DERNIERS SOUVENIRS D UN LEGITIMISTE
Rencontre de M. Auguste Séguier, du due de Choiseul. — Charles X à Holy-Rood. La duchesse de Berry le quitte et se rend en Italie, accompagnée du duc de Blacas. — Mon voyage à Gênes. La princesse me mande près d'elle à Massa. — Ses projets et ses espérances. — Sur mon conseil, elle ajourne toute tentative dans le Midi. — Je reviens à Paris par Époisses. — Affaire de la rue des Prouvaires.
La duchesse de Berry à Nantes. — Comment j'apprends qu'elle y est en danger. — Je cherche vainement à lui procurer les moyens de sortir de France. — Elle est arrêtée. — Charles X revient sur son abdication.
Dès lors je reste à l'écart de la politique. — Comités royalistes. — Je contribue à l'évasion du roi d'Espagne. — Révolution de 1848 : velléités de rapprocher de France le comte de Chambord. — Rentrée de Louis Bonaparte. — Ses propos devant l'abbé Daure. — Aveuglement des royalistes, dont il s'approprie les voix. — Résumé de ma vie.
Pendant ce séjour à Paris, comme je traversais les Champs-Elysées, un domestique vint me dire que son maître malade désirait me parler dans une voiture. Je m'avançai et reconnus Auguste Séguier, un de mes bons amis et ancien camarade aux pages, frère du président à la cour d'appel, La Restauration l'avait nommé consul àTrieste, puis consul général à Londres, où je le croyais resté. Il paraissait en effet très souffrant. Il me fit monter auprès de lui, me tendit les mains, et me raconta en pleurant que le roi Charles X, arrivé à Londres, avait eu besoin d'une procuration pour régulariser ses affaires en France ; et que le duc de Blacas avait apporté au Consulat
la pièce à légaliser. « Je ne sais, continua-t-il, ce qui se passa dans ma tête : je refusai la légalisation, à moins que les titres et qualités, que prenait encore le Roi, ne fussent effacés. Sans me répondre, M. de Blacas reprit le papier et fit faire la légalisation par le consul d'Espagne. Moi, mon ami, je suis demeuré stupéfait, et si frappé de remords que j'en mourrai. » Ce simple récit me fit un effet que je ne puis exprimer. Je pleurai avec lui ; je voulus lui persuader que son repentir réparait sa faiblesse. Il reprit : « Dis bien à nos amis que je meurs de chagrin, sans avoir jamais perdu mes sentiments de dévouement pour l'auguste famille de Louis XVI. » Je le promis et je tiens ici parole, en consignant ce souvenir sur un malheureux ami, qui est mort peu de jours après ^.
A quelque temps de là, et comme par contraste, je rencontrai le duc de Ghoiseul-Stainville, le naufragé de Calais, pour qui je n'avais pas craint autrefois de me compromettre. Rentré en France, il s'était rapproché de l'empire, et son fils était mort à Vienne, aide de camp de Bonaparte. Par suite, je m'étais éloigné de lui, et il savait que je ne partageais pas ses opinions. Il me dit en m'abordant : « On a été bien ingrat pour vous. Si vous vous rapprochiez du duc d'Orléans? Lui du moins saurait apprécier les services que vous avez rendus à la cause royale. » Je me retirai sans vouloir répondre. Il est mort gouverneur du Louvre, sous Louis-Philippe.
Charles X, devenu, à Holy-Rood, l'hôte de la reine d'Angleterre, avait abdiqué en faveur du duc de Bordeaux.
I. Le père de M. Séguier avait émigré en 1789, et ses deux fils étaient restés après lui à Paris. Ils se mirent à la tête d'un petit journal appelé les Sottises de la Semaine. Cette feuille était très courageuse, et ses rédacteurs durent aller en exil rejoindre leur père, à Tournay.
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Des dissentiments sérieux s'étant élevés entre lui et la duchesse de Berry, tutrice du jeune prince, la duchesse se décida à quitter Holy-Rood, et M. de Blacas, par dévouement, accepta de l'accompagner. C'est à lui que Charles X confia le texte de son abdication et des pouvoirs pour la duchesse, mais avec la recommandation de ne les remettre que le jour où, pouvant disposer de quelques régiments, elle serait en mesure de faire enregistrer le tout dans une des cours royales de France. La duchesse se réfugia en Italie, à Massa, le roi de Piémont ayant refusé de la recevoir dans ses États. Je connaissais cette situation; mais je me tenais alors à l'écart de la politique. Au mois d'août i83i, ayant eu occasion de me rendre à Gênes, pour régler avec la famille de Cambiaso les comptes de l'acquisition de la terre de Ducey, M™« la duchesse de Berry apprit mon arrivée et envoya un matin M. Lopin de Montmaur, neveu du maréchal de Viomésnil, pour me demander d'aller auprès d'elle à Massa. Bien que pensant ne pouvoir lui rendre aucun service, je partis par la route de la Spezzia, et j'arrivai à Massa le soir du troisième jour, très fatigué, et avec l'intention de me reposer. A peine étais-je descendu que M. de Mesnard vint me trouver. On lui reprochait, disait-il, de pousser la princesse dans une voie contraire aux instructions de Charles X, et il prétendait se justifier. L'entourage de Madame était divisé en deux camps, qui s'accusaient mutuellement de l'entraîner dans les aventures. Quant à elle, elle paraissait décidée à agir, et déjà elle avait envoyé des ordres sur toute la frontière du midi de la France.
Après M. de Mesnard, ce fut M™« de Bouille, qui me raconta en détail les intrigues de la petite cour. Le duc de Blacas, me dit-elle, se trouvait dans un grand embarras, et, ne voulant point remettre à Madame les pouvoirs
confiés par le Roi, il songeait à s'éloigner de Massa. Elle ajoutait que mon arrivée était très redoutée par tous ceux qui ne songeaient qu'à courir de nouveaux hasards.
Le lendemain, je me rendis de bonne heure à un hôtel où la princesse, qui avait refusé l'hospitalité du duc de Modène, avait voulu s'établir. Le duc de Blacas, que je vis d'abord dans son cabinet, me confirma ses tribulations, et fut aussi d'avis que je pourrais avoir de l'influence sur les résolutions qu'on était à la veille d'arrêter. Quand je fus introduit chez Madame, elle commença par me parler de la résistance qu'elle éprouvait de la part de M. de Blacas; puis, après un très long entretien, elle me dit : « Gomme mère, je ne puis reculer. Je vais vous montrer les propositions qui me sont faites. Tout le Midi est à moi; plusieurs régiments me sont acquis. Le comte des Gars est à Ghambéry et n'attend que ma décision pour donner le mot d'ordre sur toute la ligne. » Tout en parlant, elle ouvrit un secrétaire qui était dans la chambre, et en tira un tableau des propositions qui lui étaient faites en hommes et en argent. En marge étaient inscrits les noms et les adresses. Je demeurai stupéfait, mais nullement convaincu que tous ces engagements pussent être tenus. Je me rappelai ce qui m'était arrivé en i8i4, où j 'avais été abandonné, renié par les royalistes sur lesquels je devais le plus compter.
Gomme je gardais le silence, Madame me demanda ce que je pensais. Je pris alors une plume, et j'écrivis au bas du tableau : « S'il se trouve en tout 600 hommes réso- « lus parmi ceux qui se proposent, je serai le 6oi«. » J'ajoutai aussitôt que la plaie de la dernière guerre civile était encore trop saignante ; que la grande majorité des Français reculerait devant une régence, « à moins, reprisje, que Votre Altesse n'ait des intelligences avec le duc
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d'Orléans ? Le hasard m'a appris que des lettres de lui ont dû vous être remises par le comte de Bouille i. Je ne demande pas à Votre Altesse le secret de cette correspondance ; mais je ne puis croire que les d'Orléans fassent jamais rien pour vous. J'excepte toutefois madame votre tante, à qui j'ai toujours cru un dévouement sincère pour la branche aînée. » La duchesse de Berry m'interrompit avec une sorte d'irritation : « Ma tante ! Elle ne vaut pas mieux que son mari, le duc d'Orléans. »
Je fis tous mes efforts pour lui persuader que ce qu'on lui conseillait était contraire à l'intérêt de son fils. Après avoir énuméré de nouveau les forces de son parti dans le Midi, elle finit cependant par me prier d'aller moi-même à Chambéry trouver M. le comte des Gars, et de lui faire savoir sa résolution de ne rien entreprendre en ce moment. Elle me traita avec beaucoup d'égards, me fit asseoir à table à côté d'elle, et, en partant pour des bains de mer dans le voisinage, elle me dit qu'elle n'oublierait jamais mon dévouement pour sa personne et sa famille. Ensuite, je dînai avec M. de Blacas, et j'allai coucher à Massa- Garrara, où je fus invité par l'évêque à visiter les carrières de marbre et les ateliers de sculpture. A Ghambéry, où j'arrivai par Gênes et Turin, je m'acquittai de ma commission auprès du comte des Gars, qui parut très satisfait de la décision de la princesse. De là je ne m'arrêtai qu'à Epoisses, où je trouvai mon beau-frère de Guitaut, occupé à restaurer une chambre, dite de M'"^ de
I. J'avais dîné avec M. de Bouille, le jour où il se disposait à rejoindre sa femme, qui avait suivi la duchesse de Berry, et je vis arriver un huissier du Palais-Royal, porteur d'un mot de la duchesse d'Orléans, l'invitant à venir la voir. M. de Bouille me pria de l'attendre, et, deux heures après, revint muni de deux lettres, l'une pour Madame la Dauphine, l'autre pour Madame la duchesse de Berry. Si jamais j'ai eu envie de pénétrer le secret des lettres, ce fut assurément ce jour-là. M. de Bouille partit dans la nuit.
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Sévigné, pour y recevoir le duc d'Orléans, qui devait s'y reposer en allant en Suisse i.
Tout ce que j'avais observé à Massa et à Ghambéry fera comprendre mon étonnement quand j'appris qu'on préparait à Paris le mouvement dit « de la rue des Prouvaires, » en se servant du nom de la duchesse de Berry. J'étais bien convaincu que son autorisation n'avait pu être donnée, et la nuit qui précéda cette malheureuse affaire, aidé de M. de Pressigny, je fis ce que je pus pour retenir ceux des vrais légitimistes qui voulaient y prendre part. J'expliquai ma conduite dans un rapport que je fis parvenir à la princesse, avec laquelle j'étais convenu de correspondre par l'entremise du marquis de Gambiaso, mon banquier de Gênes. En réponse, je reçus un billet de la main de Madame, daté de Massa le 28 février i832. Elle me disait simplement : « Votre lettre me fait d'autant plus de plaisir, que j'étais aussi surprise que peinée de n'avoir pas entendu parler de vous, ni de votre ami, depuis votre départ. » Quelques mots de M. de Mesnard me prouvèrent ensuite que je ne m'étais pas trompé sur le mouvement imprudent qui venait d'avorter.
Je n'eus plus de services à rendre à la princesse jusqu'à l'événement de Garlo Alberto. G'était la revanche du parti que j'avais combattu. On connaît cette équipée, dont les conséquences ont été si funestes, et je n'en parlerai ici que dans la mesure où j'y ai été mêlé.
Peu avant l'arrestation de la duchesse, je m'étais rendu au ministère de l'intérieur pour solliciter l'autorisation de voir le prince de Polignac dans sa prison. Quand j'arri-
I. Mon beau-frère avait envoyé au Palais-Royal un portrait du comte de Guitaut, capitaine des gardes du grand Condé lors de sa rébellion. Le duc d'Orléans, qui avait fait copier ce tableau pour sa collection, voulait par cette visite témoigner sa reconnaissance.
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vai, il y avait déjà onze demandes semblables pour les autres ministres mis en jugement. Elles furent toutes accordées, excepté la mienne, qui était la seule concernant M. de Polignac. L'employé qui m'apporta le refus était M. Morin, fils de celui qui, en 1814» m'avait secondé d'une manière si loyale et si courageuse. Il parut fort attristé de sa commission, et me prenant à part : « Si vous avez, dit-il, quelque correspondance avec Madame, faites-lui dire immédiatement qu'elle veille à sa sûreté, et sorte de France le plus tôt possible ; car nous sommes ici en mesure de l'arrêter au jour et à l'heure que nous voudrons. » Je le remerciai d'une telle confidence, et lui dis sur le ton moitié de la surprise et moitié de la plaisanterie : « Voilà comme vous êtes. Messieurs de la police ; vous croyez tout savoir, et souvent c'est pour en apprendre davantage. » Je lui demandai par quel hasard on lui avait conservé son emploi, surtout après la publication du mémoire de son père. Il me répondit que la Restauration avait été si ingrate envers nous et nos amis, qu'on nous croyait tous devenus ses adversaires. Il ajouta que, en me confiant un secret d'où pouvait dépendre sa place, il ne cherchait qu'à se montrer reconnaissant de ce que j'avais fait pour son père : « Croyez-moi, reprit-il; agissez vite, si vous en avez les moyens. »
Je rentrai fort agité. Heureusement je trouvai chez moi plusieurs royalistes, venus pour se mettre à ma disposition si les besoins de la cause le demandaient. C'étaient le marquis de Montmaure, M. Le Forestier de Coid3ert, ancien secrétaire général des Suisses, et son fils aîné, qui avait pris du service en Autriche. Je demandai à ce jeune homme si je pouvais disposer de lui, et lui dis de faire viser immédiatement chez l'ambassadeur d'Autriche un passeport pour Nantes. Quand il revint avec le visa, je le
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pris en cabriolet, et, sans lui révéler mon projet, je le conduisis chez M'^® de Gornulier-Lucinière i, qui écrivit devant moi à Nantes, à sa belle-sœur, née Williamson, de faciliter par tous les moyens la mission de mon jeune envoyé. De là je me rendis chez le marquis de Monti, mon ancien camarade, à qui je connaissais une belle fortune et un grand crédit sur la place de Nantes. Je lui demandai, dans l'intérêt de la cause, une lettre de crédit de cinquante mille francs sur cette place. Gomme il hésitait, je pris la lettre à mon compte, tout en le priant de m'ac créditer auprès de son banquier. Puis, de retour chez moi, j'écrivis à Madame la duchesse de Berry qu'à tout prix, à la réception de ma lettre, elle devait sortir de France, parce qu'elle était probablement trahie et qu'on avait tous les jours le moyen de l'arrêter. En post-scriptum je disais : « Je ne sais pas quelle est votre position ; je la déplore, mais quand on donne un conseil, il faut procurer les moyens de le suivre. Je vous envoie à cet effet un bon chez un banquier, qui doit être averti, sans savoir la destination de cet argent. » Je remis ma lettre à M. Le Forestier et le fis partir par le courrier du lendemain.
Cinq jours plus tard M. Le Forestier revenait, me rapportant le bon de cinquante mille francs. La belle-sœur de M"^ de Cornulier l'avait accueilli à Nantes, mais n'avait pas pu lui faire voir la princesse, à laquelle elle s'était bornée à faire remettre ma lettre. Comme il y avait eu une échauffourée dans la ville, le jeune homme avait craint de se compromettre et surtout de compromettre en sa personne l'ambassadeur d'Autriche, et n'osant insister, il s'était assuré seulement que la duchesse de Berry devait être encore à Nantes ou dans les environs.
I. Elle avait été attachée à la respectable maison d'éducation de l'abbé Garon.
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Je fus très peiné de voir avorter mon projet, et je serais parti moi-même pour Nantes, si je n'avais pas su que les instructions données par le ministre de l'intérieur interdisaient de la façon la plus formelle de m'y laisser arriver. J'en étais averti par MM. de l'Escale et Le Camus de Pontcarré, qui avaient dîné à Alençon avec le général Bonnet, au moment où celui-ci allait prendre le commandement de Nantes. Le général leur avait fait cette confidence pour qu'elle me fut racontée.
Très peu de temps après, ce que m'avait prédit M. Morin se réalisa. La princesse tomba dans le piège qu'on lui avait tendu et fut conduite à Blaye.
Cette arrestation donna lieu à une active correspondance I que j'eus avec Charles X et M. de Blacas, et qui détermina surtout le Roi à revenir sur son abdication et sur celle de Mgr le Dauphin. Je voulus expliquer les considérations pleines de sagesse qui le firent agir, et les consignai dans un article que j'envoyai d'abord à M. Michaud à la Quotidienne, et sur son refus, à M. Delisle, qui le publia dans un journal appelé Bridoison ^.
A partir de ce moment, je crus devoir rester complètement étranger à la politique active. Toutefois je demeurai en rapports constants avec les membres de la famille royale en exil, et je suis allé les voir souvent. J'ai fait également partie des diverses associations établies dans l'intérêt de la France on de la religion, telles que le comité de Terre Sainte, le comité espagnol, le comité de bienfaisance, dont le marquis de Pastoret était président au nom des princes ; enfin je me suis prêté à
1. Mon grand-père n'a laissé aucun renseignement sur cette correspondance. (Éd.)
2. Ce journal, devenu la Franoe, s'est fondu avec la Quotidienne et VÉcho français, pour former plus tard le journal P Union.
tout ce qui pouvait honorer la France et soutenir nos espérances.
Lorsque le roi d'Espagne fut détenu à Bourges, je donnai ma signature pour un crédit de quarante-cinq mille francs destiné à faciliter son évasion. Le Roi fut délivré le lendemain, et passa en Angleterre. Il n'y trouva pas les secours qu'il espérait, et le 9 février 1847, i^ écrivit de Londres au comte des Gars de faire des démarches auprès de ses amis de France, pour obtenir d'eux ce qu'on lui refusait en Angleterre : « Votre dévouement à la plus juste des causes et à ma personne, lui écrivait-il, me donne la confiance de trouver en vous et en vos amis l'aide dont j'ai besoin pour répondre à l'appel de mes fidèles serviteurs. » On ouvrit une souscription. Je n'ai que le commencement de la liste, dont copie m'a été remise par M. des Cars : elle ne contenait encore que vingttrois noms. J'évite de citer ces personnes honorables, qui ne veulent peut-être pas être connues. Si j'en parle, c'est uniquement afin de prouver que nous avons fait le possible pour lutter contre la politique de lord Palmerston, qui a été si funeste à la légitimité et si funeste à l'Europe.
Quand la révolution de 1848 eut débarrassé la France de la monarchie de juillet, j'eus un moment d'espérance ; mais, hélas ! il ne fut pas de longue durée. A la dernière assemblée de notre comité royaliste à laquelle j'assistai, je mis en avant l'opinion que Monseigneur le comte de Ghambord devait se rapprocher de notre frontière, pour ranimer notre parti, et surtout pour ne pas laisser le champ libre à Louis Bonaparte, qui aspirait à la présidence. J'insistai pour qu'il vînt dans la Hollande, qui était placée sous l'influence anglaise, plutôt que dans la Belgique, où régnait un prince allié aux d'Orléans. Mon avis ne fut pas
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partagé et on décida que le prince devait tout attendre de ses droits et de la Providence.
Un peu plus tard, on me fit revenir de la campagne à Paris, et le comité me pria d'aller en Belgique négocier, pour le comte de Ghambord, un emprunt de quatre millions de francs, avec mission de sonder les dispositions du roi de Hollande, avec lequel j'avais été plusieurs fois en rapports en i8i5. Je partis aussitôt pour Ypres. On devait m'y envoyer des instructions, qu'on avait demandées à Frohsdorf, et qu'on devait me faire passer sous le couvert du sénateur Malou. Je restai sans nouvelles pendant vingt jours, que j'employai à voir, en Hollande, en Belgique et même dans la Prusse rhénane, les financiers dont je voulais m'assurer le concours. Au bout de ce temps, on me fit savoir que je devais renoncer à négocier l'emprunt. Gomme en 1814, bien des dévouements étaient restés muets et avaient attendu, pour se montrer, le moment où ils seraient utiles, sans doute, mais moins onéreux. Je rentrai donc bien triste d'avoir manqué le moment opportun pour mettre notre prince en évidence, alors que nous pouvions si facilement profiter du départ des d'Orléans.
Louis Bonaparte, au contraire, avait obtenu la permission de rentrer en France, ce qui lui donnait un énorme avantage. J'habitais alors à Versailles et j'y voyais un certain abbé Daure, copropriétaire et rédacteur du Journal des cilles et des campagnes. Il était connu de M. Fialin de Persigny , resté pendant plusieurs années en surveillance à Versailles, et M. de Persigny avait persuadé à Louis Bonaparte que cet ecclésiastique, en qui il avait confiance et dont le journal était très répandu dans les campagnes, pourrait l'éclairer sur l'opinion et sur ses chances d'être nommé président par le suffrage universel. Bonaparte vint donc voir l'abbé Daure et, après plusieurs
conversations, un jour, il lui dit qu'il ferait naturellement tout le possible pour réussir pour son propre compte ; mais que, s'il rencontrait trop d'obstacles, il préférerait assurément la branche aînée à la branche cadette.
On ne pouvait fonder que de bien faibles espérances sur une telle déclaration : cependant elle était intéressante, et j'en fis part à M. de Pastoret, en l'engageant à venir chez moi pour y rencontrer l'abbé Daure. Gomme il connaissait la princesse Mathilde, il eut l'air d'être au courant. Il accepta néanmoins mon invitation, pour voir, disait-il, si le propos tenu par Louis Bonaparte devant l'abbé correspondait exactement à ce qu'il savait par la princesse. J'attendis vainement quinze jours, au bout desquels il m'envoya son gendre, M. du Plessis-Bellière, un tout jeune homme, qu'il avait chargé de le remplacer. Je le conduisis chez l'abbé, qui répéta ce qu'il avait entendu dire à Louis Bonaparte; puis je partis pour la campagne. A mon retour, quelle ne fut pas ma surprise d'apprendre que les légitimistes étaient entrés en relations avec le prétendant à la présidence, et que nous devions passer par lui si nous voulions conserver quelques chances ! Il nous fallait tenir l'étrier à l'héritier des Bonaparte! Avait-on donc oublié le meurtre du duc d'Enghien, et les attentats commis par l'oncle, au moment où nous comptions le plus sur ses bonnes intentions ? Avait-on oublié l'ambition actuelle du neveu? Je fis ces observations ; j'allai trouver les uns et les autres, et surtout le duc des Gars : tout fut inutile. Ge dernier me répondit laconiquement, en faisant allusion à mon dernier voyage à Bruxelles, qu'on n'avait pas pu réunir un nombre sufîisant de familles pour garantir l'emprunt, et que cette garantie était une condition sine qua non. En six semaines, Louis Bonaparte, par ses vagues paroles, s'était concilié presque toutes les voix des légitimistes. Les
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campagnes et le clergé crurent ce qu'ils entendaient dire aux royalistes : savoir, qu'en Bonaparte était la transition nécessaire pour arriver sans secousse à une restauration ; et, cette fois encore, l'Empire renversa la République.
Ainsi, depuis i83o, je suis toujours resté fidèle à ma ligne de conduite. Je n'ai adhéré en rien à la malheureuse politique adoptée par les puissances ; à cette politique qui a, du reste, perdu Louis-Philippe, comme elle avait perdu les deux Restaurations. Bien que je fusse du nombre très restreint des serviteurs de la monarchie qui, ayant rempli des fonctions publiques depuis le retour du Roi, avaient droit à une pension, non seulement je n'ai jamais reçu le traitement démon grade de colonel, mais j'ai refusé même la solde de retraite, et n'ai jamais touché une obole de personne. A toutes les époques, on s'est servi de moi ; mais tout ce que j'ai pu faire, je l'ai fait à mes frais, dépensant même une partie de ma fortune. Si je le raconte ici, c'est que je lègue à mes enfants, comme un titre d'honneur, le souvenir de mes sacrifices pour soutenir la cause des Bourbons, que j'ai servie à la fois avec la conviction d'un légitimiste, et avec la reconnaissance d'un page pour la personne et la famille de l'infortuné Louis XVI.