CHAPITRE II
Séjour à Bruxelles. — Formation des corps d'émigrés à Coblenz. — Les « chevau-légers et les gendarmes réunis » à Neuwied, — Campagne de 1^92. — Licenciement. — Séjour chez M. de Tilly, à Grivegnée. — Retraite sur Dûsseldorf. — Je reviens à Liège et à Bruxelles. — Le prince de Lambesc à Onnaing. — Le duc de Richelieu à Peruwelz. — Essen. — La légion de Steerenbach. — Voyage émouvant d'Essen à Delft. — La Haye, embarquement du prince d'Orange. — Amsterdam. — Je traverse le Zuyderzée et reviens à Essen. — Le colonel Breit. — M. de Rainneville. — Retour en Belgique avec le baron de Rickholdt. — Émigrés recherchés à Bruxelles. — Le perruquier Lépée. — Vérification des passeports à Ath. — La princesse de Béthune à Tournay.
Le Fayel. — Arrivée à Paris. — Le i3 vendémiaire. — Comment je m'échappe par Saint-Denis. — Exécution de Joseph Lebon à Amiens. — Retour en Belgique.
Arrivés à Bruxelles, à la fin de février 1791, nous descendîmes à l'hôtel de Brabant. Notre chaise de poste vermoulue avait failli nous laisser en route : nous la vendîmes quarante-cinq francs.
Je n'avais pas fait part à M. de Franqueville de ma mission, à cause du secret qui m'était imposé ; je me rendis donc seul à la place Royale, où demeurait M. le duc d'Uzès, et lui remis la lettre qui m'avait été confiée; puis nous cherchâmes un logement, en attendant que notre dévouement pût être mis à l'épreuve.
Pendant mon séjour dans cette ville, passa S. A. R.
Monsieur, depuis Louis XVÎÎI, qui me connaissait fort bien, mais auquel je fus présenté de nouveau comme émigré par le duc de Villequier.
Nous étions à Bruxelles beaucoup de jeunes gens oisifs, émigrés comme nous et venus de toutes les provinces. On nous accueillait dans la meilleure société. Dans le parc il y avait une salle où l'on donnait des fêtes, etl'association qui les organisait, appelée « le Club des dames, » était présidée par M'"^ Lindon. Nous y fûmes présentés, et nous passâmes ainsi fort agréablement quelques mois. Étant convaincus de notre prochain retour dans la patrie, les sinistres décrets qu'on rendait contre les émigrés nous laissaient indifférents.
M. d'Autichamp arriva aussi à Bruxelles. Le billard, une de nos principales distractions, était de tous les plaisirs celui qu'il affectionnait le plus. D'Autichamp passa une fois la nuit entière à jouer, et perdit tout l'argent qu'il avait apporté. Dans cette extrémité, il pensa à retourner en France. Le duc d'Uzès lui prêta la somme nécessaire pour ce voyage, et il rentra sans difficulté. Les événements qui suivirent l'entraînèrent dans le mouvement de la Vendée, où il a rempli un si beau rôle.
J'avais renoncé à regret à ma place aux gardes wallonnes. J'ai su depuis, par M'"^ de Rouhault, qu'un de mes anciens camarades, d'une famille du Midi, le comte d'Espagne, l'avait obtenue i. Enfin, nous reçûmes avis qu'on allait former différents corps autour de Coblenz. Je mj rendis et m'offris à Leurs Altesses Royales Monsieur et le comte d'Artois, pour servir dans leur armée.
Gomme page, j'avais droit à une place dans une compagnie de surnuméraires des gardes du corps; mais mon
I. Une fin tragique a terminé sa carrière à l'armée carliste de Catalogne.
oncle de Récalde, ancien chevau-léger, en passant par Bruxelles, m'avait décidé à choisir avec lui la brigade qui se formait sous le nom de « chevau-légers et gendarmes réunis, » et j'y fus admis dans la première compagnie noble d'ordonnance. On nous forma à Neuvs^ied, sous le commandement du marquis de Glarac et de M. du Dresnoy. Les mousquetaires furent organisés par le marquis de Montboissier à Andernach : les autres corps le furent dans diverses places aux environs de Goblenz. L'armée du prince de Coudé était du côté du haut Rhin, dans le cercle de Souabe.
Rien à signaler pendant cette période, si ce n'est quelques duels causés par des rivalités de corps, ou par des propos blessants contre des émigrés arrivés trop tard. J'ai entendu raconter à Goblenz que Garnot y était venu avec plusieurs autres officiers d'artillerie, mais que, découragés par une mauvaise réception, ils étaient tous retournés en France ; ce dont on se félicitait.
Nous travaillâmes tellement, pendant notre séjour à Neuwied, que le corps des gendarmes et des chevaulégers pouvait rivaliser avec les meilleurs régiments de cavalerie. L'uniforme des chevau-légers était l'habit rouge avec agréments d'or ; la veste et la culotte blanches en grande tenue, grises en petite ; les bottes à l'écuyère et le chapeau galonné d'or. L'armement consistait en sabre, pistolets et mousqueton.
Ghose remarquable, ce furent les frères Moraves qui nous fournirent ce dont nous avions besoin pour nous équiper. Un des chefs, entre autres, m'avait pris en grande affection et me força d'accepter un prêt de trente louis, la veille de mon départ, me disant que notre campagne pourrait être beaucoup plus longue que nous ne le croyions, et qu'en cas d'insuccès, sa maison me serait toujours ou-
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verte. îl pleurait d'attendrissement. Ce Moravc, nommé Wahl, était un des plus iniluents dans sa secte.
Nous nous mîmes en marche au commencement d'août 1792, pour rejoindre les Prussiens, déjà entrés en France. L'armée dont je faisais partie était celle des princes, commandée par le comte d'Artois et dirigée par le maréchal de Broglie, qui agissait au nom du Roi. En droit, nous étions la principale armée, et les étrangers n'étaient, à nos yeux, que nos auxiliaires dans la lutte contre la Révolution et l'anarchie. Et au fond, quel a été le but des étrangers, sinon de se servir de nous pour démembrer la France? Mais ils ont été pris dans leurs propres filets : la Révolution victorieuse a sauvé l'intégrité de notre territoire et s'est implantée chez eux.
Nous formions six mille hommes de la plus belle cavalerie qu'on pût voir, et nous marchions à la suite des Prussiens. Le pays avait été dévasté par eux de telle manière, que nous nourrissions, pour ainsi dire, nos chevaux avec les avoines éparpillées à terre. Nous manquions de vivres : les champs plantés de pommes de terre nous furent d'un grand secours pour notre ordinaire de soldats.
Les chevau-légers assistèrent au siège de Thionville. Dans nos corps d'émigrés se trouvaient un grand nombre de gentilshommes qui n'avaient pas servi ; les plus âgés étaient souvent sous les ordres des plus jeunes. C'est ainsi que comme page, comptant cinq années de service réel, je conduisais presque toujours les détachements envoyés à la découverte. Un jour, je m'avançai si près de la ville, que nous faillîmes être coupés par une patrouille de la garnison ; mais comme nous avions de bons chevaux, nous nous tirâmes de ce mauvais pas, où un épais brouillard nous avait engagés.
4o SOUVENIRS DU COMTE DE SEMALLÉ.
Le général de Wimpffen, qui commandait la place, n'avait point poumons d'intentions malveillantes. Au fond du cœur, il eût souhaité voir la ville sérieusement attaquée pour la rendre ; mais ce siège, de la façon dont il était conduit, était presque une trahison de nos alliés. Nos projectiles arrivaient à peine sur les glacis. J'ai pu le constater par moi-même, dans différentes reconnaissances ; et ce que je dis du général de Wimpfien, je le tiens d'un officier sorti de la ville et qui fut dirigé par moi sur le quartier général.
Le siège fut levé : après plusieurs marches et contremarches, nous arrivâmes à Vouziers. Là, le marquis de Glarac, ayant besoin d'un second aide de camp, me choisit pour le reste de la campagne.
C'est moi qui, sur le refus des habitants de Voncq-en- Ardennes de nous livrer les vivres nécessaires, donnai l'ordre d'occuper de vive force. Ce gros bourg fut tourné, pendant que M. de Chambrun, qui commandait une brigade de chevau-légers et gendarmes, s'avançait en droite ligne. Les habitants ne s'aperçurent pas du mouvement que nous faisions pour les prendre à revers. Ils avaient mal barricadé les chemins, avec des chariots et des instruments de culture. Un représentant du peuple, habitant ce bourg, avait décidé la population à la résistance, puis s'était sauvé à travers les vignes, abandonnant les défenseurs. Le feu fut mis à sa maison, et comme toutes les autres étaient en bois, et que les récoltes venaient d'être rentrées, tout fut consumé i ; l'incendie éclairait la nuit à deux lieues à la ronde. Il paraît que des habitants, qui s'étaient enfermés dans les granges pour tirer sur nous, furent en partie brûlés ou asphyxiés par la fumée ; les au-
I. Voir Chuquet, la Retraite de Brunswick, p. 323; cf. Valmy, p. 262. (Éd.)
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très, pour échapper aux flammes, se jetèrent dans les vignes avec leurs femmes et leurs enfants.
Je faillis périr dans cette affaire. Ma jument, atteinte par une balle dans la crinière, se cabra et me renversa juste au moment où le pignon d'une grange s'abattait sur la place. Je ne fus point blessé ; ma jument, entourée de feu de tous côtés, resta tremblante sans bouger, jusqu'à ce que j'aie pu me remettre en selle.
Gomme nous étions sans infanterie, nous rentrâmes dans la nuit à Étain, puis à Vouziers. Nous n'avions perdu personne ; seuls quelques chevaux avaient été blessés. Cette triste aftaire nous fit un profond chagrin, d'autant que nous nous apercevions déjà du mauvais vouloir des Prussiens.
De Vouziers nous allâmes sur Verdun. Le général de Clarac m'avait confié la garde de tous les effets du corps, et j'essayai d'introduire mes fourgons à Verdun pour les y mettre en sûreté. Le commandant prussien m'en fit refuser la porte. Cependant j'entrai seul et me présentai chez lui. Je lui fis observer que l'indiscipline qui régnait parmi ses troupes me faisait un devoir, ou de faire entrer les fourgons en ville, ou de lui demander un poste d'infanterie pour les garder, les chevaux et les hommes du piquet de cavalerie que je commandais étant trop fatigués. Il reçut fort mal ma réclamation, et me demanda comment je pouvais être là, contrairement à ses ordres. Néanmoins, sur les instances de la dame chez qui il était logé, il me donna un détachement, et je fus rejoindre mes fourgons et mes camarades où je les avais fait arrêter.
Nous fîmes dans ce village un court séjour, et, sans entrer dans Verdun, nous continuâmes notre route pour rejoindre le quartier général des princes, autour desquels nous nous trouvâmes tous réunis. Là, nous apprîmes la
retraite des Prussiens, et nous fûmes obligés de la suivre, sans savoir quels en étaient les motifs. N'ayant éprouvé aucune perte, nous nous considérions comme fort capables de tenir la campagne. Ce mouvement se lit avec peu d'ordre, faute de trouver des vivres sur la route ; nos bagages furent pillés par nos alliés, et nous fûmes forcés de les défendre les armes à la main.
A la fin de l'automne, on nous licencia corps par corps, dans les environs de Luxembourg. Ce fut un désespoir affreux pour tous : nous ne savions où porter nos pas. Il fallut vendre les chevaux et les céder pour rien. Tous nous voyions une trahison dans cette inexplicable retraite.
Plusieurs de mes compagnons prirent la route pour rejoindre l'armée de Gondé ; d'autres furent obligés de s'engager dans des corps anglais. Y eut-il jamais plus triste position pour des gentilshommes pleins de cœur et de dévouement ?
J'avais l'intention dépasser en Angleterre, et me rendis à Liège avec ce projet. J'y trouvai M. de Tilly, l'ancien officier au régiment de Bretagne, dont j'ai déjà parlé. J'avais fait à Versailles sa connaissance et celle de sa jeune femme, quand il y était comme sous-lieutenant, parce qu'il y avait comme camarade et ami M. de Brunet de la Jubeaudière, parent de mon père par les Barville, et très proche voisin de la Gastinc ^ Il y avait un an que
1. Les excellents rapports que j'ai entretenus depuis lors avec les Tilly n'ont pris fin qu'à leur mort.
La famille de Tilly était normande et originaire des environs de Caen. Une branche était venue se fixer à Semallé et une autre auprès de la Gastiae, à Gontilly dans le Maine.
A cette dernière appartenait le Tilly qui fut garde du corps et qui mourut à la suite de blessures reçues le lo août; à la première, celui qui fut page de la Reine, émigra après le xo août, devint aide de camp du roi de
M. de Tilly avait quitté le régiment, après avoir été reçu chevalier de Saint-Louis par M. de Sombreuil, gouverneur des Invalides, et il vivait à Liège, dans la famille de sa femme. Je lui parlai de mon désir d'aller à Londres : il me détourna de ce projet, et m'engagea à venir réfléchir quelques jours chez lui, à Grivegnée.
J'y rencontrai deux autres anciens officiers du régiment de Bretagne : M. de Gafl'arelli du Falga, dont les frères, restés en France, ont joué un rôle sous l'Empire S et M. du Bousquet de Gaubert, qui vit encore. — M™^ de Tilly me reçut avec beaucoup d'affabilité. M. de Gaffarelli partit au bout d'une quinzaine de jours, et je demeurai avec M. du Bousquet. Je reçus alors quelques secours de ma famille, et pensais à rejoindre l'armée de Gondé, quand, un matin, M. de Tilly vint me trouver dans ma chambre : « Je suis décidé, me dit-il, à aller en France; le résultat de votre campagne de 1792 consolide cette résolution. Tant qu'il y a eu de l'espoir, je n'ai voulu servir personne, et j'ai tenu à rester le maître de ma conduite. Je
Prusse, écrivit les Mémoires de Tilly, et finalement se donna la mort à Bruxelles en i8i6.
Celui dont il est question ici n'était d'aucune de ces deux branches. Pendant que le régiment de Bretagne était à Thionville, il avait épousé une demoiselle Arendts, fille du bourgmestre de Liège et petite-fille par sa mère d'un gros négociant en dentelles d'Aix-la-Chapelle : ses parents habitaient en été une propriété tout à côté de Liège, à Grivegnée.
M"= de Tilly avait alors une fille, Caroline, dont il a été parle à l'occasion du 5 octobre, et qui a épousé un M. Dumouriez du Perrier, parent du général Dumouriez. Elle eut en 1792, à Grivegnée, une seconde fille, Virginie, qui est devenue la générale Bonnemains. Son troisième enfant fut un fils, M. Edouard de Tilly. — Elle mourut avant la première Restauration, qu'elle avait appelée de tous ses vœux.
I. Je trouve six frères Caffarelli du Falga : Max, général de division du génie de l'armée d'Egypte, mort en 1799 devant Saint-Jean-d'Acre. — Philippe, officier au régiment d'Anjou, fusillé à Quiberon. Je pense que c'est de lui qu'il s'agit ici. — Charles, préfet sous l'Empire. — Joseph, officier de marine, plus tard préfet maritime. — Jean, évêque de Saint-Brieuc. — Auguste, général de division, aide de camp de Napoléon I", pair de France. (Éd.)
connais beaucoup Dumouriez, Barras et d'autres personnages du ministère de la guerre, et mon intention est de partir demain pour retourner à Paris. Vous n'ignorez pas les décrets rendus contre les émigrés; vous êtes très jeune: il vous sera facile de dissiper les soupçons et d'entrer dans l'armée. » Je répondis que j'étais trop attaché à Louis XVI depuis mon enfance pour ne pas suivre la fortune de la famille royale. Il fit encore quelques instances, et me rappela ma propre famille, mais sans rien obtenir de moi. M™« de Tilly fut de mon avis.
Son mari partit le lendemain, comme il l'avait dit, et bientôt nous apprîmes qu'il avait été nommé aide de camp de Dumouriez, et qu'il marchait avec lui sur la Belgique i.
Peu de jours après, cette armée était aux portes de Liège, et ce n'est que lorsque nous entendîmes, du village de Grivegnée, la musique et le mouvement des troupes, que M. du Bousquet et moi fîmes notre retraite à pied pour gagner Aix-la-Chapelle par la traverse.
Obligés peu après de quitter Aix-la-Chapelle, à l'approche de l'armée française, nous nous retirâmes de l'autre côté du Rhin, à Dùsseldorf. Je logeai au palais de l'électeur Palatin, chez la gouvernante de ce prince, ]y[me Huntschberg, pour laquelle on m'avait donné une lettre de recommandation.
De nombreux émigrés se réfugièrent à Dùsseldorf, refoulés, comme nous, par le progrès des Français. Parmi eux se trouvaient le maréchal de Broglie avec sa famille, et M. de Miron, commissaire des princes. Je restai à Diisseldorf jusqu'à la retraite des Français, qui, à la fin
I. M. de Tilly devint très rapidement général de brigade, et c'est lui qui, à la retraite des Pays-Bas, commandait Geertruidenberg, et y fit la capitulation honorable dont il est parlé dans l'histoire.
de novembre 1798, essuyèrent plusieurs échecs auprès de Francfort, Juliers, etc., et se replièrent jusqu'aux frontières. Mon retour à Liège eut cela de particulier que, parti de Juliers à pied, mon sac sous le bras, avec M. de Mesnil-Simon, depuis porte-étendard dans les gardes du corps, j'atteignis Aix-la-Chapelle en une seule étape. Mon camarade fut tellement fatigué, qu'il ne put, le lendemain, reprendre la route avec moi, et que je dus continuer seul sur Liège.
J'y fus logé rue Sur-Meuse, et c'est là que je connus la fameuse Oliva, de l'affaire du collier. Elle était alors avec un M. de La Tour, qu'elle avait épousé et qui était originaire des environs de Sedan. Le ménage de La Tour était envoyé de Londres sur le continent par des ennemis de la république, pour faire passer en France de faux assignats et discréditer ainsi les véritables. M"^^ de La Tour m'assura plusieurs fois qu'elle ne se doutait point du rôle odieux qu'on lui avait fait jouer dans l'affaire du collier, et qu'elle-même avait été dupe et victime de M"'^ de La Motte. Sa ressemblance avec la Reine était vraiment frappante. Un matin, j'appris par les gens de la maison qu'elle et son mari avaient décampé précipitamment.
Je me réunis à plusieurs émigrés qui, pour attendre les événements, prirent à loyer de M. le comte de Berlaymont le château de Bormenville, meublé, et avec la jouissance du parc de chasse.
Trois semaines après, je fus appelé à Bruxelles. En y arrivant, j'appris que M. le prince de Lambesc commandait une brigade autrichienne, dont le quartier général était à Onnaing, près Valenciennes i. Je m'y rendis pour
I, Charles-Eugène de Lorraine, prince de Lambesc, dont nous avons parlé dès le début de ces souvenirs, était issu d'une branche cadette de la maison de Lorraine. Né le 25 septembre i^Si, il succéda, à Tàge de dix ans, à la
le prier de m'obtenir dn service en Autriche, dans le régiment de Ligne-infanterie, où servaient déjà comme cadets MM. de Béranger. J'aurais préféré la cavalerie, les dragons de La Tour, par exemple; mais, éloigné de ma famille et sans ressources, je ne me sentais pas en état de faire les frais de l'équipement. Le prince de Lambesc me reçut avec une bonté extraordinaire : c'était pendant le siège de Valenciennes. Il me conseilla d'entrer dans la cavalerie, à cause de mon habitude du cheval, me fît entendre qu'il pourvoirait à cette dépense, et il me garda auprès de lui, où j'étais traité en quelque sorte comme un de ses aides de camp. Mais il remettait toujours le moment de me présenter au prince de Ligne pour être admis dans son régiment.
Un jour, à déjeuner, le prince de Lambesc venait d'être instruit de la reddition de Valenciennes; il me dit d'un air soucieux : « Décidément, vous ne pouvez pas entrer au service de l'Autriche ; il n'y aurait là rien à
charge de grand écuyer de France, qui, depuis Louis XIV, était comme héréditaire dans sa famille. Parent de Marie-Antoinette, sa situation était devenue tout exceptionnelle depuis le mariage de Louis XVL Colonel propriétaire du régiment de cavalerie Royal-Allemand, il fit, en cette qualité, partie du camp que la cour avait formé auprès de Paris en juillet 1789. — Le 12 de ce mois, il était à la tête de son régiment sur la place Louis XV, quand une bande d'agitateurs vint provoquer les soldats. Il refoula la multitude jusqu'au delà du pont Tournant dans le jardin des Tuileries, mais sans frapper. 11 n'y eut qu'un vieillard renversé par la foule, et le régiment se retira, l'ordre étant venu de le faire rentrer au camp. Le 14, après la prise de la Bastille, le prince fut accusé d'avoir ourdi une conspiration contre le peuple. Poursuivi devant le tribunal du Chatelet, il fut acquitté. Mais, peu après, il émigra avec tout son régiment et se retira à Vienne. Feld-major en i;g3, feld-maréchal lieutenant en 1796, il ne rentra plus au service de la France.
Louis XVIII le nomma, après la Restauration, pair de France sous le titre de duc d'Elbeuf ; toutefois il ne quitta pas la cour d'Autriche, où il était premier capitaine des gardes et où il avait le premier rang après les archiducs. Il mourut à Vienne, le 21 novembre 1825 : en lui s'éteignit la branche de la maison de Lorraine, descendant de Claude, premier duc de Guise.
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faire pour vous. » Voyant que le prince ne voulait pas me seconder de ce côté, et partageant enfin sa manière de voir, je sollicitai la permission de le quitter. Quand je pris congé, il montra une grande sensibilité et me dit que je pourrais toujours me réclamer de lui.
Je lui demandai d'aller à la ville voir les ravages produits par la lutte finale, et j'y pus juger par moi-même des dégâts que les bombes y avaient causés; puis je partis pour Peruwelz, gros bourg près de Gondé, où je trouvai mon beau-frère, M. de Frébourg, qui venait de %ire la campagne de 1792, et M. de Récalde, un de mes cousins.
Quand le prince de Lambesc sut mes projets, il me donna un mot pour le duc de Richelieu, entré au service de Russie, et qui était présentement au château de l'Ermitage, chez la princesse de Groiiy, sa cousine. « Vous verrez, me dit-il, avec lui ce que vous aurez de plus avantageux à faire. »
J'allai donc à Peruwelz, et comme l'Ermitage en était tout proche, au bout de quelques jours je m'y rendis avec la lettre du prince de Lambesc. Le duc de Richelieu, qui avait été gentilhomme de la Chambre, m'avait connu aux pages. Il me reçut avec bonté, et me présenta à sa cousine ; mais il me fit envisager que le service de Russie était très dur ; que je m'éloignerais ainsi beaucoup de ma famille; il ajouta néanmoins que je pouvais compter entièrement sur lui. Depuis, en 1814, il s'est parfaitement rappelé tous ces détails. Nous parlâmes ensemble de plusieurs Français qui servaient dans l'armée russe, entre autres de M. de Langeron, que j'avais vu plusieurs fois lorsqu'il était officier aux gardes-françaises, et il me donna son adresse au cas où je me déterminerais à entrer dans les troupes
impériales. Je restai peu à Peruwelz, car les Français ayant repris l'offensive, nous fûmes contraints de faire retraite sur Bruxelles, où je retrouvai mon ancien camarade, M. de Lastic, qui avait pris du service en Autriche. Il avait eu la poitrine effleurée et le bras gauche cassé par une même balle, et on ne savait pas encore le degré de gravité de sa blessure; mais comme les Français étaient à peu de distance de Bruxelles, et que les troupes autrichiennes évacuaient cette ville, je le fis embarquer pour Anvers. Sa blessure, heureusement, n'était pas grave, et il fut remis promptement i.
De Bruxelles je retournai à Liège, Aix-la-Chapelle et Dïisseldorf, et enfin je me retirai à Essen, en Westphalie. Toute la Belgique avait été conquise en moins d'un mois. L'armée autrichienne était en pleine désorganisation, la Hollande serrée de près, et les relations entre ce pays et Essen par Utrecht presque interceptées. Nous touchions à l'hiver 1 793-1 794.
Alors se créèrent des légions au service de la Hollande, dont la plus importante était celle de Steerenbach, composée d'infanterie et de cavalerie.
J'avais une lettre de recommandation pour le comte de La Tour, resté avec sa femme à Dûsseldorf. Après avoir failli être assassiné sur la route, en me rendant chez lui, je reçus du comte une lettre pour le colonel Breit, commandant l'infanterie de la légion et frère d'un gros banquier d'Elberfeld. Le colonel me reçut très courtoise-
I. Plus tard, M. de Lastic ayant épousé une de ses cousines, M"" de Lastic, parente des Montesquieu, fut admis, ainsi que sa femme, dans la maison de Joséphine. Sous la Restauration, l'abbé de Montesquiou, membre du gouvernement provisoire, lui donna la place d'inspecteur général des haras, qu'il conserva ensuite.
ment à Essen et me nomma capitaine dans sa légion, grade qui devait être confirmé à La Haye par le stathouder et par le général Steerenbach.
L'avant- veille de Noël 1798, il reçut avis qu'une compagnie, recrutée dans les prisons et parmi les déserteurs, allait lui arriver à Essen, et qu'il devait la diriger de suite sur la Hollande. H me fit venir, ainsi qu'un sous-lieutenant émigré, fils d'un conseiller au parlement de Bordeaux, et nous envoya prendre le commandement de ce détachement, pour le conduire à Delft, où était le dépôt de la légion. Il manquait, disait-il, d'argent pour le transport de ces troupes, et m'engageait à m'en procurer.
Essen était alors rempli d'émigrés. Ainsi je citerai mon oncle de Récalde, qui y vivait avec son aumônier, l'abbé Loisel ; beaucoup d'habitants de Lille ; la famille de Vaudreuil ; M"'* de Valadi, née de Vaudreuil, qui devait devenir plus tard M'"® Walsh de Serrant ; M'"^^ de Fournès et de Marcieu, nées de Broglie; enfin de nombreux amis. On sut parmi eux que la proposition du colonel me semblait inacceptable, parce que je n'avais pas l'argent nécessaire. Tous se réunirent pour m'en faire l'avance.
Le 24 décembre 1793, il y eut une matinée de printemps : je me souviens même qu'après le déjeuner, M'"^ de Valadi, qui était jolie, quoiqu'un peu contrefaite, m'emmena cueillir des violettes dans les jardins des environs. Mais vers cinq heures le temps changea et une neige épaisse se mit à tomber. Le lendemain matin, jour de Noël, malgré un demi-pied de neige et un froid excessif, je partis à la tête de cent vingt hommes et me dirigeai en toute hâte vers la Hollande. Je marchais à pied; une charrette portait les effets delà troupe et recueillait les éclopés.
Dans ce moment de presse, on donnait à chaque homme un florin de Hollande par jour, sur lequel le commandant
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gardait la moitié pour la nourriture. Il y avait encore d'autres petites retenues pour le renouvellement des souliers et des capotes. Le commandant était responsable de ses hommes, sauf le cas de mort, qui devait être constaté par procès-verbal. Chaque manquant lui occasionnait une retenue de dix ducats, somme égale à celle qu'il touchait par homme engagé. J'avais converti en ducats de Hollande la somme destinée pour la route, et je l'avais placée dans une ceinture autour de mon corps.
Dans ma troupe, je comptais trois déserteurs autrichiens qui m'avaient été livrés les fers aux poings et aux pieds. Je leur fis ôter les fers, le froid rigoureux ayant amené l'enflure de leurs membres. Avant d'arriver à Borken, à la troisième journée de marche, un de ces hommes me fit dire que ses deux camarades et lui avaient déserté du régiment de cavalerie de Kinsky, cantonné précisément à Borken. Inquiet sur le sort de ces trois hommes, craignant moi-même d'être pris pour un embaucheur s'ils venaient à être reconnus par leurs officiers, je résolus de tourner la ville avec eux et de faire marcher le gros de la troupe sur Borken, sous les ordres du sous-lieutenant.
Gêné par ma ceinture pleine d'or, j'avais remis mon sabre et mes pistolets à mon domestique, et je marchais seul avec mes trois déserteurs, quand, à la tombée de la nuit, je les vis se jeter dans un bois et y couper des bâtons. J'avais heureusement dans la main un bâton ferré, et comme F un des déserteurs, celui qui avait été le plus blessé par les fers, revenait vers moi pour m'attaquer et voulait franchir un fossé, je l'étendis au fond d'un coup de bâton. Les deux autres accoururent; mais, me croyant armé, ils hésitèrent. Tout à coup, celui qui paraissait le moins hostile fit un signe aux deux autres, et les trois déguerpirent avec toate la vitesse de leurs jambes.
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Je regardai d'où me venait le salut : un homme armé d'un fusil se dirigeait vers moi, me tenant en joue. Je le priai en mauvais allemand de me conduire à Borken. Il s'y refusa, sous prétexte que le pays était rempli de malfaiteurs. Toutefois il me montra à l'angle du bois la direction de la ville. Après trois quarts d'heure de marche, j'aperçus les lumières de Borken et je retrouvai le souslieutenant avec ma troupe, qui étaient fort inquiets de mon sort. Je fus chez le maire faire dresser procès-verbal de ce qui s'était passé, pour me justifier de la disparition de mes trois fugitifs.
Ce magistrat voulut me retenir à coucher chez lui. Après souper, il me raconta qu'il y avait à Borken beaucoup de prisonniers français, très malheureux ; qu'enfermés dans une église, ils y mouraient de froid et de faim. Il connaissait, disait-il, un sergent qui pourrait me procurer des hommes, simplement pour la nourriture et le vêtement. Ce sergent, originaire d'Alençon, proposa de me fournir, moyennant une faible rétribution, douze hommes, retenus à Bochold, à quelques lieues de là sur la frontière de Hollande, et de me suivre lui-même avec ses recrues. Le lendemain, au rendez- vous, je ne trouvai que trois soldats, les seuls qui eussent pu s'échapper, les autres et le sergent avaient été ou repris, ou trop bien gardés. Je les habillai et leur donnai la solde restée disponible par le départ de mes trois Autrichiens.
Je traversai Arnheim. A Utrecht, j'appris que l'armée française faisait des progrès très rapides et que la route de Delft allait être incessamment interceptée. J'installai ma troupe au corps de garde sur la place; je fis marché avec des juifs pour sa nourriture, et songeai à me procurer à prix d'argent des moyens de transport rapides pour le lendemain.
En Hollande, les villes ne fournissaient rien aux troupes : c'était un privilège dont elles étaient fort jalouses. Aussi le bourgmestre ne voulut-il pas m'accorder les chariots dont j'avais besoin. C'est en vain que je lui exposai la responsabilité qui pesait sur moi, et ma qualité d'émigré, qui exposait ma vie si je venais à tomber dans les mains de l'armée française. Je voulus au moins tirer de lui un certificat constatant que, dans ce moment de détresse, j'avais fait le possible pour sauvegarder les intérêts qui m'étaient confiés. Il exigea une heure de réflexion, et j'employai ce temps à visiter mes hommes et à voir si rien ne leur manquait. Quand je retournai chez le bourgmestre, le conseil s'y était réuni et m'avait accordé, « par exception et vu l'urgence, » ce que je demandais, et cela par pure bonne volonté. Le bourgmestre me força à descendre chez lui et à y prendre mes repas.
Je retrouvai chez ce digne magistrat un de mes cousins fort éloignés, M. de Barville de Noce, vieillard qui s'était retiré à Utrecht. Il contribua à me faire sortir d'embarras ï. Je rencontrai également dans la ville MM. de Vaudreuil et de Changé, officiers au régiment du duc de Laval. Ils me proposèrent, de la part de ce dernier, d'entrer avec mes hommes, dont je conserverais le commandement, dans le corps que le duc formait alors pour le service an-
I. Il y avait encore dans notre pays, à la fin du dernier siècle, deux familles de Barville : les Barville de la Gastine au Maine, et les Barville de Noce au Perche. Toutes deux descendaient sans aucun doute des Barville de Barville, petite paroisse au Perche, à environ deux lieues de la Gastine et à dix lieues de Noce.
On trouve au cartulaire de Perseigne les Barville déjà seigneurs de la Gastine en iSo^ ; et c'est par le mariage de Bertin de Barville avec Perronelle de Beaumont, dame de Noce (morte en iSSg), que fut fondée la branche des Barville de Noce.
Une demoiselle de Barville de Noce avait épousé, en i54o, Léonard de Semallé de la Giroudière; mais mon grand-père ne descendait pas de cette
glais ; ils ne pensaient pas que l'invasion de la Hollande me permît d'arriver à Delft. Je crus devoir refuser cette offre.
Le lendemain, j'eus à ma disposition quatre grandes voitures, attelées chacune de quatre bons chevaux. Dans l'une d'elles furent mises nos provisions. Ces voitures nous firent faire en peu de temps la moitié du chemin qui nous séparait de Delft. Je les renvoyai, et nous poursuivîmes à pied notre route, nous faisant suivre d'un nouveau chariot, loué pour les provisions et pour les infirmes de la compagnie.
La terreur régnait sur toute la route. Il gelait très fort, et la glace cassée autour des petits forts qui défendaient le pays devenait en quelques heures si épaisse, qu'on pouvait la franchir en toute sûreté.
Pendant le trajet d'Utrecht à Delft, nous eûmes des alertes continuelles, entendant souvent des canonnades assez vives, échangées entre les Français et les Hollandais.
En arrivant à Delft, je remis au dépôt les hommes dont j'étais chargé. C'est là que se faisait le triage des soldats et leur répartition dans l'artillerie, la cavalerie et l'infan" terie de la garde stathoudérienne. Tout y était désorganisé, et j'appris que le stathouder allait partir pour l'Angleterre. On me donna reçu de mes hommes, mais, lorsque je réclamai le traitement et les frais de route, on me ré-
branche, et sa parenté avec un Barville de Noce devait être uniquement de tradition et de pure courtoisie.
Le vieillard dont il est ici question était Louis-Auguste de Barville de Noce, né le 12 novembre 172;;, marié à Marie-Marguerite de Rosnivinen. Il mourut à Brunswick le i" juin 1798, et en lui s'est éteinte la famille des Barville de Noce, qui avait possédé ce fief pendant treize générations.
Les Barville de la Gastine portaient d'argent à deux bandes de gueule? ; les Barville de Noce portaient d'or au sautoir engrêlé de gueules, cantonné de quatre lions de sable armés et lampassés de gueules. — Ces dernières armoiries devaient être celles des Beaumont de Noce. (Éd.)
pondit que l'argent avait été envoyé au colonel Breit et qu'on n'avait plus rien à me donner.
J'étais à peu près au bout de la somme que j'avais emportée d'Essen, ayant fait le prêt jour par jour aux soldats et aux sous-officiers. Le chef du dépôt, à qui je me plaignis, m'assura que, comme comptable, il ne pouvait me faire que de faibles avances, pour aller rejoindre mon colonel.
Dans ce désarroi, mon lieutenant et mes trois sous-officiers ne voulurent pas rester au dépôt, et me suivirent à La Haye, où le stathouder était sur le point de s'embarquer. Je parlai à un des officiers supérieurs, lui exposai ma situation et celle de mes quatre compagnons, et j'obtins d'accompagner le prince à Scheveningen, où il devait prendre la mer, avec promesse de nous transporter en Angleterre et de nous incorporer dans un régiment qu'on comptait y organiser. Le bâtiment qui devait nous prendre n'avait pas pu approcher de terre à cause des glaces ; nous fûmes obligés de marcher à pied assez loin sur la mer gelée. Mais quel ne fut pas notre désappointement en apprenant qu'on ne pouvait nous recevoir à bord, le navire étant trop petit. Nous n'étions pas les seuls à qui on refusait le passage : des Hollandais de distinction furent obligés de revenir à La Haye.
Le général auquel je m'étais adressé me témoigna tout le chagrin qu'il avait de ce contretemps, et me dit que si je ne pouvais pas regagner Essen, je n'avais qu'à me diriger sur BrunsAvick, où se réunissaient des troupes hollandaises, et que là nous toucherions demi-solde si les circonstances le permettaient.
De La Haye je me rendis donc à Amsterdam, avec les quatre compagnons dont la destinée était, pour quelque temps encore, liée à la mienne. Je trouvai la ville dans
ÉMIGRAïIOiV. 55
une inquiétude extrême ; j'y vis beaucoup d'émigrés consternés de l'avenir qui les attendait. On disait les Français maîtres d'Amersfoort.
Je rencontrai un compatriote des environs d'Alençon, M. de Gaignou i, qui était logé chez un médecin renommé. Ce dernier m'offrit de me garder à Amsterdam, où je pouvais facilement me cacher; mais d'autre part, des juifs, qui avaient déjà convoyé deux fois des fugitifs dans la Hollande du nord, en traversant le Zuyderzée glacé, me proposèrent de m'adjoindre à une autre troupe qui allait suivre le même chemin sous leur conduite.
J'acceptai, dans la crainte d'être pris parles Français et de subir le sort rigoureux réservé aux émigrés par les décrets de la Convention; mais j'engageai fortement mon sous-lieutenant et les trois sous-officiers à profiter de Thospitalité qui leur était offerte. Tous refusèrent et voulurent me suivre. Je fis provision de clous à glace et d'un marteau, que je remis à un des sous-officiers, qui avait été garçon maréchal ; car il fallait entretenir la ferrure de mon cheval, qui devait porter le sous-lieutenant, que des engelures empêchaient absolument de marcher. M. de Gaignou resta chez le médecin hollandais, et celui-ci me fit acheter un bonnet noir, qu'il enduisit d'une couche assez épaisse de suif; il me recommanda par-dessus tout de m'abstenir d'eau-de-vie, et d'avoir toujours quelque chose à mâcher dans la bouche. J'avais mon bâton ferré pour me retenir sur la glace. Avant de partir, nous achetâmes des couvertures pour bien entourer le malheureux sous-lieutenant.
I. Probablement François-Louis-Jean-Jacques de Gaignou, qui figurait, en 1789, à l'assemblée de la noblesse du Maine; car la Sarthe formait alors la séparation des deux provinces, et le faubourg de Monsort et toute la rive gauche de la rivière faisaient partie du Maine. (Ed.)
A peine eûmes-nous fait un quart de lieue sur le Zuyderzée, qu'il s'éleva un vent du nord si violent, que nous étions obligés de nous courber pour n'être pas renversés. Puis, le temps devint si âpre, que nos conducteurs envoyèrent demander l'hospitalité pour la nuit dans une des petites îles de la mer. Mais la peur des Français nous fit repousser : on braqua des canons contre nous; il fallut continuer notre route, au clair de lune. Il y avait, dans le Zuyderzée, certains parages qui n'étaient pas suffisamment gelés : nos guides nous les firent éviter.
Pendant cette nuit, j'eus le malheur de perdre un sergent-major, qui m'avait été d'un grand secours depuis mon départ d'Essen. Il se baissa comme pour raccommoder quelque chose à un soulier, et ne se releva plus. Malgré les conseils du médecin, le malheureux avait pris, pour lui et ses camarades, une fiole d'eau-de-vie; il en avait bu, et c'est, je crois, ce qui fut cause de sa mort. Je le fis porter pendant un bon quart d'heure, non pour lui sauver la vie (car je le regardais bien comme perdu), mais pour combattre, par cette activité forcée, l'effet de l'eau-de-vie dont les survivants avaient pris eux-mêmes une certaine quantité. De temps en temps aussi je faisais remettre au cheval des clous à glace, parce que le pauvre sous-lieutenant, effrayé par les glissades, entr 'ouvrait machinalement ses couvertures, et le froid lui causait de très vives souffrances.
Enfin, le matin, nous abordâmes à une plage de bruyères, sur laquelle nous trouvâmes des bergers nomades, comme il en existe un grand nombre dans cette contrée. Pour entrer dans les bergeries, il faut franchir successivement deux portes qui défendent les moutons contre le froid. Un de nos compagnons de voyage se jeta précipitamment dans une bergerie, dont une des portes était déjà ou-
verte : suffoqué par la différence de température, il tomba sans connaissance. Nous eûmes beaucoup de peine à le ranimer.
Nous gagnâmes un gros bourg, non loin de Leeuwarden, où je trouvai, établi dans l'auberge, un émigré qui nous reçut de la manière la plus hospitalière. J'étais abîmé de froid et de fatigue, de même que mes compagnons. Le jeune sous-lieutenant avait la figure comme brûlée : à peine pouvait-il articuler un mot, et nous eûmes beaucoup de peine à le descendre de cheval. Notre compatriote fit allumer un grand feu de tourbe, fit coucher le pauvre jeune homme entre deux lits de plume pour lui rendre la flexibilité de ses membres, puis il nous fit chauffer du vin avec de la cannelle, et nous en donna à tous avant de nous coucher.
Dans la soirée, comme je m'entretenais avec lui de mes projets, je lui exposai que j'hésitais entre aller à Brunswick pour m'y trouver en demi-solde, ou retourner à Essen. Il me conseilla ce dernier parti. Il me représenta la Hollande comme perdue, et le stathouder comme hors d'état de faire face à ses engagements ; il me dit que journellement il passait par là des soldats de l'armée hollandaise qui cherchaient à entrer au service de l'iVUemagne, de la Russie ou de l'Angleterre. Je couchai dans le même lit que le sous-lieutenant, qui avait repris des forces; mais au bout d'une demi-heure, la fatigue et le vin chaud sans doute me causèrent une transpiration inquiétante. Notre hôte me fit envelopper de couvertures chaudes, dans un fauteuil au coin du feu. Je suis persuadé que ma vie menacée n'a été préservée que par ces bons soins. Le lendemain, mes deux sous-ofïïciers prirent la route de Brunswick, tandis que je prenais celle d'Essen avec d'autres émigrés qui se retiraient devant l'armée française.
AEssen, je me rendis chez le colonel Breit, et lui remis le reçu des hommes que j'avais conduits à Delft, avec la note de la solde et des frais de route. Il me répondit que l'argent ne lui était point parvenu; mais qu'avec son frère, le banquier d'Elberfeld, il réglerait tous ces comptes.
Les fugitifs de l'armée de Hollande encombraient alors Essen. Ils allaient tous chez le colonel, qui les recevait, et les vendait aux différents agents qui parcouraient le pays et recrutaient pour l'Angleterre.
Peu après mon arrivée, j'y fis la connaissance de M. le baron de Rickholdt, un Belge qui avait émigré aussi au moment de l'invasion des Français dans les Pays-Bas, et de M. de Rainneville, aide de camp de Dumouriez, qui avait livré les commissaires de la Convention à M. de Glerfayt, général en chef de l'armée autrichienne. Les camarades de M. de Rainneville, en quittant l'armée avec Dumouriez, avaient été dirigés sur Constance et y avaient formé ce qu'on appelait la « légion de Bourbon. » Mais lui-même avait préféré rejoindre la première émigration. Le colonel Breit l'avait gardé avec lui, à Essen, pour l'aider à diriger les déserteurs hollandais, dans les corps de nouvelle formation que l'Angleterre prenait à sa solde.
M. de Frébourg, mon beau-frère, qui habitait avec M. de Récalde, à Kettwig, à quatre lieues d'Essen, vint me trouver dès qu'il eut appris mon arrivée. Il me croyait mort, parce que les gazettes du pays m'avaient porté comme assassiné par mes soldats.
Le colonel Breit n'ayant point reçu les fonds, interceptés par les Français, et ayant contracté des dettes assez considérables, fut obligé de recourir à son frère, le banquier d'Elberfeld. Celui-ci envoya un commis à Essen et fit
ÉMIGRATION. 5g
payer toutes les dettes, sauf ce qui était dû au sous-lieutenant et à moi. M. de Rainneville demanda la raison de cette exception : le banquier, qui se trouvait à Gemarke, répondit que, n'ayant pas reçu l'argent du gouvernement hollandais, il ne devait rien aux officiers de la légion. Cependant, étant allés le trouver, nous finîmes par obtenir de lui, et non sans peine, la promesse que si son frère me donnait un certificat conforme à ma demande, il ferait honnevir à ses engagements. Nous retournâmes de suite à Essen; mais en entrant en ville, au petit jour, nous aperçûmes, sans être vus de lui, le commis qui avait liquidé les affaires du colonel. Nous devinâmes l'objet de sa venue, et nous le devançâmes chez M. Breit, où M. de Rainneville me fit obtenir la pièce en question. Sans prendre le temps de déjeuner, nous revînmes auprès du financier, qui, étonné de voir son stratagème déjoué, fit honneur à la signature de son frère. Dans son trouble, il se trompa à son désavantage : je lui renvoyai la somme reçue en trop ; je payai mon sous-lieutenant; je remboursai à mes compagnons d'émigration ce qu'ils m'avaient avancé, et il me resta environ cinq cents francs. Pour ordre, je laissai au colonel un reçu en règle, destiné à valoir ce que de droit auprès du gouvernement hollandais.
A la suite de cette campagne et de toutes ces émotions, je tombai assez gravement malade. Les princesses du chapitre d'Essen m'envoyèrent le médecin de l'abbaye et les secours dont je pouvais avoir besoin; j'étais en outre entouré de mon beau-frère, du baron de Rickholdt et de M. de Rainneville. Au bout de six semaines, je pus aller remercier les personnes qui avaient eu la bonté de s'intéresser à moi. Je vis alors M'"^ de Grénolles : elle était malade de la poitrine et mourut peu de jours après,
6o SOUVENIRS DU COMTE DE SEMALLE.
assistée par son beau-frère, M. de Golbert de Maulevrier, Fancien ambassadeur '.
Un autre événement contrista beaucoup notre petite colonie française d'Essen. Un jeune homme émigré, d'une famille de la haute noblesse, eut le malheur de commettre un assassinat sur un juif, qu'il dépouilla ensuite. Le territoire d'Essen appartenait moitié à la commune d'Essen, et moitié à la juridiction de l'abbesse du chapitre princier : ces deux autorités ne relevaient que de l'Empire. L'arrestation du jeune homme eut lieu précisément à la limite des deux souverainetés, indépendantes l'une de l'autre et souvent rivales. La ville, qui le regardait comme son justiciable, le fit emprisonner. Cependant le maïeiir, homme d'ailleurs très honnête, se prêta à ce qu'on fît élever un conflit entre la ville d'Essen et la princesse Clémentine de Hesse-Rottenbourg, abbesse du chapitre. L'instruction commencée se trouva donc momentanément suspendue.
Je connaissais l'accusé, ayant fait avec lui la campagne de 1792. Pressé par un compatriote, je fus le trouver dans sa prison, et après une conversation d'une heure, je sortis convaincu de sa culpabilité. Je fis part de ma manière de voir à nos compagnons d'émigration, qui, d'un commun accord, décidèrent de lui envoyer du poison : il refusa obstinément de le prendre. M. Korten, le maïeur, était un homme d'une éducation au-dessus de l'ordinaire, et très bienveillant pour les émigrés. Un matin, il vint dans ma chambre m'avertir que le prisonnier s'était évadé sans qu'on sût comment. On fit des recherches inutiles, et j'ai toujours été convaincu que cet excellent homme, touché de notre affliction, avait fermé les yeux sur l'évasion. Ce
I. Elle était née de Paris et sœur de M"« la comtesse de Mandat-Grancey.
qui semblerait le prouver, c'est que le geôlier conserva sa place. Il est probable que M. de Rainne ville a été pour beaucoup dans ce dénouement.
C'est vers ce moment que Monsieur, lieutenant général du royaume, nomma des commissaires pour faire le recensement des émigrés et désigner ceux qui pouvaient être employés, soit auprès des princes, soit en missions.
Un de ces commissaires vint à Essen, où chacun de nous alla se faire inscrire et donner son âge et le nom du corps dans lequel il avait fait la campagne de 1792. M. de Rainne ville se présenta ; mais on refusa d'inscrire sa soumission, à moins qu'il n'eût un répondant connu. Il s'adressa à plusieurs émigrés d'un certain âge et de grades élevés, qui n'osèrent pas lui servir de caution et lui en témoignèrent tous leurs regrets. L'ayant appris, je me rendis chez le commissaire et je me proposai. Il me répondit que j'étais bien jeune ; que cependant, par égard pour ma bonne réputation et mes services, il le porterait sur sa liste, sous ma responsabilité. Je courus me proposer à M. de Rainneville, qui, en raison même des soins dont il m'avait entouré, avait eu la délicatesse de ne point recourir à moi. Mon beau-frère voulut également l'obliger, et tous les deux nous signâmes la garantie demandée. On me sut gré d'avoir répondu pour ce brave ofEcier, qui, après avoir donné dans la Révolution, s'était rallié à nous d'une manière si franche et si loyale. Peu après, M. de Rainneville quitta Essen et se rendit en Angleterre ^
î. Plus tard, il passa à Altona, où il fonda le célèbre établissement qui porte son nom. En i832 il eut l'honneur d'y recevoir le roi Charles X, quand ce prince se rendit d'Ecosse en Bohème.
Sur ces entrefaites, la Convention rendit un décret autorisant les Belges émigrés à regagner leurs foyers. Mon ami de Ricklioldt songea à en profiter et à rentrer dans ses propriétés auprès de Ruremonde et de Maëstricht. Pour moi, j'étais du nombre de ceux qu'on avait classés comme disponibles, et je m'étais engagé à exécuter les ordres qui me seraient transmis de la part des princes. M. de Laqueille et le comte d'Antr aiguës me firent savoir qu'on serait bien aise de voir quelques jeunes gens, que leur âge mettait plus que d'autres à l'abri du soupçon, se rendre en France pour y soutenir les mouvements royalistes qui se préparaient. Je fis part au baron de Rickholdt de la destination que je venais de recevoir : il me répondit que pour rentrer sur le sol de la République, je ne pouvais trouver une occasion meilleure que de l'accompagner dans son retour. « Vous serez mon cousin, me dit-il, et originaire du pays de Liège, où on ne parle que le français. Une fois la frontière passée, vous irez où vous voudrez. » Il devait partir dans une huitaine de jours.
Il y avait également à Essen un de mes camarades, M. Béraud de Gourville, ancien page du comte d'Artois, qui avait épousé en émigration une demoiselle de Folleville, d'une famille française, fixée en Westphalie depuis la révocation de l'édit de Nantes. Il était neveu de M. de Muiron, l'ancien fermier général, et depuis son mariage il avait établi en Westplialie une tannerie importante. Ayant appris mon prochain départ pour la France, il désira s'y rendre pour y étudier le nouveau procédé de tannage de Séguin, et pour intéresser à son entreprise sa mère et son oncle de Muiron. Il me pria instamment de demander en son nom à M. de Rickholdt la faveur de l'accompagner, comme j'allais le faire moi-même. Je par-
lai au baron de ce désir, et il accueillit ma démarche, mais sous la condition que M. de Gourville passerait pour son domestique et conduirait ses chevaux en main.
Avant mon départ, plusieurs des princesses du chapitre me firent des observations bienveillantes, et m'engagèrent à ne pas entreprendre un voyage périlleux, au moment où toutes les nouvelles de France étaient si mauvaises ; mais elles ne purent ébranler ma résolution. Nous quittâmes Essen et nous traversâmes Wesel, où le baron prit avec lui un de ses cousins, officier au service de Prusse, pour franchir le Rhin, et nous arrivâmes sans encombre à Ruremonde.
Ruremonde, place frontière, avait une assez nombreuse garnison française. Des soldats ivres passant dans la rue insultèrent l'officier prussien, qui portait une cocarde étrangère. Celui-ci mit le sabre au clair et jura bien haut qu'il allait faire respecter son uniforme, qui était celui d'une puissance amie depuis la conclusion de la paix entre la Prusse et la France K Le tapage fit arriver la garde ; et comme au premier bruit M. de Gourville s'était caché, je dus accompagner l'officier prussien, pour lui servir d'interprète, chez le général français commandant à Ruremonde. Nous obtînmes pleine satisfaction, et ordre fut donné d'arrêter les auteurs de l'insulte. Bientôt une députation de soldats français vint porter des excuses à l'officier étranger, au nom du corps, et le prier d'intercéder pour leurs camarades punis. Le général, chez qui nous retournâmes, fit droit à cette demande.
Il observa alors que je parlais très bien français, et parut s'en étonner. Je répondis qu'originaire du pays de Liège, le français était ma langue maternelle. L'explica-