se passait à la barrière des Bonshommes, et me demanda s'il ne serait pas utile d'encourager ceux qui voulaient le jeter à la rivière. Je répondis que j'étais porteur de paroles de paix et de réconciliation, et que je n'avais le droit de faire disparaître personne ; mais M'^^ de Semallé, qui avait entendu ce dont il s'agissait, l'apostropha avec vivacité : « Si vous trouviez la chose d'un si grand intérêt, il fallait saisir l'instant propice, et ne venir qu'ensuite avertir le commissaire du Roi. Pendant que vous parlez ici, M. de Talleyrand retourne à son hôtel. » Effectivement, jugeant combien le voisinage de la Seine pouvait lui devenir funeste, Talleyrand était rentré par la barrière du Roule. Puis, au premier corps de garde, il avait protesté contre la violence qui, disait-il, avait mis

ï. Voir le chapitre précédent.

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obstacle à son départ. Le commandant du poste, M. Hivert, chef du bureau de la gendarmerie au ministère de la guerre, qui n'était pas dans le secret de la comédie, offrit une escorte pour conduire jusqu'à Versailles M. de Talleyrand, qui s'y refusa.

Cependant, je ne perdais pas une heure ; je prévenais les personnes sur qui je pouvais compter; je leur indiquais notre but et le meilleur moyen de l'atteindre.

Dans la nuit du 3o, eut lieu une réunion décisive du comité que j'étais parvenu à former. Il y vint une quarantaine de personnes, entre autres M. Morin, ancien secrétaire du maréchal Masséna; M. Desfieux-Beaujeu, marquis de la Grange i, ancien colonel dans la Vendée; beaucoup de membres de l'administration, et parmi eux MM. de Vanteaux et de Geslin. C'est là que nous nous distribuâmes les rôles pour le lendemain. Le marquis de la Grange s'était chargé de l'hôtel de ville et des mairies de Paris, où il s'était ménagé des moyens d'action ; M. Morin avait à s'occuper de l'impression des proclamations et de tout ce qui concernait la presse ; chacun devait distribuer des cocardes dans des coins différents

1. Desfieux-Beaujeu, marquis de la Grange, émigré en J'JQî, avait fait la campagne de 1792 dans le corps d'armée du duc de Bourbon. Au licenciement de ce corps, il entra au régiment de Hompesch. Quand ce régiment passa dans l'armée anglaise, il se rendit en Vendée avec le grade de colonel et fut un des derniers chefs vendéens à traiter avec le Premier Consul. Encore ne le fit-il que prisonnier et dangereusement blessé : sa soumission fut reçue par les généraux Champeaux et Gardanne. Plus tard, il fut arrêté comme complice de Gadoudal et de Pichegru, et relâché faute de preuves. Depuis lors il vivait sans cesse inquiété par la police, qui obtint contre lui diverses condamnations.

Le marquis de la Grange a fait imprimer en 1814 une brochure sous ce titre : « Rapport particulier et confidentiel sur les événements qui se sont passés à Paris, à partir du 3o mars dernier jusqu'au 12 avril suivant, jour de l'entrée dans cette ville de S. A. R. Monsieur, lieutenant général du royaume. » (Paris, Gueffier.) Il y met en évidence le rôle joué par lui à ce moment.

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de Paris, et assurer l'aflichage et la permanence de nos proclamations. Ma place devait être partout où ma présence serait jugée nécessaire, et je devais, dès la première heure, donner le signal de la manifestation.

L'armée française, en pleine déroute, traversait les faubourgs, et une capitulation était devenue nécessaire pour éviter à Paris une occupation de vive force. Je sus que cette capitulation devait avoir été signée ; j'appris aussi que c'était M. de Langeron qui commandait les forces russes sur les hauteurs de Montmartre. Je demandai un homme dévoué pour aller le prévenir de la grande manifestation royaliste qui allait éclater, et savoir de lui quelles étaient les intentions des souverains et les dispositions prises par eux pour leur entrée le lendemain. Le comte de Douhet se présenta pour remplir cette périlleuse mission. Avant son départ, il fut convenu que de bonne heure je ferais arborer de chaque côté de ma maison deux drapeaux blancs : l'un sur la rue Saint-Honoré, l'autre sur le boulevard.

Je passai le reste de la nuit chez MM. de Vanteaux et de Geslin, pendant que M. Morin se rendait chez M. Michaud, frère de l'ancien rédacteur de la Quotidienne, imprimeur, rue des Bons-Enfants, et faisait composer immédiatement des afiiches destinées à tranquilliser la population et à apprendre aux Parisiens la prochaine arrivée du comte d'Artois. Ce travail fut du reste interrompu, parce que le commandant des gardes nationaux de la Banque, entendant un bruit insolite, avait parlé de faire des perquisitions dans l'imprimerie. Les proclamations imprimées furent affichées avant le jour dans tout Paris.

Quant au marquis de la Grange, nous avons vu qu'il devait se rendre à l'hôtel de ville pour y paralyser les mesures de la préfecture contre le mouvement des royalistes. Car, à tout prix, il fallait assurer la distribution

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de nos proclamations et de nos cocardes, et provoquer l'élan général par les cris de : « Vive le Roi ! Vivent les Bourbons ! » et le préfet, qui disposait de la garde nationale, pouvait tout entraver. Il était donc à l'hôlel de ville dès six heures du matin, avec M. Morin, qui venait de quitter l'imprimerie des frères Michaud. Une circonstance inattendue favorisa singulièrement sa mission.

Ayant rencontré, près de l'hôtel de ville, le général prussien baron Plotho, chargé de préparer l'entrée et le logement des souverains alliés, il imagina de le conduire dans la voiture du préfet, M. de Chabrol, voiture qui stationnait dans la cour, et donna l'ordre à M. Monet, chef de la division des logements, de les accompagner. Escorté d'un peloton de soldats étrangers, il se rendit avec le général Plotho et M. Monet par la rue de l'Échiquier et la place Louis XV, aux mairies des I®'' et X^ arrondissements, traversant tous les boulevards, le Louvre, les quais, le faubourg Saint-Germain et le faubourg Saint- Honoré, distribuant partout des cocardes, et proclamant la bonne nouvelle de la rentrée des Bourbons, devant un peuple étonné, qui, voyant les troupes étrangères suivre et protéger la voiture, ne douta pas un instant que les puissances eussent reconnu Louis XVIII.

Quand toute cette tournée fut terminée, M. de la Grange présenta M. Morin au prince Wolkonsky, qui venait de nommer le général baron de Sacken gouverneur de Paris ; et ce dernier, par ordre immédiat, conûa à M. Morin la censure des journaux.

M. de Douhet, parti pour Montmartre, avait essuyé plusieurs coups de feu de la garde nationale en passant à la barrière ; en revenant, il fut renversé de cheval et traîné en prison. Néanmoins, il parvint à me faire savoir les dispositions des souverains étrangers, qui semblaient

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peu favorables à la cause royale ; car ils se trouvaient circonvenus par les hauts fonctionnaires impériaux, accourus en toute hâte à leur quartier général.

Tout dépendait pour nous de la journée du 3i. Comme il était convenu, à cinq heures du matin deux drapeaux blancs furent arborés à mes fenêtres, sous lesquelles devaient défiler les alliés.

Au moment de leur entrée dans Paris, le mouvement préparé avec tant de soin depuis le 18 mars fît explosion, et depuis la porte Saint-Denis jusqu'à la place Louis XV, des groupes, disséminés à l'avance et portant les proclamations et les imprimés faits pendant la nuit, firent retentir les cris de « Vive le Roi ! Vivent les Bourbons ! Vivent les souverains alliés! » Cette manifestation étonna ceux-ci au plus haut point. Depuis qu'ils traversaient la France, ils n'avaient rencontré que des populations fanatiques, qui les recevaient avec rage, et, jusqu'au dernier moment, ils s'étaient montrés très inquiets de l'accueil qui leur était réservé dans la capitale. Ils craignaient avec le peuple des conflits, dont le moindre pouvait amener de grands malheurs. Les Parisiens, par contre, ne redoutaient rien tant que l'entrée des armées alliées.

La manifestation provoquée par les royalistes transforma les uns et les autres : toutes les craintes disparurent; les souverains se laissèrent aller à leur joie, et les habitants, rassurés, comprirent qu'ils devaient leur salut aux Bourbons et à la protection du drapeau blanc. Ils furent complètement tranquillisés quand parut la déclaration des souverains, imprimée et affichée le jour même par les soins de MM. Morin et Michaud. Il y était dit expressément : « que les souverains accueillaient le vœu de la nation française ; que si les conditions de la paix devaient renfermer de plus fortes garanties lorsqu'il s'agissait

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d'enchaîner l'ambition de Bonaparte, elles devaient être plus favorables lorsque, par un retour vers un gouvernement sage, la France elle-même offrait l'assurance de ce repos. » Ils déclaraient en conséquence : « qu'ils ne traiteraient plus avec Napoléon Bonaparte ni avec aucun autre membre de sa famille ; qu'ils respecteraient l'intégrité de l'ancienne France, telle qu'elle avait existé sous ses rois légitimes ; qu'ils pouvaient même faire plus, parce qu'ils professaient toujours le principe que, pour le bonheur de l'Europe, il fallait que la France fût grande et forte; qu'ils invitaient le Sénat à désigner un gouvernement provisoire, etc. » Que pouvions-nous demander de plus ? L'empereur iVlexandre, en passant sous les fenêtres de M.^^ de Semallé, venait de promettre le retour des Bourbons. La cause royale était gagnée i.

Le lendemain matin, i^'" avril, l'attitude nouvelle des quatre principaux journaux de Paris fut un véritable coup de théâtre. Il était préparé par M. Morin, qui, investi de la dictature de la presse, avait remplacé les rédacteurs de Bonaparte par des écrivains royalistes, MM. Salgues, Michaud aîné, Bertin de Vaux et le chevalier de Mersan. Leurs articles désarmèrent les résistances, avant même que les souverains alliés se fussent prononcés sur le sort de Bonaparte. Ce fut aussi M. Morin, qui fit publier dans les Débats du 2 la proclamation du conseil municipal de Paris, rédigée par M. Bellart ^. M. de Chabrol s'était refusé

1. Beaucoup d'auteurs ont décrit avec détail le défilé des troupes et les différents épisodes qui ont marqué cette journée mémorable. — Je ne parlerai plus loin que de ceux dans lesquels j'ai dû jouer un rôle.

2. Cette proclamation valut à M. Bellart d'être excepté, en même temps que les membres du gouvernement provisoire, de l'amnistie publiée par Bonaparte le 12 mars i8i5. Par contre, par ordonnance du G août 1816, Louis XVIII a accordé à MM. Bellart, Barthélémy, Lebeau et Pérignon, signataires de cette proclamation, la faveur de placer une fleur de lis d'or dans leurs armes, en reconnaissance de leur dévouement à la cause royale.

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à la signer. M. de la Grange étant venu m'en avertir, je m'étais rendu aussitôt à son appel avec M. de Mortfontaine. Nous avions eu avec M. de Chabrol une explication, d'abord assez vive, mais qui s'était terminée pour le mieux : le préfet avait pris la cocarde blanche et l'avait fait prendre à toute son administration.

Quant au gouvernement provisoire, dont il était question dans la proclamation et qu'il s'agissait de constituer, je pensais que ce ne pouvait être qu'un conseil royal, composé de royalistes connus, et nommés avec mon intervention, au nom du comte d'Artois. Toutefois ne voulant pas prendre seul la responsabilité du choix de ses membres (M. de Polignac n'était pas encore à Paris), je provoquai une grande réunion pour le soir chez M. de Mortfontaine. Les royalistes y vinrent très nombreux ; mais les opinions y furent très divisées, et on se borna à nommer une commission de cinq membres pour m'accompagner chez l'empereur Alexandre. Ces délégués étaient MM. de la Ferté-Mun, Ferrand, Chateaubriand, Léo de Lévis et Sosthène de la Rochefoucauld. Nous ne pûmes voir que M. de Nesselrode, Talleyrand nous ayant empêchés de voir l'empereur. M. de Nesselrode nous reçut avec beaucoup de politesse, et se borna à nous promettre qu'une nouvelle proclamation paraîtrait le lendemain ; ce qui n'eut pas lieu.

Ayant appris que M. de Talleyrand allait établir le gouvernement provisoire tout à fait en dehors de nous et de notre mouvement, je me rendis chez lui et lui communiquai mes pouvoirs. Plein d'un enthousiasme hypocrite, il les baisa avec transport; il s'écria en les lisant : « Ah ! je reconnais bien l'écriture de Monsieur, » et il appela M. de Jaucourt pour lui faire partager son bonheur. Puis, s'a-

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dressant à moi, il me dit : « Y-a-t-il longtemps que vous avez vu le Prince ? Quel beau rôle vous jouez là pour un gentilhomme. Il faut mettre le sceau à cette belle conduite. Nous allons, d'accord avec l'empereur de Russie, établir un gouvernement provisoire. Donnez-moi votre adresse, je vous ferai prévenir ce soir pour assister à sa nomination. Vous retournerez ensuite auprès du Prince, et vous l'engagerez à prendre les couleurs nationales. »

Je repoussai vivement cette proposition, disant que je ne m'écarterais pas des instructions du Prince; que jamais un page de Louis XVI ne conseillerait à son frère d'arborer les couleurs qui avaient mené le roi de France à l'échafaud, et j'ajoutai : « Quant au gouvernement provisoire, j'y vois un inconvénient encore plus grave : celui de consacrer tout ce qui s'est fait depuis la catastrophe du 21 janvier 93. Si le Prince m'eût confié une pareille commission, je ne m'en serais pas chargé. » M. de ïalleyrand parut embarrassé et me répondit en balbutiant : « Je conçois ce que vous me dites, mais nous ne sommes pas sûrs des intentions de l'Europe. Et pensez-vous qu'on puisse sacrifier l'intérêt d'une nation à l'amour-propre d'une famille ? »

Au sortir de cet entretien, je résolus d'agir de concert, avec M. de Polignac, qui venait d'arriver le 2 avril avec des pouvoirs pareils aux miens. Je voyais clairement qu'il ne nous restait plus qu'à nous considérer comme l'autorité légitime, et à lutter pour forcer la main au gouvernement provisoire, qui n'était que la continuation de la tradition révolutionnaire. Je m'adjoignis alors M. le baron de la Rochefoucault et allai demander une audience de S. M. l'empereur Alexandre. Elle me fut promise pour le lendemain; mais elle fut empêchée par l'influence de M. de

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Talleyrand, qui insista dans un sens contraire pendant les conférences auxquelles donna lieu l'arrivée de M. de Gaulaincourt.

M. Angles, qui venait d'être nommé ministre de la police, vint pour nous engager à nous unir au gouvernement provisoire. N'ayant pu nous trouver, il nous laissa une carte, et nous allâmes à son hôtel. M. Angles nous dépeignit les dangers qui pourraient résulter d'un conflit entre deux gouvernements rivaux, et nous exhorta à nous enten dre avec M. de Talleyrand. Nous refusâmes cette combinaison, à moins que le comité, qu'on se proposait de mettre à la tête de l'administration, ne renonçât à la qualification de <( gouvernement provisoire » et ne consentît à agir au nom de « Monsieur, frère du Roi. » Nous expédiâmes de suite au comte d'Artois MM. de Douhetet de Dienne, pour l'informer de ce qui se passait, lui demander un rendez-vous, et surtout l'engager à se rapprocher de Paris.

Dans la nuit même nous fîmes partir une vingtaine de commissaires, auxquels nous donnâmes les pouvoirs nécessaires pour mettre en liberté les prisonniers pour cause d'opinions politiques, pour confirmer les grades aux militaires, les fonctions aux autorités constituées, et pour faire arborer la cocarde blanche.

Pendant ce temps, Talleyrand avait composé son gouvernement, toujours dans l'espoir de traiter avec les Bourbons de pouvoir à pouvoir, et de discuter pied à pied le terrain qu'allaient être obligés de céder les potentats de la Révolution. Ce gouvernement provisoire se composait de lui-même, qui faisait tout, du comte de Dalberg et du comte de Jaucourt, ce dernier protestant, tous deux habitués de ses salons. Illeur adjoignit l'abbé de Montesquiou, le seul qui eût des opinions sincèrement légitimistes, et le général Beurnonville, qu'il envoya chercher à Dreux.

Ce général ayant épousé une demoiselle de Durfort, cette union l'avait mis en évidence : on le choisit, avec l'espoir de lui acquérir des droits à la reconnaissance des Bourbons. Dans les circonstances troublées que l'on traversait, Talleyrand, ne sachant à qui confier le ministère de laguerre, fit proposer ce poste au général Dupont, qui avait signé en Espagne la capitulation deBailen et était alors à Dreux en surveillance : Dupont accepta.

Le i^'^ avril, au moment où je me disposais à aller chez M. Manuel, le syndic des agents de change, je vis arriver chez moi quatre personnes que je connaissais fort bien, deux capitalistes et deux banquiers. Ils me demandaient de différer l'annonce ofiicielle de la consolidation de la dette publique. Ils projetaient une grosse spéculation à la Bourse et me proposaient, sans aucune mise de fonds, un cinquième dans leur bénéfice. Je leur répondis que leur démarche était contraire à mes instructions, qui me prescrivaient de rassurer et de tranquilliser au plus tôt tous les esprits ; que d'ailleurs leur offre blessait ma délicatesse. A quoi ils répondirent que j'étais bien susceptible ; que toutes les personnes connaissant les secrets d'Etat faisaient ainsi de grosses fortunes. Loin de partager un pareil avis, je montai aussitôt en voiture, pour aller chez M. Manuel, rue Basse du Rempart, d'où nous nous rendîmes ensemble à la Bourse. Mon affirmation maintint le prix de la rente, et je reçus les remerciements des agents de change, qui avaient éprouvé jusque-là de très vives inquiétudes.

Aussitôt après le 3i mars, M. de Polignac et moi avions reçu les adhésions de plusieurs généraux et chefs de corps, parmi lesquelles celle du général de Pully, commandant le premier régiment des gardes d'honneur, et celle du général de Tilly.

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Le lendemain, se présenta, amené par M. de Favrade, un Égyptien, officier de mameluks, qui venait, au nom du corps, reconnaître le Roi et prêter le serment de fidélité. Quand il eut prononcé ce serment, et que nous eûmes promis pour tous les officiers de ce corps la conservation de leurs grades s'ils quittaient l'Empereur à Fontainebleau, il demanda à m'entretenir en secret. Il ne s'agissait de rien moins que de m'apporter, dans un sac, la tête de Napoléon. L'exécution de ce projet, disait-il, était facile. Bonaparte avait donné ordre de ne laisser entrer personne dans son cabinet, et pour veiller à l'exécution de cette consigne, deux mameluks étaient placés à sa porte. La tête serait tranchée, mise dans un sac et rendue à Paris avant même que les officiers généraux, encore réunis à Fontainebleau, pussent en avoir le moindre soupçon. Quant à la moralité de cet acte, voici comment la jugeait, avec ses idées, ce digne oriental : Louis XVIII était le Roi légitime; Napoléon n'était qu'un usurpateur, et on pouvait en conscience le quitter. Une fois le serment prêté à S. M. le Roi, on devait aveuglément lui obéir ainsi qu'à son fondé de pouvoirs ; toute la responsabilité serait pour le Roi seul, qui, d'après les idées orientales, ne saurait être criminel, ayant droit de vie et de mort sur ses sujets. Cet officier s'appelait Hamaouy : il n'était pas musulman et appartenait à un des rites séparés. Il croyait avoir beaucoup de griefs contre l'Empereur : griefs de corps d'abord, griefs personnels ensuite. Inutile de dire que je rejetai sa proposition, si peu en rapport avec nos idées chrétiennes et avec notre manière de comprendre le pouvoir royal.

En sortant de mon appartement, il me proposa de faire tourner le corps des mameluks, le lendemain, avant trois heures de relevée, voulant ainsi me prouver la possibi-

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lité qu'il avait de faire exécuter le projet dont il m'avait entretenu d'abord. Il fut convenu que si le corps entier passait le lendemain, tous les officiers auraient un grade supérieur i. Je rédigeai, séance tenante, un brevet de colonel, signé par M. de Polignac et par moi, et le déposai entre les mains de M. de Favrade pour être remis à Hamaouy, s'il tenait sa promesse ^. Le lendemain 5 avril, avant trois heures, une députation des officiers venait en effet prêter, entre mes mains, le serment de fidélité au Roi. Le dimanche des Rameaux (3 avril), le premier Domine salviim fac Regem fut chanté à la Madeleine 3 après la communion, à la grand'messe. M"^« de Semallé, qui l'avait obtenu moyennant 5oo francs donnés pour les chantres et 5oo francs pour les pauvres de la paroisse, se leva en criant : « Vive le Roi ! » Tout le monde Timita, et l'office fut interrompu. Ces manifestations étaient le moyen le plus sûr de contre-balancer l'influence de M. de Talleyrand. De même, j'écrivis le 8 avril, au chapitre métropolitain, pour préparer la réception de Monsieur comme lieutenant général du royaume et demander qu'un Te Deiiin solennel fût chanté, à son arrivée, dans l'église Notre-Dame.

1. Cet engagement, du 4 avril, était donné par « Nous, comte de Polignac, colonel au service de S. M. Louis XVIII, et Jean-René-Pierre de Semallé, ancien page de Louis XVI, l'un et l'autre fondés de pouvoirs de S. A. R. Monsieur, lieutenant général du royaume, datés de Vesoul les 4 et 5 mars derniers.... »

2. Dans des pétitions rédigées par Hamaouy (Arch. de la guerre), on lit : « A l'entrée des alliés dans Paris, il a été le premier officier supérieur nommé par les commissaires du Roi.... Le 4 avril i8i4) les commissaires lui délivrèrent un brevet de colonel commandant le corps des mameluks.... A l'arrivée de S. A. R. le comte d'Artois^ il fut confirmé dans son grade, etc. » — Hamaouy, né en Syrie en 1772, nommé capitaine de mameluks ^e 18 décembre 1797 et chef d'escadron le i5 juillet 1800, s'est fait naturaliser Français. Il est mort après 1820. (Éd.)

3. L'Assomption servait d'église provisoire à toute la paroisse de la Madeleine, le monument actuel n'étant pas encore livré au culte. (Ed.)

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Le 4 avril, j'avais dû prendre, par mesure d'ordre public, une responsabilité importante. Une foule nombreuse s'était portée place Vendôme, pour jeter à bas de la colonne la statue de Napoléon; plusieurs étaient montés avec des limes pour la scier par le pied, tandis que d'autres avaient attaché des cordes à son cou, et attelé des chevaux pour accélérer sa chute.

Le fondeur de la statue, le sieur Launay, se présenta chez M. Pasquier, préfet de police, pour l'informer de ce qui se passait et lui exposer les malheurs qui pouvaient en résulter. M. Pasquier, bien qu'il vît le danger, craignit de se compromettre ; car on savait Bonaparte encore près de Paris, et on ne pouvait prévoir le résultat des pourparlers qu'il avait engagés avec les puissances étrangères. Il renvoya M. Launay à M. de Chabrol, préfet de la Seine. Ce dernier, voyant une affaire qui concernait le préfet de police, refusa de s'en occuper, de telle sorte qu'aucune mesure ne fut prise, et le moindre malheur qui pouvait arriver était la dégradation du monument par la chute de la statue. Mais, comme l'avant-veille, j'avais confirmé M. de Chabrol, au nom du Roi, dans ses fonctions, il conseilla à M. Launay de s'adresser à moi, assurant que je lui donnerais les ordres nécessaires pour éviter les accidents.

M. Launay se présenta chez moi à trois heures de l'aprèsmidi. Il me pressa vivement de lui donner l'autorisation de descendre la statue par les procédés de l'art, affirmant que si elle était renversée, elle causerait des désastres, ferait périr du monde et ébranlerait le fût de la colonne. Je voulus le renvoyer aux préfets : il me répondit que c'était précisément sur leur refus qu'il était venu me trouver, puisque j'étais fondé de pouvoirs de Monsieur, lieutenant général du royaume. Je ne me souciais point

de m'occuper de cette afïaire; car les pouvoirs de M. de Polignac et les miens étaient purement politiques. C'est pourquoi je me rendis chez le général Sacken, avec M. Launay, et avec M. Dumas de Montbadon, qui l'avait accompagné et s'était mis à ma disposition.

Mais à tous les calculs et raisonnements du fondeur le général russe objecta les termes de la capitulation de Paris, qui protégeait les monuments. Il se refusa absolument à prendre aucune initiative, quels que dussent être les résultats de son abstention, résultats dont il ne pouvait être responsable. Pressé par le fondeur, il finit par lui dire : que M. de Semallé, ici présent, pouvait donner un ordre, puisqu'il était Français et revêtu de pouvoirs émanant des Princes, que les alliés reconnaissaient, et qu'il prêterait main-forte pour assurer l'exécution.

Je me décidai alors à déléguer, en mon nom et en celui de M. de Polignac, M. de Montbadon pour présider à la descente régulière de la statue, et M. de Rochechouart i, commandant pour les alliés la place de Paris et à ce titre installé place Vendôme, fut requis par le général Sacken de fournir les troupes nécessaires. M. Pasquier, dont j'avais exigé le çisa, voyant sa responsabilité à couvert par l'ordre militaire, écrivit alors au bas de la pièce : « Bon à exécuter sur-le-champ 2, »

J'avais, dès le début, fait dételer les chevaux; mais les travailleurs d'en haut firent quelque résistance. Ils ne cédèrent que devant la menace d'être violemment expulsés, et sur la promesse que la statue serait enlevée. M. Launay, avec le concours de M. Albouys, maître charpentier, exécuta aussitôt la descente, et fit transférer

1. Voir les Soiw. du c*^ de Rochechouart, p. 34i et suiv. (Ed.)

2. Voir les Mém. de Pasquier, t. II, p. 264. — L'auteur ne parle pas de son visa. (Ed.)

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la statue à son domicile, rue de la Fidélité. C'est le 8 avril que ce travail a été achevé.

M. Launay me remit un rapport circonstancié sur ses opérations. Les frais de la descente s'élevèrent à 3, 600 fr., que je payai de suite, et M. Launay me donna un reçu de la somme et de la statue, mon intention étant de prendre à ce sujet les instructions de Monsieur, aussitôt son arrivée à Paris. Peu de jours après, je ne manquai pas de lui rendre un compte minutieux de cet incident. Il me fut répondu, par le marquis de la Maisonfort, que je pouvais garder la statue pour me couvrir des frais, sauf à rendre le surplus si je trouvais un bénéfice.

Je ne me souciais guère de la vendre ; aussi, pour le moment, laissai-je de côté un objet aussi encombrant. Avant l'arrivée du prince, le 10, un aide de camp de l'empereur Alexandre était venu m'engager à en faire hommage à son souverain. Il ne convenait pas que ce monument devînt un trophée en pays étranger : j'avais rejeté avec indignation cette proposition. Un peu plus tard, par la même raison, je repoussai une compagnie anglaise, qui vint m'offrir 60,000 fr., payables aussitôt que la statue serait embarquée à Calais.

Pendant les Cent-jours, Real, devenu préfet de police, écrivit à M. Launay pour lui ordonner de la remettre à M. Denon, en présence du commissaire de police du quartier. L'ordre fut exécuté et la statue fut transférée à la fonderie Saint-Laurent. Au retour de Louis XVIII, je la réclamai à M. Laine, ministre de l'intérieur, et je demandai qu'elle fit partie de la matière destinée à la fonte de la statue de Henri IV, qu'on allait relever sur le Pont Neuf. On fit droit à ma demande ; mais mention n'en fut pas faite dans les procès-verbaux, et bien que j'eusse sacrifié ^our l'érection de ce monument la somme

de 3,600 fr., avancée par moi pour descendre la statue de Napoléon, je ne pus pas même obtenir de figurer dans la liste des souscripteurs ^.

Dès le 4 avril, on était venu me prévenir que les bureaux de charité des douze arrondissements manquaient absolument de tout, et que la misère y était à son comble. Je pris sur moi, à l'instant même, d'envoyer à tous les journaux, y compris les Débats, la note suivante : « Les commissaires de S. M. le Roi de France Louis XVIII ont déposé, en son nom, chez M. Denis, notaire, rue de Grenelle-Saint-Germain, n° 3, des sommes destinées à être distribuées dans les douze arrondissements de Paris, pour venir au secours des indigents, dans les circonstances difficiles où on se trouve. Sa Majesté n'a pu suivre tous les mouvements de son cœur; elle appelle, à partager l'œuvre de bienfaisance et de charité qu'elle voudrait étendre à tous les malheureux, les personnes auxquelles la fortune en donne le moyen. Les noms de ces personnes seront soigneusement recueillis, et il en sera fait une liste qui sera présentée à S. A. R. Madame la duchesse d'Angoulême, fille de Louis XVI, aussitôt son arrivée à Paris 2. »

Avant que M. Denis, mon notaire, en fût averti,

1. Voir Lafolie, Mém. hist. relatifs d la fonte et à Véléçation de la statue équestre de Henri IV. (Paris, 1819.) Cet ouvrage contient les listes de souscription. (Éd.)

2. La liste des souscripteurs qui vinrent ensuite est curieuse à consulter aujourd'hui. Elle est déposée en original à l'étude de M<= Lefort, second successeur de M^ Denis. On y voit figurer toutes les corporations de Paris : celle des avoués, par les mains de M. Champagnon, leur trésorier, pour la somme de 1,200 fr. ; le collège des avocats près la Cour de cassation, par les mains de M. Bosquillon, leur trésorier, 1,000 fr. ; la compagnie des notaires de Paiùs, par les mains de leur trésorier, 3,ooo fr. ; et, ce qui peut paraître plus extraordinaire, M. Desmarest, chef de la première division de la police, apporta 100 fr., et fut inscrit sur la liste au n° 276. A côté de cette liste, il s'en forma d'autres chez MM. Marbon et Hédon, notaires ; enfin la Halle aux vins voulut aussi avoir la sienne.

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M. Pasquier envoya le lendemain, dès six heures du matin, demander de l'argent pour les pauvres assistés par le quartier de la préfecture de police. M. Denis ayant lu ma note dans les Débats, sachant que j'étais revêtu des pouvoirs de commissaire du Roi, lui remit 2,5oo fr. Une heure après je me rendis chez lui. Il me dit qu'il n'avait pas hésité à faire le versement de cette somme, et je la lui garantis aussitôt.

En moins de six jours, il fut recueilli 55,553 fr., qui furent répartis entre tous les arrondissements de Paris dans la proportion de leurs besoins. Le XII^ et le VHP eurent pour leur part chacun 10,000 fr. Il restait la somme de 7,353 fr., sur laquelle M. Denis remit au curé de la Madeleine 620 fr. ; à celui de Sainte-Marguerite, 800; à celui de Saint-Jacques du Haut-Pas, pareille somme. Le reliquat fut distribué à des pauvres honteux, sur des certificats donnés par les maires, et à quelques officiers vendéens qui mouraient de faim à Paris. Si le gouvernement provisoire, effrayé, n'eût pas arrêté cet élan, on ne sait quel chiffre eût atteint cette souscription. Mais il craignit l'effet produit par cette manifestation générale, qui démentait tout ce qu'il s'efforçait de faire croire aux alliés, et qui prouvait au contraire la puissance du parti royaliste à Paris, où il comptait de nombreux partisans dans toutes les classes de la société.

Trois jours après sa rentrée, et d'après la promesse qui en était faite. Madame la duchesse d'Angoulême reçut la liste des mains de M'^^ de Semallé.

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