‹ Souvenirs du comte de Semallé, page de Louis XVIChapitre 32 sur 60 · CHARLES X ET M. DE POLIGNAG · texte numérisé non relu

CHARLES X ET M. DE POLIGNAG

guerre; puis, comme j'avais insisté en ne voyant pas de réponse, il m'avait dit qu'il avait remis, mais sans succès, une note au ministère; que si je le voulais, on m'enverrait à Perpignan avec plusieurs centaines d'officiers en nonactivité, pour être employé auprès de quelque général espagnol. Il ne pensait pas, du reste, que ce service pût me convenir et il promettait de renouveler sa démarche. Là-dessus il était parti pour l'Espagne.

Confiant dans de telles assurances, je m'étais adressé au duc de Bellune, puis à M. Tabarié, chef du personnel, qui m'avait écrit que, malgré les recherches les plus minutieuses, on n'avait pu trouver aucune demande, aucune proposition me concernant. J'avais communiqué cette réponse au général de BordesouUe, qui m'avait répondu d'une manière évasive, par lettre datée de Puerto de Santa Maria le 27 août. Ces procédés m'ayant été très sensibles, j'avais cessé toute relation avec lui.

Du reste, si je n'avais pu servir en Espagne, j'avais suivi ce qui s'y passait. J'avais su que l'armée française y avait été généralement bien accueillie, mais que les agents de la Révolution avaient fait plusieurs tentatives pour entraver les efforts de nos princes. Ainsi, sur la Bidassoa, un bataillon français avait déployé le drapeau tricolore. Le récit de cet incident fut fait devant moi chez la générale Bonnemains. — « Le général Valin, racontait un témoin, a été bien embarrassé. A la première batterie, un officier lui dit : Vous n'avez qu'à donner l'ordre ; j'aurai bientôt décroché leur « hibou » (l'aigle). Le général ne répondit pas et continua la revue. A la deuxième batterie, un autre officier lui dit : Mon général, il faudrait peu de chose pour dissiper ce bataillon de révoltés. Le général garda encore le silence et passa à la troisième batterie, d'où l'on commençait à entendre

le cri de : Vive la République ! Le sous-officier qui commandait dit à son tour : Eh bien, vous ne donnez pas l'ordre de tirer? Ils vont nous aborder. Le général, de plus en plus gêné, s'écria avec emportement: Eh bien, tirez ! ce qui fut fait à l'instant, et le bataillon rebelle se dispersa. » — J'entendis encore d'autres récits fort extraordinaires et qui n'étaient pas du meilleur augure pour l'avenir, bien que les soldats et les sous-officiers fussent plus fidèles que les généraux.

On sait que les fournitures pour les troupes d'Espagne causèrent de grands désagréments au ministre de la guerre, qui fut obligé de se transporter lui-même à l'armée. On connaît les attaques dirigées contre Ouvrard, qui était le principal fournisseur, et contre l'état-major du duc d'Angoulême ; les défenses d'Ouvrard ; ses plaintes contre les généraux Guilleminot et de Bordesoulle qui l'avaient rançonné, disait-il, d'une manière ruineuse ; l'accusation portée devant la Chambre des députés, qui se déclara incompétente, attendu la nomination des généraux Guilleminot et de Bordesoulle à la pairie ; le renvoi devant la Chambre des pairs, chargée d'instruire ce triste procès. Si j'en parle ici, c'est que je m'y suis trouvé un peu mêlé.

Un matin, en effet, l'huissier de la Chambre des pairs se présenta chez moi, avec assignation pour le i5 avril 1826, sans indication de motif. Il était porteur d'une semblable convocation pour le comte de Bruges, atteint à ce moment d'une forte attaque de paralysie. Aussitôt, je courus au Luxembourg, chez M. Dambray, que je trouvai couché. «Eh! mon Dieu ! s'écria-t-il, qui vous amène de si bon matin? — Une affaire probablement très grave, répondis-je ; car on m'avait promis de me nommer à la Chambre des pairs, et au lieu d'y venir siéger, j'y suis mandé comme témoin. » — Il sourit, mais reprit bien vite

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