CHARLES X ET M. DE POLTGNAG
Le soir, les trois commissaires du nouveau régime, MM. de Schonen, Odilon Barrot et Maison, entrèrent chez le Roi, et restèrent avec lui à peu près trois quarts d'heure. Après leur départ, Charles X entra dans le petit jardin où se trouvait déjà la famille royale. Je l'y suivis. Le Roi me dit alors que les commissaires l'engageaient à licencier ses gardes du corps à Saint-Lô, comme il avait licencié l'artillerie à Argentan, pour ôter prétexte à des attroupements qui se formaient sur le Vey, sur la route de Cherbourg. On lui avait cité les généraux Hulot et Raymond comme à la tête de ces mouvements hostiles. Je lui demandai la permission d'aller voir par moi-même : si je constatais quelque péril, je reviendrais pour le partager avec lui ; dans le cas contraire, je continuerais ma route sur Granville, pour y chercher des nouvelles du prince de Polignac.
Charles X objecta d'abord le danger de cette mission, puis accepta. Je m'entendis avec le duc de Polignac et avec le duc de Raguse et je me rendis à la poste, où j'eus de la peine à me procurer des chevaux. Sur le Vey, je trouvai en effet beaucoup de monde rassemblé, les uns à pied, d'autres à cheval, d'autres même dans des charrettes. Mais tous ces gens répondirent que le Roi n'avait rien à craindre ; qu'on le voyait partir avec peine ; que s'il voulait demeurer en France, chacun se réunirait à sa garde pour le défendre. Un d'eux s'offrit à porter au Roi et au duc de Raguse un billet que j'écrivis au crayon pour dire qu'il n'y avait aucun danger à passer par le Vey ; que les généraux Hulot et Raymond, voyant l'attitude de ces braves gens, s'étaient retirés. J'ajoutais que je partais immédiatement pour Granville.
Je parcourus Granville en tous sens. Il y régnait le plus grand calme. Je me fis ensuite conduire sur la route
SOUVENmS DU COMTE DE SEMALLÉ. 21
d'Avranches jusqu'à mi-chemin, et je continuai à pied vers Saint-Jean-le-Thomas. Là, M""® de Saint-Fargeau m'informa que M. de Polignac n'était pas encore embarqué, et que le lendemain elle devait chercher pour lui un passeport à Granville ; elle me suppliait de repartir de suite sans essayer de le voir, pour ne pas éveiller les soupçons. Gomme il faisait un temps affreux et que j'étais exténué, je restai à coucher au presbytère. Le hasard me permit d'entrevoir M. de Polignac, rentrant par le jardin; puis j'entendis très distinctement sa voix dans une chambre voisine. Toutefois, craignant d'encourir quelque responsabilité, je renonçai à l'idée que j'avais eue d'abord de lui parler. Le lendemain matin, nous prîmes, avec M""® de Saint- Fargeau, la diligence de Granville, d'où, le soir, je me fis conduire à Ducey.
Le bruit courait dans tout le pays que M. de Polignac y était venu avec moi : je ne voulus donc pas y séjourner, dans la crainte d'être interrogé. Je repartis, et en déjeunant à Argentan, j'appris avec beaucoup de peine que le général Raymond venait de passer à franc étrier, pour porter à Paris la nouvelle de l'arrestation de M. de Polignac.
Après un court séjour à Semallé, puis à la Gastine, je regagnai Paris. J'y reçus une lettre de M™^ de Semallé m'anonçant que, par ordre du nouveau sous-préfet de Mamers, la gendarmerie était venue saisir la voiture qui avait été fournie par l'état-major pour mes missions, et que j'avais laissée aux Feugerets. On pensait qu'elle appartenait à la liste civile. Je m'en plaignis à M. Guizot, ministre de l'intérieur, et lui dénonçai en même temps l'attitude du nouveau fonctionnaire de Mamers, qui signalait ma maison comme un foyer de désordre. Je le priais de faire cesser ces vexations. Peu de jours après, je reçus un mot d'excuses du sous-préfet.