‹ Souvenirs du comte de Semallé, page de Louis XVIChapitre 44 sur 60 · AFFAIRE DES NAUFRAGES DE CALAIS · texte numérisé non relu

AFFAIRE DES NAUFRAGES DE CALAIS

— 1° — [La duchesse au duc]. — [Paris] 8 pluviôse, soir [an VII, 27 janvier 1799] 2.

Vous me faites trembler, du projet de m'écrire par ce jeune homme : cependant s'ilm'arrive fidèlement, soyez sûr que je le traiterai avec toute la considération que je dois à son père.

C'est notre jeune et charmant ami qui vient de me remettre votre lettre du 5 [24 janvier]. Il m'a appris que vous devez

1. Ce mémoire a été imprimé en quatre pages in-4. L'original, écrit entièrement de la main du comte de Tilly, se trouve aux Arch. de la guerre. — Il paraît, d'après une lettre de 1819, que le général avait lui-même soumis au Roi « les preuves de son dévouement, dans une audience particulière. »

2. Cette lettre, où se reconnaît avec certitude l'écriture de la duchesse, se trouve dans le dossier de l'affaire des naufragés, parmi des pièces interceptées (Arch. nat., F^ 6194"). Nous la reproduisons, parce que le jeune ami dont il est question paraît être M. de Semallé.

être déjà transféré à la tour Saint-Pierre, sous la garde militaire ; il ne croit pas que ce soit une mesure de rigueur pour vous, mais de simple décharge pour l'administration i. On travaille de son mieux à vous procurer tous les adoucissements que votre état comporte. Ainsi, j'espère que vous n'en serez pas plus mal, et que ce déplacement assurera votre séjour auprès de vos amis. D'ailleurs, si l'emplacement ne peut vous contenir tous, il y a [à] parier qu'on vous disséminera en différents endroits. Il compte avoir ce soir des détails sur cette translation et me les donner demain; mais alors cette lettre sera partie.

Vous avez toutes mes réponses sur les lettres, les résolutions, et le retour de l'ami. Je crois qu'il avait bien vu quand il ne voulait pas qu'on remuât cette affaire, et que vous devez être fort obligé au gouvernement qui vous a tiré des griffes des enragés. Adieu, cher enfant...,

[P. -S.] Je reçois votre second 5 [24 janvier] : il me déchire le cœur. On ne m'avait pas dit que vous deviez être plus mal, et au contraire, on m'avait fait espérer que vous seriez mieux. Celui qui m'avait donné et peut-être ménagé ces premières nouvelles vient dîner aujourd'hui avec moi. Je verrai s'il est mieux instruit, ou s'il voudra m'en dire davantage. Certainement les amis que vous avez ici vous serviront de leur mieux, et jugez si je les implorerai. Au moins soyez sans inquiétude sur le coup fourré de décision 2 : je vous réponds qu'il n'y en aura pas, et, jusqu'au retour de l'ami, soyez sûr qu'il n'y en aura pas d'autre, qu'il ne peut pas y en avoir d'autre que

I. A la suite d'une discussion aux Cinq-Cents (Mém. de Choiseul, p. i53), Merlin avait dénoncé les facilités que les naufragés trouvaient, disait-il, dans la prison trop douce des Bons-Fils, pour communiquer au dehors et concerter peut-être une évasion (lettres des 14 et 21 janvier). Le ministre de la police venait donc de prescrire (aS janvier) leur translation dans la tour Saint-Pierre, qui était la prison des condamnés. — Le 9 février, les naufragés allaient subir une nouvelle aggravation, et être enfermés dans les casemates malsaines de la citadelle.

3. Il s'agit de la décision sur le sort des naufragés, qui était pendante devant les Conseils.

celle que je vous ai dite ; à moins que ce ne soit nous qui veuillons la risquer, et qu'il nous soit possible de l'oser. Adieu, mon pauvre enfant; je n'en peux plus.

— 2° — [Le duc à M. de Semallé]. — Ce 26, soir [septembre 1399].

Pour le jeune cousin i,

Depuis votre départ, combien de choses nouvelles ! Vous voyez que le plan que j'ai suivi n'est pas mauvais, puisque je me disais toujours que je retirerais un jour un avantage de ma position. Il ne me paraît pas douteux que le rapport des lois révolutionnaires aura lieu, quand ce ne serait que par politique. Il me paraît de même que la loi relative à nous n'éprouvera pas de difficultés; et je me trouve dans un cas plus favorable que tous les autres expatriés, car victime, depuis quatre ans, de dénis successifs de justice, cela compte toujours tôt ou tard 2. La personne avec laquelle vous avez causé est contente et remplie d'espoir. Elle voit tout en couleur de rose. Gomme vous êtes sur le théâtre des événements, vous pouvez juger mieux qu'un autre de la direction des affaires.

Rien encore de nouveau sur un autre local 3 ; mais sans doute cela viendra.

Ma tante a été charmée de vous revoir, de causer avec vous, de vous entendre sur tous les détails que vous lui avez donnés. Vous me direz ce que vous pensez de tout ceci. Je regarde les événements actuels comme tout ce qui pouvait arriver de plus heureux.

1. C'était une parenté fictive, convenue entre le duc et M. de Semallé pour faciliter leurs rapports.

2. Non seulement le coup d'État du 3o prairial (18 juin) avait exclu du Directoire Merlin, qui s'était montré l'adversaire infatigable des naufra. gés, mais un vote du 8 août du conseil des Anciens avait rejeté la résolution du conseil des Cinq-Cents, qui ordonnait de les remettre en jugement.

3. C'est-à-dire sur un changement du local insalubre où les naufragés étaient détenus.

La dame i avec laquelle vous êtes venu un soir se porte bien. Elle change de maison demain ; mais il est plus facile de changer de maison que d'intérieur, et vous avez jugé vousmême combien il est pénible de vivre avec un être comme celui que vous avez vu.

Adieu, mon bien cher; je vous renouvelle l'expression bien tendre et bien fidèle de mon attachement et de ma reconnaissance.

[Le duc à la duchesse, par M. de Semallé]. — 3o septembre [1799].

Je ne vous parlerai pas de moi quand je ne suis occupé que de vous. Vous savez ma convalescence; mais je dois prendre garde aux rechutes. Être loin de vous est mon plus grand mal : mais penser à vous et à tout ce qui peut vous être utile est mon seul dédommagement. Combien mes vœux vous cherchent et vous suivent !

Ne pouvant vous voir, vous parler, écoutez l'ami que je vous envoie. Il mérite votre confiance ; il mérite votre plus sérieuse attention. Vous le distinguerez de tous ces empressés, dont le but n'est que de parler d'eux-mêmes : celui-ci ne parlera à vous que de vous. Et, ne pouvant vous voir, j'ai une secrète satisfaction à penser que vous prendrez une confiance entière dans l'ami qui se charge de ce billet. Sûrement vous lui donnerez une réponse prompte ; et elle est trop nécessaire à mes sentiments pour que vous la retardiez. J'ai vaincu bien des obstacles pour voir cet ami. Je lui ai dit tout ce que je sens de respect et de sensibilité pour vous, et pour tout ce qui vous est cher, et, au milieu d'une société qui me convient si peu, j'ai senti un vrai bonheur à chercher votre utilité, et à me purifier d'un si mauvais air en m'occupant sans cesse de vous, et de mes sentiments les plus inaltérables.

I. Probablement M"»» Joséphine, qui sera plusieurs fois nommée, et dont le dévouement avait inspiré au cœur encore jeune du duc la plus tendre reconnaissance.

[Mad. Joséphine] Au cit. Semallé. — Ce n vendém. [an VIII; Soctob. 1799] i.

Je dois vous prévenir, Monsieur, de ce qui arrive à nos amis. J'ai reçu de la tante 2 une lettre qui annonce que l'ordre est effectivement donné pour sortir des casemates ; mais c'est pour être transférés au fort de Ham 3. Us en sont tous dans la plus grande désolation. Nous vous avons bien regretté depuis ce moment. Si vous pouviez revenir muni de ce que vous avez promis, le projet 4 pourrait s'exécuter, s'il est encore temps. Voyez ce que vous pourrez faire : donnez-nous de vos nouvelles, et soyez certain du plaisir que nous aurons à vous revoir.

L'ordre 5 n'est pas encore arrivé.

1. Dans l'intervalle de cette lettre à la précédente, M. de Semallé était allé à Paris, puis en Belgique, où il se trouvait encore, et d'où il allait revenir peu de jours après. i

Page 1