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un air sévère. « Dans l'enquête, dit-il, dont nous sommes chargés, MM. de Pastoret, Portalis et moi, le général de Bordesoulle, qui vient d'acheter une terre considérable, a déclaré qu'avant la guerre il était allé, avec vous et votre notaire, voir la terre de Saint-Maurice pour l'acquérir, et que cette terre valait entre six et sept cent mille francs. » — Je me souvins alors que j'étais entré en pourparlers avec le général, pour acheter en commun cette terre, en lui abandonnant pour soixante mille francs le petit lot du château, et en gardant pour moi toutes les fermes. J'expliquai que cette combinaison avait manqué, parce qu'alors le général se prétendait à court d'argent i. J'ajoutai que si la commission voulait savoir toute la vérité, elle n'avait que deux questions à me poser : i° « Est-il vrai que vous soyez allé, avec le général, voir la terre de Saint-Maurice ?» A quoi je répondrai : Oui. — 2° « Était- elle tout entière pour le général? » A quoi je répondrai : Non. — Le comte Ferrand, que je vis ensuite, se borna à me dire : <( Mon pauvre Dambray est bien faible. » Devant la commission d'enquête, on ne me fit que la première question. Je dis alors : « Messieurs, n'avez-vous que cela à me demander? » M. Dambray me pila sur le pied pour me faire taire ; MM. Portalis et Pastoret me répondirent : « Nous ne demandons rien de plus ; » et l'un d'eux, se levant, me reconduisit jusqu'à la porte.
Au mois d'août 1829, le ministère Polignac fut constitué par Charles X. J'étais à Semallé, d'où j'écrivis aussitôt au ministre et, en même temps, à son frère, pour leur donner
I. La terre de Saint-Maurice avait été achetée, séance tenante, par M. de Saulty, pour la joindre à sa terre de Bàville, et comme il nous avait invités à venir coucher à Bàville, nous y avions passé deux jours.
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des renseignements qui pouvaient être utiles, et pour me mettre à leur disposition. La réponse du ministre fut banale et peu engageante. De retour à Paris, je constatai les intrigues de la faction d'Orléans et je compris qu'on marchait droit à une révolution, que ce parti cherchait par tous les moyens à provoquer.
Le i8 novembre, je lus par hasard, sur un journal, ma nomination comme gentilhomme honoraire de la chambre du Roi. On comprend ma surprise. Une lettre officielle, qui m'était adressée par M. de La Bouillerie, me confirma la nouvelle. Je me rendis aussitôt au ministère de la maison du Roi, demander une audience de Sa Majesté. Elle me fut accordée pour le lendemain matin. Bien découragé par tout ce que j'avais vu et appris depuis quelque temps et surtout par les menées orléanistes, je me présentai presque à regret, et, après avoir remercié le Roi de s'être souvenu de son ancien commissaire, je lui laissai entendre que cette nomination arrivait trop tard ; que j'avais demandé à être employé à la défense de son trône et de sa famille, quand je pensais qu'il était encore temps ; mais que, dans les conditions présentes, je ne me sentais plus capable de remplir utilement les fonctions auxquelles il venait de m'appeler. — Charles X parut affecté par mes paroles, et me répondit seulement : « Je vous attends dimanche pour prêter serment ; » puis il se retira dans son cabinet. L'avis officiel me fut envoyé par le premier gentilhomme de la chambre, et quand, le dimanche suivant, j'eus prononcé les mots : « Je le jure, » le Roi dit tout haut : « Oh ! oui; j'en suis bien sûr. »
Bientôt l'agitation commença à se manifester en France, et, comme indices de ce désordre, des incendies considérables éclatèrent sur différents points de la Normandie. Un dimanche où j'étais de service, des députés, des
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habitants notables de Paris vinrent prendre congé de Sa Majesté avant de partir pour les élections en province. Le Roi, s'adressant à un pair de France qui était à ma droite, lui demanda quel en serait, à son avis, le résultat. Il reçut en réponse qu'elles seraient bonnes. Il fit la même demande à un député qui était à ma gauche, et qui répondit à peu près de même. Se tournant alors vers moi, il me posa la même question, en ce qui concernait les départements de l'Orne et de la Sarthe. Je ne cachai pas que je craignais que les élections ne fussent très mauvaises, et, comme preuve, je dis qu'au moment de venir aux Tuileries, on m'avait écrit de Falaise que le feu avait été mis dans une de mes fermes et s'était communiqué à quatorze maisons du village d'Épaney. Le Roi, étonné, me répondit que les préfets de la Manche et du Calvados, repartis le matin pour leurs départements, l'avaient tranquillisé sur ces bruits d'incendie. Toutefois, après avoir demandé et lu ma lettre de Falaise, il m'ordonna de me rendre dans la salle du conseil, pour en donner communication aux ministres.
Je trouvai dans la salle M. de Montbel, qui venait de céder à M. de Peyronnet le portefeuille de l'intérieur, et qui me pria d'attendre son successeur. M. de Peyronnet, arrivé quelques instants après, lut ma lettre et me donna rendez-vous pour le lendemain matin. Ma conversation avec lui décida, paraît-il, l'envoi en Normandie d'un certain nombre de régiments de la garde royale pour assurer la tranquillité, et le changement du général commandant à Caen, qui fut remplacé par le général Foissac-Latour.
En sortant du ministère de l'intérieur, j'allai aux Tuileries, conformément à un ordre qui m'avait été donné. Le Roi, après m'avoir écouté, eut avec moi l'entretien suivant : « Votez-vous à Mamers? — Oui, Sire. —
J'ai désigné le général Goutard pour présider le collège électoral de cet arrondissement ; je voudrais qu'il fût nommé député. On dit qu'il a de l'influence? — Le général Goutard, Sire, y est aimé et estimé ; il est l'ami du sous-préfet, qui est influent ; il aura comme électeurs beaucoup d'anciens militaires ayant servi sous ses ordres. Eh bien. Sire, malgré tout cela, je ne crois pas que le général Goutard réussisse : d'ailleurs on lui fait un crime d'être trop dévoué à la branche aînée. — Bah! croyezvous? — Oui, Sire, j'en suis convaincu. Ge département a été tellement travaillé, depuis quelque temps ! — Enfin, je vous demande de lui donner votre voix, et d'employer pour lui toute l'influence que vous pouvez avoir comme propriétaire. — Le Roi peut entièrement compter sur moi, dans toutes les occasions où je pourrai lui être utile ; mais si, cependant, on proposait un très gros propriétaire, très attaché à Votre Majesté, me permettriez-vous de lui donner ma voix? — Non; je veux avoir le général Goutard; il commande la première circonscription militaire, et il a de l'honneur. » — Sur ce, je pris congé du Roi.
Avant de me rendre à Mamers, j'allai à Falaise, me rendre compte des pertes que l'incendie d'Epaney m'avait fait éprouver. Le sous-préfet parut très effrayé de mon arrivée, disant que la rumeur circulait, en ville et dans la campagne, que c'était moi-même qui avais fait brûler ma ferme, après avoir reçu du Roi une somme assez forte pour compenser les dommages. Il ajouta qu'on faisait courir des bruits de cette nature sur plusieurs gros propriétaires, et m'engageait à ne pas sortir dans les rues de la ville, où je pourrais être attaqué. Révolté de cette réponse et de l'attitude semblable du substitut, j'allai à Gaen, près du préfet, qui me conduisit lui-même chez le procureur gé-
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néral; puis je revins àÉpaney. L'instruction se fit comme elle devait se faire, et le vrai coupable fat découvert. L'effet produit fut tel, que si le curé et moi n'avions usé de toute notre influence, l'incendiaire aurait été écharpé.
Le compte rendu de mon entretien avec le Roi avait été transmis à Mamers par le général Lefevre, chef d'étatmajor du général Goutard, de sorte que quand j'y arrivai, le sous-préfet en avait connaissance. Il promit de faire tous ses efibrts pour faire nommer le candidat du Roi, tout en avouant qu'il n'espérait point y réussir. Il arriva ce que j'avais prévu. Le général Coutard échoua complètement dans le collège d'arrondissement, même auprès de ses anciens compagnons d'armes. Après ce vote, je me rendis au Mans, où j'appris que j'étais le candidat désigné du grand collège. Je n'hésitai pas à déclarer que le Roi m'ayant demandé ma voix pour le général Goutard, je voterais nécessairement pour lui et contre moi-même. Je décidai ainsi son élection : il passa à la presque unanimité.
Je me hâtai de repartir pour Paris, où j'étais convaincu qu'il se préparait de graves événements. Je voulais emmener du Mans le général Goutard; mais, comme il était malade, je dus voyager seul. Le Roi, auquel je rendis compte des élections de la Sarthe, me laissa cette fois entrevoir les craintes qu'il ressentait pour l'avenir. Je ne fis à Paris qu'un court séjour, et en partant, j'écrivis au prince de Polignac et au duc, son frère, qu'en cas de besoin ils pouvaient compter sur moi.
G'est à la Gastine que je reçus l'avis que Gharles X venait de rendre ses fameuses ordonnances et qu'une révolution était sur le point d'éclater. Revenu aussitôt à Paris, je n'eus pas de peine à me convaincre que tout y était disposé pour une émeute. J'allai donc sans retard à Saint-Gloud, où se trouvait la cour. En l'absence du prince
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de Polignac, le duc, son frère, se mit à rire de mes appréhensions et parut croire que mon zèle ne tendait qu'à obtenir du Roi un emploi. Il me renvoya au premier gentilhomme de service, au duc de Duras, qui me répondit que, pour avoir une audience de Sa Majesté, il fallait être en uniforme. En descendant l'escalier pour aller me mettre en règle avec l'étiquette, je rencontrai le Roi se rendant chez la duchesse de Berry. Il m'aperçut : « Vous voilà, Semallé, dit-il; je ne vous croyais pas ici. » — Je m'excusai d'abord de n'être pas en tenue de cour. Le Roi sourit et me dit aimablement que sous tous les vêtements, je serais toujours bien accueilli. Gomme je lui parlais ensuite des dangers de la situation, survint un de ses aides de camp, M. de Wall, qui avait été nommé chef d'état-major de la place de Paris. Son rapport confirmait toutes mes observations. Le Roi le chargea de me mettre à la disposition du duc de Raguse, et je quittai Sa Majesté en même temps que M. de Wall, pour rentrer à Paris.
Le duc de Raguse avait son quartier général dans la grande galerie du Louvre. Quand il sut les volontés du Roi à mon égard, il me dit en riant qu'il n'avait aucune inquiétude ; qu'après tout, il ne voyait pas d'inconvénient à ce que je fusse un de plus à boire de la bière avec son état-major. J'offris d'aller chercher mon uniforme : il me répondit tranquillement que je pouvais retourner chez moi, où il me ferait appeler s'il le jugeait nécessaire.
Le 27 au soir, des mouvements s'étant manifestés dans Paris, le maréchal me demanda de me rendre à la place de la Bourse, où il venait d'envoyer des troupes. Il n'y avait, à ce moment, rien de grave. Je trouvai sur la place quelques rassemblements non armés, qui furent facilement dispersés. Pendant que je revenais faire mon rapport, on reçut, au quartier général, d'autres nouvelles
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assez bonnes, notamment des abords de l'Hôtel de ville, et on conclut qu'il n'y avait pas de danger sérieux. MM. Talon, de Ghoiseul, de Saint-Ghamans, qui commandaient différents détachements dans Paris, paraissaient être de cette opinion.
J'étais loin de partager leur sécurité, car j'étais instruit qu'il se tenait une réunion permanente chez Laffitte ; que beaucoup de gens allaient et venaient de ce côté ; qu'on recevait chez lui des ordres pour les transmettre aux quatre coins de Paris. Gomme je rentrais chez moi, à dix heures du soir, avec l'autorisation du maréchal, j'aperçus un groupe sous les arcades de la rue de Rivoli, et j'entendis l'un des assistants dire aux autres : « A quatre heures et demie, l'Ecole polytechnique sera à nous. » A la clarté de la lune, je crus reconnaître M. Gasimir Périer. Pensant qu'il était urgent d'informer l'état-major de ce que je venais de voir et d'entendre, je le racontai avec animation au maréchal. Il me répondit que le calme régnait dans la ville ; puis, paraissant croire que mon émotion était exagérée et tenait à la peur d'une rencontre, il m'offrit soit de passer la nuit au Louvre, soit de prendre une escorte pour retourner chez moi. Je rentrai, assez mortifié de cette proposition ; mais, moins confiant que le maréchal, je donnai à mon concierge l'ordre de m'éveiller avant le jour.
Très fatigué de ma journée, je dormis d'un profond sommeil jusqu'à sept heures du matin. J'en fis de vifs reproches à mon concierge, qui me répondit tout effaré que je ne pouvais sortir; qu'on se battait dans la rue. « J'ai barricadé, dit-il, la grande porte, car il vient déjà de passer des morts, et deux blessés qu'on emportait à l'hôpital. » Je m'habillai à la hâte, pris deux pistolets, et suivant le boulevard, je gagnai le ministère des affaires étrangères, où tous les ministres s'étaient réunis. Devant la porte se
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tenait un groupe nombreux, mais sans armes. Je vis M. de Polignac, qui me fit lire les derniers rapports et me chargea de les porter au duc de Raguse.
Je parvins non sans peine au Louvre, où le maréchal me montra d'autres rapports contraires à ceux que je venais lui remettre. Cependant, il décida sur-le-champ d'envoyer une force imposante pour ramener les ministres, et assurer ainsi l'unité dans les décisions et la rapidité dans l'exécution du plan de défense ; puis il me pria d'aller jusqu'à la place de la Bourse, voir ce qui s'y passait.
Au moment où j'y arrivais, une foule considérable débouchait de la rue Notre-Dame des Victoires et des rnies adjacentes, en proférant des cris menaçants. Le faible détachement qui occupait la place était sous les ordres de M. de Foucault, commandant en chef de la gendarmerie de Paris. Il reçut ordre de tirer, ce qui fit d'abord reculer la foule ; mais comme personne n'avait été atteint, elle revint avec audace et força à la retraite les soldats et les passants. Je suivis ce mouvement. Au coin de la rue ïraversière Saint-Honoré, on commençait une barricade et on jetait par les fenêtres des meubles et des ustensiles déménage sur les gendarmes, qui cherchaient à regagner les Tuileries. Ceux-ci mirent en fuite les émeutiers, leur firent abandonner la place, et nous pûmes, sans autre danger, rentrer à l'état-major. On y recevait de partout des renseignements très graves. Un officier, atteint par une balle dans la figure, raconta qu'un officier général s'était mis à la tête des insurgés, sur la place de l'Hôtel de ville. On chercha longtemps qui ce pouvait être ; enfin on apprit que c'était le général Duboarg-Butler ', le même qui m'avait rejoint à Mons, après Waterloo.
I. Des renseignements, qui me furent remis alors, le représentaient comme un aventurier. On m'avertissait notamment qu'en 1811 le maréchal
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Vers deux heures, le prince de Polignac et le duc de Ragase, voyant le danger croître sans cesse, pensèrent à rappeler à Paris les régiments de la garde qui avaient été envoyés en Normandie ; ils me confièrent la mission de leur porter l'ordre de retour. M. de Bastard d'Estang, chef d'état-major, me remit par écrit un ordre pour chaque colonel ; et une voiture de poste m'attendit à la porte du Bois de Boulogne, où j'eus quelque peine à me rendre. J'arrivai assez tard à Evreux et vis le colonel du régiment d'infanterie de la garde, qui occupait la ville. Il se chargea de transmettre les ordres à ses collègues des autres régiments. Il leur était enjoint de partir le plus promptement possible. M. de Laistre, préfet de l'Eure, vint alors me trouver, me retint à dîner et me demanda ce que je pensais des mouvements dans Paris. Je répondis que ce n'étaient ni des mouvements ni de simples émeutes, mais une révolution, et qu'il n'avait qu'à bien prendre ses mesures s'il voulait maintenir l'ordre dans Evreux.
Je repris aussitôt la route de Paris ; mais déjà il ne m'était plus possible d'y rentrer. A Saint-Germain j'appris que le pont de Neuilly était aux mains de l'insurrection, et qu'il fallait passer par Versailles. Là, je sus que le Roi s'était retiré à Saint-Gloud, et que les émeutiers tentaient de lui couper la retraite. Le cocher d'une voiture de place où j'étais monté sauta de son siège, prit dans la capote un fusil qu'il y avait caché, et se mêla à la foule ameutée. J'essayai vainement de continuer à pied vers Saint-Gloud, et, me heurtant partout à des obstacles, je fus forcé de
Davout avait donné ordre de Farrêter en Suède, où il s'était mis au service de Bernadotte ; que , l'année suivante , après de nouvelles intrig^ues, il avait été emprisonné à Hambourg, d'où il était allé rejoindre Moreau, à Bautzen. Dubourg racontait sa vie à sa manière, et il est, paraîtil, l'auteur de l'article qui le concerne dans la Biographie des contemporains-
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passer la nuit à Versailles i. Mais le lendemain, au petit jour, les troupes royales se présentèrent en force aux barrières et dégagèrent les routes. Je choisis cette fois celle de Ville-d'Avray, où je trouvai un régiment d'infanterie qui commençait à faire défection : des hommes, des femmes entouraient les soldats, portaient leurs fusils et les faisaient descendre à Sèvres. Un capitaine, à qui je m'adressai, me parut désolé de cette insubordination. En arrivant au parc de Saint-Gloud, je trouvai la porte fermée et défendue par des gardes du corps. Je me fis reconnaître par l'officier qui les commandait, et la porte me fut ouverte.
Quand je pénétrai dans la cour du château, on crut d'abord à l'arrivée de Madame la Dauphine venant de Bourgogne, et on se précipita à ma rencontre. J'entrai avec le duc de Raguse chez le Roi, et fis le récit de mon voyage et de ce que j'avais observé en chemin.
On savait que le régiment que j'avais fait partir d'Évreux, après avoir marché toute la nuit, s'était arrêté à Saint-Germain, parce que le pont de Neuilly était occupé par les insurgés. Le Dauphin ^ allait monter à cheval pour se rendre au pont de Sèvres. Je m'offris pour l'accompagner ; mais l'entrée de la salle où il était me fut refusée par le général de Bordesoulle. Je me rendis aussitôt chez Madame la duchesse de Berry, et lui parlai de ma déconvenue auprès du Dauphin. Elle paraissait peu satisfaite de l'entourage de son neveu, et ne fut pas surprise de ce qui venait de m'arriver.
1. Je demandai l'hospitalité à M. et M"' de Gampigny, parents de M"« de Semallé, et dont l'habitation est devenue le couvent des RR. PP. Capucins.
2. On sait que le titre de Dauphin appai'tenait alors au duc d'Angoulême, qui ne renonça que plus tard à ses droits en faveur du comte de Chambord. (Éd.)
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On vint alors me dire de passer chez le Roi, qui me renvoya en poste à Versailles, pour y attendre ses ordres, et M. de Trogoff, que je rencontrai à la porte du parc, m'informa que le Dauphin était déjà à la tête des troupes qui défendaient le pont de Sèvres. Je pris sur la droite, au milieu d'une population plus étonnée qu'agressive. Les soldats débandés à Ville-d'Avray encombraient les cabarets, et jusqu'à Versailles, je trouvai la route couverte de monde, sans que personne eût l'air de me remarquer. J'atteignis ainsi Versailles, où les gardes du corps et les grenadiers achevai avaient tout fait rentrer dans l'ordre.
Le lendemain, de très bonne heure, le Roi quitta Saint- Gloud et se retira au Grand-Trianon. Les gardes du corps bivouaquèrent sur la grande avenue ; les grenadiers à cheval, commandés par le général de Bordesoulle, se tinrent aux écuries de la Reine et vis-à-vis de la poste. De cette manière le Roi avait sa retraite assurée ; mais je ne doute pas qu'on eût tout fait pour l'empêcher de quitter Saint- Cloud. Avant de sortir de Paris on n'avait pris aucune mesure en vue de son départ; on n'avait emporté ni argent ni vivres. Déjà à Saint-Gloud, on avait été obligé d'emprunter à la caisse des régiments de quoi subvenir aux besoins de la cour. A Versailles, M"^« de Gampigny, chez qui je logeais, dut faire apprêter des chaudronnées de soupe pour les gardes du corps, qui manquaient de tout.
Gette retraite précipitée avait fait oublier à Gharles X les ordres qu'il devait me donner. Inquiet de n'en point recevoir, je me rendis à pied au Grand-Trianon. Plusieurs conseillers, dont M. de Vitrolles, étaient auprès du Roi, et l'engageaient à faire des concessions, l'assurant qu'à ce prix la tranquillité renaîtrait. Quand le Roi m'aperçut dans la galerie, il me fit signe d'entrer. Il dit qu'il était résolu à ne rien céder, tant que tous ses ministres ne
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seraient pas en sûreté ; que c'était lui qui avait voulu les ordonnances, et qu'il devait subir les conséquences de cette volonté. A ce moment deux personnes, que je ne connaissais pas, entrèrent chez le Roi et demeurèrent avec lui pendant quelques instants. Après leur départ, je fus rappelé et, quand nous fûmes seuls, le Roi me dit : « Pouvez-vous vous charger de Jules ?» — Je répondis que oui, pourvu que M. de Polignac s'en remît entièrement à moi. Le Roi ferma la porte, et un instant après, arriva M. de Polignac. Il savait que je n'avais pas été entièrement satisfait de lui, depuis son ministère : je fus donc le premier à lui tendre la main. Je lui dis qu'il devrait m'écouter en tout, car il y allait de sa vie, et, pour commencer, je lui recommandai de me suivre à cent pas jusqu'à la maison où il me verrait entrer. Il demandait quelques instants pour voir M™« de Polignac, qui était enceinte : je fus obligé de m'y refuser, et dès qu'il eut pris congé du Roi, nous partîmes.
Je le laissai, sans le nommer, dans la maison de mon parent, M. de Récalde, et je sortis seul pour faire préparer ma voiture et des chevaux de poste. M. de Damas, que je rencontrai d'abord, me fit monter chez le général de BordesouUe, son chef. Nous le trouvâmes couché sur un canapé. Je lui reprochai assez vivement ce calme et cette insouciance. Puis, continuant, je croisai M. de La Rochejaquelein, commandant du régiment des grenadiers à cheval, qui déclara ne rien comprendre à l'inaction où il était réduit, et l'attribuait à la trahison. A la poste, je retrouvai le postillon qui, la veille, m'avait conduit à Saint-Gloud et qui me paraissait sûr. Pendant qu'il attelait ma voiture, chez M^« de Gampigny, on apporta, de chez le Roi, une lettre pour la maîtresse de maison, absente à ce moment. L'urgence me commandait d'ouvrir la lettre : elle était de
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M. Gapelle, ancien préfet de Versailles et l'un des ministres de M. de Polignac. 11 disait : a Si un proscrit, Madame, ne vous fait pas peur, daignez me permettre de me rendre chez vous pour quelques instants. » Je pris sur moi de faire une réponse affirmative, ce dont M'^^deCampigny m'a beaucoup remercié depuis. M. Gapelle, réfugié chez elle, fut sauvé par M. de Saulty, receveur général de Versailles, qui l'emmena à Bâville.
Les chevaux une fois attelés, je fis avertir M. de Polignac de me retrouver à une des portes du parc. En le prenant dans ma voiture, je lui demandai s'il était décidé à se défendre. Il me répondit en riant: « Eh bien; c'est moi qui vous défendrai. »
Au sortir de Saint-Gyr, deux routes conduisent à Alençon : celle de Dreux, plus courte, et celle de Ghartres. M. de Polignac aurait voulu s'arrêter à son château près de La Queue, où sa femme devait être arrivée dans la nuit; mais, loin de m'y prêter, je craignis qu'il ne fût reconnu pendant la traversée de ce bourg, et, à l'embranchement, je fis prendre la route par Rambouillet et Ghartres. Nous cheminâmes un certain temps avec la troupe, qui se rendait à Rambouillet, où le Roi devait se retirer. Un peu plus loin, nous rencontrâmes un courrier se rendant à Paris. Soupçonnant qu'il portait des correspondances factieuses, je fis mettre ma voiture en travers et je l'obligeai à nous suivre. Gomme je l'avais deviné, le portefeuille du courrier contenait les lettres des associations révolutionnaires de Nantes, d'Angers et du Mans. M. de Polignac voulait attendre le Roi à Rambouillet : je m'y opposai par prudence, et aussi pour lui épargner de nouvelles scènes d'adieu. Au moment de repartir, le commandant de la subdivision de Ghartres, M. de Montgardot, avec qui j'étais très lié, m'avertit que Ghartres était en pleine ré-
volte. Incertain du parti à prendre, mais décidé à quitter Rambouillet au plus vite, je me fis conduire par la traverse à un château voisin ^ que je savais en vente. Je prétextai des désirs d'acquisition; je questionnai en ce sens le fermier, et, grâce à cet artifice, j'obtins de lui qu'il nous conduirait le lendemain matin jusqu'au Gué de Longroi.
En atteignant le Gué, nous vîmes sur la place une brigade de gendarmerie portant encore la cocarde blanche au chapeau ; mais au moment où le maître de poste mettait le second cheval à ma voiture, arriva une diligence de Paris surmontée de drapeaux tricolores. Elle était remplie de voyageurs de commerce qui, à chaque poste, prenaient des selles apportées avec eux, et couraient à cheval répandre la nouvelle de la révolution. L'un d'eux descendit sur la place pour y lire une proclamation ; un autre alla à l'écurie pour se monter. Il prétendit nous enlever notre second cheval. Je lui demandai de quel droit, et m'adressant au brigadier : « Gomment, lui dis-je, ne demandez-vous pas leurs papiers à des gens qui viennent apporter ici le trouble et la confusion ? » Puis je m'armai de mon pistolet. Le maître de poste intervint, ainsi que le fermier qui nous avait conduits, et, avec l'approbation de presque tous les spectateurs, nous repartîmes au galop.
Quand nous fûmes sortis du Gué de Longroi, j'interrogeai le postillon, qui m'apprit que beaucoup de voitures restaient arrêtées à Chartres, faute de chevaux. Ce renseignement inquiétant, la scène du Gué, le départ du voyageur de commerce, qui avait fini par trouver un cheval et avait dû nous devancer, tous ces indices me firent prévoir un danger sérieux. Pendant la route, je fis jeter dans les avoines toutes les clefs que M. de Polignac