‹ Souvenirs du comte de Semallé, page de Louis XVIChapitre 3 sur 60 · M. des Huttes était le neveu de Voltaire · texte numérisé non relu

M. des Huttes était le neveu de Voltaire

nuit que celle du 5 au 6 octobre, pendant laquelle la Reine dut la vie au courage du garde du corps M. du Repaire, qui, passant son mousqueton en travers de la porte confiée à sa garde, lui donna le temps de se rendre, par une communication dérobée, dans l'appartement du Roi. Ce brave officier fut assommé de coups et tomba inanimé i.

Dès le matin du 6 octobre, on prépara tout pour le voyage du Roi : je fus nommé de service auprès de Madame Elisabeth. Les brigands, auteurs de toutes ces horreurs, nous servaient d'avant-garde, et portaient au bout de piques les têtes de ceux qu'ils avaient assassinés. D'autres gardes du corps, prisonniers, étaient au milieu de gardes nationaux, qui, pour les protéger contre les fureurs et les insultes, leur avaient mis leurs bonnets à poil sur la tête.

Le Roi avait dans sa voiture toute sa famille, la Reine et Madame Elisabeth. Nous marchâmes dans un lugubre cortège, à travers les huées les plus atroces : les plus modérés se bornaient à crier : « Nous emmenons le boulanger, la boulangère et le mitron. » Nous traversâmes Sèvres, rempli d'une hideuse population venue de la chaussée du Maine. Nous arrivâmes à la barrière des Ronshommes, où il partit un coup de carabine dirigé vers la voiture du Roi. J'entendis le sifflement de la balle : le Roi mit la tête à la portière et demanda : « N'y a-t-il personne de blessé ? » Nous fûmes arrêtés à la grille ; on nous fit crier « Vive la nation ! » et prendre la cocarde tricolore pour entrer à Paris ; puis nous allâmes droit à l'Hôtel de ville.

I. Il n'est mort néanmoins que sous la Restauration, commandant aux gardes du corps. Il avait émigré et n'était rentré en France qu'avec Louis XVIII.

Le Roi y passa la nuit, et le lendemain s'établit aux Tuileries. Pour nous, on nous logea dans la maison des pages, située là où se trouve aujourd'hui la place des Pyramides, au centre d'un passage donnant dans la rue Saint-Honoré d'une part, et de l'autre vis-à-vis de la grille du jardin des Tuileries. Nous n'avions que quelques pas à faire pour nous rendre au château.

Huit pages choisis restèrent à Paris et y firent alternativement le service. Je fus de ce nombre, étant un des plus anciens. Le Roi était logé au centre du palais, Madame Elisabeth au pavillon de Flore, Mesdames au pavillon de Marsan.

L'Assemblée nationale fut transférée à Paris et installée dans le manège, contigu à la terrasse actuelle des Feuillants, et que le percement de la rue deRivoli a fait depuis disparaître.

C'est à cette date que se place le séjour de huit mois que le duc d'Orléans fit en Angleterre. Son parti perdait du terrain, car la présence du Roi et de la Reine à Paris et leur grande bonté produisaient un excellent effet sur le peuple. La cour y reprenait les habitudes de Versailles ; il y avait jeu au château. La confiance semblait renaître. Pour l'augmenter encore, on avait modifié le service, et le capitaine des gardes avait été remplacé par l'un des commandants de la garde nationale de Paris.

Le duc d'Orléans, inquiet, demanda au Roi la permission de faire un voyage. Beaucoup crurent que c'était un exil; mais il n'en était rien. Le prince n'avait demandé à se rendre en Angleterre que pour aller s'y entendre avec les instigateurs qui, de l'étranger, fomentaient notre malheureuse révolution. Tant qu'on ne soulevait pas le peuple avec l'argent et qu'on ne l'excitait pas par les mau-

vais journaux, il était parfaitement tranquille, et souvent il venait des gens sous les balcons des Tuileries crier : « Vive le Roi ! vive la Reine ! vive la famille royale ! »

Nous jouissions nous-mêmes de cette sorte de popularité ; tous les théâtres nous étaient ouverts gratuitement et, comme pages, nous recevions des marques d'intérêt et des témoignages de bienveillance.

Vers la fin d'octobre, l'Assemblée reprit ses travaux dans sa nouvelle salle et les mouvements populaires recommencèrent. Les plus mauvais journaux se lisaient au coin des rues. Des chanteurs répétaient les chansons les plus obscènes et les plus séditieuses, attaquant toute la famille royale. Des bandes de femmes, à la tête desquelles se trouvait une Liégeoise, la fameuse Théroigne de Méricourt, assiégeaient l'Assemblée. On les appelait « les tricoteuses. » Quand on avait besoin d'une démonstration hostile, on les trouvait toujours prêtes à la soutenir; quelquefois, cependant, ces malheureuses revenaient à de bons sentiments.

Ainsi, je dois raconter comment ces mégères, un jour, me sauvèrent la vie. Une bande était allée aux Tuileries crier « Vive le roi ! vive la Reine ! » et il y avait eu une très grande exaltation en l'honneur de la famille royale. Rassuré par cette manifestation, j'eus l'imprudence, après mon service de la messe, de traverser les Tuileries pour me rendre, par la rue Saint-Florentin, chez la marquise de Marigny, née de Ghoiseul, et sœur de la première femme de M. de Walsh-Serrant. Elle demeurait rue de la Chaussée d'Antin, au coin de la rue Saint-Lazare '.

1. M. de Walsh avait eu deux enfants de M"^ de Ghoiseul : un garçon qui mourut jeune, au château de Serrant, et une fille fort jolie, qui épousa un Hongrois et mourut sans postérité.

Pendant l'émigration, il épousa en Angleterre M"^ de Valadi, née de Vaudi^euil, dont le premier mari, officier aux gardes-françaises, con-

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Arrivé à l'entrée de la rue Gaumartin, je me trouvai dans le voisinage immédiat de chantiers situés rue Basse du Rempart. Les ouvriers de ces chantiers me prirent pour un garde du corps, parce que j'avais un surtout galonné d'or, que les « anciens » seuls des pages avaient le droit de porter. Ils voulurent m'entraîner et me pendre à une lanterne. A ce moment, débouchaient, par la rue Neuve des Capucines, où demeurait Bailly, ces mêmes femmes conduites par Théroigne de Méricourt. Encore dans l'enthousiasme de la réception qu'elles avaient reçue aux Tuileries et qui les avait comme électrisées, elles reconnurent que j'étais un page, m'arrachèrent des mains des ouvriers, et me choisirent parmi elles une escorte pour me conduire jusqu'à la maison de M'"^ de Marigny. En arrivant à la porte, j'embrassai mes libératrices, au nombre desquelles se trouvait Théroigne elle-même. Ce soir-là, il y avait jeu au château; M'"^ de Marigny m'y ramena dans sa voiture.

Ce danger ne nous rendit pas plus prudents. Quelque temps après, je sortis avec un de mes camarades, M. de Swinburn, d'origine irlandaise, protégé de la Reine, et nous nous rendîmes ensemble au nouveau théâtre du Palais-Royal. On y donnait une pièce intitulée « La Rico. » Un grand seigneur vaurien, et son valet qui se compromettait en toute occasion pour son maître, formaient le fond de la pièce. Le valet répétait sans cesse : a Mon maître, lui, s'en tirera; c'est moi qui serai pendu i. »

tribua fortement à la défection de ce corps; il était ami de Saint-Just, et périt avec lui sous la Terreur. De M-"' de Valadi, M. de Walsh eut deux fils, dont l'un épousa M"* d'Héricy, que j'ai beaucoup connue. Rentrée en France, la seconde M-^» de Walsh devint dame d'honneur de Joséphine.

I. Le rôle du valet avait été rempli longtemps par Bordier, qui, coïncidence étrange, venait justement d'être pendu à Rouen le 21 août 1789.

En sortant du spectacle, nous nous trouvâmes au milieu d'un groupe d'agitateurs, et comme nous longions une des galeries du Palais-Royal, on frappa M. de Sw^inburn, qui était très grand. Il tomba sous les coups; mais un marchand de la galerie m'entraîna dans son arrière-boutique, me fit changer d'habits et me reconduisit à notre domicile. D'autres personnes relevèrent M. de Swinburn, lui firent donner des soins chez un apothicaire, et de là il fut transporté à l'hôtel des pages, où il resta longtemps malade ^

J'accompagnais le Roi le jour où il s'engagea devant l'Assemblée à maintenir la constitution, le 4 février 1790 : ce sont des dates qui ne s'oublient pas.

Vers ce même temps, je pris le service auprès de Madame Elisabeth, à la personne de qui je demeurai désormais attaché. Parmi les choses dont je me souviens, il est resté dans ma mémoire que le duc de Brissac refusait alors d'émigrer.

x\u moment de ma sortie des pages, à la fin d'avril 1790, M^^ de Marigny me demanda ce que j'allais faire ; car le Roi avait décidé que les pages sortants auraient un délai de dix ans, qui leur serait compté comme service actif, à moins qu'ils ne voulussent entrer de suite dans l'armée. Je répondis que j'étais porté à écouter les propositions que M. l'ambassadeur d'Espagne me faisait faire par M""« la marquise de Rouhault-Gamache, née de Ghoiseul, dont le mari était grand d'Espagne de première classe, du

1. Lorsqu'il fut rétabli, son père vint le chercher et le ramena dans son pays. C'est par erreur que M, d'Hézecques, dans ses Souvenirs éfunpage de la cour de Louis XVI, p. 348, indique M, de Laroque comme accompagnant M. de Swinburn ce jour-là, à moins que ces messieurs ne fussent plus de deux ensemble dans cette circonstance. — Il est à remarquer que M. d'Hézecques, qui s'est trouvé aux pages trois années entières avec mon grand-père, ne fait nulle part mention de son nom.

chef de sa mère. M"- de la Motte-Iioudancourt, fille du maréchal de ce nom. Il s'agissait alors de me faire recevoir dans la garde wallonne du roi d'Espagne.

Madame Elisabeth eut, sans doute, connaissance de ce projet, car elle me fit remettre une lettre à l'adresse du duc de Villequier, qui était émigré à Bruxelles, et un cœur de fleurs d'oranger. Je reportai la lettre aux Tuileries, en disant que je ne pouvais prendre aucune détermination pour mon avenir avant de m'être concerté avec mes parents, et je partageai le cœur de fleurs d'oranger avec mes compagnons : puis je me rendis à la Gastine.

En revenant du Maine, je ne fis que traverser Paris et allai près de Pont-Sainte-Maxence, au château du Fayel, dont le propriétaire était le marquis de Rouhault-Gamache.

Ses parents, qui n'avaient qu'un fils et une fille, passaient toute l'année au château du Fayel, et le duc d'Aumont leur avait procuré comme précepteur l'abbé Siffrein, originaire du Gomtat Venaissin, bien connu plus tard sous le nom de Maury. — M. de Rouhault le père, forcé d'être souvent à Paris, avait une très grande confiance dans l'abbé, qui donnait des leçons à la fois aux deux enfants, mais qui bientôt commença à maltraiter le fils, dont l'intelligence laissait beaucoup à désirer, tandis qu'il s'attachait à flatter la jeune fille, qui approchait de dix-huit ans. Il poussa si loin ces prévenances, que M"^ de Rouhault crut devoir en avertir sa mère. Le vieux marquis, habitué à ne voir que par l'abbé, ne voulut d'abord rien croire; pourtant il se décida à exercer une surveillance rigoureuse. L'abbé, se voyant découvert, s'esquiva, sauta par une fenêtre dans la cour et gagna, à travers le parc, Pont-Sainte-Maxence et de là Paris. Il alla se réfugier

chez le duc d'Aumont, son protecteur. Le duc, bien connu plus tard sons le nom de Jacques Aumont, qui devint un des quatre commandants de la garde nationale de Paris, avec Mandat, Gourtomer, etc., menait alors une vie des moins régulières et accueillit l'abbé, qui, sans doute, lui avoua l'afîaire sans convenir de tous ses torts. Il conta l'histoire dans le monde, avec d'autant moins de discrétion qu'il venait de se brouiller avec le marquis de Rouhault, et nuisit ainsi à M'>« de Rouhault, qui était charmante, mais qui, avec sa grande fortune, finit par épouser un homme déjà âgé, M. de B...., attaché à la maison de Monsieur. Elle n'en eut pas d'enfants.

Tout ceci se passait plusieurs années avant la Révolution, et je retrouvai au Fayel l'ancien domestique et tous les gens du village qui avaient été témoins de cette fâcheuse aventure. Je restai quelque temps dans la famille de Rouhault, et ne rentrai à Paris qu'en juillet, dans les jours qui précédèrent les fêtes de la Fédération. J'appris alors que je n'irais pas en Espagne, et que Madame Elisabeth désirait donner suite à sa commission, qui n'avait été ajournée qu'en raison de mon voyage dans ma famille.

EiTectivement, M"^^ de Marigny me confia une lettre, me disant de prendre les plus grandes précautions pour me rendre à Bruxelles; que j'avais tout le temps nécessaire pour fixer mon voyage ; qu'on avait toute confiance en moi ; mais qu'on désirait que cette lettre fût remise à M. le duc d'Uzès en personne, ou, en cas d'absence, à M. le duc de Villequier.

J'étais jeune ; je me sentis inquiet, me voyant chargé d'une mission qui paraissait importante, et, comme je craignais de partir seul pour Bruxelles, sur une route particulièrement surveillée, je me rendis à Evreux, chez

un de mes camarades, sorti en même temps que moi des pag"es, et nommé de Franqueville. Il me mena chez sa mère, au château de Galitrelle, où je fis part au fils et à la mère du dessein que j'avais d'émigrer, sans leur parler de la mission secrète dont j'étais chargé.

]y[me Je Franqueville approuva mon projet, permit à son fils de m'accompagner ; mais elle ne voulut pas que nous prissions la voiture publique. Elle nous donna un vieux cabriolet avec lequel nous gagnâmes d'abord Rouen, où nous restâmes quelques jours. Nous y vîmes M'"^ la marquise de la Heuze i, M. de Frébourg 2, mon beau-frère, encore officier au régiment de Navarre, enfin M. Heude, avocat fort dévoué à la famille royale, qui nous fournit les moyens d'aller à Amiens, et de là à Valenciennes, avec les passeports qu'il s'était procurés.

Après deux journées de séjour à Valenciennes, nous prîmes la poste pour Bruxelles, par Mons. On rencontrait sur la route beaucoup de voitures qui sortaient de France, et tout le monde nous signalait aux relais comme des jeunes gens qui émigraient; néanmoins, on ne nous demanda de passeports qu'au premier poste autrichien.

1. M-"^ la marquise de la Heuze, mère de M. le président de La Londe. Le nom patronymique des La Londe et des La Heuze est Le Cordier : c'est une famille parlementaire de Normandie.

2. Et non Fribourg, comme il est nommé dans le Journal des Débats et lois. — Cf. V. Pierre, Le 18 fructidor, p. igS. (Éd.)

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