‹ Souvenirs du comte de Tressan, Louis-Elisabeth de La Vergne, d'après des documents inédits réunis par son arrière-petit-neveu, le marquis de TressanChapitre 11 sur 32 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Vengeance de M"»e de Pompadour. — Lettre de Voltaire. — M. de Tressan ost desservi auprès de la reine Marie Leczinska. — Lettre du R. P. Menoii. — Huerolle entre M. de la Galaizièro et les magistrats de Nancy. — Le chancelier de Lorraine jugé par Saint-Lambert dans son ouvrage sur les Saisotis. — Chanson (io ce poète sur les travers de lépoque.

Dans le discours qu'il prononça au pied de la statue de Louis XV, le comte de Tressan semblait pressentir une nouvelle guerre. Ce présage ne devait pas tarder, en effet, à se réaliser. Dès la fin de 1755, les Anglais, sans aucune déclaration de guerre, avaient entamé les hostilités dans l'ancien et le nouveau continent, s'étaient emparés de plusieurs établissements et de plusieurs vaisseaux français ; on usa de représailles et la guerre se ralluma.

La conduite de l'Angleterre était alors ce qu'elle est aujourd'hui ; c'était la même déloyauté qui fait de cette Cartilage moderne la digne rivale de l'ancienne, la même audace qui a rendu ce nid de pirates une menace éternelle pour la paix de l'Europe, une insulte vivante à la justice et au droit.

Le lieutenant-général de Tressan fut du nombre des officiers désignés pour entrer en campagne ; mais la marquise de Pompadour fit changer la liste, et la Reine, M. le Dauphin, le roi Stanislas, n'obtinrent

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pour lui d'autre dédommagement que la survivance du commandement de Bitche et de la Lorraine allemande, avec une gratification annuelle en attendant qu'il jouît de cette nouvelle faveur, qui, le rapprochant du théâtre de la guerre, lui laissait du moins l'espoir d'y être employé à la première occasion.

Certaines compensations vinrent l'aider à supporter philosophiquement ces mécomptes. La même année, il fut nommé membre des sociétés royales de Londres et d'Edimbourg.

Voltaire, de son côté, cherchait aussi à distraire Sun grand ami de ses tristesses.

A Ferney, par (lenève.

« Respectable et aimable gouverneur de la Lorraine allemande et de mes sentiments, lui écrivait-il, mon cœur a bien des choses à vous dire ; mais permettez qu'une autre main que la mienne l'écrive, parce que je suis un peu malingre.

« Premièrement, ne convenez-vous pas qu'il vaut mieux être gouverneur de Bitche que de présider à une académie quelconque ? Ne convenez-vous pas aussi qu'il vaut mieux être honnête homme et aimable qu'hypocrite et insolent? Ensuite, n'étes-vous pas de l'avis de l'Ecclésiaste qui dit : lout esl vanité, excepté de vivre gaiement avec ce qu'on aime.

« .le m'imagine pour mon bonheur que vous êtes très heureux; je crois que vous l'êtes à la manière dont il faut l'être dans ces temps-ci, loin des sots, des fripons et des cabales.

<i Vous ne trouverez peut-être pas à Bitche beaucoup

de philosophes, vous n'y aurez pas de spectacles, vous y verrez peu de chaises de poste en cul de singe ; mais en re'compense vous aurez tout le temps de cultiver votre beau génie, d'ajouter quelques connaissances de détails à vos profondes lumières. Vos amis viendront vous voir, vous partagerez votre temps entre Lunéville, Bitche et Tout; et qui vous empêchera de faire venir auprès de vous des artistes et des gens de mérite qui contribueront aux agréments de votre vie ? Il me semble que vous êtes très grand seigneur; cinquante mille livres de rente à Bitche sont plus que cent cinquante mille à Paris. Je ne vous dirai pas que notre règne vous advienne, mais que les gens qui pensent, viennent dans votre règne.

« Si je n'étais pas aux Délices, je crois que serais à Bitche, malgré frère Menou.

« Frère Saint-Lambert, qui est mon véritable frère (car Menou n'est que faux frère), frère Saint-Lambert, dis-je, qui écrit en vers et en prose comme vous, m'a mandé que le roi Stanislas n'était pas trop content que je préférasse le législateur Pierre (1) au grand soldat Charles; j'ai fait réponse que je ne pouvais m'empécher en conscience de préférer celui qui bâtit des villes à celui qui les détruit, et que ce n'est pas ma faute si sa Majesté Polonaise elle-même a fait plus de bien à la Lorraine par sa bienfaisance que Charles XII n'a fait de mal à la Suède par son opiniâtreté; les Busses donnant des lois dans Berlin, et empêchant que les Autri-

(1) Voltaire veut parler ici de Pierre le Grand et de Charles XII.

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chiens ne fissent du désordre, prouvent ce que valait Pierre. Ce Pierre, entre nous, vaut bien l'autre Pierre- Simon Barjonne.

« Vous devez actuellement avoir reçu mon Pierre, il me fâche beaucoup de ne vous l'avoir point porté; mais il a fallu jouer le vieillard sur notre petit théâtre, avec notre petite troupe, et je l'ai fait d'après nature. Je suis enchaîné d'ailleurs au char de Cérès comme à celui d'Apollon ; je suis maçon, laboureur, vigneron, jardinier. Figurez-vous que je n'ai pas un moment à moi, et que je ne croirais pas vivre si je vivais autrement; ce n'est qu'en s'occupant qu'on existe. Voilà en partie ce qui me rend partisan de M. le maréchal de Belle-lsle, il travaille pour le bien public du soir au matin, comme s'il avait sa fortune à faire; tout son malheur est que le succès de ses travaux ne dépend point de lui. Le maréchal de Dann ne me paraît pas si grand travailleur.

a Mon très aimable Gouverneur, vous êtes plus heureux que tous ces messieurs-là, vous êtes le maître de votre temps, et moi je voudrais bien employer tout le mien auprès de vous.

« Recevez le tendre et respectueux témoignage de tous les sentiments qui m'attachent à vous pour toute ma vie. « Le Suisse V... »

L'amitié de Stanislas consolait M. de Tressan de ses malheurs lorsqu'il se vit exposé à la perdre en même temps que les bontés de la Reine dans les circonstances suivantes :

Je crois ne pouvoir donner une meilleure preuve

SOUVEMHS IH COMTE DK ÏRKSSAN 107

de mon impartialité qu'en laissant la parole à M. l'abbé V***, auteur d'une notice sur le comte de Tressan (i).

Il avait prononcé un discours à l'Académie sur le progrès des sciences. Quelqu'un, jaloux du crédit qu'il avait sur l'esprit de Stanislas, prétendit ([ue l'orateur avait hasardé une doctrine dangereuse; mais au lieu de l'attaquer ouvertement il en lit une dénonciation secrète, en écrivant à Versailles une lettre qui fut mise aussitôt sous les yeux de la Reine ; mais cette princesse avant de frapper le comte de Tressan de sa disgrâce, crut devoir s'assurer si l'inculpation était fondée; elle envoya la lettre au Roi, son père, en lui mandant que si le comte de Tressan était aussi coupable qu'il le paraissait, elle ne voulait plus ni le voir ni entendre parler dé lui.

Le roi de Pologne, qui avait entendu prononcer le discours et qui n'y avait rien trouvé de répréhensible, fit venir le comte de Tressan et lui dit :

oc Mon ami, ma fille est indignée contre vous; il faut vous justifier ou vous rétracter... — Sire, répondit le comte, je ne demande pas à votre Majesté d'où part la calomnie;... je saurai la confondre, mais s'il faut me rétracter il ne m'en coûtera pas d'imiter Fénelon. »

Il alla aussitôt chercher le manuscrit et, sous les yeux même du Roi, il envoya la seule copie correcte qu'il en eut à la Sorbonne, et le brouillon à l'évêque (2)

(1) Celle notice, parue en 1791, est signée : l'abbi" V**".

(2) Michel Begon, prélat respectable par ses mœurs et recommandable par ses lumières. (Note de l'abbé V****.)

de Toul, pour avoir leur jugement sur la doctrine de l'ouvrage.

Le prélat le lui renvoya, quelques jours après, avec Tapprobation la plus authentique ; la Sorbonne en fit autant, et l'auteur, que les craintes de la Reine avaient fort affligé, reçut bientôt de la part de Sa Majesté de nouvelles assurances des bontés dont elle l'honorail depuis longtemps.

On a dit que Tauteur de la dénonciation dont il est parlé ne fut autre que le R. P. de Menou^ confesseur du roi de Pologne ? ?

La lettre suivante de ce R. P. ne semble pourtant pas le faire supposer :

■< A Vorsailli^s, le 30 décembre 1755.

« Mon illustre confrère, je ne crains point que les éloges puissent vous causer le moindre scrupule, vous êtes dans l'habitude d'en recevoir et qui mieux est de les mériter. Ne craignez donc ni pour le P. Leslie ni pour vous. Convertissez les autres et ne perdez point le temps àvous prêchera vous-même. Que deviendraient les lettres si dans un siècle où la licence et le mauvais goût, qui en est inséparable, sont si féconds en productions, il ne nous restait pas des écrivains accrédités qui mêlent l'honnête aux grâces et à la correction. Un de nos confrères (ne le devinez pas, je vous prie) voulut m'inspirer un peu de rancune parce que dans un très bon discours, la fable de Tithon avait été indiquée comme un abus de l'esprit. Je lui répondis bien affirmativement que je pensais très différemment que lui

de l'auteur de ce discours et qu'il avait raison avec luimême et avec moi par le trait qu'il m'avait adressé.

« Je fis part de cette réponse au comte de Tressan qui m'en remercia, il vient de me témoigner combien il vous aime et c'est un motif de plus pour moi de l'aimer. Son discours a bien pris, indépendamment même de la matière qu'il traite et c'est beaucoup faire. L'action du roi de Pologne est si sublime, si intéressante qu'il n'y a presque nul mérite à la mettre dans un beau jour, vous ferez plus que me pardonner cette remarque qui semble diminuer le prix des choses charmantes que vous ave/, faites à l'occasion de cette fête, vous m'applaudirez, de n'envisager dans tous les ouvrages auxquels ce jour si célèbre a donné lieu, que le monarque qui y est peint.

« Jugez donc quelles obligations je vous ai de m'avoir fait part d'un grand nombre d'exemplaires de tous ces écrits. J'ai satisfait à l'empressement de bien des personnes de mérite dans les académies. J'en ai remis à nos journalistes, je les ai vus échauffés de zèle et d'admiration, se préparer à publier cet immortel événement. Je reçois dans le même moment des invitations de la part des académies de Toulouse et de Dijon d'envoyer la relation et les autres ouvrages. Tout ce qui pense et tout ce qui sait admirer donnera l'essor à ses sentiments. Stanislas sera présent à toute l'Europe savante. Quel attrait vous me présentez de me faire envisager la possibilité d'aller passer quelques jours avec vous, d'être plus rapproché du monarque que nous adorons. Ce ne peut être qu'un mouvement d'amitié qui ait pu vous inspirer. Le bonheur de voir

souvent Sa Majesté sera votre récompense. Ma reconnaissance, cependant, et l'attachement que je vous ai voués, mon illustre confrère, n'en seront que plus vifs et plus durables.

a Je vous ferai part successivement de ce que m'écriront les personnes de marque à qui j'ai envoyé les ouvrages dont il s'agit (1).

a P. DE MeNOU. )»

Le Père de Menou, confesseur du roi Stanislas, appartenait à la Compagnie de Jésus ; c'était un homme d'infiniment d'esprit, fin, délicat, intelligent, subtil, ayant heureusement cultivé les lettres, et en conservant les grâces et la fraîcheur sans la moindre trace de pédanterie. Habitué au meilleur monde, ayant toujours vécu dans les Gours^ il avait dû perdre la rigidité claustrale quoiqu'il fut sincèrement pieux et sévère envers lui-même.

Gétait un vrai prélat de Cour en un mot, mais un bon prêtre et un digne homme cependant.

M. de Tressan avait donc cause gagnée, mais Stanislas ne tarda pas à voir sa tranquillité troublée de nouveau. Ce n'était plus cette fois le parti des philosophes et celui des dévots qui se trouvaient en présence, mais c'étaient les magistrats de Nancy, qui soutenus par la chaleureuse adhésion de tous leurs concitoyens, entraient en lutte avec le chancelier de Lorraine.

(1) Lettre inédite, faisant partie de lu collection d'autographes du marquis de Tressan.

Le peuple lorrain appuya vivemoul la résistance de la Cour souveraine de Nancy, qui se mettait courageusement en avant contre M. de la Galaizière, pour défendre ses droits, demander la suppression de la corvée , réclamer contre l'aggravation des charges publiques et en particulier contre Timpôt du vingtième, d'autant plus que c'était au profit du Trésor de la France à laquelle ils n'étaient pas encore réunis, que les deux duchés devaient supporter un impôt aussi lourd.

Ces querelles faisaient le désespoir du roi de Pologne et le mettaient dans le plus grand embarras, il ne pouvait en efifet abandonner son grand chancelier, sa dignité lui paraissait engagée à soutenir celui qui était censé parler et agir en son nom, d'un autre côté il ne pouvait méconnaître la justice des réclamations des magistrats ; heureusement ceux-ci trouvèrent-ils un puissant protecteur dans le duc de Ghoiseul (entré au ministère au mois de juin 1757), ([ui, en sa qualité de lorrain, avait peu de sympathie pour M. de la Galaizière, et se chargea d'opérer la conciliation.

Le chancelier de Lorraine dut donc céder, il consentit à remplacer le second vingtième par un abonnement fixé à un million de livres tournois ; les trois magistrats exilés, MM. de Chàteaufort, Protin et de Beaucharmois furent rappelés, leur retour à Nancy fut une véritable ovation.

M. de la Galaizière ne cachait pas le peu de goût qu'il avait pour cette société de beaux esprits qui échappait à sa juridiction, aussi n'était-il aimé ni de

M. de Tressan, ni de Saint-Lambert (1), et ce dernier le lui prouva dans son poème sur les Saisons.

J'ai vu le magistrat qui régit ma province, L'esclave de la cour et l'ennemi du prince, Commander la corvée à de tristes cantons, Où Cérès et la faim commandaient les moissons.

Ce poème des Saisons eut beaucoup de vogue lorsqu'il parut. Ce fut d'ailleurs le meilleur ouvrage du capitaine des Gardes-Lorraines, aussi, n'est-ce qu'à titre de curiosité que je cite la chanson suivante :

J'ai vu, j'étais bien jeune alors, Le plaisir habiter la terre, Le berger, heureux sans remords, Rendre heureuse sa bergère, Le bon vieillard de quarante ans Dit qu'alors c'était le bon temps.

J'ai vu, depuis, le sentiment Fuir devant l'intérêt sordide ; J'ai vu Plutus, à prix d'argent.

Marchander la beauté timide.

Plaignez, plaignez, petits et grands.

Le bon vieillard de quarante ans.

Très habile à cacher son jeu, J'ai vu le comte de Tullière Parvenir, au coin de son feu.

(1) Saint -Lambert avait d'autant moins de raison d'aimer le chancelier qu'il était lorrain lui-même, étant né à Vézelisc, près de Nancy.

SOUVENIRS DU COMTE 1>U TRESSAN llli

A. tous les honneurs de la guerre; Tandis que, vainqueur et blessé, D'Estaing n'est pas récompensé.

J'ai vu le mérite, oublié, N'avoir pas même de chaumière; J'ai vu Rousseau marcher à pied Et des histrions en litière.

Plaignez, plaignez, petits et grands.

Autrefois, j'ai vu le bon goût Dicter les arrêts du parterre.

Aujourd'hui l'on applaudit tout, Jusqu'à Poinsinet (1) et Lemière (2), Il faut en excepter, je crois.

Messieurs Imbert (3) et Durosois (4).

J'ai vu, et c'était un beau jour, La vertu porter la couronne ; J'ai vu les grâces à la cour Et la probité sur le trône.

Et ce tableau m'a consolé De ce dont je vous ai parlé (5).

(1) Poinsinet, auteur dramatique. Sa présomption, son ignorance, sa crédulité le rendirent longtemps le jouet des salons.

(2) Poète ; on reproche, en général, à la versification de Lemière, de l'incorrection et de la dureté.

(3) Imbert, poète distingué.

(4) Poète et auteur dramatique.

(5) Chanson faisant partie de la collection d'autographes du marquis de Tressan.

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