‹ Souvenirs du comte de Semallé, page de Louis XVIChapitre 30 sur 60 · Voir au British Muséum, Add. mss., n»^ 25, 35o · texte numérisé non relu

Voir au British Muséum, Add. mss., n»^ 25, 35o

2. Parmi les lettres de M. Courtin, procureur impérial, au procureur général à Paris, il s'en trouve une écrite pendant les Gent-jours à la date du i5 mai i8i5. (Arch. nat., BB3, 102.) Elle nous apprend que c'est seulement le 20 août 1814 que Maubreuil a parlé pour la première fois de la prétendue mission qui lui aurait été donnée, au commencement d'avril, d'assassiner Bonaparte et son fils. (Éd.)

au gouvernement britannique ; mais il leur fut répondu que les colonnes des journaux anglais étaient ouvertes à tout le monde ^.

J'ai fini mes récits sur Maubreuil ; mais je dois ajouter quelques mots sur M. Decazes, qui l'avait si visiblement protégé.

Lorsque ma brochure eut été approuvée par les censeurs, je la fis remettre à plusieurs membres des deux Chambres. M. d'Ambrujac, qui en eut ainsi connaissance, me demanda qui m'avait si bien renseigné; il m'ofirit, si je

I. Quand sa peine se trouva prescrite, Maubreuil revint en France et s'y laissa oublier jusqu'au 21 janvier 1827.

Ce jour-là, on célébrait dans l'église de Saint-Denis un service expiatoire de la mort de Louis XVI, et Talleyrand, dans le cortège, suivait la famille royale. Maubreuil, qui le guettait à la sortie, se jeta sur lui et d'un vigoureux soufflet l'étendit à terre. Conduit devant la police correctionnelle, il y fut, de nouveau, condamné à cinq années de prison, jugement qui fut confirmé en cour royale et en cassation, et il subit sa peine, deux ans à Poissy, les trois dernières années à Paris, dans une maison de santé où une de ses parentes avait obtenu son transfert.

Sans ressources, il vécut ensuite d'un petit secours que lui servait cette même parente et des libéralités de la famille de La Rochejaquelein. Il visita l'Angleterre, les États-Unis, l'Allemagne. Il trouva moyen d'obtenir du Gouvernement de juillet une pension que M. Guizot fit supprimer par la suite. Enfin, après le 2 décembre i852, il revint à Paris et reçut du nouvel empereur, sur sa cassette, une rente de 2,5oo fr., qu'il a conservée jusqu'à sa mort.

Il avait quatre-vingt-deux ans quand, au mois d'octobre 1866, il épousa, sous le nom du marquis d'Orvault, une tille Schumacher. C'était une Luxembourgeoise qui, jetée fort jeune sur le pavé de Paris, et connue dans le monde de la galanterie sous le nom de M'"= de Labruyère, avait acquis une assez belle fortune. Elle ne cherchait qu'à donner un nom à un orphelin qu'elle avait adopté. Le vieux conspirateur qui, de son côté, ne cherchait que l'argent, fut bientôt renvoyé par elle. Il se réfugia aux Batignolles, où il vivait obscurément, lorsque, au mois de septembre 1867, une tentative d'assassinat sur la marquise d'Orvault amena un procès retentissant, qui révéla au public l'existence de Maubreuil et le triste état où il était réduit.

Il est mort à l'hôtel de Bordeaux, rue Capron, le ij juin 1869, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans. Un piquet du g» de ligne lui a rendu les honneurs militaires, en raison de la croix de la légion d'honneur, dont il avait fait si singulièrement étalage en 1814. (Éd.)

voulais l'accompagner chez son ami, M. de La Tourette, de me faire voir des pièces provenant du ministère de la police, et qui prouvaient la culpabilité de M. Decazes dans toute cette affaire.

Après plusieurs pourparlers, il fut convenu que je rencontrerais M. de La Tourette dans la grande avenue du jardin des Tuileries. M. de La Tourette me raconta comment il était sorti du ministère de la police, où il était spécialement chargé de la police militaire. Puis il m'entretint de la division qui régnait dans la famille royale et qui favorisait toutes les intrigues. Il me parla avec beaucoup de franchise du rôle de Decazes, qui abusait de sa faveur auprès du Roi, et ne craignit pas d'ajouter qu'il le savait soutenu par un parti qui avait juré la destruction de toute la branche aînée. Il insista beaucoup pour me montrer, pour me faire tenir en mains les pièces dont M. d'Ambrujac m'avait parlé; et il me décida à l'accompagner chez lui, rue Neuve de Luxembourg.

Là, les documents qu'il me présenta me parurent tellement importants que je le priai de me les confier. Il s'y refusa, disant qu'il ne voulait s'en dessaisir qu'entre les mains d'une personne qui, par son influence, serait capable de le faire réintégrer dans son emploi. — Je répondis que je n'étais rien et ne voulais rien être en ce moment; que je n'avais aucun crédit auprès du Roi ; que d'ailleurs mon but n'était pas de dresser l'acte d'accusation du ministre, mais d'éclairer les princes. Je finis par lui proposer de le conduire, le soir même, chez le comte Ferrand. C'était, lui disais-je, l'ami de Louis XVIII : il allait tous les jours voir Sa Majesté; il avait toute sa confiance, et je le regardais comme le seul conseiller qui pût lui ouvrir les yeux sur les menées de son ministre.

Cette offre fut acceptée ; j'avertis le comte Ferrand, et

M. de La Toiirette lui apporta tontes les pièces qu'il m'avait fait voir. Elles firent sur son esprit encore plus d'impression que sur le mien. M. Ferrand, désirant posséder à fond tous les détails de l'affaire, nous fît revenir chez lui plusieurs jours de suite. Il se rendit chez M. de La Tourette , auquel il promit de s'intéresser ; il vint également chez moi ; enfin, m'ayant engagé un soir à dîner, il me pria de l'attendre jusqu'à son retour des Tuileries, où il allait tout dévoiler au Roi. Une heure après, il revint dans un état de stupeur difficile à décrire. Il me raconta que, s'étant assis auprès de Sa Majesté, il avait à peine engagé la conversation que le Roi avait pris, vis-à-vis de lui, le ton de la colère, lui déclarant que M. de La Tourette l'avait fait entrer dans une odieuse intrigue contre son ministre, et qu'il fallait se méfier des amis de son frère, qui cherchaient à mettre la désunion dans sa famille, etc. Ce pauvre M. Ferrand s'était retiré tout troublé. Il nous parut que Decazes, prévenu par le service de ses espions, de nos entretiens chez M. Ferrand, avait pris les devants auprès du Roi i, auquel il avait tout présenté comme une manœuvre du pavillon de Marsan.

M. Ferrand, qui partait le lendemain pour aller à Orléans chez sa sœur, écrivit au Roi une lettre où il lui prédisait les malheureuses conséquences de ses illusions. « Quant à M. de Semallé, ajoutait-il, il faudrait que je doutasse de moi-même, avant d'avoir le moindre soupçon sur lui. » Il me fit lire la lettre et la remit devant moi au directeur général des postes. Malgré ce témoi-

I. Nous croyons utile de publier en appendice une lettre confidentielle de M. Decazes au ministre de la justice, en date du 21 février 1817. (Arch. nat., BBS, 102.) A défaut du dossier de la police générale, qui est très incomplet aux Arch. nat. (F? 3o58), cette pièce permettra déjuger de l'attitude de M. Decazes dans cette affaire. (Éd.)

SOUVENIRS DU COMTE DE SEMALLÉ. IQ

gnage, je m'aperçus, à partir de ce jour, que Louis XVIIl me recevait avec une grande froideur, quand je me présentais à la cour. Je ne m'en préoccupais pas autrement, pensant qu'une heure viendrait où il rendrait justice à mon dévouement désintéressé.

Assez longtemps après, un soir que j'avais dîné chez le comte Ferrand et que je déplorais devant lui l'aveuglement du Roi pour son favori, mon hôte me dit : « En voulez-vous une preuve ? Vous vous souvenez de la lettre que j'ai écrite au Roi : vous l'avez lue. Je ne vous ai pas encore montré sa réponse. Elle vous pénétrera autant que moi des malheurs qui menacent la France. Du reste, comme vous savez à quoi vous en tenir, vous n'y attacherez pas plus d'importance qu'elle ne mérite. » En même temps il pria sa fille d'aller chercher le billet du Roi, qui était ainsi conçu : « J'ai reçu votre lettre, mon cher comte, elle est une preuve de plus de votre loyauté, qui ne vous permet pas de supposer le mal. Je ne partage pas votre opinion, et lors même que la mienne ne serait pas fixée, l'audace qu'on a eue de provoquer ces conférences chez vous la fixerait. Elles ont eu pour but d'attacher votre nom, justement estimé, à une odieuse, basse et vile, pour ne pas dire criminelle intrigue. »

Quoique écrite depuis longtemps, cette lettre me causa, je l'avoue, une bien pénible impression, et, après en avoir pris furtivement copie, je me rendis chez Monsieur, à qui je la fis voir. Le prince s'en émut à son tour et me combla de prévenances, m'assurant que cela ne pourrait nuire en rien à la considération et à la reconnaissance qu'il avait pour moi; que dans toute occasion je pouvais compter sur lui.

Quant à M. de La Tourette, lorsqu'il vit que M. Ferrand n'avait pas pu lutter contre la puissance de Decazes, il

cessa de me voir, et peu après se réconcilia avec son ancien ministre. M'ayant rencontré, il me dit, en m'ouvrant les bras : « Ma foi, j'ai fait la paix avec Decazes, qui m'a rendu mes fonctions. Je ne l'aime pas davantage et je crains qu'il n'entraîne les Bourbons à leur perte. Aussi, quand il plaira au Roi et aux princes de connaître la vérité, je serai toujours prêt à la leur dire. » Voyant mon étonnement et mon air de méfiance, il ajouta : « Sachez que Decazes vous a fait passer dans l'esprit du Roi pour un factieux. Allez; tant qu'il sera ministre, vous ne serez rien. Le Roi ne voit que par lui : c'est lui qui a fomenté la division qui existe aujourd'hui entre les princes. Voulez-vous en savoir davantage ? Decazes me disait encore tout à l'heure, en me frappant sur l'épaule : je viens de faire donner une leçon à M. Ferrand pour lui apprendre à ne point se mêler de ce qui ne le regarde pas, et à ne plus faire le petit ministre. Le Roi lui avait confié la disposition d'une somme de 60,000 fr. qu'il distribuait à des émigrés et à d'autres familles indigentes : je la lui ai fait supprimer avant-hier, et il doit en avoir reçu la lettre d'avis ce matin. » Ceci dit, M. de La Tourette me quitta en riant.

Je voulus vérifier au moins la dernière partie de cet entretien et me rendis chez le comte Ferrand. Les faits n'étaient que trop réels. Le comte Ferrand en convint avec franchise et aussi avec douleur, déplorant le sort des malheureux qui recevaient par ses mains les secours honorables que la générosité du souverain leur accordait ainsi en secret. Il me montra la lettre qu'il avait reçue le matin même, et qui doit se trouver aujourd'hui entre les mains de sa fille, M""" de Ligniville, mariée, en premières noces, à M. de Thuisy.

Après tous ces incidents, je me retirai à la campagne,

dans la Sarthe. Ce fut à la Gastine, et par le sous-préfet de Mamers, M. Gontencin, que j'appris l'assassinat du duc de Berry. G'était la réalisation de mes craintes, l'accomplissement de tout ce que j'avais prévu ! A la nouvelle de ce coup terrible, dont je comprenais toutes les conséquences pour la famille royale, je retournai à Paris. Le corps du prince était exposé au Louvre, sur un lit de parade, où il resta entouré de ses fidèles serviteurs, pendant les trois jours qui précédèrent la sépulture. J'allai lui rendre les derniers devoirs.

L'opinion publique rendit Decazes responsable de ce crime, et après l'accusation portée contre lui à la tribune par M. Glausel de Goussergues, le Roi fut forcé de s'en séparer. Mais, pour prolester contre la violence qui lui était faite, il accorda à son favori le titre de duc et lui fit remettre, assure-t-on, une somme très considérable, pour qu'il pût soutenir cette nouvelle dignité.

Je crus alors devoir me présenter devant Louis XVIII, qui, déjà souffrant, avait ressenti de la mort de son neveu une très vive douleur. Je me rendis à une réception du dimanche. Le Roi était assis dans un fauteuil, la tête appuyée sur sa poitrine. Quand le premier gentilhomme de la Ghambre prononça mon nom, il leva les yeux sur moi, me demanda des nouvelles de M'"^ de Semallé et de mes enfants, et me congédia avec un signe si marqué de bienveillance, que je le pris pour un désaveu de son attitude antérieure. Aussi, rentré chez moi, j'écrivis à M"^« de Semallé, qui, depuis longtemps, avait renoncé à paraître aux Tuileries, qu'elle devait revenir à Paris, assister à une réception et demander au Roi une audience. Elle se présenta donc à la cour, et l'audience lui fut aussitôt accordée. Elle en sortit, emportant la promesse que je recevrais bientôt la pairie, en récompense de mes services. Mais

Louis XVIII mourut avant d'avoir accompli cet acte tardif de réparation.

Peu de temps avant sa mort, il avait nommé le général Rapp un des quatre grands maîtres de sa garde-robe. Cette nomination, comme bien d'autres, était faite dans l'espoir de se rattacher les ennemis de la Restauration. Le général était ami intime de Laffîtte. Une anecdote montrera bien clairement quels étaient ses vrais sentiments. Désirant placer des capitaux disponibles, j'avais eu l'idée d'acheter aux enchères un ancien domaine vendu nationalement pendant la Révolution, la terre de Conteville, à un quart de lieue de Dreux ; et, pour régulariser l'origine de propriété, je m'étais entendu à l'avance avec la famille dépossédée. J'avais commencé la lecture du cahier des charges, quand je vis entrer à l'étude le général Rapp, que je connaissais, mais qui ne m'aperçut pas. Il dit au notaire : « Il paraît qu'un Bourbonien farouche est décidé à acheter Conteville. Il s'est concerté avec l'héritière de l'ancien propriétaire, et il espère que la présence de cette dame empêchera les enchères de monter. Mais Laffîtte, moi et plusieurs amis en sommes avertis. Nous voulons déjouer ces manœuvres, qui tendent à discréditer les biens nationaux, et je vous avertis que nous allons pousser les enchères. » Cette confidence me fit renoncer à mon projet d'acquisition, mais me découvrit le fond du cœur du général Rapp. Je fus donc très affligé quand j'appris sa nomination à une charge de cour. Il mourut quelque temps avant le Roi.

Le général Curial le remplaça », grâce au crédit de son

I, C'est à lui qu'arriva un accident de voiture en allant au sacre de Charles X, à Reims. Il fut fait pair de France. Son fils aîné se maria à Alençon et hérita de la pairie. Aujourd'hui, il est sénateur. — Les Curial étaient originaires de la Savoie.

beau-père, M. Beugnot. Celui-ci, homme de beaucoup d'esprit, était fils d'un notaire de Bar-sur- Aube, et avait commencé par être homme d'affaires des maisons de Brienne, de Mandat et autres de ce pays. Puis il avait été administrateur de son département, et, après différents postes occupés pendant la Révolution, il était devenu successivement, sous le gouvernement provisoire et le gouvernement royal, préfet de Rouen et ministre de la police générale. Il chercha à dégager son gendre de son entourage bonapartiste, pour le rattacher au système de la monarchie constitutionnelle. Le général Gurial se laissa faire, et ce fut ainsi que, sans plus de titres, il obtint la succession du général Rapp.

Le i6 septembre 1824, Louis XVIII s'éteignit aux Tuileries, laissant le trône à son frère.

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