LA TERREUR
C'est au commencement des scènes sanglantes de la Révolution, le 25 juillet 1789, que je reçus le jour. Beaucoup de châteaux étaient pillés à cette époque, et ma mère était encore alitée, quand les brigands se présentèrent à Nully, où elle habitait chez son père. On eut le temps de la descendre dans une cave, pour lui épargner la vue de ces ravages et les insultes de ces bandits.
Dans les premiers jours de 1791, quittant Nully pour toujours 2, mes parents rentrèrent à Saint-Dizier. Ce fut aussi le moment où mes grands-parents de Mandat émigrèrent, emmenant avec eux leurs trois plus jeunes fils et leur seconde fille 3. Us gagnèrent Goblenz, d'où ils espéraient revenir au bout de peu de temps. Mon oncle de Bienville de Puellemontier 4 les suivit en juin 1792. Onve-
1. Ces récits, portant surtout sur des événements de famille, ne pouvaient être reproduits en entier. Nous nous bornons à en détacher deux fragments où les faits, et même la vivacité des impressions, paraissent n'être pas sans intérêt pour l'histoire.
2. Avant de quitter Nully, ma mère y eut une seconde fille, ma sœur Henriette (née le 20 décembre i^/go).
3. Anne-Sophie, qui a épousé M. de la Madeleine-Ragny. — Les trois fils étaient Charles et Martial, chefs chouans, et Antoine-Galiot, qui a épousé Adèle Le Bas du Plessis.
4. Il a épousé M"^ de Ferrette, dont il a eu M""" de Meyronnet et de Montureux. — Son père était Maurice-Jean-Baptiste de Thomassin, comte de Bienville, et sa mère, Marie-Adrienne-Anne de Beurville. — Il avait deux frères : 1° Louis-Jean-François-Adrien de Thomassin de Bienville,
nait d'apprendre la fuite de la famille royale, et mon oncle de Bienville, au moment d'émigrer, avait refusé de concourir aux mesures prises pour l'arrêter.
On sait les scènes qui suivirent la rentrée du Roi à Paris ; et bientôt la journée du lo août, d'horrible mémoire, vint jeter le deuil et la consternation dans notre famille. Ce jour-là, le frère aîné de mon grand-père, le marquis de Mandat, commandait la garde nationale de Paris, et il avait reçu de Pétion l'ordre de repousser la force par la force. Sommé par les représentants du peuple de se dessaisir de cet écrit, il s'y était refusé. Peu après, appelé à l'Hôtel de ville, il s'y rendit à la prière de Louis XVI, et fut massacré sur les marches du perron : son corps fut jeté à la rivière. Ce n'était pas un tout jeune homme, comme plusieurs l'ont prétendu; il était déjà grand-père, et sa petite-fille avait six mois de plus que moi.
Cependant les ressources emportées par mes grandsparents à Goblenz s'épuisèrent rapidement, et ils durent congédier leurs domestiques. Toutefois, dans leur infortune, ils eurent la consolation de voir que trois d'entre eux refusèrent de les quitter. La pauvre et triste famille fut obligée de s'éloigner de plus en plus de la patrie, et dut chercher un refuge à Mitau, dans la Gourlande.
Un jour, pendant que ma mère s'amusait à me chanter « Il pleut, il pleut, bergère, » mon père entra lui apprendre que les biens de ses parents émigrés venaient d'être mis en vente. Ma mère se mit à pleurer, et moi aussi. Lorsque mon père fut parti, elle voulut me consoler et reprit la chanson. Mais mon père, l'entendant, rentra et lui
qui a épousé Sophie de Brienne, dont il a eu plusieurs enfants, entre autres M'^^ de Joybert, qui a seule laissé une postérité; 2° Alexandre de Thomassin de Bienville, qui a épousé Alexandrine-Glaudine-Félicité de Mandat, dont il a eu M""^' de Semallé et de Guitaut.
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reprocha sa légèreté et son insouciance : ma mère recommença à plem^er.
J'étais bien jeune alors, pourtant il ne me souvient que trop que, pendant l'hiver 1793-1794, au milieu de la nuit, nous fûmes éveillées par un grand fracas. J'entendis le cliquetis des armes et le son de voix fortes et étrangères. On venait arrêter mon père pour le conduire en prison. Quel réveil ! Mon pauvre père fut enfermé à Saint-Dizier, et ma sœur et moi restâmes seules avec notre mère. Au bout de peu de jours, elle-même nous fut enlevée : je n'ai jamais su ni quand ni comment. J'avais aussi remarqué la disparition d'une chaise de velours dont elle se servait. Quand je demandais ma mère, on me répondait qu'elle allait bientôt revenir de voyage.
J'aimais à caresser nos chevaux; mais un jour que je voulais aller les voir, on me répondit qu'ils n'y étaient plus ; que la nation s'en était emparée. Ces mots de « nation, » de « patrie, » de « patriote, » qui retentissaient sans cesse à mes oreilles, m'ont laissé une impression dont, aujourd'hui encore, je ne suis pas maîtresse. On m'a raconté que quand je rencontrais, sur le chemin, des personnes qui pleuraient, et c'était bien commun alors, je leur disais : « Vous avez donc une nation chez vous, puisque vous pleurez : nous en avons une chez nous, qui nous a fait tant de mal ! »
Je me rappelle parfaitement mon père dans sa prison assis sur un fauteuil, silencieux et morne. Debout entre ses genoux, je l'embrassais ; je prenais ses liabits, sa main, sans qu'il parût s'en apercevoir. Je ne sais pas comment j'étais arrivée jusqu'à lui, ni comment j'en ai été séparée. Je me demande quelquefois si ce n'est pas un songe.
Mon oncle de Bienville fut également enfermé à Saint- Dizier, et sa belle-sœur de Puellemontier, sœur du bailli
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de Ferrette, ne tarda pas à aller l'y rejoindre, avec ses deux filles, âgées d'environ vingt ans.
Ma tante m'a confié depuis que, dans la prison de Saint- Dizier, ma mère lui avait dit, un matin : <( J'ai rêvé qu'on a trouvé chez nous des pièces compromettantes et que nous allons être condamnés à mort. » Rien n'était plus vrai. Un certain Pertat, membre du district, accompagné d'un commissaire, avait fait la visite chez mes parents, avec la rigueur la plus minutieuse. Dans un carton, que ma mère avait examiné devant moi, et qu'elle avait repoussé ensuite négligemment, disant qu'il fallait bien <( leur laisser quelques os à ronger, » on avait saisi des lettres écrites par mes grands-parents émigrés pour demander des secours. Ce sont les pièces qui, envoyées à Paris et lues devant le tribunal révolutionnaire, ont servi de prétexte à la sentence de mort rendue contre mes malheureux parents.
En effet, transférés peu après à la Conciergerie, ils furent condamnés, le 12 mai 1794, sur un réquisitoire de Fouquier-Tinville, et exécutés le soir même, à cinq heures, sur la place Louis XV, en même temps que le comte de Lastic, et deux jours seulement après Madame Elisabeth. Mon père avait quarante-quatre ans et ma mère vingt-six. Il paraît que la fureur révolutionnaire n'a pas fait d'autres victimes à Saint-Dizier.
Ne voyant plus mes parents, je les redemandais sans cesse, surtout ma mère : on me répondait toujours qu'ils reviendraient, et qu'on ne savait pas quand. Dans ce même mois de mai, un soir, au moment où on allait nous coucher, des hommes ouvrirent la porte avec un grand bruit. Ils dirent que la maison était devenue la propriété de la nation ; que les petites citoyennes devaient en sortir aussitôt. Notre bonne, en pleurant, leur demanda et obtint
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d'eux qu'on nous y laissât encore seulement pour passer la nuit. Le lendemain, comme on nous préparait, on entrait en foule et la vente commença. Je ne comprenais rien à tout cela ; seulement je n'ai pas oublié qu'un huissier m'arrêta et voulut m'arracher ma poupée, qui figurait, parait-il, sur l'inventaire. Alors une voix compatissante s'écria : « Mettez donc la poupée sur ma note, et laissez aller cette enfant ! »
On nous conduisit chez ma tante de Bienville, qui, depuis l'arrestation de son mari, retenu encore en prison, avait pris un logement à Saint-Dizier. Là on nous sépara de la bonne à qui nous avions été confiées. Je me jetai à son cou; je ne voulais pas la laisser partir. Il fallut employer la force pour me faire lâcher les mains : puis elle disparut.
Tous les deux jours on nous menait à la prison voir nos autres parents détenus. Chaque fois, ma tante de Puellemontier ou mes cousines enlevaient mon bonnet, pour voir, disaient-elles, mes beaux cheveux. Je ne tardai pas à m'apercevoir que, sous ce bonnet, on glissait des petits papiers. Un jour, je dis par malice : « Je vais demander au geôlier de regarder, lui aussi, si j'ai des beaux cheveux ! » Ces dames, fort effrayées, me mirent dans la confidence, et je continuai sciemment le service de courrier jusqu'à la fin de la Terreur.
Cependant, j'ignorais toujours ce qu'étaient devenus mon père et ma mère. Je regardais dans tous les yeux et j'interrogeais sans cesse tous ceux qui m'approchaient. J'étais toujours aux aguets, écoutant les personnes qui parlaient à voix basse, lorsqu'un jour je surpris ce propos : « Ils ont été guillotinés ! » N'en comprenant pas le sens, je le répétai plusieurs jours pour ne pas l'oublier. Plus tard, j'osai questionner une jeune fille plus âgée que moi, et c'est elle qui m'expliqua l'horrible vérité.
Peu après, comme j'étais tristement assise dans un coin du salon — c'était en 1795 — arriva une lettre de Puellemontier, que ma tante de Bienville lut à demi- voix. Je l'écoutais attentivement pour ne pas exciter sa défiance, et j'entendis ces mots ; « Vous savez, ma sœur, que leur mère, avant de partir pour le grand sacrifice, me recommanda ses deux filles, surtout Zoé. » On me mit bientôt sur une charrette, et je n'emportai d'autres eff'ets que ceux que j'avais sur moi. Ma tante de Bienville garda pour ma sœur le peu que nous possédions.
Après l'émigration de mes grands-parents de Mandat, tous leurs biens avaient été confisqués et vendus. Mon père avait alors racheté la terre de Nully. Après qu'il eut été exécuté, cette terre fut saisie de nouveau, revendue, et la nation en toucha encore le prix. La première vente était faite comme bien d'émigré ; la seconde, comme bien de condamné à mort ^. La chute de Robespierre empêcha seule que tout ce qui restait de mes parents pût être aliéné par la nation.
L'aîné de mes oncles de Mandat, qui n'avait pas accompagné ses parents en émigration, fut alors nommé notre tuteur. Un moment, eff^rayé, il avait passé la frontière ; mais, héritier de la terre importante de Grancey et ofiîcier de marine, il était rentré presque aussitôt 2.
Cependant mes grands-parents de Mandat, après être restés quelque temps en Gourlande, étaient revenus en Bavière, à Erlangen, où ils travaillaient tous en commun
1. C'est, à ma connaissance, le seul exemple d'une double vente sous la Terreur. Nully était une terre de quarante mille livres de rentes. Sous la Restauration, après le vote d'un milliard d'indemnité au profit de ceux qui avaient été spoliés, nous ne reçûmes pas un centime.
2. Il épousa, au commencement de 1799, M''« Pauline de Paris, dont le père avait été président de la Chambre des comptes et dont la mère, une demoiselle Boula de Montgodfroy, s'était mariée en secondes noces avec M. de Saint-Ghamans.