i SOL'VEMKs lU i;OMTR DR TRESSAN
(le 22 février 1764 , trouvaient également un refuge auprès de lui.
Le grand crime des Jésuites fut de déplaire à la marquise de Pompadour. (En 17o(), obligée de se confesser pour pouvoir être nommée dame du palais de la Reine, le P. de Sacy lui avait refusé l'absolution; au moment de l'attentat de 1757, le P. Desmarets avait failli lui faire quitter la Cour).
On vit de saints missionnaires, d'infatigables ap(")tres, d'illustres professeurs, des hommes qui avaient honoré la religion et la science, des vieillards entourés de l'estime de tous les honnêtes gens^ chassés de leurs maisons, privés de toute ressource, expulsés de France avec une rigueur et une injustice si cruelles, que certains philosophes crurent pouvoir prendre leur défense au nom de riiumaiiilé
A cette Cour de Lunéville, qui brillait d'un si vif éclat qu'elle semblait un reflet de la Cour de Versailles, de grandes dames, telles que : la marquise de Boufflers, les comtesses de Choiseul, de Raigecourt, de Lenoncourt, de Graffigny et de Lutzelbourg, avaient apporté ce charme de la femme qui eut une si grande influence sur le siècle dernier. Montesquieu n'a-t-il pas dit, en efTet : « Aux yeux de la postérité^ lesreprésent.ints du xviii= siècle seront : Voltaire et M°"= de Pompadour!! .. " c'est-à-dire : les philosophes et les femmes ! ' ..
Parmi ces femmes charmantes, la première place revient à M"' de Boufflers qui , après la mort de Catherine Opalinska, reine de Pologne, ne quitta plus
([ue raremcnl la Cour tlo Lorraine, dont elle faisait les honneurs au nom du Roi, et cela au grand déplaisir du R. P. Mcnou, confesseur de Stanislas. Elle était belle et avait de l'esprit. Voici, du reste, le portrait que M. de Tres!?an a tracé d'elle :
« Elle parlait peu, lisait Iteaucoup, non pour s'instruire, non pour former de plus en plus son goût, mais elle lisait comme elle jouait , pour s'exempter de parler. Ses lectures s'étaient bornées à peu de livres, qu'elle relisait souvent. Elle ne retenait, pas tout; mais il en résultait néanmoins pour elle, à la longue, une source de connaissances d'autant plus précieuses qu'elles prenaient la forme de ses idées. Ce qui en transpirait ressemblait en quelque sorte à un livre décousu, si l'on veut, mais partout amusant, auquel il ne manquait que les pages inutiles. »
Elle faisait de jolis vers, tout en admirant volontiers ceux des autres.
On cite d'elle ce joli quatrain, adressé à Stanislas :
Ue plaire un jour, sans aimer, j'eus l'envie; Je ne cherchais qu'un simple amusement ; L'amusement devint un sentiment.
Le sentiment le bonheur de ma vie.
Ainsi que nous l'avons dit, la marquise était fort jolie femme, plus galante encore et, s'il est possible, encore plus incrédule. Elle ne concevait pas comment on pouvait aimer Dieu.
« Oh ! non, s'écriait-elle un jour, je sens que je ne l'aimerai jamais. » — « Ne jurez de rien, lui dit son
fils, si Dieu se faisait homme une seconde fois, vous l'aimeriez tout comme un autre. »
De Tressan, qui ne pouvait s'empêcher de rimer, avait fait ?ur elle les vers que voici :
Quand Boufders parut à la Cour, On crut voir la mère d'amour ; Chacun s'empressait à lui plaire, Et chacun l'avait à son tour.
La marquise feignit de ne point se fâcher et voulut en connaître l'auteur ; Tressan ayant eu l'imprudence de se nommer, elle lui appliqua, sans mot dire, la plus belle paire de soufflets qui puisse être donnée.
Mais la belle marquise ne savait pas garder rancune et ils n'en restèrent pas moins bons amis. Et celle qui fut la Dame de Yolupté (1) à la Cour de Lorraine^ resta toujours pour le comte la dame de ses pensées, ainsi qu'il se plaisait à la nommer lorsqu'il lui écrivait.
Les deux lettres suivantes (lettres inédites) prouveront l'intérêt et l'amitié que cette grande dame ne cessa de lui témoigner. Dans la première de ces lettres elle lui donne des nouvelles de la Cour :
A Monsieur Monsieur le comte de J^ressan, commandant à Toul en Lorraine, à Toul.
« Je suis bien sûre, mon cher Tressanius, qu'en ne vous écrivant pas, je ne vous en aime que mieux, et
(1) Surnom donné à la marquise de Boufflers, à cause de sa gracieuse nonchalance.
SOLVEMllS DU COMTE DE TRESSAN / /
je veux me flatter que vous ne m'en aimez pas moins. Cependant, il y a longtemps que vous ne me l'avez dit, et cela commence à m'inquiéter. Je vous aime trop pour ne pas vaincre mes répugnances et changer même de caractère s'il le faut, plutôt que de vous laisser douter de moi un moment. Songez aussi que votre amitié m'est absolument nécessaire, parce qu'elle entre dans tous les arrangements de ma vie. Croirezvous que je n'ai pas encore pu voir Alliot {\] un moment seul ; il vint avant-hier chez moi pour la première fois, parce qu'il avait été à Versailles. J'avais des visites qui ne me laissèrent pas la liberté de lui dire un mot de vos affaires ni des miennes. Je l'ai fort prié de revenir, et il me l'a promis ; mais je crains bien de ne le voir qu'en Lorraine, car je suis obligée d'aller ce soir à Versailles pour remplacer trois femmes de semaine malades (2). Vous croyez bien que j'arriverai le mois prochain, tout le plus tôt que je pourrai, et que je m'en fais un vrai plaisir. En attendant, je vais vous dire les nouvelles d'hier : que la dépouille de M. le prince de Bombes a été donnée sauf les Suisses ; que tous les princes demandaient à M. le comte d'Eu, le gouvernement du Languedoc à M. le comte d'Eu, et la Guyenne qu'il avait à M. le maréchal de Richelieu , le commandement de Languedoc à M. de Mirepoix, l'artillerie réunie au secrétariat de la
(1) Alliot, intendant de la maison du Prince.
(2) Le Roi avait nommé M"' de Boufflers à la place de dame du palais de la Reine, dont la duchesse d'Alincourt s'était démise (4 janvier 1734).
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guerre^ et les carabiniers détruits et réunis à l'infanterie à ce que Ion croit, car cet article n'a pas été décidé en même temps que les autres. Votre oncle est assez mal, à ce que disent les médecins ; vous seriez effrayé de son changement ; il a tout l'air d'un homme qui, sans avoir une maladie dans les formes, ne saurait aller loin. Adieu, beau Tressanius ; mille compliments à M™' de Tressan et à Marichou (1).
La seconde lettre de M"" de Bouftlers est datée de Plombières, où elle avait été passer une saison avec son fils et l'abbé Porquet, précepteur de celui-ci.
Le comte de Tressan était alors à Versailles, cherchant à arranger ses affaires à la Cour.
A Monsieur Monsieur le comte de Tressan, lieutenant général des armées du Roi , chez M. le duc de la Vauguyon, à Versailles.
Vous avez beau dire , mon cher Tressanius , M°« Baron est très aimable et M"" Baron est belle ; Panpan dit aussi que M. Baron est beau, et il faut l'en croire. Vous êtes assez aimable de m'avoir écrit, car personne ne s'en avise ; mais vous le serez davantage
(1) Surnom donné à la fille du comte do Tressan.
Pour l'intelligence du nom que je lui donnai, il faut savoir que le roi de Pologne, son parrain, avec la feue Heine, lui donnaient le nom de .Maroutzehou, qui veut dire en polonais : ma chère petite Marie, et le nom de Micliou , par abréviation, lui est demeuré. {Comte de Tressan.)
(Michou devint plus tard marquise de Maupeou.)
SOUVE.N'IRS nu COMTE DE THESSAN 7'J
quand vous me manderez des nouvelles. Je ne saurais croire que vous ne tiriez, aucun fruit do votre voyage. Avez-vous vendu vos chevaux, et le roi de Prusse est-il aussi écrasé que nous le désirons? Tous les Anglais sont-ils pendus ou noyés? c'est ce que nous ne savons pas. Tenez-vous compagnie assidue au Roi (1), ainsi que vous me l'avez promis? Baisez-lui les mains pour moi ; parlez-lui de mon attachement, de mon ennui de ne pas le voir et de mon regret de l'avoir quitté huit jours trop tût. Je meurs d'envie de vous revoir tous ; vous me trouverez sous les armes à la Malgrange (2) et peut-être plus loin. Mandez-moi comment vont les affaires de M. de la Ga... (3) Je hais bien les violences et je désire de tout mon cœur que tout se pacifie... Panpan vous embrasse et vous respecte de tout son cœur. Voici des vers de l'abbé (4) pour une jolie femme d'ici qui lui en a demandé :
Le premier jour que je la vis, j'aperçus sa beauté, Mais je n'aperçus qu'elle ;
Et le jour que je l'entendis,
Je la trouvai bien plus que belle ; J'admirai son esprit, je louai ses attraits, Pans penser que mon âme en serait enflammée. Si j'avais su d'abord combien je l'aimerais,
Je ne l'aurais jamais aimée !
1,1) La marquise voul parler du roi Stanislas.
(2) Petit château situé à la porte môme de Lunéville. Stanislas s'était plu à le restaurer et en avait fait un véritable petit bijou.
(3) M. de la (lalaizière, grand chancelier de Lorraine.
(4) L'abbé Porquel. précepteur du chevalier de Boufflers, homme d'esprit ayant cultivé les lettres. Il était membre de l'Académie de Nanev.
C'est en vers que le comte répondit à celte lettre.
Charmante nymphe du Madon, Vous qui, sur ses rives sauvages, Apportez les mœurs du Lignon, Et qui méritez les hommages D'Adamas et de Céladon, Pendant votre cruelle absence, L'infortuné Tressanius, Voulait de ses amis en us Ranimer la correspondance ; Mais c'est à vous seul qu'il pense Dès l'instant qu'il ne vous voit plus.
Près de vous mon âme enchantée Jouit du calme le plus doux, Et ne veut plus avoir d'idée Qu'elle ne la tienne de vous.
Mais je vous dois quelques nouvelles, Et ne vous parle que de moi.
Commençons.,. Hier, en désarroi, Dédaigneuses sans être belles.
Sans chevaliei's, sans palefroi.
Vinrent les cousines (1) du Roi.
Chacun courut au-devant d'elles.
J'y suivis le (2)
Ah! qu'il fut grand !... jargon, sourire.
De lui tout sut les amuser ;
De l'art de parler sans rien dire
Avec grâce il sut abuser...
Mais... puis-je un seul instant médire,
Puis-je conserver de l'humeur,
Quand je me plais à vous écrire ;
(l) Les filles d'Auguste II, qui étaient venues rendre visite au roi de I^ologne. (Voir à ce sujet le portrait historique de ."Stanislas.)
(2, Le grand chancelier de Lorraine.
Vous ;ï qui je ne voudrais diro
Que ce qui se passe en mon cœur ?
Revenez, charmantes princesses (1),
Ellacez ces tristes altesses,
Revenez parer ce séjour.
Reauvau, Bouillon!... noms que lamour.
Les ans, les Français et la gloire
Ont consacré du même jour
Où l'on commence notre histoire ;
Revenez orner notre Cour,
Et faire à la nuit la plus noire
Succéder les feux d'un beau jour.
Ce Panpan, dont parle la marquise dans sa lettre, n'est autre que son fils. 11 fut abbé, chevalier, marquis,' poète, peintre, soldat, académicien et mourut gentilhomme campagnard. Gest lui que Voltaire a si bien dépeint dans les vers que voici :
Mars l'enlève au séminaire ; Tendre Vénus il te sert ; Il écrit avec Voltaire ; Il sait peindre avec Hubert ; Tous les arts sont sous sa loi.
De grâce, dis-moi, ma chère, Ce qu'il sait faire pour toi.
Le chevalier de Bouiaers était le plus intrépide voyageur de son temps, il était partout, dans la môme saison, sur tous les chemins. On disait de lui : « C'est le plus errant des chevaliers. » Tout le monde sait le
(1) -M">« de Boufners, née de Beauvau, et .M"'« de Beauvau, née de Bouillon.
mol de xM. de Tressan le rencontrant sur une ^^rande route : « Chevalier, je suis ravi de vous trouver chez vous. 0
Les principaux ouvrages du chevalier de Boufflers sont : Aline Reine de Golconde, Le Cœur, poème e'rotique, et des Poésies fugitives. Ce qu'il a fait de mieux sont ses lettres à sa mère sur son voyage en Suisse. Une de ces lettres commence ainsi : « Je suis ici dans l'île de Circé, sans être ni aussi fin, ni aussi brave, ni aussi cochon qu'Ulysse et ses compagnons. »
Député à TAssemblée constituante, malgré son culte pour la liberté, il déserta la législative au 10 août; il partit avec sa famille, en vrai philosophe qui se soumet à tout, pour la Cour de Prusse, où il fut accueilli à bras ouverts par le prince Henri. Ce fut à Berlin qu'il régularisa par un mariage son ancienne liaison avec M™* de Sabran.
Rentré en France en 1800, désabusé des vanités humaines, il se réfugia dans un petit château et se fit agriculteur :
0 Voilà mon dictionnaire de rimes, disait-il en montrant sa charrue et sa herse.
« Voilà mes poésies, disait-il en montrant ses blés, ses luzernes et ses avoines. — Ici, poursuivait-il, je suis toujours en belle inspiration, je communie avec la nature ; c'est là une œuvre pie qui me fera pardonner toutes mes œuvres légères. »
Je ne veux pas quitter la marquise de Boufflers (il y aurait des volumes ù écrire sur cette femme si séduisante;, sans parler de ses séjours à Saint-Ouen. La
marquise passait la plii^ i;rande partie de l'année en Lorraine et, lorsqu'elle s'absentait, c'était pour aller à Plombières, à Versailles ou chez le duc de Nivernais, où elle était reçue avec des transports de joie, et le duc célébrait son arrivée par quelques couplets tels que ceux-ci par exemple dans lesquels on prétendait reconnaître le portrait de la marquise :
D'aimer jamais si je fais la folie,
Et que je sois le maître de mon choix,
Connais, Amour, Celle (jui, sous tes lois,
Pourra fixer le destin de ma vie.
Je la voudrais moins belle que gentille.
Trop de fadeur suit de près la beauté,
Yeux languissants peignent la volupté,
Joli minois du feu d'amour pétille.
Je la voudrais sans goût pour la parure,
Sans négliger le soin de ses appas.
Car un peu d'art qui ne s'aperroit pas
Ajoute encore au prix de la nature ;
Je la voudrais, n'ayant puint d'autre envie.
D'autre bonheur que celui de m'aimer.
Si cet objet, Amour, peut se trouver,
D'aimer toujours je ferai la folie.
Celte romince se chantait sur l'air du Barhier de S>''ville. Dès que les Boufflers arrivaient, on rimait du matin au soir, le chevalier, le duc de Nivernais, la marquise se défiaient à qui mieux mieux, chacun s'en mêlait et rivalisait à qui devinerait ou composerait les charades les plus difficiles. Aux bouts rimes M"'° de Boufflers battait tout le monde, aussi s'évertuait-on à lui en donner d'impossibles. Un beau soir elle paria de
8t SOUVENIRS DU COMTE DE TRESSAN
faire un couplet de huit vers, chacun commençant par un jour de la semaine et finissant par les rimes qu'on lui donnerait.
Voilà les rimes qu'elle reçut :
Dimanche aimable.
Lundi autrement.
Mardi capable.
Mercredi enfant.
Jeudi raisonnable.
Vendredi amant.
Samedi coupable.
Dimanche inconstant.
Voici sa réponse :
Dimanche je fus aimable, Lundi j(! fus autrement.
Mardi je pris l'air capable, iMcrcredi je fis l'enfant, Jeudi je fus raisonnable, Vendredi j'eus un amant, Samedi je fus coupable, Dimanche il fut inconstant.
L'inconstant, ou plutôt l'un des inconstants, fut le marquis de Saint-Lambert, capitaine des gardes lorraines de Stanislas, qui délaissa M""* de Boufflers pour M""^ du Ghàtelet lors du séjour de Voltaire à Lunéville.
La marquise du Ghàtelet, qu'on se plaisait à nommer la div'iitt; /i'miA'e, avait la tournure et la ligure d'une vraie grande dame qu'elle était. Son mari, le marquis
du Cliâtelet, appartenait à l'ancienne chevalerie de Lorraine et elle-même tenait comme Breleuil aux meilleures maisons. Femme d'esprit, mais d'esprit carré, positif, matliématiiiue, elle savait le latin, la géométrie, réussissait passablement dans les sciences exactes, mais elle était gaie, rieuse, folle et amoureuse du plaisir.
L'intimité de la marquise du Ghâtelet et de Voltaire dura près de quatorze ans, ils se quittaient peu et habitaient sous le même toit, soit ù Girey, beau chAleau dans lequel Voltaire avait bâti un pavillon pour son amie; dans cette habitation il avait fait établir un cabinet complet de physique, il y avait fait venir des meubles somptueux, des objets d'art, des statues, des marbres^ des tableaux de prix.
Cette intimité ne fut pas toujours exempte de nuages. La folle marquise, compromise par Glairaut, son maître de mathématiques, avait été pardonnée par Voltaire, et Emilie avait congédié Glairaut.
En janvier 1748, au ciiâteau de Lunéville, le pauvre Voltaire acquit la preuve que la marquise le trompait avec Saint-Lambert, capitaine des gardes de Stanislas. Grande fureur de Voltaire qui provoqua Saint-Lambert. Oui était bien contrit? G'était le pauvre capitaine qui aimait et admirait Voltaire.
M""* du Ghâtelet n'était qu'une femme pour lui, Voltaire était une idole, un Dieu, et c'est avec la meilleure bonne foi du monde qu'il alla s'excuser auprès de lui. Voltaire, touché de sa mine navrée, lui pardonna sincèrement et il s'établit entre eux une amitié qui ne se démentit jamais.
Au mois d'août suivant, M""' du Ghàtelet mettait au monde une fille.
Voltaire raconte ainsi l'événement dans une lettre au comte d'Argenson :
« M™* du Ghàtelet, cette nuit, en griffonnant son Newton, s'est sentie mal à son aise, elle a appelé une femme de chambre qui n'a eu que le temps de tendre son tablier et de recevoir une petite fille, qu'on a portée dans son berceau. La mère a arrangé ses papiers, s'est mise au lit, et tout cela dort comme un ciron à l'heure que je vous parle. »
Quelques jours après (le 10 août), elle succombait pour avoir eu l'imprudence de boire un verre d'orgeat à la glace pendant qu'elle avait la fièvre de lait.
Peu d'instants après le funeste événement, Saint- Lambert trouva Voltaire abimé dans sa douleur. Longchamp raconte qu'ouvrant les yeux obscurcis par les larmes et reconnaissant Saint-Lambert, il lui dit en sanglotant et avec l'accent le plus pathétique : « Ah ! mon ami, c'est vous qui me l'avez tuée ! » Puis, tout à coup, comme s'il s'éveillait en sursaut d'un profond sommeil, il s'écria avec le ton du reproche et du désespoir.
o Eh 1 mon Dieu ! Monsieur, de quoi vous avisiezvous de lui faire un enfant! » Ils se quittèrent là-dessus sans une seule parole (1).
(1) Mémoires de Longrhamps.
CHAPlTIiK VII
Souvenirs du Gouverneur de Lorraine. — ( iréation île l'Acadcmie de Nancy. — Lettre de Frédéric IL — Lettre de la Tourelle. — Suite de la correspondance de Voltaire avec le comte de Tressan. — Inauguration de la statue de Louis W sur la place de Nancy.
« Le commandement de la Lorraine me permit de satisfaire pleinement le goût que j'ai professé, durant toute ma carrière, pour la vie active :
Je parcourais la province pour en rectifier moi-même la carte, pour en visiter les mines, les productions. Je m'appliquais à encourager l'étude de l'histoire naturelle, par mon exemple et mes conseils.
Le maréchal de Belle-lsle voulut bien me charger souvent, soit d'inspections, soit de missions politiques; il me fit également l'honneur de m'employer, soit à Metz , soit dans les camps destinés à exercer les garnisons de la frontière {\). Dans ces différentes circonstances, le Ministre daigna me témoigner toute sa confiance, et j'espère avoir su mériter l'amitié des
(1) C'est ainsi que la Lorraine dut à la vigilance de son com. mandant d'être préservée du pillage, ainsi que le comte d'Argenson l'a relaté dans ses Mémoires : « La troupe de Mandrin, dit-il, voulait pénétrer en Lorraine, mais M. de Trcssan a donné de si bons ordres, qu'il ne l'a pu. »
(Mémoires du comte d'Argenson, tome VllI, page WL)
officiers et des soldats dont il m'a été permis d'apprécier le zèle et le dévouement.
Ma vie était ainsi partagée entre mes devoirs militaires et l'étude , mais la mulliplicité de mes occupations ne m'empêchait pas d'entretenir des correspondances suivies avec mes amis.
Le roi Stanislas daignait m'écrire souvent , me donnant chaque fois des marques du plus grand intérêt, ainsi que l'on en peut juger par la lettre suivante :
« Si la part que je prends à votre état était égale au penchant que j'ai de le soulager, vous n'auriez rien à désirer. J'ai fait tout ce que j'ai pu en votre faveur pendant mon séjour à Versailles, et je suis persuadé que les lettres que vous me demandez ne feraient qu'indisposer davantage les ministres ; la seule chose qui peut faire espérer le succès, c'est la lettre que j'écris aujourd'hui à la Reine, dans le sens qu'elle pourra la leur donner à lire el appuyer en même temps la demande de son crédit. Je vous assure que je tenterais pour vous faire plaisir l'impossible, si je ne savais pas par avance qu'il est inutile, à moins que le parti que je prends ne réussisse ; ce que je souhaite par l'amitié véritable avec laquelle je suis votre très afîeclionné.
a Signé : Stanislas. »
Le 21 octobre 1750, à Lunéville.
Le comte de Tressan se consolait du mauvais état de ses affaires ù. la Cour en travaillant à la création de l'Académie de Nancy, qui fut instituée par édit du
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10 janvier 1751, maigre le mauvais vouloir de M, de La Galaizière (1). Stanislas rédigea lui-même les règlements de cette Académie et invita les hommes les plus célèbres de la littérature à devenir membres de celte compagnie, qui embrassait les sciences, les belleslettres , la poésie, l'éloquence et les beaux -arts. Stanislas, par suite de l'esprit de conciliation qui lui était ordinaire, eut soin de faire entrer dans la nouvelle Académie, conjointement avec M. de Trcssan et Montesquieu, le primatde Lorraine, M. de Ghoiseuil qui, en sa qualité de grand seigneur, était un esprit assez libéral, les Révérends Pères jésuites Leslie et de Menou.
La séance d'ouverture eut lieu le 5 février ITol, en présence de Sa Majesté Polonaise.
M. de Solignac, chancelier du Roi, donna lecture des règlements de la Société; M. de Tressan prononça un discours dans lequel il exposa le but de la nouvelle institution, tout en faisant l'éloge de son fondateur.
La création de l'Académie de Nancy eut un grand retentissement, non seulement dans le monde des savants, mais encore dans toute TEurope. Frédéric le Grand, que les soins de la guerre la plus glorieuse ne rendaient étranger ni aux lettres, ni aux talents, dans quelques nations qu'ils se montrassent, écrivit à ce sujet au comte de Tressan (2) :
(1) M. de la Galaizière. grand chancelier de Lorraine, n'était autre qu'un fonctionnaire ou surveillant désigné par la Cour de Versailles ; mais c'était un homme de bon sens et d'esprit.
Ci] Lettre faisant partie de la collection d'autographes de l'auteur.
tt Monsieur le comte de Tressan, j'ai reçu votre lettre du 1 i de ce mois ; je suis extrêmement sensible aux sentiments de zèle et d'attachement que vous voulez bien me marquer et à tout ce que vous me dites d'obligeant pour m'en persuader. .le m'intéresse trop particulièrement à la gloire de l'auguste fondateur de l'Académie de Nancy, pour ne pas vous savoir gré de la marque d'attention que vous m'avez, donnée en m'envoyant les discours qui y ont été prononcés ; ils ont tous des beautés, et vous avez fait connaître dans le vôtre combien les connaissances les plus étendues des sciences et des arts ont d'agréments quand elles se trouvent jointes aux grâces du style et de l'éloquence; il y avait longtemps que j'étais instruit des qualités brillantes que vous réunissez pour la guerre et pour les lettres, et je suis charmé de vous assurer ici des droits qu'elles vous donnent sur mon estime.
Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, Monsieur le comt€ de Tressan, en sa sainte et digne garde.
a Frédéric. »
0 Fait à Postdam, le .30 mars 1751.
« A Monsieur le comte de Tressan, lieutenant général des urinées du roi très chrétien, à Tout. »
A la grande satisfaction du bon Roi, l'œuvre, à laquelle M. de Tressan s'était dévoué, semblait avoir parfaitement réussi. L'Académie de Nancy devint un nouveau foyer intellectuel. Les différentes Académies, ainsi que beaucoup d'hommes de lettres et de savants,
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demandèrent à correspondre avec la nouvelle Société. De nombreuses lettres parvinrent au comte de Tressan à ce sujet ; je n'en citerai qu'une,, qui lui fut adressée par Latourette, de l'Académie des sciences :
Lyon, 31 décembre.
« Monsieur et très cher confrère,
« La nouvelle année est tout au plus un prétexte pour moi de vous écrire : elle n'ajoute ni ne diminue rien à des sentiments que la reconnaissance éternise ; aussi je n'en dirai mot.
a Vous ne m'avez point fait l'honneur de répondre à ma dernière lettre. J'ai su seulement par mon oncle Mendoye que vous l'aviez reçue et que vous honoriez son neveu d'une amitié qui fait la gloire et le bonheur de sa vie. Je parlais dans ma lettre d'une chose qui me tiens toujours fort au cœur ; il est si naturel à moi de désirer vous appartenir encore par de nouveaux liens académiques.
a Depuis le temps que je prenais la liberté de vous faire part de mon idée à ce sujet, notre Académie a paru m'avoir deviné et s'est adressée à moi pour vous prier^ Monsieur, de proposer à la Société royale de lier avec elle une correspondance semblable à celle qu'elle a avec l'Académie de Rouen ; deux de nos confrères lui sont associés, elle a reçu pareillement deux académiciens de Rouen, et ces Messieurs, chacun dans leur district, se sont chargés de s'envoyer mutuellement de courts extraits des travaux académiques une ou deux fois l'année. Cette circulation littéraire
ne peut être qu'avantageuse aux sciences et entretenir l'émulation. Nous serions bien flattés, Monsieur, que la Société royale voulût entrer dans ce projet.
« Lorsque nous avons prononcé voire nom, Monsieur, le désir de mes confrères est devenu plus grand. Ils m'ont chargé en même temps d'en écrire à M. le chevalier de Solignac, et toute leur ambition est de vous prouver, ainsi qu'à la Société royale, leur respect et leur estime. J'attends, Monsieur et clier confrère, avec bien de l'empressement, votre réponse à ce sujet.
« Mon père me charge, Monsieur, de vous assurer de son respect ; que ne puis-je vous en exprimer le tendre attachement, le respect profond et la haute estime que vous m'inspirez !
« C'est dans ces sentiments que j'ai l'honneur d'être, Monsieur et cher confrère,
a Votre très humble et très obéissant serviteur, « Latourette. »
Toutes ces occupations vinrent, heureusement, distraire Stanislas de la tristesse que lui causait le départ de Voltaire, qui n'avait pas été sans causer un grand vide à la Cour de Lorraine. Ce philosophe, après la mort de M'"' du Châtelet, se serait volontiers fixe près de ce monarque, qui lui avait témoigné tant de bienveillance. Mais le Roi de France, pressenti à ce sujet par M. de Luppé, fît une réponse telle qu'il fallut renoncer à ce projet, qui aurait charmé Sa Majesté Polonaise.
L'auteur de la Henriade ne s'en étonna pas autrement ; il était à même de connaître les sentiments de
Louis XV à son égard, et savait combien peu le petit- (ils de Louis XIV prisait les philosophes.
Ayant à peine vingt et un an, Voltaire avait été mis à la Bastille, quoiqu'innocent, et il y resta près d'une année, accusé qu'il était d'être l'auteur d'une satire contre Louis XIV, qui parut après la mort du Roi, et (jui linissait par ce vers :
J'ai vu ces maux et je n'ai pas vingt ans.
Au milieu de ses succès, au moment où il venait d'achever la Henriade, qui lui valut des éloges universels, il se vit de nouveau privé de sa liberté : le chevalier de Rohan, auquel il avait demandé réparation d'une grossière insulte, le fit pour toute réponse mettre à la Bastille (1720). Voltaire ne recouvra sa liberté qu'au bout de six mois et reçut l'ordre de sortir de France. Revenu clandestinement à Paris après trois ans, il s'y livra à la fois à des spéculations financières qui l'enrichirent, et à des travaux littéraires qui mirent le comble à sa gloire ; en moins de cinq ans il produisit Brutus, Eiipliyle, Zdire, Le Temple du Goût, V Histoire de Charles \II^ et fit paraître en 1735 les Lettres philosophiques . Ce dernier ouvrage, jugé trop hardi, fut brûlé par la main du bourreau, et l'auteur se vit obligé de prendre la fuite. Ce fut alors qu'il se réfugia au château de Girey en Lorraine.
En 1740, il fit un court voyage à Berlin, se rendant aux pressantes invitations du roi Frédéric II, l'un de ses plus grands admirateurs. A son retour, il se vit tout à coup recherché par le ministère qui l'avait persécuté jusque-là.
Il fut chargé en 1743, auprès du roi de Prusse, d'une mission qui obtint un plein succès ; mais sa faveur dura peu. Barbier, le grand chroniqueur de celte époque, écrit en juillet 1743 :
« On ne dit rien de nouveau, si ce n'est que Voltaire, notre fameux poète, est encore exilé ; on n'en sait pas précisément la raison. On dit que c'est peutêtre pour avoir fait une critique un peu hardie de l'oraison funèbre du cardinal de Fleury ; il est allé en Prusse auprès de son ami le roi de Prusse, à qui on fait dire le bon mot : Qu'il ne conçoit pas la France ; que nous avons un grand général qui est le maréchal de Belle-Isle, un grand ministre, M. de Ghauvelin. un grand poète, Voltaire, et que tous les trois sont disgraciés. D
En 1745, on le retrouve à la Cour de France où il avait obtenu par M™" de Pompadour, qui s'était déclarée sa protectrice, le brevet d'historiographe de France, avec une charge de gentilhomme de la Chambre du Roi, et chantant les victoires de Louis XV dans le Poème de Fontenoy, commençant ainsi :
Quoi du siècle passé le fameux satiri(jue Aura fait retentir la trompette héroïque, Aura chanté du Rhin les bords ensanglantés, Ses défenseurs mourants, ses flots épouvantés, Son Dieu, même, en fureur, eflrayé du passage, Cédant à nos aïeux son onde et son rivage. Et vous, quand votre Roi, dans les plaines de sang, Voit la mort devant lui voler de rang en rang ; Tandis que de Tournai foudroyant les murailles,
SOUVENIRS Dl" COMTE DE TRESSAN 9o
Il suspend les assauts pour courir aux batailles, Quand des bras de rbyinen s'élançant au trépas, Son fils, son digne flls, suit de si près ses pas, Tous heureux par ses lois et grands par sa vaillance, Français, vous garderiez un indigne silence !
(Voltaire.)
Il semble qu'après ces vers Voltaire n'ait plus le droit de reprocher ([uoi que ce soit à Boileau, en tant que basse flatterie. Celle même année nous le montre transformé en chantre héroïque ; il écrivait au comte de Tressa n :
15 juin 1715.
« Je n'ose vous supplier de m'envoyer quelques belles anecdotes héroïques; cependant, il serait bien beau à vous de contribuer à faire durer mon petit monument, vous qui en élevez de si beaux. On va faire une septième édition à Paris, et peut-être la fera-t-on au Louvre ; elle est dédiée au Roi ; et la bonté qu'il a d'accepter cet hommage met le sceau à l'authenticité de la pièce. Je voudrais en faire un ouvrage qui passât à la postérité, et dans lequel ceux qui seront nommés pussent dès à présent trouver quelque petit avant-goût d'immortalité ; je voudrais des notes plus instructives pour les vivants et pour les morts ; ne pourrais-je point citer quelques services de M. de Lutteaux dans mon De Profundls! N'y a-t-il rien à dire sur le poste d'Auloin? Ne s'est-il pas fait de belles et inconnues prouesses qui se sont perdues ? Carenl quia vate sacrn. Que Bellone, s'il vous plaît, instruise
un peu les muses, je vous serais tendrement obligé. Adieu, PoUion et Tibulle, je baise votre myrthe et vos lauriers ». V...
13 juin.
El (/uorum pars mar/na fiilsli.
« Vous avez vaincu, et vous chantez la victoire. M. de Pollion, vous ne laissez rien à faire à ceux qui ne sont que vos trompettes. M™" Ducliàlelet est enchantée de vos vers aimables et de votre souvenir. Je fais plus que d'être enchanté, vous m'avez donné de l'enthousiasme. J'ai entièrement refondu mon petit poème ; je fais tout ce que je peux pour qu'il soit moins indigne du héros. On l'imprime à Lille avec un discours préliminaire : j'ai donné ordre qu'on eût l'honneur de vous envoyer des premiers, car c'est à vous que je veux plaire. Seriez-vous assez bon pour dire à M. le maréchal de Noailles qu'il m'a écrit une lettre charmante, dont je sens tout le prix, et pour faire ma cour à M. le duc d'Ayen qui doit m'aimer, car il m'a fait du bien auprès du Roi, et on s'attache à ses bienfaits. Adieu, aimable Horace, aimez et protégez Varius, et sifflez les Vadius».
Après la mort de M'"* du Chàtelet, Voltaire se rendit encore une fois à Berlin où les sollicitations du Roi l'appelaient depuis longtemps ; il goûta dans ce séjour quelques années de bonheur. Mais bientôt il excita l'envie el se fit, par son penchant à la raillerie, des ennemis acharnés, surtout parmi les écrivains fran-
çais établis à Berlin, il eut de violentes querelles avec Maupertuis, président de l'Académie, qu'il livra à la risée publique dans sa diatribe du Docteur Alca/na; ses ennemis parvinrent à lui nuire dans l'esprit du Roi, et après plusieurs réconciliations feintes, les deux amis finirent par se séparer définitivement.
Après avoir parcouru une partie de l'Allemagne, il habita quelque temps les Délices, sur le territoire de Genève, et finit par se fixer à Ferney, dans le pays de Gex ; c'est là qu'il passa ses vingt dernières années ; il s'y construisit une magnifique demeure et fit, par sa présence et ses bienfaits, prospérer toute la contrée. Ainsi que l'écrivait le chevalier de BoufTlers à sa mère pendant son voyage en Suisse :
a Enfin,, me voici chez le roi de Garbe ; car, jusqu'à présent, j'ai voyagé comme sa fiancée. Ce n'est qu'en le voyant que je me suis reproché le temps que j'ai passé sans le voir ; il m'a reçu comme votre fils et il m'a fait une partie des amitiés qu'il voudrait vous faire. Il se souvient de a'ous comme s'il venait de vous voir, et il vous aime comme s'il vous voyait. Vous ne pouvez vous faire une idée de la dépense et du bien qu'il fait. Il est le père et le roi du pays qu'il habite, et il fait le bonheur de ce qui l'est, et il est aussi bon père de famille que bon poète. Si on le partageait en deux et que je visse d'un côté l'homme que j'ai lu et de l'autre celui que j'entends, je ne sais auquel je courrais.
« Il y a ici M"" Denis et M'"'" Denis, née Corneille ; toutes deux me paraissent aimer leur oncle ; la pre-
mière est bonne de la bonté qu'on aime ; la seconde est remarquable par ses grands yeux noirs et un teint brun ; elle me parait tenir plutôt de la corneille que du Corneille. Au reste, la maison est charmante, la situation superbe, la chère délicate, mon appartement délicieux, il ne lui manque que d'être à coté du vôtre, car j'ai beau vous fuir, je vous aime, et j'aurai beau revenir à vous, je vous aimerai encore.
« Voltaire m'a beaucoup parlé de papa, et comme j'aime qu'on en parle, il a beaucoup recherché dans sa mémoire l'abbé Porquet qu'il a connu autrefois^ mais il n'a jamais pu le retrouver, les petits bijoux sont sujets à se perdre.
« Adieu, ma bonne, ma chère mère, aimez-moi toujours beaucoup plus que je ne mérite, ce sera encore beaucoup moins que je ne vous aime (1) ».
Attaché sincèrement à son Roi, auprès duquel il avait été élevé et qui, à seize ans, lavait fait colonel, le comte de Tressan fut toujours loin de lui imputer ses disgrâces et ne manquait aucune occasion de lui témoigner son attachement et sa fidélité. Aussi profita-t-il avec empressement de celle que lui offrait l'érection d'une statue à Louis XV sur la place Royale de Nancy. Je crois devoir donner quelques passages de l'éloquent discours qu'il prononça à cette occasion, en présence de Sa Majesté polonaise Stanislas!", le 2() novembre lloo :
(ij Lettres du chevalier de Boufllers à sa mère pendant son voyage en Suisse. {Lettre VI, page 16).
Sire,
Que toutes les nations applaudissent au grand spectacle que Votre Majesté donne à la terre ! Spectacle vraiment nouveau pour elle ! Monument éternel de la plus généreuse reconnaissance et du plus parfait amour! Dessein sublime qui ne pouvait être conçu que dans l'âme la plus élevée, la plus tendre et la plus philosophe I
Sur un trône où Votre Majesté nous rappelle sans cesse la sagesse de Licurgue et la bienfaisance de Titus, elle parait vouloir suspendre les respects et les vœux que nos cœurs aiment à lui oCFrir. Elle ne s'occupe dans ce grand jour que de la gloire de Louis ; elle nous anime à. la célébrer, elle nous en donne l'exemple ; et cette pompe solennelle nous retrace les triomphes de Paul Emile et de Scipion. Mais, Sire, les fêtes préparées par un peuple vainqueur des plus grands rois, ces fêtes furent toujours troublées par le bruit des chaînes et par les gémissements des captifs; souvent elles consternèrent la nature et l'humanité ; souvent on vit le sage frémir et leur refuser ses regards.
Un spectacle bien différent rassemble aujourd'hui vos sujets fortunés ; Louis reçoit ici des hommages dignes du pacificateur de l'Europe : ses trophées, les images de tant de provinces et de villes conquises, de tant de forteresses détruites, sont voilés par les mains de la paix ; tout concourt, tout contribue à la splendeur de cette auguste fête ; une joie pure remplit tous les cœurs ; une cour brillante, un peuple heureux,
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le citoyen et l'étranger font également éclater leurs transports !...
Que ces vœux ardents, ces cris de joie, que ces expressions naïves de l'admiration et de l'amour s'élèvent jusqu'au trône de Votre iMajesté 1 Que ce jour à jamais célèbre dans les annales de l'univers rende la gloire de Louis et celle de Stanislas inséparables (1) ! Que, gravés et réunis sur le même bronze, leurs images et leurs noms adorés passent ensemble à l'immortalité I
Antique Austrasie, apanage des fils de nos premiers Rois, tu n'as plus à craindre de tristes vicissitudes, la France, heureuse et réunie sous l'empire des Bourbons, voit régner hors de ses plus anciennes limites les augustes rejetons de Louis le Grand; mais elle ne connaît plus ces partages dangereux qui, divisant un État, en énervent quelquefois la puissance et menacent toujours des plus cruelles révolutions les provinces aliénées qui s'en séparent.
Des frontières encore moins redoutées par leurs places formidables que par le Monarque puissant qui sait les faire respecter; ces barrières impénétrables assurent sa tranquillité, ton commerce, tes villes et tes moissons.
Des traités solennels et scellés de l'aveu de toute l'Europe garantissent tes derniers engagements, rien
(1) La ville de Nancy a fait frapper une médaille où l'on voit les imagos des deux rois : Ulriusque immortalitati.
ne peut altérer les sentiments qu'ils ont l'ait naître en toi ; la force ne peut rien aujourd'hui contre tes serments écrits déjà dans les cicux ; et le bruit des armes ne se fera plus entendre dans ton sein.
Jouis de ton bonheur ! Vois le laboureur cultiver sans crainte tes fertiles campagnes, les muses et les arts habiter et décorer tes villes. Vois ces remparts ouverts et couronnés par des arcs de triomphe ! Vois ces bastions s'aplanir et devenir des ornements pour ta capitale ! Tout respire ici les douceurs de la paix ; tout annonce aux yeux de l'étranger et la fidélité de tes peuples et la confiance de ton souverain.
Contemple cette statue du plus juste et du plus aimé des rois (1) ; les muses, la justice, les arts et l'abondance entourent la place où Stanislas vient de l'élever. C'est dans cette place, dans cette vaste carrière, que les jours de fête vont se multiplier pour toi ; tu verras tes peuples s'y rassembler pour célébrer les bienfaits de Stanislas, les victoires de Louis et la naissance de leurs augustes enfants.
Mais ne troublons point par l'image d'une guerre, que des troupes aguerries et disciplinées, que des trésors immenses, la sagesse des conseils et des projets, et que l'expérience et l'audace des généraux de Louis rendraient glorieuse à ses armes!... Ne troublons point les asiles sacrés où Stanislas veille sans
(1) Le palais de la Cour souveraine, celui de rilôlel de Ville, ceux de l'Académie, du Théâtre entourent la place Hoyalc.
cesse au bonheur de l'humanité ! Qu'il y goûte le plaisir, si pur pour les grandes âmes, de voir des enfants heureux dans ses sujets ! Que les muses enrichies par ses dons et par ses travaux obéissent à sa voix ! Qu'elles célèbrent Louis dans leurs concerts ! Que leurs fleurs immortelles s'entrelacent avec les palmes de ce héros ! Que leurs lyres, que leurs trompettes laissent quelquefois entendre autour de sa statue les sons champêtres de nos peuples heureux ! et que des cris de joie mille fois répétés portent jusqu'à l'Éternel les vœux ardents que nous formons pour nos maîtres !