I. La paix de Bâle, du 5 avril
tion parut suiïisante. Toutefois, autour de moi, j'entendais dire : « Cet homme-là n'est pas Liégeois ; il est Français. — C'est un émigré, disait un autre. — Quand cela serait? ajoutait un troisième. » Je fus frappé de la bonhomie des soldats et des officiers ; l'humanité et l'honnêteté de la plupart contrastaient avec la barbarie de leur gouvernement. Nous fûmes donc quittes pour la peur ; nous retrouvâmes M. de Gourville dans un grenier à foin, et nous partîmes un peu à la hâte. Le soir, nous étions à Gratheim, un des châteaux du baron, près de Thorn.
M. de Gourville prit la route de Paris : avant de le suivre, je restai quelques jours à me reposer. M. de Rickholdt, ne voulant pas me laisser quitter seul Gratheim, me mena à son château de Rickholdt, chez sa mère.
Peu après, nous allâmes ensemble à Bruxelles.
Là se trouvaient trois représentants du peuple, occupés à rechercher les émigrés. Le jour de notre arrivée, on en avait fusillé trois, dont un prêtre. J'appris que le général de Tilly était à Bruxelles, comme inspecteur des troupes. Effrayé par les exécutions qui venaient d'avoir lieu, et connaissant son attachement pour moi, je priai le baron de lui parler de moi, sans cependant lui dire que j'étais dans la ville. M. de Rickholdt ayant abordé le général pendant qu'il se trouvait avec les représentants du peuple, celui-ci répondit : « Oui, citoyen, je me suis intéressé à celui dont vous me parlez ; mais depuis qu'il est devenu l'ennemi de mon pays, s'il me tombait entre les mains, je le livrerais à la justice. Si vous êtes à même de le voir ou de lui écrire, rendez-lui la réponse que je vous ai faite. » Le baron fut terrifié; craignant de s'être compromis, il repartit pour Liège et me laissa à Bruxelles, comme c'était convenu. N'osant me loger à l'auberge, je me rendis chez
un anciea perruquier, nommé Lcpée, qui nous avait servis pendant la première année de mon émigration, et chez qui j'avais pris le domestique dont j'ai parlé plus haut et qui se nommait Joseph. Lépée le père était mort : le fils aîné lui avait succédé dans son état. Il était absent; mais je trouvai Joseph, qui était rentré comme garçon chez lui. Quand il m'aperçut, il fut d'abord comme pétrifié. « Ah! Monsieur, s'écria-t-il, que venez-vous faire ici ? Vous savez qu'on vient de fusiller des émigrés. Le fils Lépée ne pense pas comme son père ; il a même bien de la peine à me garder. C'est lui qui coifle les trois représentants qui sont en ce moment à Bruxelles. » Effrayé de cette confidence, je le priai de me trouver un logement pour passer la nuit. Il prit mon portemanteau et me conduisit sur le canal, dans une auberge où il était connu.
L'auberge était pleine de soldats et d'officiers français. Il était nuit quand nous y arrivâmes. Je me couchai tout habillé, ayant placé mes pistolets à portée et décidé à en faire usage. Vers minuit, on heurte à ma porte : je ne réponds pas ; mais comme on continuait à frapper plus fort, je saisis mes pistolets et j'ouvre. Je me trouve en face d'un homme tenant une petite lanterne, qui, me voyant prêt à faire feu, me crie : <( Ne tirez pas, je suis Lépée. » II me raconta qu'étant chez les représentants du peuple pour les coilï'er, il avait entendu dire qu'il y aurait, vers les onze heures du matin, une battue pour arrêter des émigrés qu'on savait cachés à Bruxelles. Rentré chez lui, il avait trouvé Joseph, et celui-ci lui avait conté comment, pour m'empêchev de me fier à qui que ce fût, et de les faire soupçonner, lui et son m àtre, il m'avait trompé sur leurs propres sentiments.
Lépée me ramena chez lui. Le lendemain matin il y eut effectivement une battue générale, dans laquelle deux
émigrés furent arrêtés. Lépée ne voulut pas me laisser partir avant le surlendemain, disant qu il y avait des instructions données sur toute la route, jusqu'à Tournay, pour y exercer une surveillance rigoureuse. De crainte de se compromettre, il me conduisit dans une petite voiture, à deux lieues de la ville, où je pris la diligence, qui arriva à Ath d'assez bonne heure.
On avait signalé aux représentants du peuple la présence, à Ath et dans les environs, de nombreux émigrés, et il paraît qu'ils avaient renouvelé des ordres sévères à la poste de cette ville. Des sentinelles conduisirent les diligences à l'hôtel de ville pour y faire visiter les passeports des voyageurs. Cette mesure me fit une vive émotion. Mon passeport de Gratheim était en flamand, sous le nom de Dujardin : ce nom me venait de papiers que j'avais eus, à Bruxelles, d'un jeune homme qui y était mort. Je craignais un interrogatoire; néanmoins je montai à l'hôtel de ville avec tout le monde.
Nous étions seize ou dix-sept, dans les deux voitures. On nous fit entrer dans la salle, où se tenait le commissaire. La table était en forme de potence et les employés étaient échelonnés jusqu'à l'angle le plus éloigné de la porte. J'étais le dernier des voyageurs entrés dans la salle : pendant que les premiers parlaient au commissaire, j'allai droit devant moi pour montrer mon passeport au dernier employé, qui me renvoya comme trop pressé. Au moment où je retournais près de la porte, pour regagner ma place, assez inquiet de la tournure que prenait l'affaire, deux jeunes soldats qui la gardaient s'écartèrent pour me laisser passer. Ils croyaient sans doute que mon passeport était visé ; peut-être devinaient-ils dans quelle position critique je me trouvais. Je descendis précipitamment l'escalier et prévins le conducteur qu'ayant affaire sur le
chemin, il me prendrait sur la route. Je filai si vite que la diligence ne me rattrapa que près de Tournay. Un de mes compagnons de voyage avait été arrêté.
A l'entrée de Tournay, on ne demanda pas les passeports ; du reste, j'avais pris la précaution de descendre dans le faubourg, de telle sorte qu'entre Ath et Tournay, je ne fus pas plus de trois quarts d'heure en voiture.
Je me rendis à l'hôtel de Béthune pour y donner des nouvelles du prince de Béthune, que j'avais vu quelque temps avant de partir d'Essen. M"^« de Béthune, qui me reçut, était M"^ de Hatzfeld, seconde femme du prince i. Je lui dis que je devais me rendre à Paris, et elle me donna, pour m'accompagner, un de ses beaux-fils, nommé Bernard, et un certain Tournay, homme de confiance de la maison. Nous partîmes pour Arras, où nous logeâmes chez l'homme d'aff"aires de M'"^ de Béthune : le jeune Bernard, s'étant trouvé indisposé, y resta. M. Tournay et moi continuâmes en voiture jusqu'à Roye, d'où nous nous rendîmes au château d'Achier, près d'Amiens. Je savais que M'"^ et M"* de Bouvet de Louvigny ^ s'y étaient retirées, après avoir été détenues à Abbeville avec les propriétaires, M. et M"'^ de Garvoisin.
De là nous allâmes au château du Fayel, près Gompiègne, chez le marquis et la marquise de Rouhault.
Là, comme ailleurs, les cinq années et demie de la Ter-
1. Il n'en avait pas d'enfants. Les enfants de sa première femme, excepté les deux aînés, qui étaient émigrés, se trouvaient avec leur belle-mère.
2. M-^' de Louvigny était M"'' de la Goupillère de DoUon, mariée en i;6; à François de Bouvet, comte de Louvig-ny. Sa fille épousa M. Dupuits de Marconneix, dont elle eut deux filles : M"'" de Montgon et de INleyronnet. Elle avait également un fils dont il sera question par la suite. Lieutenant au régiment du roi en i;j89, il avait émigré et fait, dans l'armée de Condé, les campagnes de 1791 et 1792. Pendant l'émigration il épousa M"« d'Havrincourt. — Le château de Louvigny est dans la Sarthe, à quatre lieues de la Gastine.
68 SOUVEiNIRS DU COMTE DE SEMALLE.
reur avaient apporté de grands changements. Le marquis de Rouhaiilt étant assez faible d'esprit, ses parents lui avaient donné, avant son mariage, un conseil judiciaire qu'ils lui avaient conservé depuis ï. Pendant la Révolution, des intrigants, voulant profiter de l'état de M. de Rouhault, obtinrent la levée de son interdiction et s'emparèrent ainsi de son esprit et de sa fortune. La personne chargée par sa famille de gérer ses biens fut alors renvoyée et remplacée par un ancien garde du corps du comte d'Artois, qui s'établit au Fayel et y devint maître absolu. Il amena au château sa femme et ses trois filles, et sut se rendre favorable le frère de M'"^ de Rouhault, l'abbé de G., ancien grand vicaire de M^"" l'archevêque de Rouen. Ce prêtre, oublieux de tous ses devoirs et de son caractère sacré, avait épousé la fille d'un ancien premier commis au ministère de la marine, M"® de la R., et habitait à Riencourt, chez son beau-frère. Le nouveau régisseur s'était aussi concilié M""^ Paultre de Marigny, née de Ghoiseul, également peu fortunée.
M. de Rouhault parut très effrayé de notre présence, et nous fit reconduire le lendemain, avant le jour, à Pont- Sainte-Maxence. Je ne fus aperçu que par la femme de chambre, qui me connaissait du temps des pages, et par le nouveau régisseur. Néanmoins le bruit courut dans le pays qu'un M. Dajardin, avec une autre personne, avaient passé une nuit au château.
A Pont-Sainte-Maxence, je pris une petite voiture pour nous conduire à Louvres, d'où M. Tournay et moi gagnâmes Paris à pied. Nous descendîmes hôtel de Tours, rue des Vieux-Augustins.
I. Le marquis de Rouhault avait eu deux tilles de M"* de Ghoiseul : l'une était morte en bas âge ; l'autre, élevée par une tante abbesse, avait été rendue à ses parents lors de la suppression des abbayes.
ÉMIGRATIOiN. 69
Le mouvemeiil contre la Convention, que nous savions préparé, allait éclater bien plus tôt que nous ne le pensions. Les rendez-vous furent donnés pour le surlendemain, i3 vendémiaire an IV (5 octobre 1795). Nous devions nous trouver au Palais-Royal, sous les ordres de chefs que je ne connaissais pas. Le principal était Danican ', un homme de trente-cinq à quarante ans, qu'on appelait « général. » On nous délivra des fusils et des cartouches.
A peine arrivés dans la rue des Moulins, vers midi et demi, nous entendîmes une forte détonation : c'était la fameuse canonnade des marches de Saint-Roch, ordonnée par Bonaparte, à qui Barras avait confié le commandement en chef du petit nombre de troupes chargées de la garde de la Convention.
Nous étions une douzaine d'émigrés dans notre groupe. On fit circuler le bruit que nous étions trahis par Danican et par une partie des officiers qui commandaient la section. A peine cette rumeur se fut-elle répandue, que tous s'enfuirent dans diflerentes directions. Je déposai mon fusil et ma giberne au coin de la rue Thérèse, pour gagner le plus vite possible la porte Saint-Denis ; puis je sautai dans une petite voiture, qui me conduisit à la Chapelle : de là j'arrivai à Saint-Denis à travers champs.
I. Danican était, en ij63, simple soldat au régiment de Barrois; en 179a, il était colonel de hussards; en ijgS, il servait contre les Vendéens comme général de brigade. Forcé de se réfugier dans Angers, il défendit cette place avec une certaine énergie : accusé d'avoir voulu livrer la place, il perdit son commandement.
En i;j95, il en reçut un à Rouen. Lors du i3 vendémiaire, il était en congé à Paris. Ayant des sujets de plainte contre le gouvernement, il accepta la proposition qui lui fut faite de se mettre à la tête des sections qui voulaient renverser la Convention. Mis en jugement et condamné par contumace, il se retira d'abord à Hambourg, puis finalement en Angleterre, où il reçut une pension annuelle de 3oo 1. st.
Sur le point d'être arrêté, je me lauiilai sous une porte cochère ouverte, et me réfugiai dans l'escalier de la cave, qui donnait sur la cour. J'y étais depuis cinq minutes, quand entra un vieux domestique qui allait chercher du vin et demanda ce que je faisais là. Je lui répondis que j'étais Belge; que je m'étais trouvé à Paris lors de la bagarre ; que j'avais peur de la réquisition et que je cherchais à regagner mon pays. Il m'apprit que j'étais chez M'"^ la baronne d'Erlach, qui sortait de prison, et m'invita à chercher un gîte ailleurs, de peur de la compromettre. Voyant qu'il fallait partir, je le priai de ne pas me renvoyer sans quelque nourriture, parce que je mourais de faim. Le digne homme eut pitié de moi. Il y avait beaucoup de mouvement à Saint-Denis et plusieurs arrestations eurent lieu sur la place.
Heureusement, il se trouva là une file de voitures retournant en Flandre, d'où elles avaient amené de la farine pour l'approvisionnement de la capitale ; car il y avait alors disette presque complète. Je me jetai précipitamment dans une des voitures, qui se trouvait à peu près au milieu du convoi. Ces véhicules, couverts en osier, avaient une porte de chaque côté entre les deux paires de roues. Je m'établis dans l'un d'eux, et commençai par prendre le repas qui m'avait été si charitablement donné chez la baronne d'Erlach.
Je venais de l'achever, quand le conducteur du chariot ouvrit une des portes de sa voiture pour y entrer. Il ne fut pas peu surpris d'y trouver un compagnon de route sur lequel il ne comptait pas. Je lui répétai ce que j'avais dit au domestique de M""^ d'Erlach, et le priai de me laisser faire, dans sa voiture, au moins une partie du chemin. Ce voiturier, qui avait des formes très polies et qui, — je l'ai sa depuis, — n'avait pris cet état que pour
éviter lui-même la réquisition, m'autorisa à rester, à condition que je descendisse quelque temps avant Pont-Sainte- Maxence, où il devait s'arrêter. Là, en effet, la visite d'un inspecteur qui menait le convoi pouvait nous compromettre. J'acceptai avec reconnaissance, bien décidé à faire ce qu'il me demandait.
Mais, accablé de fatigue, je m'endormis profondément, et il était nuit quand, arrivés à Pont-Sainte-Maxence, l'inspecteur procéda à la visite des fourgons. Me réveillant, il me demanda qui j'étais. Je répétai pour la troisième fois mon récit. Il m'interrompit en disant : « Descendez, citoyen; je parierais bien que vous n'êtes pas plus Belge que moi. Mais comme vous ne me paraissez ni coupable ni dangereux, nous allons souper ensemble ; nous repartirons demain, et dans deux jours nous serons à Douai. » Je soupai parfaitement ; je couchai à l'hôtel où demeurait l'inspecteur, le tout aux frais de la République, et fus enchanté de mon nouveau compagnon de route et de sa générosité. Je lui dis seulement qu'ayant des affaires à Amiens, je m'y arrêterais un jour avant de me rendre à Douai.
L'inspecteur, qui avait deux ou trois ans de plus que moi, se montra très confiant. Il me laissa entendre qu'il appartenait à une famille parlementaire de Bordeaux, et qu'il n'avait pris une place dans les transports de farine que pour éviter le service militaire.
Nous partîmes le lendemain, à cinq heures du matin, et le soir nous arrivâmes à Amiens. Je regrette vivement de ne pouvoir donner ici le nom des deux hommes qui m'ont traité avec tant d'obligeance ; mais à cette époque néfaste, on se devinait, on se sentait, en quelque sorte, entre honnêtes gens; jamais on n'osait se demander son nom. Je quittai l'inspecteur ainsi que le voiturier.
qui ne voulut rien accepter. Nous ne nous sommes jamais retrouvés depuis.
Je me rendis directement chez M. Morgan, avocat, qui, après avoir vainement défendu à Arras le marquis de Béthune, une des victimes de Joseph Lebon, avait épousé sa fille, celle-ci l'ayant choisi en reconnaissance de son courage et de son dévouement à son père. Il avait su mon premier passage avec M. Tournay et me reçut avec beaucoup d'égards, sous mon véritable nom. Il me raconta qu'on allait guillotiner le lendemain Joseph Lebon, que j'avais connu lorsqu'il était oratorien au collège de Vendôme. On n'avait pas osé le juger sur le théâtre même de ses forfaits, parce que la populace l'aurait mis en pièces avant la sentence. C'est pourquoi on l'avait transféré à Amiens. Le jour de l'exécution, ses anciens amis lui firent boire une bouteille d'eau-de-vie : il était ivre-mort, et on fut obligé de le porter sous le couteau comme une masse inerte. J'assistai à ce spectacle d'une des fenêtres de M. Morgan.
Le jour qui suivit, je pris la diligence pour Tournay, où je descendis à l'hôtel de Béthune. J'y restai deux jours pour faire viser mon passeport, et après avoir promis à M"^^ la princesse de Béthune de lui faire parvenir des nouvelles de son mari, je repartis pour Rickholdt, où j'arrivai sans avoir été aucunement inquiété en chemin ; car la surveillance avait cessé en Belgique, depuis que son territoire, récemment annexé i, avait été réparti en neuf départements, et que les troupes s'étaient portées sur les nouvelles frontières.