CHAPITRE PREMIER
Entrée aux pages. — Je suis présenté au Roi. — Comédies. — M. Joly de Fleury. — Service des pages . — Suppression de la petite écurie. — Accident grave et bonté du Roi à mon égard. — Retour de Necker. — Hiver 1588-1789. — « Les nouveautés. » — Joséphine de Beauharnais. — Réunions politiques chez M. Joly de Fleury. — Suppression de la fauconnerie. — Service de Madame Royale. — Maladie et mort du Dauphin.
Ouverture des États généraux. — M. de Servan et le marquis de Mirabeau, — Fête des gardes du corps, le i" octobre 1789. — Journées des 5 et 6 octobre. — Retour du Roi à Paris. — Voyage du duc d'Orléans en Angleterre. — Les tricoteuses et Théroigne de Méricourt. — Dangers courus dans Paris. — Je me rends à la Gastine, au Fayel. — La famille de Rouhault-Gamache et l'abbé Maury. — Je pars pour l'émigration.
Ce fut dans les derniers jours de l'année 1785 que mes parents reçurent avis de mon admission aux pages de la grande écurie du Roi. Ils me conduisirent à Paris à la fin de l'hiver, me présentèrent à MM. de Boisandré et Joly de Fleury, et s'occupèrent de la vérification des titres de noblesse et de l'accomplissement des formalités requises. Tout fut terminé pour le mois d'avril 1786, date fixée pour mon entrée ; mais je dus attendre jusqu'à l'automne, parce que M. de Montdort, un ancien, obtint, contrairement à la coutume, de ne partir qu'au mois d'octobre. Le nombre de quarante-huit ne pouvant être dépassé, on me mit provisoirement en pension à Versailles chez un M. Guy, chef d'institution, au quartier Saint-Louis. Après le départ de M. de Montdort, je fus installé à la grande écurie.
Au moment de ma présentation au Roi, M. de Romainville, gouverneur des pages, balbutia mon nom, et le brouilla avec celui de M. de Mallet, qui, peu de temps auparavant, était premier page de la grande écurie ; mais Louis XVI reprit : « Non ; non. C'est de Semallé ; une de <( mes bonnes familles de Normandie. » Il me reçut avec des témoignages de bienveillance toute paternelle, en me disant de bien me conduire, et que je lui avais été recommandé par des personnes en qui il mettait une entière confiance et pour qui il avait une parfaite estime. Il voulait parler de MM. Joly de Fleury.
Peu de jours après mon entrée aux pages, eut lieu le dernier voyage à Fontainebleau. Pendant l'absence de la cour, les pages qui ne faisaient pas partie du service restèrent à Versailles, où ils s'amusèrent à jouer la comédie; le théâtre des Menus-Plaisirs prêta les décors nécessaires pour l'appropriation de la salle d'escrime ; il prêta aussi les costumes. — Gomme au plus jeune et au plus petit, on me fit apprendre les rôles de femmes. Beaucoup de personnes de Versailles assistèrent à ces représentations, et on trouva généralement que les pièces étaient bien jouées.
Du reste, l'habitude de jouer la comédie était assez répandue à la fin du règne de Louis XVI. Lorsque j'allais en vacances dans le Maine, on y donnait des fêtes fort gaies, qui duraient plusieurs jours et où venaient tous les châteaux d'alentour. La famille de Maupeou me recevait alors de la façon la plus affectueuse, et je faisais partie de la troupe du château de la Davière i.
Protégé tout particulièrement par M. Joly de Fleury, I. Voir à l'appendice.
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l'ancien ministre des finances, j'obtenais, quand je n'étais pas de service, la permission d'aller chez lui, soit à Paris, soit à Auteuil. M. et M™^ de Fleury me traitaient comme leur fils. Pendant l'absence de la cour, étant plus libre, je fréquentais plus souvent leur maison. Je me souviens d'y avoir assisté à la visite de noces de M"^ Gabarrus, qui avait d'abord épousé un conseiller au parlement de Bordeaux, M. Devin de Fontenay, et qui depuis est devenue ]y[me Tallien. J'y rencontrais fréquemment M. Lepelletier de Saint-Fargeau, mari, en premières noces, d'une des nièces de M. de Fleury, ainsi que M. le marquis de Poret de Boisandré, chez lequel se réunissaient tous les partisans bien connus de la famille d'Orléans, ainsi que les amis de M™^ de Montesson. A l'occasion d'une fête, je fus même présenté à cette dame i. Quelque temps après, je lui rendis visite, et depuis je ne l'ai retrouvée qu'en 1806, à son convoi à Saint-Roch, d'où elle sortait par une porte, quand, singulière coïncidence, une ancienne maîtresse de M. le duc d'Orléans, M"^^ de V...., sortait par l'autre.
Le Roi revenu de Fontainebleau, son service se régularisa. Les pages de la grande écurie, appelés pages de la couronne, ne faisaient que les services d'apparat, particulièrement celui des grandes chasses.
Les pages de la petite écurie existaient encore. Ils étaient au nombre de quarante, et faisaient le service intérieur du château, celui de Mesdames, tantes du Roi, de Madame Elisabeth, du duc d'Angoulême et du duc de Berry. Ils avaient, en outre, le service du tiré du Roi. Chaque fusil, chargé par les arquebusiers, passait des
I. M""« de Montesson demeurait alors dans un hôtel dont l'entrée était au carrefour des rues Taitbout et du Helder, et dont le jardin allait jusqu'à la rue de la Chaussée d'Antin.
mains des Suisses dans celles des pages, au nombre de huit, et le premier page le remettait aux mains du Roi.
A la petite écurie se trouvaient tous les chevaux d'atte lage et de trait, les mules, etc. ; à la grande écurie, tous les chevaux de grand service, de selle et de manège. Ils étaient superbes et fort nombreux.
Tous les pages, sans exception, prenaient leurs leçons d'équitation à la grande écurie, avec les pages de la couronne, sous la haute surveillance du prince de Lambesc, excellent cavalier : il en résultait entre nous tous une grande camaraderie.
Le père du général Hoche était alors palefrenier en chef à la grande écurie et, comme il était fort estimé, c'était lui qui donnait les gaules aux pages qui allaient monter à cheval. Son fils servait alors dans les gardes-françaises.
Notre gouverneur était M. du Duit de Romainville, ancien colonel d'artillerie et un des juges du marquis de Lally-Tollendal. Nous avions aussi à notre tête le chevalier du Theil et le chevalier de Servan, qui avaient le grade de lieutenant-colonel, ce dernier, frère du premier président du parlement d'Aix et ami intime de Mirabeau, de fâcheuse mémoire.
Dans les premiers six mois de mon entrée aux pages, je fus trouvé trop faible pour monter à cheval, et ce ne fut qu'en 1788 qu'on me permit cet exercice.
Alors arriva une réforme réalisée par le cardinal de Loménie de Brienne. Les pages de la petite écurie, ceux de la chambre du Roi et ceux de la chambre de ses frères furent supprimés. Les livrées les plus âgées de la grande et de la petite écurie entrèrent dans l'armée, et les plus jeunes de la petite écurie remplirent les cadres des pages de la grande, qui restèrent fixés au chiffre de quarante-huit.
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Avant cette réforme, il m'arriva une aventure qui montre le bon cœur du Roi. Un jour, nous nous glissâmes le long du mur qui séparait alors le petit parc du bois de Satory, et nous avions ramassé une bonne provisoin d'œufs de faisans et de perdrix, lorsque les gardes nous poursuivirent. Il ne restait qu'à passer par-dessus le mur. J'en donnai l'exemple ; mais le mur s'étant écroulé sous moi, j'eus la jambe droite percée jusqu'à l'os par une pierre pointue. Mes camarades, me voyant sans connaissance, improvisèrent un brancard avec des branches d'arbres pour me porter à notre « garde-malade », infirmerie dirigée par un chirurgien distingué qu'on appelait Carrelet. Cet accident fit du bruit. Il vint un valet de pied du château pour avoir de mes nouvelles, et on appela aussitôt le chirurgien en chef de l'école militaire et des pages, M. Garre, qui posa le premier appareil sur la blessure, avec défense de le lever jusqu'à sa visite du lendemain.
Le soir, souffrant horriblement, je suppliai M. Carrelet de défaire l'appareil. Celui-ci n'y consentit que sur la réquisition des deux premiers pages qui se trouvaient là ; mais il ne put échapper à la colère de M. Garre, qui porta plainte auprès du prince de Lambesc.
Les deux premiers pages et M, du Theil eurent beau affirmer que M. Carrelet était innocent, rien ne put modérer le ressentiment de M. Garre. On parlait de me renvoyer lorsque je serais guéri, ainsi que les pages qui avaient forcé la main à M. Carrelet. Cette affaire devint assez sérieuse pour être soumise à Louis XVI, qui dit, avec sa bonté ordinaire : « Garre a tort. J'en aurais fait autant que le petit page et que ses camarades. Quand il s'agit de perdre un membre, on s'occupe peu des convenances. ))
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Tous les jours un homme venait du château s'informer de mon état, et les princes de la famille royale manifestèrent de l'intérêt pour moi. Ce ne fut qu'au bout de deux mois qu'il me fut permis de marcher avec des béquilles.
Quelque temps après ma guérison, M. Carrelet, qui en était resté seul chargé, remercia mon père d'un présent anonyme qu'il venait de recevoir. C'était une boîte d'argenterie, valant au moins cent louis. Mon père répondit que sa fortune ne lui aurait pas permis d'offrir un pareil cadeau. Étonné, M. Carrelet fit des recherches et sut, mais longtemps après, que c'était Louis XVI qui lui avait fait envoyer la boîte, avec ordre de garder le silence sur son origine.
Ce trait de bonté m'impressionna vivement et, témoin journalier des vertus du Roi et de toute sa famille, je leur vouai cet attachement inaltérable qui a servi de règle à toutes mes actions.
L'année 1788 se passa tranquillement : quelques réfor-] mes financières furent opérées; le projet qu'on avait d'assembler les Notables faisait espérer la fin prochaine desj troubles qui se manifestaient déjà. Mais la propagande] révolutionnaire faisait tous ses efforts pour ruiner le] trône, et bientôt on put entrevoir les catastrophes où il] devait disparaître. Necker avait été rappelé au ministère] des finances, et son arrivée à Versailles devint ui triomphe pour les ennemis du Roi. Presque tous les corpsj allèrent le féliciter; on n'épargna même pas les pages, qui] durent lui envoyer une députation. J'étais du nombre deî délégués; nous fûmes conduits par M. Du Theil, et c( fut M"^e de Staël qui nous reçut au nom de son père.
Après le retour de M. Necker, on parla de nouveai
d'assembler les Notables, pour remédier au désordre des finances, qu'on exagérait d'ailleurs beaucoup.
Survint l'hiver de 1 788-1 789, hiver si rigoureux, et où Louis XVI montra tant d'humanité et tant de charité. On allumait des feux dans tous les carrefours, à Versailles et à Paris. Le Roi allait lui-même en faire l'inspection, ses poches pleines d'or, qu'il répandait avec abondance sur tous ceux qu'éprouvait la rigueur de la saison. Le tableau du musée de Versailles qui représente le Roi visitant des malheureux est réellement d'une rare exactitude. Je puis l'affirmer, car deux fois, lorsque j'étais de service, j'ai fait partie de ces promenades bienfaisantes.
La Reine avait fait venir d'Italie, à ses frais, une troupe de « Bouffes » qui s'était installée à Versailles. Tout Paris accourait à ces représentations, qui distrayaient la cour pendant que les artisans de la révolution s'occupaient à ébranler la monarchie.
A cette occasion, voici ce qui m'arriva. Gomme nouveau, j'étais aux ordres des anciens, dont nous devions subir les fantaisies et les exigences, parfois dures et de mauvais goût. On appelait cela de la noiiçeaiité. L'obéissance immédiate était de rigueur pour les jeunes.
Un jour qu'on donnait au théâtre du château « Le roi Théodose à Venise », pièce où se trouvaient représentées sous un jour plaisant et prophétique les tristes vérités dont la France et l'Europe allaient bientôt voir la triste réalisation, un premier page m'enjoignit, à titre de « nouveauté », de porter une affiche de la comédie à M""^ de Beauharnais, logée alors à Ville-d'Avray avec la chanoinesse de Toulouse-Lautrec, sœur d'un ancien, qui avait deux ans déplus que moi. Le froid étant excessif, je pris, pardessus mes habits, une veste de ratine, qui nous servait
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tous les matins pour nous faire coiffer. Je n'osai louer un cheval à cause du verglas, et, sous ce vêtement de domestique, je me rendis, à pied, à Vilie-d'Avray, par le nouveau chemin de Saint-Gloud, que des soldats étaient en train de construire. Je fus introduit dans une vaste cuisine, où un grand feu était allumé. La transition subite du froid à l'extrême chaleur me fit perdre connaissance. Les domestiques qui se trouvaient là, en ouvrant le vêtement qui me déguisait, aperçurent ma veste galonnée d'or et reconnurent le costume des pages. Je restai un grand quart d'heure à me remettre, et, après des soins empressés, je me trouvai en état de repartir dans une voiture, que M""« de Beauharnais avait fait atteler, et qui me déposa à la porte des grandes écuries.
Cet événement fit disparaître ce genre de « nouveautés, » M""^ de Beauharnais et M"^ de Toulouse-Lautrec s'étant plaintes amèrement qu'on pouvait ainsi les compromettre. Le soir elles ne manquèrent pas de venir au spectacle, et un peu plus tard je retournai leur faire une visite de remerciements.
J'ajouterai ici que le souvenir conservé de moi par Joséphine de Beauharnais faillit, dans la suite, me devenir funeste. C'était sous le Directoire, quand, rentré en France, je craignais sans cesse d'être recherché par la police, et où je circulais sous le nom emprunté de Dujardin, sujet belge, négociant en dentelles. A une des grandes revues passées par Bonaparte au Ghamp-de-Mars, M"^® de Tilly m'avait donné un billet pour la tribune d'honneur, où elle se trouvait elle-même à côté de Joséphine. Cette dernière fixa sur moi ses regards et demanda qui j'étais. « C'est un Belge, répondit la générale, il est de mes amis. — Mais que fait-il à Paris? Sa figure ne m'est pas inconnue », répétait Josépliine, cherchant à rappeler ses
souvenirs. Et comme elle chargeait un officier de prendre des informations sur moi, M'"^ de Tillyme fit avertir qu'il était urgent de m' éloigner; ce que je fis aussitôt.
Le jour où j'étais allé remercier ces dames, je me rendis à Auteuil, chez M. Joly de Fleury, avec M. de Lastic, un de mes camarades très amateur de musique, qui désirait assister, au Grand Opéra de Paris, à la première représentation de « Démophon. » Il y avait ce jour-là un grand nombre de membres de l'assemblée des Notables chez M. de Fleury, qui était doyen des conseillers d'Etat et chez qui se rencontraient les hommes politiques du temps. Ils se décidèrent devant moi à se déclarer incompétents pour arrêter un mal qui s'aggravait chaque jour, et ils adoptèrent la résolution de faire comprendre au Roi que la convocation des Etats généraux était désormais le seul remède efficace. Je me rappelle même que je dus remplacer, à la table de v^hist de M'"^ de Fleury, M. de Malesherbes, qui quitta le jeu pour prendre part à la discussion.
Parmi les réformes qui furent faites à la cour, je dois mentionner la suppression de la Fauconnerie. Avant qu'elle disparût, il y eut une dernière chasse du vol, où tout le luxe de la cour fut déployé. On ne peut se faire une idée de l'affluence de la foule, accourue de Paris et des villes voisines pour assister à cette chasse vraiment royale. 11 semblait qu'on cherchât à cacher sous les dehors les plus majestueux les malheurs qui étaient sur le point de fondre sur nous.
Quelques détails sur cette dernière chasse peuvent montrer à quelle perfection l'art de la fauconnerie avait été poussé. Ainsi, chaque faucon était porté sur le poing par un fauconnier, et avait sur les yeux un chaperon
qu'on ôtait au moment de le lancer sur le gibier ; à un coup de sifflet particulier, il retournait sur le poing de son fauconnier. Les diff'érentes espèces d'oiseaux de proie attaquaient, selon leur force et l'éducation qu'ils avaient reçue, le gibier à poil ou à plume. Les perdrix étaient si eff*rayées, qu'elles venaient se réfugier jusque sous les pieds des chevaux et s'y faisaient prendre à la main.
On chassa d'abord le menu gibier; puis on entra dans des réserves, où il y avait des chevreuils et des sangliers. L'oiseau destiné à la chasse de la grosse bête se plaçait sur la tête de sa victime et y faisait promptement un trou rond et parfaitement régulier : l'animal tombait foudroyé. Pour le sanglier, la lutte était des plus intéressantes, parce que les bonds prodigieux de son adversaire empêchaient l'oiseau de se cramponner solidement sur son cou et le forçaient à voltiger autour de la tête, de peur d'être écrasé lorsque le sanglier se roulait par terre en écumant. On ne prit qu'un sanglier, et la lutte acharnée entre les deux animaux ne dura pas moins de trois quarts d'heure.
En 1789, Madame Royale ayant atteint sa onzième année i, on lui désigna un service composé d'un écuyer, d'un page et d'un porte-manteau. Jusqu'alors la jeune princesse accompagnait sa mère comme une petite fille. Son service une fois organisé, elle marchait seule, vêtue du costume de cour, et devant ses gens. Comme étant le plus petit, je fus choisi pour la première semaine. Je conduisis la princesse, avec M. de Saint-Pardon, son écuyer, à la messe, à travers la grande galerie; mais, pour les
I. Marie-Thérèse-Charlotte de France était née le 19 décembre 1778. Elle épousa, le 10 juin 1799, le duc d'Angoulème et mourut en i83i, en exil, à Frohsdorf.
vêpres, je manquai de quelques minutes, ainsi que M. de Saint-Pardon, le service nouveau, et nous ne retrouvâmes le cortège royal que dans la salle qui précédait la chapelle '. La jeune princesse, ayant paru fâchée de ce retard, le témoigna par quelques marques d'impatience qui déplurent beaucoup à la Reine, et celle-ci ordonna de supprimer son service.
Le dauphin de France, Louis-Joseph-Xavier-François, étant tombé malade, avait été transporté à Meudon, où l'air passait pour très salubre. La Reine allait tous les jours voir son fils. Quelque temps après, M. du Dressier, page du dauphin, devint à son tour souffrant, et je le remplaçai à Meudon pendant plusieurs semaines. On faisait faire beaucoup d'exercice au jeune malade, dont la santé s'affaiblissait tous les jours, et il jouait aux quatre coins, quand les princes des maisons d'Orléans, de Rourbon, ou des fils de dignitaires de la cour venaient le visiter avec leurs parents. Le duc d'Enghien y paraissait très souvent ; je n'y ai vu que deux fois le duc de Chartres. Quant à la Reine, elle arrivait régulièrement tous les matins, et ne quittait son fils que les larmes aux yeux.
Enfin, le prince mourut le 4 juin 1789, précisément un mois après la convocation des États généraux. Il était né à Versailles, le 22 octobre 1781. Il succomba à une maladie de langueur, qu'on attribua, dans le temps, à un poison lent. On fit l'extraction de son cœur pour le déposer au Val-de-Grâce, et je fus de service, avec trois autres
I. Nous avions, ce jour-là, dîné chez M""" la marquise de Payzac, née Chapt de Rastignac, moi et un de mes camarades qui était son parent. A ce dîner, j'avais vu pour la première fois M. et M"« de Favras. — M"' de Payzac a été guillotinée le l'j pluviôse an II, et l'abbé de Rastignac, son frère^ fut un des prêtres massacrés aux Carmes en septembre 1792.
pages, pour cette triste cérémonie. La réception dans cette abbaye royale eut lieu le soir, et se fit aux flambeaux : M. de Roquelaure, évêque de Senlis, officiait. Mon cheval, efTrayé par les torches, prit peur, se renversa sur moi, et j'échappai comme par miracle à cet accident qui eût pu me coûter la vie. Le corps du prince fut ensuite porté à Saint-Denis.
Je me trouvai de service également à l'ouverture des États généraux.
En revenant de l'assemblée, nous fûmes témoins d'un spectacle bien affligeant, donné par M. de Servan, notre sous-gouverneur, qui pérorait et excitait le peuple contre le comte d'Artois. Cette scène affecta beaucoup le Roi, et le détermina à faire partir M. le comte d'Artois dans la nuit même.
Deux jours plus tôt, les pages, sortant de la salle d'armes par le vestibule d'entrée, avaient rencontré M. de Mirabeau, venu faire visite à M. de Servan, que celui-ci reconduisait jusqu'au bas du perron. On sait que les chaises à porteurs étaient alors les véhicules employés dans l'intérieur de la ville. Un des porteurs demanda l'adresse où il fallait conduire le personnage : <( A la voirie ! » s'écria l'un de nous, le chevalier de Bournazel. M. de Servan, irrité, lui donna l'ordre de monter immédiatement à la prison des pages. Nous fîmes mine de nous y opposer, mais notre premier page, M. d'Ordières, nous engagea vivement à ne mettre aucune entrave à l'exécution de l'ordre donné. Plusieurs pages, dont je faisais partie, se rendirent chez M. le prince de Lambesc pour lui exposer l'affaire, et celui-ci en référa au Roi, qui leva la peine prononcée contre Bournazel.
M. de Servan, sil m'en souvient bien, quitta dès lors
sa situation aux écuries du Roi. Il jeta le masque, devint ministre de la guerre en 1792, sous le ministère girondin, et mourut en 1808, président du Conseil des revues.
Malgré le mauvais exemple et même les tentatives de séduction de M. de Servan, les pages ne furent jamais plus exacts dans leur service que dans ces malheureuses années, et je n'oserais dire jusqu'où eût pu se porter notre indignation contre cet homme, s'il n'avait quitté la place. Il est à remarquer que bien peu des pages donnèrent dans la Révolution, tandis que l'École militaire lui a fourni beaucoup d'adeptes. Les premiers pouvaient apprécier la bonté de la famille royale, et étaient élevés d'une manière chevaleresque ; les autres, au contraire, dirigés par des maîtres imbus de la philosophie du temps, sont tombés dans ce libéralisme qui a amené la subversion générale.
Les agents de la maison d'Orléans se déclarèrent alors ouvertement contre le Roi. Tout annonçait une crise prochaine.
On avait fait venir à Versailles des régiments de hussards et celui de Flandre-infanterie. Ces régiments, au début, étaient animés d'un bon esprit, mais bientôt celui de Flandre fut travaillé par les bourgeois, avec lesquels il entretenait de fréquents rapports.
Les gardes du corps eurent, eux aussi, un moment de faiblesse, qu'ils ont bien noblement expié depuis. Trois de leurs officiers, MM. Le Doulcet de Pontécoulant, de Grouchy et le chevalier de la Tour-Maubourg, avaient déterminé les gardes à offrir à l'assemblée un piquet d'honneur. La pièce était libellée ainsi : « A nos seigneurs de l'assemblée des États généraux. » Elle fit un grand effet ; mais ces messieurs, s'apercevant de l'inconvenance de leur démarche, voulurent se rétracter de la
façon la plus éclatante. Pendant une fête donnée par eux aux officiers du régiment de Flandre, dans la salle de grand opéra du château, le i^'^ octobre 1789, les gardes du corps jurèrent de mourir pour défendre le Roi et soutenir le trône de saint Louis. La famille royale y assistait, et j'étais du nombre des pages de service. Il est impossible de décrire, sans en avoir été témoin, l'enthousiasme excité par la présence des princes.
Le parti hostile à la cour parut d'abord atterré de cette démonstration; mais, plus tard, il en fit un chef d'accusation contre Louis XVI et contre plusieurs autres assistants qui furent traînés devant les tribunaux révolutionnaires.
Quatre jours après, le 5 octobre 1789, le Roi, accompagné de son service, se rendit à la chasse dans les bois de Meudon. Nous laissâmes nos habits au rendez-vous, et nous prîmes les vestes de petite tenue en coutil, bordées d'un galon d'or. Beaucoup de braconniers tiraient à tort et à travers sur le gibier : le Roi me dit : « Allez dire à ces hommes qu'ils aillent plus loin, car ils pourraient blesser quelqu'un de ma suite. » Ces braconniers reçurent respectueusement les ordres du Roi. Quelques instants après, arriva à pied, de Paris, un chevalier de Saint-Louis, dont j'ai oublié le nom, venant prévenir Louis XVI qu'on dirigeait des bandes d'assassins sur Versailles, et le supplier de mettre le château en état de défense. « Je vous remercie bien, Monsieur, répondit le Roi, de votre acte de dévouement ; mais je n'ai pas peur. Vous devez être bien fatigué ; il faut monter dans une de mes voitures et vous faire conduire à Versailles. » Au moment où le Roi finissait cette phrase, M. le marquis de Salvert, écuyer de la Reine, arriva au galop avec une lettre de celle-ci, suppliant Sa Majesté de revenir au plus
vite auprès d'elle. Nous ne prîmes pas le temps de retourner au rendez-vous. Le Roi monta en voiture, et nous sautâmes à cheval pour le suivre. Mais Louis XVI, qui avait fait forcer l'allure, rentrait au château quand nous n'étions encore qu'au tournant de l'avenue de Paris.
Là nous aperçûmes, à cinq cents pas au plus de la place d'armes, cette effroyable avant-garde de brigands qui marchait sur Versailles. Les deux côtés de l'avenue étaient remplis d'hommes et de femmes, qui poussaient des vociférations affreuses et nous jetaient des pierres et des bâtons. Quoique nous fussions en veste, nous entendions dire : « Ce sont des pages : il faut les tuer ! » Je reçus une pierre dans le coude gauche, qui me fit tant de mal que je lâchai la bride. Mon cheval s'emporta, et l'animal effrayé me mena directement dans la cour des grandes écuries.
Nos habits nous furent apportés par une voiture de service, et nous pûmes monter au château avant l'arrivée de la horde, qui s'était arrêtée quelque temps devant la petite maison appelée « pavillon de Vergennes,» demeure du duc d'Orléans, et quartier général des meneurs de cette horrible bande.
Le régiment de Flandre fut mis en bataille sur la droite de la place d'armes, et un détachement de gardes du corps lui fit face, devant la ci-devant caserne des gardes suisses. Ces troupes étaient les seules forces présentes à Versailles ; car le Roi, par excès de bonté, avait consenti à ce que les régiments de hussards, casernes antérieurement à l'orangerie, en fussent retirés.
La horde arriva en hurlant sur la place. A sa tête était un ouvrier, modèle pour académies, à longue barbe. Il avait une hache à la main et un fusil en bandoulière ; il remplissait à la fois le rôle de tambour-major et celui de sergent de l'insurrection.
J'avais reçu, comme mes camarades, un mousqueton pour défendre les écuries si elles étaient attaquées, — ce qui n'eut pas lieu, le château étant le but des assaillants. Alors je pris des habits civils et je me rendis, par une voie détournée, sur l'avenue de Paris, en face de l'hôtel de Vergennes, à la maison du lieutenant de Tilly.
Je ne trouvai personne, car M""^ de Tilly, effrayée, venait de conduire sa fille Caroline, âgée de trois ans, dans la maison de Vergennes, croyant, avec raison, être préservée de tout danger sous le toit qui abritait le duc d'Orléans. Je retournai donc, sans perdre de temps, à la grande écurie, par le même chemin de Montreuil, et je fus désigné, avec trois autres pages, pour monter au château et y prendre le service.
L'écuyer qui commandait les petites écuries avait eu la précaution d'envoyer deux voitures attelées sur la terrasse du château, en leur faisant faire le tour par la pièce d'eau des Suisses. Ces deux carrosses laissaient au Roi la possibilité de se retirer avec sa famille à Rambouillet, ou plus loin si c'était nécessaire. Beaucoup de personnes étaient là réunies, et le Roi était résolu à partir, quand, sur la représentation que son départ serait le signal de grands malheurs, il se laissa persuader et remonta dans ses appartements.
Peu après, on entendit une décharge; le peuple tirait sur les gardes du corps, qui avaient reçu l'ordre de ne pas défendre le château. M. de Savonnière, qui les commandait, eut le bras cassé ; plusieurs chevaux furent blessés. Un de mes camarades, plus âgé que moi, M. de Lastours, fut envoyé pour voir si, comme on le disait, il arrivait encore des brigands du côté de Bue. Avant qu'il eût traversé la place d'armes, M. de Lastours fut renversé de cheval et manqua périr. Il ne
fut sauvé que par l'intervention de groupes moins hostiles.
Cet événement fit encore insister auprès de Louis XVI pour l'engager à partir; mais les mêmes individus que la première fois firent échouer les efforts des vrais amis de la famille royale. Parmi eux se trouvaient le commandant de la garde nationale de Versailles, M. de Lusignan, colonel du régiment de Flandre, Berthier, officier de la garde nationale, le même qui devint plus tard prince de Neuchâtel, etc. Le Roi, sur le point de monter en voiture, se décida finalement à rester. La Reine, au désespoir, lui dit : « Vous vous perdez et vous sacrifiez toute votre famille. — C'est un devoir pour moi, répondit-il, de me sacrifier pour éviter de plus grands malheurs. »
On nous renvoya aux écuries, conduits par M. du Theil, et toujours armés de nos mousquetons. Nous prîmes un passage qui menait du château au théâtre de la ville, ensuite la rue de la Paroisse, et nous entrâmes par la porte des écuries donnant sur l'avenue de Saint- Cloud I.
Exténué, je me jetai tout habillé sur mon lit et n'entendis rien de l'horrible bruit qui se faisait sur la place. Lorsque je me réveillai, j'aperçus par ma fenêtre les têtes de deux gardes du corps piquées sur les fers de lance de la grille. Ces deux malheureux étaient MM. de Varicourt et des Huttes 3, qui avaient été massacrés par le peuple, et décapités par l'homme à la grande barbe dont j'ai parlé plus haut.
Nous apprîmes par des cris répétés que Louis XVI avait consenti à partir pour Paris. Ce fut une effroyable
1. Les grandes écuries étaient entre l'avenue de Saint-Gloud et l'avenue de Paris ; les petites écuries, entre l'avenue de Paris et l'avenue de Sceaux.