I. Ce château appartenait à M. de Lammer ville
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avait gardées des ministères des affaires étrangères et de la guerre; je changeai ma montre avec la sienne, parce qu'elle portait une couronne de prince ; je lui recommandai de se faire passer pour le précepteur de mes enfants. Le prince me proposa de faire à pied, à travers la campagne, le tour de la ville. Je refusai, déclarant que j'étais résolu à aller jusqu'au bout. Ses craintes, je dois le dire, étaient plus pour moi que pour lui-même. Cependant, sur son insistance, je fis arrêter à la petite auberge de Saint-Christophe, que le postillon nous indiqua, et qui se trouvait à trois cents pas de la route et à une demi-lieue de Chartres. De là j'allai en ville. J'y vis en effet quantité de voitures qui ne pouvaient continuer, et j'appris que notre voyageur de commerce venait de passer avec les nouvelles de Paris. Heureusement je connaissais la maîtresse de poste, pour avoir logé plusieurs fois dans son hôtel. Elle commença par me dire qu'elle n'avait plus de chevaux ; qu'en outre elle venait de recevoir du maire la défense d'en délivrer à personne. Mais quand elle sut que nous étions descendus à l'auberge de Saint-Christophe : a Puisque c'est hors de la ville, reprit-elle, j'ai une petite ferme près de là, d'où on vous enverra deux chevaux ; mais à condition que vous preniez des chemins de traverse, sans passer par Chartres i. » Tout fut ainsi convenu.
On nous conduisit à Courville, puis à La Loupe, à Remalard et à Bellême. Pour éviter Mamers de jour, nous allâmes dîner au château des Feugerets, chez un de mes cousins germains. J'y présentai M. de Polignac en qualité de précepteur. Aussi, pendant le repas, fut-il obligé d'entendre bien des propos peu flatteurs pour lui : on lui
I. Elle ajouta : « Du reste, soyez tranquille pour vos enfants, qui sont passés hier ici. » Elle me prenait alors pour mon voisin, M- d'Aillières, qui, comme moi, faisait souvent cette route.
3l4 SOUVENIRS DU COMTE DE SEMALLÉ.
attribuait en grande partie les malheurs qui venaient d'arriver. Je partis des Feugerets assez tard, dans la voiture du château, laissant celle qui m'avait conduit depuis Paris, et qui pouvait attirer l'attention. Ne pouvant tourner Mamers, parce que les chemins vicinaux étaient dangereux la nuit, je recommandai au cocher de traverser la ville au galop. Nous trouvâmes plus de quinze cents personnes sur la place des Halles, en face de la poste, où venait d'arriver la première voiture pavoisée de drapeaux tricolores. Le bruit que firent nos chevaux nous fit nécessairement remarquer, sans que, du reste, personne fît mine de nous arrêter, et nous arrivâmes à la Gastine à minuit. M'"^ de Semallé vint elle-même nous ouvrir. Avant que le domestique fût arrivé, j'eus le temps de lui recommander de n'avoir pas l'air de reconnaître M. de Polignac, et de le traiter comme un précepteur destiné à nos enfants.
M. de Polignac paraissait enfin rassuré, en se voyant chez moi. Il causa avec M'"^ de Semallé des derniers événements. Il persistait à les regarder comme moins funestes qu'on ne pensait ; car, maintenant, disait-il, on était fixé ; on savait à quoi s'en tenir; on n'était plus lié par la Charte et « la table était rase. » Nous nous couchâmes fort tard et je restai dans la chambre à côté de celle de M. de Polignac; toujours bien armé, car mon passage à Mamers ne m'avait pas laissé une bonne impression.
Le lendemain, à cinq heures du matin, le sous-préfet, M. Gontencin, parut à la Gastine. Gomme c'était un lundi, jour du marché de Mamers, il était venu par la forêt de Perseigne pour n'être pas aperçu. Il m'avertit que l'allure rapide de notre cabriolet avait attiré sur nous l'attention de la ville, et que le peuple se livrait à toutes sortes de conjectures qui pouvaient avoir des suites fâcheuses. Il m'assura qu'il me défendrait, s'il y avait lieu, et sortit en
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me recommandant la plus grande prudence. J'aurais désiré lui confier la présence de M. de Polignac ; mais le prince m'avait fait prendre l'engagement de ne point le nommer pendant toute la durée du voyage.
Après le départ de M. Gontencin, arriva le maire de ma commune ^ se rendant à Mamers. Je lui recommandai d'y prendre des modèles de passeports et de m'en signer un pour aller avec un précepteur à Gaen et à la Délivrande. Gomme il tardait à revenir et que M. de Polignac s'eflrayait des avis du sous-préfet, nous nous rendîmes chez un de mes amis, M. de Saint-Paterne, maire de celte commune, près d'Alençon. Je lui présentai mon compagnon sous le nom de Pierre Perrot 2, et lui demandai un passeport, qu'il lui fut impossible de me procurer.
Je partis alors, malgré mon hôte, pour en chercher un à Alençon, et m'adressai à un membre du conseil municipal, M. de Moloré. Une révolution s'était opérée dans ce conseil. Les membres de la municipalité renversée, que je trouvai chez M. de Moloré, affirmèrent qu'il y avait danger à aller à l'hôtel de ville. Ils m'apprirent que le marquis et la marquise d'Haute ville, revenant de la Mayenne, venaient d'être arrêtés à la poste par un homme se disant investi du pouvoir exécutif. G'était un agent d'affaires très connu pour ses opinions exagérées. Je me rendis à la poste pour voir les deux prisonniers, et j'y rencontrai ce prétendu commissaire, en habits bourgeois, avec un sabre en bandoulière et une large cocarde tricolore à son chapeau. Il avait la prétention d'interroger M. et M^^ d'Haute ville. Je lui demandai de quel droit il parlait de la sorte : il me répondit que, dans l'intérêt de la