I. Voir Mém» de Polignac, note IX
3l8 SOUVENIRS DU COMTE DE SEMALLÉ.
Bourgblanc d'Apreville i, au château de Saint-Symphorien, près Saint-Hilaire-du-Harcouet, et nous partîmes au trot.
Bien que je fusse chez un ami intime, je respectai le secret exigé par M. de Polignac, qui, cette fois encore, dut entendre la maîtresse de maison lui attribuer tous nos malheurs. Non qu'elle incriminât ses intentions; mais elle appuyait tout particulièrement sur son incapacité et sa présomption. Pour faire cesser cette conversation désagréable, il fallut me lever de table et faire un tour de jardin.
Le lendemain matin, nous étions à Ducey. Afin de prévenir les questions de maître Pinot, mon régisseur, qui logeait au château, je lui dis, en arrivant, que j'amenais un de mes amis, M. Pierre Perrot de Ghazelle, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi, qui voulait m' acheter des terres situées à Saint-Laurent-de-Guves, à quelques lieues de là.
Nous passâmes la journée à Ducey, d'où j'envoyai mon régisseur au cabinet littéraire pour y lire les journaux et nous rapporter les nouvelles. Quand il revint, il me dit que les journaux parlaient de l'arrestation de plusieurs ministres : MM. de Peyronnet, de Ghantelauze, de Guernon-Ranville ; quant à M. de Polignac, avec lequel on me savait lié, il avait eu le bonheur de se rendre à Bruxelles. Il ajouta qu'un des habitués du cabinet de lecture, ancien peintre en bâtiments, retiré à Ducey, leur avait dit : « J'ai rencontré ce matin M. le comte de Semallé avec un monsieur qui ressemble à s'y tromper à M. de Polignac, chez qui j'ai travaillé; » et il était allé leur chercher une gravure, qui prouvait cette ressemblance.
M. de Polignac se mit à rire ; mais au fond il était très préoccupé. Il parlait de partir le soir même : je le décidai
I. Ancien maréchal des logis des gardes du corps de Monsieur, il avait été fait récemment gentilhomme de sa chambre:
CHAULES X ET M. DE POLIGNAC. SlQ
à ne rien changer à nos projets, et me bornai à avancer l'heure des départs. Dans l'intervalle, maître Pinot, homme assez méfiant, avait vérifié, sur un almanach de la cour, qu'il y avait un Perrot de Ghazelle, gentilhomme ordinaire, et étant retourné au cabinet littéraire, il avait fini par persuader à tout le monde que la ressemblance entre M. de Polignac et mon hôte devait être l'effet du hasard.
Le lendemain, pendant que le prince partait avec mon régisseur pour visiter mes terres à Saint-Laurent-de- Guves, je me rendais à Saint- Jean-le-Thomas, petit port près de Granville, où je comptais trouver M.^^ de La Martinière, veuve du général, et M""® de Saint-Fargeau, son amie. Je leur expliquai sans détour le but de mon voyage ; et elles me dirent qu'il serait facile de faire embarquer M. de Polignac; qu'il fallait seulement bien cacher son nom. Il fut convenu que M. de Polignac serait confié le jour suivant au curé, qui croirait accueillir en lui un ecclésiastique très haut placé.
Quand je rentrai à Ducey, j'y trouvai M. de Polignac et maître Pinot revenant de Saint-Laurent-de-Guves. Nous avions fait, les uns et les autres, nos douze lieues dans la journée. M. de Polignac avait si bien joué son rôle d'acquéreur, que, en rentrant, mon homme d'afî'aires me dit de tenir bon pour le prix, parce que mon ami paraissait décidé à acheter. Je recommandai à M. de Polignac de ne point se coucher et de se rendre à pied, à trois heures et demie du matin, au bout de l'avenue, par des sentiers que je lui avais indiqués la veille. A quatre heures, je sortis moi-même à cheval; je le pris en croupe, et le remis au curé qui devait le conduire à M""® de Saint-Fargeau.
Personne ne s'était d'abord aperçu de son départ. Maître Pinot m'en ayant parlé, je répondis que je venais de disposer de mon ami; que je l'avais envoyé à Saint-Lô
pour m' apporter des nouvelles du Roi, qui devait y arriver. Il poussa une exclamation, disant que ce brusque départ allait confirmer les rumeurs qui couraient la veille. Je le fis taire; et naturellement la journée se passa sans que mon prétendu M. Perrot revint. Le soir, je feignis l'inquiétude et annonçai l'intention d'aller à Avranches et à Saint-Lô pour voir ce qui retenait mon ami.
Je partis donc pour Avranches. Toute la ville était en émoi et la garde nationale sous les armes. On avait établi des postes avancés sur les différentes routes qui aboutissaient à la ville, et défense avait été faite de laisser circuler qui que ce fût. Pendant que je parlementais, mais inutilement, avec le maître de poste, j'entendis la femme du capitaine de la garde nationale supplier son mari de la laisser aller à Saint-Lô. J'offris aussitôt de lui céder une place dans ma voiture, et j'obtins ainsi que la consigne sur les chevaux de poste fût levée.
Nous parvînmes de grand matin à Saint-Lô. Le préfet, M. d'Estourmel, était parti au-devant du Roi, qu'on attendait à chaque instant. Effectivement, un quart d'heure après le Roi arriva, accompagné de trois commissaires chargés de veiller sur lui, et de M. d'Estourmel, qui avait quitté l'habit de fonctionnaire pour celui de gentilhomme de la chambre. Au contraire, le commandant du poste, situé vis-à-vis de la préfecture, affecta de faire rentrer au corps de garde même la sentinelle, pour n'avoir pas à rendre les honneurs militaires à la famille royale.
Le Roi, m'aperce vaut dans la cour de la préfecture, me fit signe d'entrer sous le vestibule, où M""^ la Dauphine et la famille royale se trouvaient près de lui. Il me demanda tout bas « des nouvelles de Jules. » Je répondis que je le croyais à Londres; que quand je l'avais quitté, il était sur le point de s'embarquer.