RAPPORT DE M. DE SEMALLE A LOUIS XVIII
Paris, ^9 juin 1814.
Si Votre Majesté a été bien instruite des événements qui ont déterminé, à Paris, le mouvement demandé par les souverains alliés, en avant de la ligne de leurs armées, elle a dû être étonnée qu'ayant eu l'honneur d'être chargé des pouvoirs de Monsieur, j'aie été si longtemps sans me faire })résenter à elle.
J'ai accompagné Votre Majesté depuis Saint-Denis jusqu'à Saint-Ouen, et le lendemain jusqu'à Paris, sans vouloir être
nommé particulièrement, pour éviter les demandes sans nombre qu'on m'aurait adressées, si Votre Majesté avait daigné m'accueillir avec bonté. En restant à l'écart, je me suis tiré de cet embarras, et, pour qu'on ne pût pas abuser de mon nom, j'ai prévenu, dès le principe, MM. de La Maisonfort et de Monciel de n'avoir égard à aucune demande, qu'ils n'aient pris de moi des informations. Le lendemain de l'arrivée de Votre Majesté, j'ai eu l'honneur d'aller voir M. le comte de Blacas, auprès de qui j'ai pris les mêmes précautions.
Gomme gentilhomme français, je suis toujours resté fidèle à mon Roi, et j'ai toujours cherché les occasions de le servir. Je suis sorti plusieurs fois de France. Y étant rentré, j'ai pris part à tous les événements qui semblaient devoir ramener la famille des Bourbons, et bien des renseignements qui sont parvenus à Londres à Votre Majesté venaient de moi. J'ai eu plusieurs conférences avec M. de Frotté. J'ai été arrêté trois fois, mis en surveillance, et j'ai pris des précautions telles, que j'ai été assez heureux pour pouvoir attacher mon nom à un événement qui assure le bonheur de la France.
Dès le mois d'août dernier, voyant les événements marcher avec rapidité, je fus en Normandie et dans le Maine, où tous les éléments semblaient favorables. J'examinai tout, et fus persuadé que c'était à Paris qu'il fallait frapper le gouvernement expirant. J'y revins en novembre et engageai, sans leur dire mes motifs, tous mes amis à ne pas le quitter. Je fis connaissance avec des personnes attachées aux armées i, qui, par leur place et leur influence, pouvaient servir Votre Majesté. Enfin, après être convenu d'un signal que je renverrais lorsque je serais assuré qu'un prince était sur le sol, je partis le i5 janvier pour la Bourgogne.
Ayant appris l'arrivée de Monsieur, je présidai un conseil royal, où étaient MM. Alexis de Noailles et de Polignac, pour
I. MM. de Vanteaux et de Geslin — Ce dernier avait fait la campagne de i;792 avec M. de Semallé et l'avait mis en relations avec M. de Vanteaux, son beau-frère.
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organiser un mouvement royaliste sur la gauche de l'armée autrichienne et en avant de ses lignes. Cette tentative faillit nous coûter trois fois la vie, et je fus plus que jamais persuadé que c'était à Paris qu'il fallait agir. J'y renvoyai le signal convenu et me rendis à Vesoul le 2^ février.
J'eus l'honneur d'avoir, la nuit même, une conférence avec Monsieur, qui me dit d'aller attendre ses ordres à Dijon; ce que je fis en passant au milieu de l'armée autrichienne en retraite. Le 6 mars, je reçus les pouvoirs de Monsieur, et le même jour je partis pour Paris, où j'arrivai le 17 mars, après avoir passé trois jours à Ghâtillon à prendre des renseignements, et un à Sens, près du général Gyulay. Je traversai les avant-postes français et la petite armée qui était à Moret, où mon arrivée provoqua une alerte. Arrivé à Paris, je travaillai jusqu'au 29 à tout organiser, ne me manifestant qu'aux personnes capables de soutenir le mouvement.
Dès que la capitulation fut signée, je me rendis chez M. de Mortfontaine, qui était entièrement dévoué au service de Votre Majesté. J'y trouvai M. Alexandre de Boisgelin. Nous convînmes qu'il fallait passer la nuit à répandre des proclamations, et prévenir toutes les personnes qui pouvaient nous seconder. De là, nous fûmes chez M. de Fitz-James, et nous nous séparâmes pour agir. En un mot, dans la nuit, tout le monde a été prévenu directement ou indirectement par mes soins. Dès le matin, les proclamations ont été répandues en abondance. M'"® de Semallé avait préparé des drapeaux et des cocardes blanches, et M"^^ de Saint-Fargeau, qui avait aussi prévenu toutes les personnes de sa connaissance, l'a aidée à les répandre et a montré pour le service de Votre Majesté un zèle audessus de tout éloge.
Dès le matin, le drapeau blanc fat arboré aux fenêtres de ma maison. Je montai à cheval et me rendis au lieu du rendezvous, où je trouvai toutes les personnes dévouées à Votre Majesté, entre autres MM. de Mortfontaine, de Boisgelin, d'Avaray, César de Choiseul, de Vauvineux, de Clermont- Montoison, de La Tour du Pin La Charce, de Chateaubriand,
Gustave d'Hautefort, et nombre d'autres. Nous parcourûmes les boulevards pour donner l'impulsion au peuple, et nous fûmes soutenus par des gens que j'avais chargés de le diriger. Ce fut alors que les personnes vraiment dévouées à Votre Majesté eurent besoin d'énergie et de courage pour triompher des obstacles que j'éprouvai de la part d'une partie de la garde nationale, et notamment de gens qui, par leur nom et leur rang, auraient dû être les premiers à me soutenir. Cinq personnes employées par moi furent arrêtées. MM. de Murinais et de Fraguier, chefs de légion, méritent d'être nommés pour leur bonne conduite en cette occasion. J'envoyai MM. de Douhet et de Villeneuve prévenir du mouvement M. le comte de Langeron et le baron de Korff. Lors de l'entrée des alliés, leur présence et l'impulsion donnée produisirent un enthousiasme qui surpassa mes espérances.
Il fut convenu tout de suite qu'on se réunirait le soir chez M. de Mortfontaine, pour conférer de ce qu'il y aurait à faire. Mes pouvoirs furent lus à l'assemblée, et on décida qu'il fallait choisir quatre personnes qui iraient en députation chez l'empereur de Russie lui demander le retour de Votre Majesté. Je partis donc avec MM. de Chateaubriand, Sosthène de La Rochefoucauld et de la Ferté-Mun. Nous ne pûmes parler qu'à M. le comte de Nesselrode, qui nous répondit, au nom de l'empereur de Russie, qu'il recevait le vœu de la noblesse et qu'il ferait paraître le lendemain une déclaration qui comblerait ce vœu.
Dès ce même jour, je m'occupai de faire partir des gens dévoués pour porter dans les provinces la nouvelle de ce qui s'était passé à Paris. J'envoyai au général de Pully un courrier, qui rapporta sur-le-champ son adhésion et celle de son régiment des gardes d'honneur. Le général de Tilly était parti, trois jours avant, préparer le maréchal Jourdan. J'envoyai des commissaires l'instruire de ce qui s'était passé. Les journaux, par mes soins, n'ont point éprouvé d'interruption et ont rendu un compte exact de tout ce qui s'était passé.
Aujourd'hui, Sire, pénétré de la bonté avec laquelle Votre Majesté a bien voulu m'accueillir, j'ai cru devoir lui remettre
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un court exposé de ce que j'ai fait. D'autres personnes, d'accord avec moi, ont déjà fait des rapports que j'ai signés et que j'ai mis sous les yeux de Monsieur.
Je crois de mon devoir. Sire, de vous citer ici un certain nombre de gentilshommes que j'ai chargés spécialement de missions de confiance pour diriger et soutenir le mouvement dans le peuple : MM. de Gaubeyres, du Mesnil-Simon, officier du régiment de Picardie, aujourd'hui garde du corps; de Bellefond, de Trémault, Gabriel et Achille du Serreau de Gourcillon, anciens émigrés ; de Tramecourt ; Racine, échappé deQuiberon; Poux, envoyé par moi dans le Midi, et Dechamps, lieutenant à la suite au régiment noble de Mgr le duc de Berry et ancien trésorier général du dépôt de Farmée de Gondé ; MM. les curés de Sainte-Marguerite et de Saint-Thomas d'Aquin.