‹ Souvenirs du comte de Semallé, page de Louis XVIChapitre 21 sur 60 · Voici la proclamation du maréchal à ses troupes · texte numérisé non relu

Voici la proclamation du maréchal à ses troupes

« Soldats ! Le Sénat, interprète de la volonté nationale, lassée du joug tyrannique de Napoléon Bonaparte, a prononcé, le 2 avril, sa déchéance et celle de sa famille.

« Une nouvelle constitution monarchique, forte et libérale, et un descendant de nos anciens rois remplacent Bonaparte et son despotisme.

« Vos grades, vos honneurs, vos distinctions, vous sont assurés.

« Le corps législatif, les grands dignitaires, les maréchaux, les généraux et tous les corps de la grande armée ont adhéré aux décrets du Sénat, et Bonaparte lui-même a, par un acte daté de Fontainebleau le 11 avril, abdiqué pour lui et ses héritiers les trônes de France et d'Italie.

« Soldats ! vous êtes déliés de vos serments. Vous l'êtes par la nation, en qui réside la souveraineté. Vous l'êtes encore, si c'était nécessaire, par

LES COMMISSAIRES ROYAUX. l85

Le colonel arriva le i6 à Toulon auprès de Masséna, lui fit connaître les événements du 3i mars, puis se présenta le 19 à Marseille. Dès qu'il y eut fait reconnaître le Roi, il fit auprès de Famiral Ganteaume les démarches nécessaires pour faire sortir de la prison d'Etat du château d'If les infortunés qui y gémissaient depuis si longtemps. Les rapports qu'il nous fit envoyer par les conseils municipaux des différentes villes de la Provence constataient une allégresse générale. Ainsi à Marseille, le 16 avril, deux frégates anglaises ayant déployé dans le port le drapeau blanc, le peuple leur avait fait un accueil enthousiaste. Ainsi à Aix, le i5 avril, le conseil municipal avait délibéré de reprendre tous les emblèmes de la monarchie et d'effacer tous ceux qui rappelaient la tyrannie de Bonaparte. Il y eut cependant quelques excès. Le peuple, après avoir renversé les bustes de Bonaparte, avait pénétré à la douane et aux droits réunis, jetant les papiers par les fenêtres et brisant les meubles des bureaux. Il avait fallu l'intervention du maire pour apaiser ce désordre.

La manière dont le colonel marquis de la Grange avait rempli, le 3i mars, le rôle important dont il s'était chargé, et, quelques jours après, une mission auprès du baron de Sacken le recommandait tout particulièrement à notre

rabdication même d'un homme qui, après avoir immolé des milions de victimes à sa cruelle ambition, n'a pas su mourir en soldat.

« La nation appelle Louis XVIII sur le trône. Né Français, il sera fier de votre gloire et s'entourera avec orgeuil de vos chefs. Fils de Henry IV, il en aura le cœur ; il aimera le soldat et le peuple.

« Jurons donc fidélité à Louis XVIII, et à la constitution qui nous le présente. Arborons la couleur vraiment française, qui fait disparaître tout emblème d'une révolution qui est finie, et bientôt nous trouverons dans la reconnaissance et dans l'admiration de votre roi et de votre patrie une juste récompense de vos nobles travaux.

« Au quartier général de Valence, le 16 avril 1814. »

l86 SOUVENIRS DU COMTE DE SEMALLÉ.

choix I. M. de Polignac et moi nous le désignâmes pour se rendre à Toulouse auprès du maréchal Soult, en passant par Orléans et Blois. 11 était en effet de la plus haute importance que le maréchal fût averti sans retard des événements qui s'étaient passés à Paris, de la paix qui en était la conséquence, et comme l'armée anglo-espagnole le poursuivait sur le territoire français, il fallait éviter de ce côté l'effusion du sang. Malheureusement, retardé sur la route, comme je vais le dire, notre commissaire n'allait pas prévenir la bataille sanglante qui se donna le jour de Pâques, lo avril, sous les murs de Toulouse.

Parvenu à Orléans, le marquis avait, selon ses instructions, demandé au préfet, au général commandant la division, aux officiers supérieurs de la place, aux tribunaux, à la garde nationale, à toutes les autorités civiles et militaires, leur adhésion à la déchéance prononcée contre Bonaparte, et il avait reçu d'elles le serment de fidélité à S. M. Louis XVIII. Il continuait sur Blois, lorsqu'il rencontra l'impératrice Marie-Louise, et avec elle le trésor de la couronne. Aussitôt il retourna à Orléans, auprès du

I. « En vertu des pouvoirs qui nous ont été donnés par S. A. R. Monsieur, lieutenant général du Royaume,

« Nous chargeons M. Paul-Jérôme-Hippolyte Desfieux-Beaujeu, marquis de la Grange, ancien officier supérieur et commandant divisionnaire dans les départements de l'Evire et des Ardennes pour Louis XVIII, de rester auprès de S. Exe. M. le baron de Sacken, gouverneur de la ville de Paris, pour réclamer son intervention toute-puissante pour le service de S. M. Louis XVIII.

« M. de la Grange sera également chargé, près de S. Exe. M. de Sacken, de protéger les réclamations et les demandes des sujets de S. M. Louis XVIII,

« M. de la Grange sera tenu en outre de donner à M. de Sacken tous les renseignements géographiques, particulièrement utiles dans les circonstances où on se trouve.

« Enfin M. de la Grange est remis aux ordres de M. de Sacken pour toutes les choses auxquelles il voudra l'employer.

« Signé : de Semallé, ancien page de Louis XVI, fondé de pouvoirs de S. A. R. Monsieur, lieutenant général du royaume, datés de Vesoul. »

général Schouvalov, pour lequel il avait des lettres de recommandation signées par le baron de Sacken et par le comte de Langeron. Il lui fit remarquer qu'il était urgent d'empêcher le trésor de parvenir à Fontainebleau, et le pria de poster un piquet de troupes sur la route que Marie-Louise devait suivre, pour la forcer à entrer à Orléans et à y séjourner. Puis il partit à franc étrier et vint m'informer de ce qui s'était passé, ajoutant que le préfet et le général Hamélinaye s'étaient chargés de retarder le départ des fourgons jusqu'à son retour. Il arriva chez moi vers les deux heures du matin.

Je me trouvais séparé de M. de Polignac, logé fort loin, dans le faubourg Saint-Germain. Ne connaissant pas encore assez M. de la Grange pour confier à lui seul une mission aussi importante, je l'engageai à descendre dans la salle à manger. Pendant ce temps, j'appelai M. de Villeneuve d'Arifat, jeune homme qui me servait d'aide de camp et en qui j'avais toute confiance. Je lui fis connaître la proposition qui m'était faite et la responsabilité qui pourrait peser sur moi et sur mon collègue, si un vol était commis, et lui proposai de se joindre à M. de la Grange pour aller, au nom du Roi, arrêter le trésor et l'amener à Paris. Je le chargeai spécialement d'empêcher que nul ne pût en rien détourner. M. de Villeneuve consentit avec empressement à remplir ce rôle délicat, s'arma de pistolets, et me dit qu'il se ferait tuer plutôt que de laisser dérober un seul objet. M. de la Grange étant remonté, je lui remis les pouvoirs nécessaires, rédigés en commun pour lui et pour M. de Villeneuve d'Arifat. Tout étant convenu, je fis atteler une chaise de poste et recommandai que, sur la route d'Orléans, on courût le plus vite possible.

MM. de la Grange et de Villeneuve partirent à trois heures et demie du matin, emportant un ordre du minis-

l88 SOUVENIRS DU COMTE DE SEMALLÉ.

tère de la guerre pour le général Haméliiiaye, ainsi conçu : « Je suis instruit, monsieur le général, qu'il existe à Orléans des voitures d'or et d'argent soustraites par Bonaparte au trésor public. Vous voudrez bien, au reçu de la présente, vous entendre avec M. de la Grange, ancien colonel, que je vous adresse, pour arrêter tout argent et effets appartenant au gouvernement. Je vous rends personnellement responsable du retard et de la négligence, qu'on apporterait à l'exécution des dispositions de l'ordre que je vous donne à ce sujet. M. de la Grange vous donnera tous les renseignements que vous pourrez demander. Vous l'autoriserez, au besoin, à s'adjoindre les officiers qu'il vous désignera. — Signé : Général Dupont. » D'autre part, le baron de Sacken avait donné un sauf-conduit pour les voitures du trésor, de façon que le convoi n'eût à redouter aucun retard s'il venait à rencontrer des troupes alliées.

Quand ces messieurs arrivèrent à Orléans, ils y trouvèrent une véritable insurrection. Des soldats de toutes armes s'étaient répandus dans les rues, aux cris de « Vive l'Empereur ! » et il fallut toute l'énergie du préfet et du général pour réprimer cette émeute, qui menaçait d'être fort grave. Le convoi était entré dans la ville et le colonel Janin, qui l'accompagnait, prêta main-forte au général avec cent cinquante hommes de la gendarmerie d'élite.

Talleyrand, lui aussi, avait eu connaissance du passage du trésor à Orléans, par des personnes de la suite de Marie-Louise, et il avait envoyé M. Dudon, maître des requêtes, pour réclamer le convoi et le faire rentrer au trésor public. M. Dudon fut reçu par le général et le préfet, qui lui apprirent que M. de la Grange, muni d'ordres spéciaux, pouvait seul le conduire à Paris. M. Dudon, effrayé par la mutinerie des troupes, se retira aussitôt.

M. de la Grange et M. de Villeneuve demandèrent alors

à inventorier le trésor. M. de la Bouillerie, qui en avait la charge, allait s'y préparer, quand le maire et le général lui représentèrent qu'il pouvait être dangereux de faire à Orléans cet inventaire, à cause de la disposition des troupes ; qu'il n'y avait pas plus loin de Paris à Fontainebleau que de Fontainebleau à Orléans, et ils l'engagèrent à conduire lui-même le trésor avec l'escorte jusqu'à Paris. Après le récolement, disaient-ils, il lui serait facile d'aller à Fontainebleau, rendre compte à l'Empereur du cas de force majeure qui le déchargeait de toute responsabilité. M. de la Bouillerie, sentant le péril d'ouvrir sur l'heure toutes les caisses renfermées dans les fourgons, écouta la proposition, et le trésor fut dirigé sur Paris avec son escorte, sous la conduite de MM. de la Grange et de Villeneuve. Quand l'effervescence des troupes fut calmée, M. Dudon se présenta de nouveau : on lui répondit que le trésor était parti, par ordre des commissaires du Roi. Il revint surle-champ à Paris rendre compte à Talleyrand.

Pendant la route, M. de la Grange devança le trésor avec l'intention de me prévenir de sa prochaine arrivée. Mais MM. de Vanteaux et de Geslin, qu'il trouva à ma porte, prirent sur eux d'aller au-devant du trésor pour le conduire à Monsieur, aux Tuileries ; et M. de la Grange, à qui ces messieurs avaient rendu quelques services d'argent, consentit à rejoindre avec eux son convoi. Tout cela se passait à mon insu ; et le trésor, escorté de MM. de Vanteaux, de la Grange, de Villeneuve d'Arifat, et du chef d'escadron de la gendarmerie d'élite, à la garde duquel il avait été confié, fut déposé dans la cour des Tuileries. Monsieur, qui y était arrivé depuis la veille, passa en revue les gendarmes, reçut le trésor que lui présenta M. de la Bouillerie, et toutes les caisses furent descendues au pavillon de Marsan.

igO SOUVENIRS DU COMTE DE SEMALLE.

M. de ïalleyraiid, apprenant ce qui avait eu lieu, se rendit aussitôt aux Tuileries avec M. l'abbé Louis, ministre des finances, et représenta à Monsieur que ces valeurs devaient être transportées à la trésorerie nationale, comme appartenant à l'État. Monsieur était sur le point de céder, quand le comte des Cars lui fit observer que le trésor ayant été arrêté par les commissaires, au nom du lieutenant général du royaume, il était préférable de venir recueillir auprès de moi les éclaircissements nécessaires.

J'étais, en ce moment, dans la plus grande inquiétude de ne voir arriver ni le trésor ni MM. de la Grange et de Villeneuve. Ce fut M. des Gars qui m'apprit que le convoi se trouvait aux Tuileries, et qui me fit connaître les efforts que faisait M. de Talleyrand pour que dépôt en fût fait à la trésorerie nationale. Je fus très mécontent de l'initiative prise par MM. de Vanteaux et Geslin. J'avais d'ailleurs entre les mains la preuve que ces messieurs, usurpant le titre de commissaires du Roi, avaient signé un ordre qui établissait une sauvegarde pour leur maison de campagne ; d'autre part, je les savais liés avec des personnes qui ne m'inspiraient aucune confiance.

J'accompagnai aussitôt M. des Cars aux Tuileries, et j'entrai dans le cabinet, où Monsieur se trouvait avec MM. Melchior de Polignac, de la Salle, de Trogoff" et d'autres qui l'avaient suivi à Paris. Monsieur vint à moi, me félicita et médit: « MM. de Talleyrand, de Jaucourt et Louis sont là ; ils prétendent qu'il conviendrait de tout envoyer au trésor public ; que cela ferait bon eff'et et inspirerait confiance. Ces autres messieurs (et il montrait ses amis) ne sont pas de cet avis. Qu'en pensez-vous? C'est à vous de décider cette question, puisque vous en avez pris jusqu'ici la responsabilité. )) — Je répondis que Monsieur n'étant point encore reconnu comme lieutenant général

du royaume par le gouvernement provisoire, il ne devait pas donner à ce gouvernement cette sorte de confirmation; qu'il valait mieux laisser le trésor à la disposition du Roi quand il serait rentré ; que d'ailleurs c'était la propriété particulière de Bonaparte et non celle de l'Etat. J'ajoutai que, déposé aux Tuileries, le trésor donnerait une force et une influence réelles, et qu'ainsi Monsieur se ferait plus facilement reconnaître comme lieutenant général. Monsieur entra avec moi et ses amis dans la salle où se tenait M. de Talleyrand, et lui répéta mon avis. Quand M. de Talleyrand m'aperçut, il vit bien qu'il n'obtiendrait rien, et n'insista plus. Monsieur fit remettre 12,000 fr. pour être distribués aux gendarmes, et le trésor fut gardé au pavillon de Marsan jusqu'à l'arrivée de Louis XVIII.

Après la remise du trésor. Monsieur remercia M. de la Bouillerie et ajouta qu'il était libre d'aller rejoindre son maître ; que d'ailleurs, il conserverait toujours le souvenir de sa loyale conduite. Celui-ci offrit de faire l'inventaire du trésor et d'en rester dépositaire jusqu'au retour du Roi. Monsieur y consentit avec plaisir, et deux jours après l'inventaire fut achevé. On doit le trouver encore dans les archives de la liste civile.

La constitution du gouvernement provisoire avait rendu ma position très difficile. Je m'étais, en effet, opposé de tout mon pouvoir à sa formation, parce qu'il avait Talleyrand comme chef et comme âme, et que je voyais dans son établissement l'approbation de tout ce qui s'était passé depuis 1789, y compris la mort de Louis XVI. M. de Nesselrode m'avait promis une audience de l'empereur de Russie, en qui j'espérais beaucoup. Quelle n'avait pas été ma douleur de voir qu'à ma place c'était M. de Gaulaincourt qui avait été reçu, et qu'il s'était présenté

avec la cocarde tricolore! D'autre part, j'avais essayé de grouper autour de moi quelques sénateurs pour faire reconnaître immédiatement Monsieur comme lieutenant général du royaume. Dans ce but, j'étais également allé trouver l'abbé de Montesquiou, et le général de Beurnonville que son beau-frère avait fait revenir d'Evreux, pour les détourner l'un et l'autre d'accepter les propositions de M. de Talleyrand. Mais je dus bientôt constater que toute la noblesse de cour ainsi que les fonctionnaires se ralliaient à ce dernier.

Les royalistes, au lieu de me soutenir, tinrent une réunion dans le faubourg Saint-Germain, et ne songèrent qu'à obtenir de moi une déclaration tendant à faire croire que j'avais agi, depuis mon départ de Paris pour Vesoul, comme délégué de leur association. M. le marquis de V...., envoyé par eux, vint me la demander. Depuis, il m'en a exprimé tous ses regrets, dans une lettre que j'ai gardée ; mais beaucoup d'entre eux se montrèrent alors gravement offensés par mon refus. Je le sus par le jeune prince de la Trémouille et par le duc de Gontaut-Biron, qui vinrent s'offrir aussitôt pour le service de Sa Majesté.

Dans une de mes premières visites aux autorités constituées, j'avais, à la demande de M. Barris, président intérimaire delà Cour de cassation i, promis une amnistie générale pour tous les crimes politiques, quelque graves qu'ils fussent. M. Barris m'avait demandé si l'amnistie s'étendrait à ceux qui avaient eu le malheur de voter la mort de Louis XVI; et je lui avais répondu que le Roi rentrait, le testament de son frère à la main, et que je promettais le

1. M. Muraire, président de la Cour de cassation, avait suivi la régente à Blois.

pardon le plus complet. Ils étaient onze régicides dans la seule Cour de cassation ! Dès le lendemain de l'établissement du gouvernement provisoire, M. Barris, accompagné de M. Chabot de l'Allier, vint me prier de signer pour eux des lettres de grâce, au nom de Monsieur, lieutenant général du royaume.

J'étais fort mécontent de ce gouvernement provisoire, qui venait de s'établir grâce aux alliés, et qui avait la prétention de gouverner en son propre nom. Je dis donc : « Que me demandez-vous, Messieurs ? Vous avez voulu un gouvernement provisoire : adressez-vous à lui ! » M. Barris me répondit que lui et ses collègues s'étaient contentés de ma parole ; que ma réputation d'homme d'honneur leur étant connue, ils ne demandaient aucune autre garantie ; mais que la composition du prétendu gouvernement dont je leur parlais était faite pour les inquiéter. Flatté de cette réponse, je les priai de me soumettre le projet de la pièce qu'ils désiraient me faire signer. Le lendemain, ils m'apportèrent une sorte de déclaration de principes, que je voulus étudier. Je leur demandai donc de revenir un jour plus tard.

J'allai ensuite, avec M. de Polignac, chez M. l'abbé de Montesquiou, qui demeurait rue du Faubourg-Saint-Honoré, et lui dis avec vivacité : « Voilà ce que m'attire la composition du gouvernement provisoire, où je vois avec étonnement que vous figurez ! » L'abbé me répondit qu'il n'avait consenti à y entrer qu'avec l'intention d'y faire le bien ; qu'il était prêt à refuser d'y rester si nous le trouvions convenable. A quoi nous répliquâmes que, puisque la faute était commise, il était préférable qu'il s'y maintînt, pour empêcher l'excès du mal et pour nous tenir au courant. Il fut d'avis que je ne devais pas signer l'acte dont MM. Barris et Chabot m'avaient donné le mo-

SOUVENIRS DU COMTE DE SEMALLÉ. l3

dèle, et me conseilla de demander si des lettres de grâce individuelles, en blanc, ne suffiraient pas pour tranquilliser les régicides.

Cette proposition ayant paru très acceptable aux intéressés, ils m'apportèrent, le soir même, ces lettres. M. de Polignac, qui était présent, les signa sur l'heure. Pour moi, qui avais été attaché à la personne de l'infortuné Louis XVI, il m'en coûtait beaucoup d'y apposer mon nom, et je résolus d'en référer à Monsieur lui-même.

MM. de Douhet et de Dienne, que j'avais envoyés auprès de lui, pour hâter son arrivée à Paris, m'avaient appris que Monsieur devait être le lo à Meaux et m'avaient engagé, de sa part, à aller l'y rejoindre. Je fis ce voyage le II. J'avais dans ma voiture M"^^ de Semallé, le duc de Lévis, MM de Vanteaux et de Geslin. Arrivé à Meaux, je parlai d'abord au prince de tout ce qui s'était passé depuis notre entretien à Vesoul ; puis j'abordai le sujet des lettres de grâce, que je lui montrai. Monsieur me prit les mains : il était alors à la mairie de Meaux, appuyé contre la cheminée. Je lui dis : « Monseigneur, dans la position où nous nous sommes trouvés, M. de Polignac et moi, nous avons cru devoir faire cette promesse, pour contre-balancer le mauvais effet produit par l'établissement du gouvernement provisoire. Si vous croyez utile de nous désavouer, vous en êtes le maître. » Monsieur me répondit : « Non, non; je ne vous désavouerai point. Le Roi, moi et mes enfants, nous avons tout oublié. » Il me poussa une écritoire qui était sur la table, et me fit signer devant lui les quatorze lettres qui m'avaient été remises par M. Barris. Monsieur ajouta seulement : « Je désire qu'on ne sache pas que vous m'avez consulté. »

Il envoya chercher, à l'hôtel où nous étions descendus, M"^^ de Semallé par le duc de Lévis, et il la reçut avec des

LES COMMISSAIRES ROYAUX. igS

témoignages très marqués de bienveillance. Presque au même moment arrivaient à Meaux, pour voir le prince, la marquise de Gontaut-Saint-Blanquart et la comtesse Etienne de Durfort, qui avaient beaucoup connu Monsieur pendant l'émigration. Elles avaient appris sa présence à Meaux par M. Armand de Durfort, à qui je l'avais confié.

Je retournai à Paris et, avec les chevaux de poste, je me rendis chez M. Barris, rue du Vieux Colombier. J'y trouvai une grande partie de la Cour de cassation réunie, et fort inquiète de n'avoir encore rien reçu de moi. A peine entré, je fus entouré par l'assistance, et je dis au président que je lui apportais les lettres telles qu'il me les avait demandées; que je regrettais infiniment les circonstances qui m'avaient empêché de le rencontrer plus tôt; mais que je tenais à déposer moi-même ces pièces entre ses mains. J'ajoutai que j'étais bien aise de lui remettre ce gage de la bienveillance royale avant le retour de Monsieur, audevant duquel je me rendais, et qui rentrait le lendemain. Je reçus des remerciements unanimes, et je fus reconduit jusqu'à la rue.

Quant aux quatorze lettres de grâce, M. Barris m'avait dit à qui elles étaient destinées : onze aux membres de la Cour de cassation, y compris M. Maille, avocat à cette cour ; une à Cambacérès; une à Fouché et une à Barras. Comme elles étaient en blanc, elles pourraient, disait-il, servir à n'importe quel autre,

Monsieur fit son entrée solennelle dans la capitale le 12 avril. On sait avec quel enthousiasme le prince fut reçu. J'avais fait de pressantes recommandations à plusieurs chefs de légions de la garde nationale, le marquis de Fraguier, le comte de Brévannes, le marquis de Murinais et autres. Aussi, à Meaux, la veille, j'avais prévenu Mon-

sieur que beaucoup de gardes nationaux viendraient à sa rencontre. Il m'avait alors demandé ce qu'il serait bon de faire. « Un morceau de ruban blanc donné par Votre Altesse Royale, avais-je répondu, leur fera plus de plaisir que toute autre chose. » Et en effet, lorsqu'à Livry, Monsieur rencontra un premier détachement et le passa en revue, il remit à chaque homme un bout de ruban blanc. Telle est l'origine de la décoration du Lis.

A la barrière. Monsieur trouva les principaux magistrats, et de là se rendit directement à Notre-Dame, où un Te Deum solennel fut chanté en action de grâces. Ensuite il se dirigea sur les Tuileries. Il y pénétra avec une extrême émotion, après une absence qui avait duré presque vingt-cinq ans. J'avais chargé M. de Montbadon de faire hisser le drapeau blanc ^ sur le palais. Ainsi, grâce à ses commissaires, le prince voyait ce drapeau flotter au-dessus de sa tête, et il ne courbait pas son front sous le joug de la Révolution 2.

Le jour même de l'arrivée de Monsieur, je conduisis M. de Sèze aux Tuileries 3. C'est alors que j'y rencontrai M. de VitroUes.

Lorsque Monsieur m'avait reçu à Meaux, le 11 avril, une de ses premières questions avait été « si j'avais vu M. de Vitrolles. » Il m'avait raconté les offres que ce

1. Il avait été commandé à un nommé Mellon, tapissier, 17, rue Louis le Grand. Je soldai la facture, qui s'élevait à 85 fr.

2. En souvenir de ce fait, Louis XVIII accorda par ordonnance royale, le 26 décembre i8i4, au comte de Semallé, le privilège d'ajouter à ses armes un canton d'azur chargé d'un drapeau blanc, avec hampe surmontée d'une fleur de lis d'or.

3. Par une ordonnance du 12 novembre 1817, le roi a permis à M. le comte de Sèze, pair de France, de substituer dans ses armoiries, au croissant et aux trois tours qui s'y trouvaient, des fleurs de lis d'or sans nombre et une tour figurant la tour du Temple, et pour devise extérieure : « Le 26 décembre 1792. »

dernier était venu lui faire de la part de Talleyrand, et les avait qualifiées d'inconvenantes. — J'avais répondu que je ne l'avais pas vu, et c'est alors seulement que j'avais raconté mon entretien du i^'' avril avec Talleyrand, ses propositions que j'avais rejetées, et enfin les mesures que j'avais cru devoir prendre pour combattre la fâcheuse influence de cet homme. M. de Vitrolles, arrivé de la veille à Paris, était venu recevoir Monsieur aux Tuileries. M. de TrogofT, qui causait avec moi, après avoir répondu à son salut, lui dit avec intention en me désignant : « Voici M. de Semallé, avec lequel Monsieur vous avait dit de vous entendre *. »

Le comte d'Artois étant au milieu de nous, je ne voyais plus aucune raison de conserver les pouvoirs qu'il nous avait confiés et je voulus les lui faire reprendre ; mais il me pria de les garder encore quelques jours. La fin légale de notre mandat fut l'article du Moniteur du 16 avril, par lequel le lieutenant général du royaume révoquait tous les pouvoirs donnés par lui 2. Du reste,

1. Les mémoires du baron de Vitrolles ont été publiés en i884- Je pensais qu'il devait parler plus ou moins de mon grand-père. Il n'en est pas question dans le texte ; mais il se trouve (t. I. p. 232) une note de l'auteur ainsi conçue : « On pouvait s'étonner encore davantage que, depuis qu'il était entré sur la terre de France, Monsieur n'eût reçu, avant mon arrivée, aucune révélation de Paris, excepté, me dit-il, par l'arrivée de M. de Semallé, qu'il ne connaissait d'aucune manière, envoyé par M. de Vanteaux, qui lui était inconnu. M. de Semallé s'était, au reste, présenté avec des témoignages de dévouement si prononcés, que le prince lui avait donné sa signature, mais seulement pour certifier qu'il lui avait parlé. — Tels étaient les prétendus pouvoirs dont on fit tant de bruit et un si pauvre usage, au moment de l'entrée des alliés à Paris. » (Ed.)

2. Cet ordre portait : « .... Les circonstances passées avaient exigé que nous donnassions, au nom du Roi, notre auguste frère, des commissions particulières plus ou moins étendues. Ceux qui en ont été chargés les ont honorablement remplies : elles tendaient toujours au rétablissement de la monarchie, à celui de l'ordre et de la paix.

« Ce rétablissement est heureusemant effectué par l'union de tous les cœurs, de tous les droits, de tous les intérêts ; le gouvernement a pris une

igS SOUVENIRS DU COMTE DE SEMALLÉ.

ce fut aussi le jour où le gouvernement provisoire cessa ses fonctions. Jusque-là, ce gouvernement avait continué à gérer les affaires, mais s'était refusé à reconnaître Monsieur comme lieutenant général du royaume, tant que le Roi n'aurait pas accepté les conditions qui lui étaient faites. Ses membres agirent désormais comme ministres, au nom du lieutenant général. M. de Vitrolles, comme je l'ai dit, fut nommé secrétaire général du conseil.

Il est temps de parler d'un personnage qui figurera encore dans la suite de ce récit, et qui est généralement connu sous le nom de marquis de Maubreuil, bien que son nom véritable fût Marie- Armand de Guerry.

Son père avait épousé M"« de Maubreuil. Ayant perdu sa femme, il émigra, laissant son fils fort jeune sous la tutelle de ses parents maternels, M"^® de Ménardeau de Maubreuil, sa grand'mère, et le marquis d'Orvault, son oncle, dont il prit plus tard le nom et le titre. Le jeune homme, livré à lui-même, jouissant, du côté de sa mère, d'une fortune considérable, choisit la carrière des armes et, pendant un an, prit part aux luttes héroïques de la Vendée. Il entra ensuite au service du roi de Westphalie et parvint au grade de capitaine des chevau-légers de la garde. Jérôme le nomma son écuyer, et lui fit obtenir la décoration de la légion d'honneur. Quelques désagréments mérités (ju'il eut à cette cour, où il s'était épris de la maîtresse du roi, lui firent quitter le service et revenir en France. Gomme il n'avait aucun grade fran-

marche régulière ; toutes les affaires doivent, à l'avenir, être traitées par les magistrats ou les administrateurs dans le ressort desquels elles se trouvent.

« En conséquence, les commissions particulières deviennent inutiles : elles sont révoquées, et ceux qui en avaient été revêtus s'abstiendront désormais d'en faire usage.... »

çais, il se lança dans les fournitures militaires et s'associa à MM. de Vanteaux et de Geslin, pour le service des vivres de l'armée de Catalogne. D'un caractère difficile, il rompit cette association au bout de trois mois. Sa mise de fonds lui fut restituée et une somme assez importante lui fut distribuée comme part dans les bénéfices : mais cela ne l'empêcha pas de se déclarer en toute occasion l'ennemi de M. de Vanteaux. Il prit ensuite l'entreprise des remontes de la cavalerie ; puis l'abandonna pour conclure avec le ministre, M. le comte de Gessac, un traité par lequel il se chargeait de ravitailler la place de Barcelone. Il avait déjà souscrit dans ce but un grand nombre d'engagements, lorsque Bonaparte, revenant de Moscou, jugea à propos d'annuler le traité. Ce coup d'autorité ébranla, ou même, dit-on, renversa la fortune de Maubreuil. Dès lors, de nombreux procès lui furent intentés; ses biens furent mis sous séquestre, ses revenus saisis. Néanmoins, en février i8i4, il offrit au ministre de la guerre de lever à ses frais deux escadrons de cavalerie, pour coopérer au soutien du trône chancelant de l'Empereur. Cette offre demeura sans suite '. Six semaines après, quand les alliés entrèrent dans Paris, Maubreuil, changeant de système, parut vouloir marcher sur les traces de sa noble famille, qui n'avait cessé de verser son sang pour le triomphe de la cause légitime 2. Le 3i mars au matin, avant l'entrée des alliés dans

1. Voir les conclusions de M. l'avocat général Maurice, dans la cause de Maubreuil. (Douai les 18, 19, et 20 décembre 1817; Chambre des appels correctionnels.)

2. Il est bon d'observer qu'à son retour d'émigration, son père, M. de Guerry de Beauregard, crut pouvoir trouver auprès de son fils des ressources contre le besoin ; mais le jeune homme, en partie ruiné et lancé dans le bourbier des affaires, ne lui donna rien. A ce moment son père épousa en secondes noces M"" de La Rochejaquelein.

aOO SOUVENIRS DU COMTE DE SEMALLE.

Paris, Maubreuil sortit avec plusieurs jeunes gens, et attacha à la queue de son cheval sa croix de la légion d'honneur. Cet acte fit sensation aux environs de la Madeleine, où je me trouvais moi-même à cheval. On tira les sabres du fourreau; des menaces furent proférées. Comprenant tout le mal qu'un pareil scandale pouvait causer, et comme j'avais pour mission, entre autres choses, de confirmer les grades, honneurs, etc., à tous ceux qui les avaient acquis en défendant la France, je relevai la croix et la mis à ma boutonnière. Je déclarai hautement que l'ordre de la légion d'honneur était conservé et reconnu par le Roi et je fis, devant tout le monde, à M. de Maubreuil, de violentes remontrances sur sa conduite. La foule paraissant étonnée de mon intervention, je sortis l'écrit du comte d'Artois dont j'étais porteur, et je m'écriai : « Si quelqu'un parmi vous connaît l'écriture du lieutenant général du royaume, qu'il prenne connaissance de ces pouvoirs. »

Après le retour du Roi, fort de ce que j'avais fait en cette circonstance, je demandai la croix pour une vingtaine de personnes, et elle me fut accordée.

A la réunion qui suivit l'entrée des alliés, et qui fut tenue chez M. de Mortfontaine, je retrouvai Maubreuil. Il s'excusa de la faute qu'il avait ainsi commise, et, désirant se réconcilier avec M. de Vanteaux, il me pria de dire à ce dernier qu'il oubliait tout ce qui s'était passé entre eux. Le rapprochement eut lieu, et M. de Maubreuil vint s'inscrire pour le service du Roi. Je le vis ensuite régulièrement jusqu'au 4 avril, jour où je fus averti qu'il était avec ceux qui cherchaient à renverser de la colonne Vendôme la statue de Napoléon. Un nommé Dasies, ex-gardemagasin aux fourrages, lui servait de second : il allait l'accompagner dans une aventure bien plus retentissante.

J'ai omis de dire, plus haut, que quand M. de la Bouillerie avait livré à Orléans le trésor impérial à M. de la Grange i, il manquait deux caisses de diamants, portant les n*'^ 2 et 3, et plusieurs sommes qui avaient été remises par l'Impératrice à la famille Bonaparte : savoir, deux millions à Jérôme et Joseph ; un million et demi à l'impératrice mère, et même somme au cardinal Fesch. En fait de diamants, il n'y avait plus que la caisse n° i , et encore le « Régent, » dont la place était marquée, en avait disparu 2.

Le général Bertrand ne put donner aucun éclaircissement à cet égard ; mais le mameluk Roustan fit connaître que Napoléon, avant de sortir de Paris, avait confié ces deux caisses à son frère Joseph, qui n'avait pas encore quitté les environs d'Orléans, où il se trouvait sous le nom de comte de Survilliers, se rendant en Italie. Les deux caisses furent donc réclamées à Joseph, qui les

1. Je cite ici la lettre, datée d'Orléans, le 12 avril, que M. de la Bouillerie écrivit à M. de la Grange et qui donne, à ce sujet, des renseignements intéressants :

« Monsieur, lors du départ de l'empereur Napoléon pour l'armée, le aSjanvier, il me fit demander les diamants de la couronne, qui lui furent remis dans trois caisses sous les numéros i, 2 et 3, et il mo fut donné décharge, par un décret, tant de cette remise que de celles qui avaient été faites antérieurement à l'Impératrice.

a Arrivé à Orléans, ayant eu connaissance que la caisse n° i, contenant le Glaive et le Régent, était entre les mains de l'Impératrice, j'en ai fait la demande ; et elle m'a été remise, ainsi que tous les autres diamants servant à sa parure. Mais les caisses n» 2 et n" 3 ayant été déposées dans des mains qui me sont inconnues, je me suis adressé à M. le général Bertrand, grand maréchal de l'Empereur, et j'attends sa réponse.

« Les fonds et autres valeurs, bijoux, etc., appartenant tant au trésor de la couronne qu'au domaine privé et au domaine extraordinaire, sont partis ce matin pour Paris, accompagnés d'un commissaire extraordinaire du gouvernement provisoire et de mon caissier. Je m'y rends aussi pour en faire remise au trésor, et présenter la situation des différentes caisses qui m'ont été confiées.

« Le convoi se compose particulièrement de dix millions environ en or. »

2. Il fut réclamé par l'Impératrice à Joseph, qui l'avait pris dans la poche de son pantalon et qui le rendit.

rendit intactes, et elles rejoignirent le trésor, mais seulement après le départ de M. de La Grange, qui précédait à Paris le convoi.

Ce dernier, qui, comme je l'ai dit, rencontra à ma porte M. de Vanteauxetson beau-frère, M. de Geslin, leur parla des diamants qui manquaient encore au moment où il était parti. A cette nouvelle, M. de Maubreuil me fit assurer qu'il connaissait le mameluk Roustan, et qu'avec ses indications et muni de pouvoirs, il irait à la découverte des deux caisses. Je refusai cette offre, car M. de Maubreuil avait une réputation fâcheuse; d'ailleurs sa proposition m'était transmise par M. de Vanteaux, dont j'avais éprouvé le zèle, mais dont je soupçonnais l'entourage.

Mécontent de mon refus, M. de Maubreuil se retourna vers le gouvernement provisoire. Se présenta- t-il en personne à Talleyrand, ou quelqu'un transmit-il sa demande? Je l'ignore. Peut-être est-ce le gouvernement provisoire qui le rechercha, comme Maubreuil l'a prétendu. Toujours est-il que je sus, mais seulement deux jours après, qu'on lui avait donné les pouvoirs les plus étendus, et que ces pouvoirs, datés du 17, étaient signés par M. Angles, commissaire provisoire, chargé du portefeuille de la police, par le général Dupont, ministre de la guerre, et par Bourrienne, directeur général des postes. Aucun membre du gouvernement provisoire n'avait signé : du reste, ce gouvernement n'avait plus d'autorité, puisque, depuis la veille, Monsieur avait été reconnu en qualité de lieutenant général du royaume. On avait eu soin de faire viser ces papiers par des généraux étrangers, afin que Maubreuil et Dasies n'eussent à redouter aucune entrave dans l'exécution de leur tentative, qui était qualifiée de « mission de la plus haute importance. »

Je les rencontrai tous deux partant, et Maubreuil me

dit : « Eh bien ! vous n'avez pas voulu, en me donnant une commission, assurer à notre parti l'honneur de ce que je vais accomplir ; mais j'ai des pouvoirs bien plus étendus et bien mieux appuyés que les vôtres. » — Je lui répondis que j'en étais fort aise, et que j'espérais qu'il ne ferait rien qui ne fût pour le bien de notre cause .

Le 19 avril, comme je me trouvais chez M. de Vanteaux, il entra dans la cour une patache, escortée par un maréchal des logis de hussards, et j'en vis sortir des caisses adressées au maître de la maison. J'interrogeai le maréchal des logis, qui m'apprit que M. de Maubreuil, se disant colonel au service de S. M. le Roi, et M. Dasies, prenant le titre de commissaire du Roi, munis l'un et l'autre de pouvoirs à cet effet, avaient requis la force armée et arrêté une princesse, qui pourtant leur avait exhibé des passeports au nom des puissances alliées ; qu'ils l'avaient fait descendre, ainsi que les dames de sa suite; qu'ils avaient enlevé de la voiture plusieurs caisses ; qu'après les avoir transportées dans une grange voisine où ils étaient restés quelque temps, ils en avaient mis neuf dans cette voiture, que lui, maréchal des logis, avait été chargé d'escorter jusqu'au domicile de M. de Vanteaux; qu'enfin une dixième caisse, plus grande que les autres, et quatre sacs avaient été placés dans la voiture du commissaire Dasies.

A ce récit, je fus frappé de l'audace d'une machination dont les conséquences très compromettantes ne m'échappèrent point. Je voulus que les caisses fussent portées au secrétariat du gouvernement, où tout aurait dû être envoyé, puisque les ordres en émanaient et que mes pouvoirs étaient expirés de la veille ; mais M. de Vanteaux, mal inspiré, s'y refusa et, malgré les sollicitations de sa femme, fit transporter les caisses dans son appartement

privé. Je pris à témoin différentes personnes de l'ordre que j'avais donné, et fis signer au maréchal des logis la déclaration qu'il m'avait faite. M. de Vanteaux ayant l'air de blâmer ma conduite, je me retirai de chez lui.

Le lendemain, j'appris par le général de Sacken, qui avait visé les pouvoirs, qu'on avait abusé de sa confiance. Je retournai alors chez M. de Vanteaux, qui était absent. Pendant que je l'attendais, son beau-frère, M. de Geslin, me dit que Dasies, le compagnon de Maubreuil, venait d'arriver et qu'il me priait de le voir. Je fis entrer Dasies dans le cabinet de M. de Vanteaux; je le questionnai; je lui fis observer que la date de ses pouvoirs était postérieure à la reconnaissance de Monsieur comme lieutenant général du royaume. Gomme Dasies s'emportait et prétendait que je n'avais aucune autorité sur lui, je lui pris des mains ses papiers, et je lui déclarai que je le faisais mon prisonnier ; qu'il aurait à rendre compte de sa conduite à ceux qui avaient autorisé sa mission. Je ne lui rendis ses pouvoirs qu'après en avoir pris une copie certifiée par lui.

Cependant M. de Vanteaux, inquiet, s'était rendu chez M. de Vitrolles. Il lui avait raconté que je lui avais défendu de recevoir les caisses ; à quoi M. de Vitrolles avait répondu : « Moquez-vous de cela ; faites apporter les caisses ici et laissez dire. » M. de Vanteaux étant revenu, je lui fis sentir toute l'imprudence de sa conduite. Sans m'écouter, il prit les neuf caisses dans une voiture et les porta chez M. de Vitrolles. Une heure après, il était de retour. Il m'engageait à laisser partir Dasies, qui proposait d'aller à la recherche de Maubreuil, à l'hôtel de Virginie, rue Saint-Honoré. Mais je m'y opposai énergiquement, et me faisant accompagner de MM. de Vanteaux et de Geslin, je conduisis Dasies à l'état-major français, place du Palais-Bourbon.

LES COMMISSAIRES ROYAUX. 2o5

Pendant notre absence, Maubreuil fit remettre, par son domestique, la dixième caisse chez M. de Vanteaux. Son concierge vint aussitôt m'en avertir. Accompagné de M. de Geslin, j'allai chez le commissaire du quartier, qui mit les scellés sur la caisse : elle fut envoyée sur-le-champ au secrétariat du gouvernement. Maubreuil suivit de près son valet de chambre, apportant avec lui les quatre sacs dont il a également été question. Je lui adressai les reproches les plus sévères. MM. de Vanteaux et de Geslin conduisirent eux-mêmes immédiatement les quatre sacs au baron de Vitrolles, qu'ils trouvèrent couché.

Le lendemain, de grand matin, je me rendis chez le baron de Sacken et l'informai de ce que j'avais fait. Il m'en remercia et me dit que l'empereur de Russie avait été très mécontent de l'insulte faite à la princesse de Wurtemberg; mais il n'eut pas l'air au courant du vol qui avait été commis par Maubreuil.

Il est bien difficile de savoir si Maubreuil et Dasies avaient reçu quelque ordre secret auquel ils se seraient conformés. Leur arrière-pensée, ou celle de ceux qui les faisaient agir, devait être de nuire au gouvernement royal : du moins je l'ai toujours cru. On s'était adressé à moi d'abord, mes pouvoirs étant encore valables ; sur mon refus, on avait dû recourir le i5augouvernement provisoire. Mais, comme ce n'est que le i6 que Monsieur fut reconnu par ce dernier, les pouvoirs, donnés en réalité le i5, ont dû être postdatés du 17, dans l'intention de compromettre l'autorité de Monsieur auprès des puissances étrangères, et d'arrêter subitement la joie, la confiance et l'espérance qui renaissaient de toutes parts.

M. de Vitrolles, pensant que les caisses étaient intactes et que j'avais malmené Dasies sans motifs, fît remettre ce dernier en liberté, et ajourna à quatre jours l'examen

i2o6 SOUVENIRS DU COMTE DE SEMALLÉ.

de leur contenu. Pendant ce temps, la princesse de Wurtemberg avait envoyé une de ses femmes pour reconnaître les bijoux qu'elles renfermaient. Quand l'ouverture en eut été faite aux Tuileries, et qu'on eut constaté la disparition d'une partie des valeurs, sur les dix heures du soir, MM. de Maubreuil, Dasies et de Vanteaux furent conduits à la préfecture de police.

]y[me ^Q Vanteaux accourut pour me prier d'obtenir de Monsieur la mise en liberté de son mari. Je consentis seulement à donner un certificat, portant que M. de Vantaux avait agi avec légèreté en recevant les caisses ; que d'ailleurs je le croyais absolument étranger aux détournements qui avaient été commis. Ce certificat fut signé également par M. l'évêque de Ghambéry, qui était présent, et le lendemain matin M. de Vanteaux fut remis en liberté.

On enferma Maubreuil et Dasies en voiture cellulaire pour les conduire de la préfecture de police à la prison de la Force, sous l'escorte de deux gendarmes. Dans le trajet» vers l'Hôtel de ville, des hommes masqués ouvrirent les portes de la voiture et les prisonniers se sauvèrent. Les gendarmes coururent après eux. Dasies parvint à s'échapper ; Maubreuil fit un faux pas, fut repris et mis en jugement. Gomme le tribunal se déclara incompétent pour statuer sur un pareil délit, le prisonnier fut livré au ministère de la guerre, qui en donna reçu et le fit transférer à l'Abbaye. Maubreuil, se voyant pris et craignant qu'on pût découvrir les bijoux volés, les avait fait jeter à la Seine, où ils furent retrouvés par un pêcheur i. Quant à Dasies, il se cacha et il ne reparut qu'en i8i5, après le débarquement de Napoléon.

I. Maubreuil fut remis en liberté le i8 mars i8i5, par ordre du Roi. (Éd.)

Au moment où le Roi dut rentrer, M. de Talleyrand lui envoya son neveu, M. Bozon de Périgord, porteur d'une lettre de M'"^ de Goigny, pour lui indiquer la conduite qu'il devait tenir à son retour. Il était évident que Talleyrand prétendait conserver son influence. Par suite, ne voyant pas ce que je pourrais faire et quelle serait ma place, à la rentrée de Louis XVIII, je m'abstins d'aller à sa rencontre à Boulogne, et je prêtai ma voiture au duc de Lévis, auquel je donnai pour compagnon M. Tristan de Villeneuve d'Arifat. Je me bornai à me trouver à cheval, à la portière du Roi, quand il entra dans Paris, sans qu'il sût qui j'étais ; car il ne m'avait pas revu depuis 1792. J'avais revêtu l'uniforme de la garde nationale.

Gêné par l'abandon de mes amis, qui ne m'avaient pas soutenu dans mes démarches contre Talleyrand, je refusai l'offre que celui-ci me fit faire d'être reçu en même temps que les membres de son gouvernement provisoire, et j'attendis, pour me présenter aux Tuileries, le jour où le Roi reçut les députations de tous les départements.

Le jeune prince de Talmont et deux ou trois autres amis de la Sarthe m'engagèrent à faire partie de leur groupe. Je refusai, et m'arrangeai pour passer devant le Roi le dernier des députés de ce département. Mais, pour ne pas demeurer inaperçu, et craignant d'autre part ce qu'avait pu dire M. de Talleyrand, j'étais allé, le matin, à sept heures, voir M. Thierry de Ville-d'Avray, qui avait pris la place de son père comme premier valet de chambre du Roi. Il était de ceux qui, dès le 3i mars, s'étaient inscrits chez moi, et je le savais très au courant de tout ce que j'avais fait à Paris. Je le priai de descendre chez le Roi et de ne pas lui dire autre chose, si ce n'est que M. de Semallé aurait l'honneur de passer devant lui le dernier de la députation de la Sarthe. Il fit de suite cette

commission. Le Roi n'ayant rien répondu, il renouvela sa phrase. Sa Majesté lui dit : « Je vous ai bien entendu. )) Je rentrai chez moi sans en savoir davantage; mais, sur l'observation de M. Thierry que je ferais bien de ne pas renoncer à mon projet, je me rendis aux Tuileries et je pris la gauche de la députation de la Sarthe pour défiler à sa suite. J'étais encore en habit de simple garde national. Lorsque mon tour arriva, et avant que j'eusse salué, Louis XVIII me dit assez haut : « Approchez, monsieur de Semallé, je suis bien aise de vous voir. Pourquoi ne vous ai-je pas vu plus tôt? » Puis, élevant la voix : « Je connais les services éminents que vous m'avez rendus, et toute ma vie je chercherai l'occasion de vous en témoigner ma reconnaissance. »

Cet accueil fît beaucoup d'efTet sur l'entourage du Roi, où se trouvait M. de Talleyrand, et lorsque, quittant la salle, j'entrai dans la grande galerie, beaucoup de personnes vinrent me tendre la main et me féliciter d'une réception si gracieuse. Monsieur, lui aussi, voulut me complimenter.

Monsieur avait alors, pour remplir les fonctions de chancelier, M. Terrier de Monciel, ancien ministre de Louis XVI, qu'il avait amené avec lui de Franche-Comté. M. de Monciel partageait entièrement mes sentiments et mes vues sur la direction que Talleyrand imposait à la Restauration, et sur les véritables intérêts de la lamille royale. Mais peu après, lorsque M. de la Maisonfort eut été attaché à la même chancellerie, et, avec une manière de voir bien différente, se fut rendu maître absolu dans les conseils du comte d'Artois, M. de Monciel en conçut un profond chagrin et se retira. Quand il prit congé, je l'accompagnai à Saint-Gloud, où se trouvait Monsieur.

Le prince lui témoigna du regret de son départ. — 11 répondit que la chancellerie étant dirigée par M. de la Maisonfort, il pensait que sa présence y serait plus nuisible qu'utile i.

Monsieur me dit alors des choses très flatteuses. Il me demanda ce qu'avait pu coûter mon voyage à Vesoul et la mission que j'avais remplie, afin de me faire rendre les sommes que j'avais déboursées. — Je répondis que Son Altesse ne devait rien à personne ; que c'était moi qui lui avais de grandes obligations, pour m'avoir procuré l'occasion de donner une preuve de fidélité et d'attachement à la famille de Louis XVI.

En me quittant, M. de Monciel m'embrassa et me dit qu'il comptait partir le lendemain pour la Franche- Comté. Il ajouta que, du moment que la Restauration était tombée aux mains de MM. de Talleyrand, de la Maisonfort et consorts, son dévouement ne pouvait plus être utile à la famille royale.

Le soir de cette séparation, M. de Monciel ayant fouillé dans les papiers de son bureau, pour n'y rien laisser qui lui fût personnel, y trouva, dans la liasse « papiers à brûler, » le dossier des pièces que j'avais remises à l'appui du rapport que j'avais présenté à Monsieur comme lieutenant général du royaume. Il me le fit remettre, en me mandant que ces pièces pourraient un jour me servir. Il me parait certain qu'on les avait soustraites avant de mettre mon rapport sous les yeux du prince.

Quand Monsieur fut revenu de Saint-Gloud, où il était allé soigner une indisposition, on s'occupa d'organiser la maison du Roi. Avant la Révolution, le comte de

Page 1