CHAPITRE VII
Pouvoirs donnés aux commissaires roj'-aux. — M. de Vente de Francmesnil et M. Robert, à Rouen. — Ils obtiennent l'ordre du jour du maréchal Jourdan. — Ils sauvent aussi les planches des cartes de Gassini. — M. de Charencey à Alençon ; M. Poux en Languedoc ; M. de Conseil à Evreux ; MM. Alexis Dumesnil et de Grimouville en basse Normandie; le colonel Mollot en Provence. — Ordre du jour du maréchal Augereau. — Le colonel marquis de la Grange envoyé à Soult. — Gomment il rencontre le trésor impérial à Orléans et le ramène à Paris.
Désaccord parmi les royalistes. — Demande de lettres de grâce pour des magistrats régicides. — Je vais à Meaux les signer auprès de Monsieur.
— Le 12 avril, entrée de Monsieur à Paris. — La décoration du Lis. — Te Deum à Notre-Dame. — Le drapeau blanc est hissé sur les Tuileries. — Rencontre de M. de Sèze et de M. de "Vitrolles. — Fin de mes pouvoirs.
Maubreuil. — Histoire des caisses manquant au trésor impérial. — Sous prétexte de les chercher, Maubreuil dépouille la reine de Westphalie. — Arrestation de Maubreuil et de Dassies. — Fuite de ce dernier.
Entrée du roi. — • Ma réception par Louis XVIII. — M. Terrier de Monciel quitte le cabinet de Monsieur. —Maisons militaires du Roi et de Monsieur.
— Je suis nommé colonel dans celle du comte d'Artois.
J'ai dit plus haut que nous avions envoyé des commissaires dans les provinces : voici la copie des pouvoirs que nous leur avions confiés et qui étaient tous rédigés sur le même modèle :
« Nous, le comte Armand de Polignac, colonel au service de Sa Majesté Louis XVIII, et de Semallé (Jean-René- Pierre), ancien page de Louis XVI, chargés des pouvoirs de Son Altesse Royale Monsieur, comte d'Artois, lieute-
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nant général du roj^aume, donnons par les présentes de pleins pouvoirs et une autorisation formelle à M...., de se rendre à .... en passant par ...., à l'effet d'y porter la déclaration du 6 avril courant, du Sénat, portant que Louis-Stanislas-Xavier est rendu aux vœux des Français par une charte constitutionnelle, également avantageuse au peuple et à l'auguste famille destinée à le gouverner, laquelle déclaration est insérée dans le journal officiel de ce jour appelé le Moniteur.
<( Ces messieurs donneront connaissance aux préfets, maires, et autres autorités constituées, quelles qu'elles soient, de ce département, à l'autorité militaire et au peuple, de la déclaration énoncée ci-dessus; ils feront reconnaître Sa Majesté Louis XVIII, en sa qualité de Roi de France, et la dynastie des Bourbons comme dynastie royale.
« Les moyens que ces messieurs emploieront sont la persuasion et l'enthousiasme, en rappelant aux Français les vertus de cette auguste famille et le bonheur dont ils ont joui sous le règne de ses princes. S'ils rencontraient des obstacles, ils les vaincraient par tous les moyens que la sagesse et la prudence leur dicteraient. Ils ne perdront pas de vue, dans l'emploi de ces moyens, que Sa Majesté ne voulant régner que par la clémence, la douceur et la générosité, messieurs les commissaires rempliront les intentions de son cœur en les prenant pour règle première de leur conduite.
« Messieurs les commissaires dresseront des procèsverbaux de toutes leurs opérations, et nous les transmettront en toute hâte. Vive le Roi ! Vive Louis XVIII ! « Comte Armand de Polignac. — De Semallé. »
A chaque pouvoir était joint un ordre délivré par le ministère de la guerre, sur lequel était indiqué l'itinéraire à suivre.
l8o SOUVENIRS DU COMTE DE SEMALLÉ.
Parmi ces commissaires, plusieurs méritent ici une mention spéciale.
M. de Vente de Francmesnil et M. Robert furent nommés pour la haute Normandie, et se rendirent directement à Rouen, où ils arrivèrent dans la matinée du 8 avril. Le préfet, M. de Girardin, se montra favorable à la monarchie. Il requit le cardinal de chanter, le dimanche suivant, un Te Deiim solennel, et envoya tout de suite à Dieppe, au Havre, à Fécamp, l'ordre de remplacer le drapeau tricolore par le drapeau blanc. Ensuite il accompagna les commissaires chez le maréchal Jourdan, qui écrivit sous leurs yeux un ordre du jour reconnaissant le Roi I. Dès le soir du 8 avril, le drapeau blanc flottait sur le pont, et la garde nationale, la troupe et les habitants adhéraient au gouvernement des Bourbons. Le 9 eut lieu la proclamation solennelle de Louis XVIII. L'esprit de l'armée laissait néanmoins beaucoup à désirer; le maire de Rouen, ouvertement hostile, parlait de faire arrêter ces messieurs ; enfin, malgré les bonnes dispositions du
I. « i5« division militaire. — Soldats, l'empereur Napoléon a abdiqué le trône impérial et se retire à Tile d'Elbe, avec une pension de six millions.
« Le Sénat a adopté une constitution qui garantit la liberté civile et assure les droits du monarque.
« Louis-Xavier-Stanislas, frère de Louis XVI, est appelé au trône par le vœu de la nation, et l'armée a manifesté le même sentiment. L'avènement de Louis XVIII est la garantie de la paix.
« Enfin, après tant de campagnes glorieuses, de fatigues et de blessures honorables, vous allez jouir de quelque repos.
« Louis XVIII est Français et ne sera pas étranger à la gloire dont les armées se sont couvertes ; ce monarque vous accordera les récompenses que vous avez méritées par de longs services, par des actions d'éclat et par des blessures.
« Jurons donc fidélité à Louis XVIII, et arborons la cocarde blanche en signe d'adhésion à un événement qui ari'ête l'effusion du sang, nous donne la paix et sauve notre patrie.
« Le présent ordre sera lu par MM. les chefs de corps, à la tête des troupes assemblées.
« Au quartier général, à Rouen, le 8 avril 1814. »
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commissaire de police Galeazzini, il fallut employer, comme contre-police, les anciens agents royalistes du pays. Les deux commissaires quittèrent Rouen le ii au soir, laissant, pour y soutenir la cause royale, le marquis de Belbeuf, commandant de la garde rurale, qui distribua à cette milice la cocarde blanche. Ils se rendirent au Havre. Les Anglais, qui croisaient devant ce port, faisaient force signaux et apprirent que le duc de Berry, n'ayant pu se faire reconnaître dans aucun port de la côte normande et n'y voyant point flotter le drapeau blanc, avait mis à la voile pour Nantes et Bordeaux.
Un exprès nous apporta à Paris l'ordre du jour du maréchal Jourdan. Le lo, la nouvelle parut dans le Journal des Débats, et des affiches apprirent à tout Paris que les troupes avaient arboré à Rouen la cocarde blanche. C'est forts de ce fait accompli que nous parvînmes, malgré Talleyrand et son gouvernement, à la faire prendre à la garde nationale et à la troupe, et à faire hisser sur les Tuileries le drapeau blanc, pour l'arrivée du comte d'Artois, remplissant ainsi une partie importante de notre mandat ^. C'était le complément nécessaire de la journée du 3i mars. Sans mon voyage à Vesoul, sans les moyens d'action que j'y avais obtenus du comte d'Artois, cette manifestation royaliste, sans chef autorisé et sans préparation, eût été insignifiante. Il est plus que probable que les souverains, arrivés dans la capitale, se seraient hâtés de traiter avec les fonctionnaires de l'Empire, et tout porte à croire que la régence de Marie-Louise eût été proclamée.
Pour revenir à M. de Vente de Francmesnil et à M. Robert, ils délivrèrent à Rouen plusieurs prisonniers, entre
I. Voir Morin, Révélation défaits importants qui ont préparé ou suivi les Restaurations de 1814 et 18 j 5 (Paris, i83o); p. 5o et s.
autres M. de Bonneiiil, M. de Gombrey et sa mère, condamnés en 1808 à la prison perpétuelle pour affaires de chouannerie. Ils eurent aussi occasion de rendre un service signalé à la France en lui conservant presque tous les originaux des planches en cuivre des cartes de Cassini, qui avaient été soustraites au ministère de la guerre et qu'ils saisirent au moment où elles arrivaient à Dieppe. Il y avait en outre seize caisses d'objets de valeur. Le tout, estimé à une cinquantaine de millions, nous fut réexpédié immédiatement, et remis par M. de Polignac lui-même au ministère de la guerre i. Si j'insiste sur ce fait, c'est que, plus tard, ces deux messieurs, et beaucoup de ceux qui se sont dévoués à cette époque, ont été loin de trouver la reconnaissance qu'ils méritaient, auprès des ministres, particulièrement disposés à soutenir les anciens serviteurs de la Révolution.
M. de Gharencey fut désigné pour Alençon et le département de l'Orne 2.
M. de Conseil était à Evreux et nous avait signalé les grandes difficultés qu'il rencontrait, quand, le 6 avril, M. de Polignac et moi nous lui adressâmes des pouvoirs. Nous avions ajouté en marge, comme instruction particulière : « Faire mettre en liberté les prisonniers d'Etat pour cause d'opinions politiques ; aller à Gaen, à Bayeux, dans toute la basse Normandie, et particulièrement faire pénétrer à l'Ile de Jersey la nouvelle des événements de Paris, afin
1. Leur correspondance (du 8 au i4 avril) a été publiée sous ce titre : Rapport de MM. de Vente de Francmesnil, gentilhomme, et Robert, avocat, commissaires envoyés dans la haute Normandie. (Paris, Gueffler; in-4 de i6 p.) — Cet opuscule est très rare.
2. Dans une lettre datée d'Alençon, le 12 avril, il nous écrivit qu'en arrivant il avait trouvé la cocarde blanche « universellement arborée.... Il y aA^ait longtemps que l'esprit public du département de l'Orne appelait sur le trône des lis la postérité de Henri IV.... »
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que le Prince, qui doit y être, en soit instruit le plus promptement possible....; faire prononcer positivement les autorités en faveur de Louis XVIII, roi de France et de Navarre...., et non dans le sens du prétendu gouvernement provisoire....; enfin tout dans l'intérêt et pour l'honneur du Roi.... »
MM. Alexis Dumesnil et de Grimouville partirent pour la basse Normandie, Falaise, Gaen et Bayeux, où, dès le lo avril, un Te Deiim solennel fut chanté dans la cathédrale. Inutile de dire que dans ce pays de la chouannerie ils trouvèrent un grand enthousiasme ».
M. Poux, riche propriétaire aux colonies, se rendit à Bordeaux et, de là, dans l'Aveyron, le Tarn-et-Garonne et le Lot-et-Garonne. Il quitta Paris seulement le ii et, faute de chevaux disponibles, se trouva retenu quelque temps à Orléans. Sur toute la route, il dut constater l'ignorance des paysans sur les graves événements qui venaient de se passer à Paris : mais partout on recevait avec joie l'heureuse nouvelle 2. Dans le Midi, il remarqua que l'on se préoccupait de savoir si la charte constitutionnelle annoncée serait soumise à l'acceptation des départements 3. M. Poux nous envoya quatre rapports datés des
1. Une proclamation qu'ils adressèrent aux Normands a été imprimée à Gaen (chez Le Roy, imprimeur du Roi). Elle commence ainsi : « Braves Normands, peuples vraiment royalistes, vieux amis du trône et de l'autel, vous aviez déjà arboré la cocarde blanche lorsque nous sommes rentrés dans les murs de cette ville.... »
2. « .... L'abolition promise de la conscription, des droits réunis et de la tyrannie administrative du dernier gouvernement ont rendu au peuple sa sérénité; et il ne saurait trop tôt être satisfait irrévocablement sur ces trois moyens du régime affreux qui l'écrasait. Ce vœu m'a été généralement manifesté.... » (Lettre datée de Bordeaux, 16 avril.)
3. Parlant de l'esprit de la population dans les trois départements qu'il venait de visiter, M. Poux ajoutait : « La constitution proposée par le Sénat est inconvenante à ses principes inébranlables d'amour et de dévouement pour son Roi. » (Lettre datée d'Agen, 28 avril.)
l84 SOUVExNIRS DU COMTE DE SEMALLÉ.
i6, 19, 20 et 28 avril. Il avait joint à ce dernier la proclamation du maire de Bordeaux, du maire et du sous-préfet de Villefr anche, celle du sous-préfet de Rodez, du préfet de Montauban. Toutes ces pièces témoignaient du chaleureux accueil fait à Louis XVIII par les populations du Midi. Le colonel Mollot fut désigné pour faire déclarer Lyon, Toulon, Aix et Marseille, et plus spécialement pour se rendre près du maréchal Augereau. En raison de cette dernière mission et de son grade, il convenait que ses pouvoirs fussent visés par le ministre de la guerre ^ Nous nous étions donc entendus, M. de Polignac et moi, avec le général Dupont, qui se montrait plus désireux de servir le Roi que de défendre les prérogatives du soidisant gouvernement provisoire. Le colonel quitta Paris le 8, et le i3 au soir, il atteignit, non sans obstacle, la ville de Valence, où se trouvait jVugereau. Le maréchal prolongea immédiatement la suspension d'armes qu'il avait conclue, et fit arborer la cocarde blanche 2.
1. L'ordre du ministre de la guerre était ainsi conçu : « Il est ordonné à M. Mollot, chef de bataillon dans le 72» régiment d'infanterie, de se rendre en poste à Toulon, en passant par Lyon, pour remplir la mission dont il a été chargé au nom de Sa Majesté Louis XVIIL »
Hughes Mollot avait fait, sous la Révolution, les campagnes d'Italie et celle des Grisons ; sous l'Empire, il avait combattu à Essling et à Wagram; néanmoins, il n'était que chef de bataillon le i" avril 1814. Ce furent les commissaires du Roi qui lui firent donner le grade de lieutenant-colonel.