‹ Souvenirs du comte de Tressan, Louis-Elisabeth de La Vergne, d'après des documents inédits réunis par son arrière-petit-neveu, le marquis de TressanChapitre 9 sur 32 · CHAPITRE M · texte numérisé non relu

CHAPITRE M

Le comte de Tressan, gouverneur du Toulois et d'une partie de la Lorraine. — Le roi de Pologne le fait grand maréchal de sa maison. — Stanislas Leczinski ; sa vie. — La Cour de Lunéville. — (Irands seigneurs et philosophes. — Les Jésuites, exilés de France, sont accueillis à la Cour de Lorraine. — La marquise de Boufflers. — Madame du Ghâlelet.

Nous avons laissé le comte de Tressan à Boulogne, correspondant avec ses amis de la Cour, et faisant en grand seigneur les honneurs de son commandement, non seulement aux officiers de son armée, mais encore à tous les Anglais de marque partisans du prince Edouard qui repassaient à Boulogne après leur défaite.

En IT.jO, nous le retrouvons à Tout, gouverneur du Touloii et de la Lorraine. Il avait été appelé à ce commandement par le maréchal de Belle-Isle, sous les ordres duquel il avait servi pendant la campagne de l73o. Il se trouvait ainsi encore une fois éloigné (i) de Versailles (ce qui à cette époque semblait une demi-disgrâce), s'étant aliéné la faveur du Roi pour une chanson (2) sur ^1°"= de Châteauroux ; il avait

(1; Se reporter .'i la lettre n° 4 de MontcriT. (2) Sans avouer absolument être l'auleiu- de la chanson en question, M. de Tressan n'en reniait pas non plus la paternité.

Le Roi Stanislas

Portrait doipii- au CoiiiU- dk Thfssan par Sn Miijestc' le Roi de Pologne

conservé néanmoins les bonnes grâces de la Reine et des princesses de la Cour.

Ses fonctions de gouverneur de la Lorraine le mirent une seconde fois en relations avec le bon roi Stanislas, qui l'avait connu autrefois dans la société intime de la Reine, sa fille, et qui, désireux de se l'attacher, le fil, à la mort du comte de Montmorency, grand maréchal de sa maison.

Me trouvant amené à parler du roi Stanislas, je crois devoir rappeler, en quelques lignes, au lecteur, l'existence romanesque de ce monarque.

Stanislas Leczinski, né en 1682, à Lemberg (Gallicie), d'une famille ancienne et illustre, avait pour père Raphaël Leczinski, palatin de Posnanie et grand trésoiier du royaume ; il était déjà lui-même palatin de Posnanie et grand échanson de la Couronne, lorsque la guerre éclata entre Auguste II, roi de Pologne, et Charles XII, roi de Suède. Chargé par la confédération de Varsovie de négocier auprès de Charles XII, il plut à ce prince et en obtint ce qu'il demandait. Peu après, le trône ayant été déclaré vacant, il fut élu Roi par rinfiuence de la Suède (1705). Mais Charles ayant été battu par Pierre-le-Grand à Pultava (1709), Stanislas se vit obligé à son tour de quitter la Pologne et alla se réfugier auprès de Charles XII, qui lui donna le gouvernement du duché des Deux-Ponts. Mais il fut encore obligé, à la mort du roi, d'abandonner ce duché au comte palatin Gustave.

En 1719, la mort de Charles XII avait délivré Leczinski d'un dangereux protecteur, mais en même temps le rendait à la détresse et à la dépendance.

La reine de Suède résolut d'obtenir du Régent un asile pour Stanislas ; la situation précaire dans laquelle il se trouvait ne permettait pas d'hésitation, et des suppliques furent envoye'es au Roi, au Régent et au ministre. Le Régent lui adressa la lettre suivante au nom de son roNal pupille :

a Vos vertus, encore plus que vos malheurs, intéressent le Roi mon neveu en votre faveur, il me charge de vous faire savoir (jue ce n'est pas sa protection, mais son amitié qu'il entend vous accorder ; ainsi, comme vous vous trouvez dans le voisinage de l'Alsace, vous êtes le maître de choisir pour votre résidence telle ville de celte province qui pourra vous convenir. »

L'assurance d'une pension accompagnait cette proposition hospitalière, et la famille Leczinska choisit pour résidence Weissembourg, ville de la Basse-Alsace, dans laquelle s'élevait une commanderie délabrée que l'on appelait le château de Weissembourg. Quelques années après, en 1725, Louis XV épousa la fille de Stanislas, Marie Leczinska.

En 1733, à la mort d'Auguste II, deux prétendants ne tardèrent pas à se disputer son héritage : l'un d'eux était l'électeur de Saxe, fils du premier défunt, l'autre Stanislas Leczinski.

L'Allemagne et la Russie appuyaient le premier ; toute la Pologne appelait Stanislas, elle le proclamait en déclarant ne vouloir choisir pour souverain qu'un véritable Polonais.

Le père de Marie Leczinska se rendit mystérieuse-

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ment (1) en Pologne, Iravesti en simple voy<igeur de commerce. Leczinski atteignit la Pologne le 5 septembre et fut réélu ; mais trahi par une noblesse infidèle et jalouse , attaqué par les Allemands et les Russes, il fut obligé de fuir après avoir soutenu un long siège à Dantzick.

Le traité de Vienne de 1738 lui accorda la souveraineté' de la Lorraine et du duclié de Bar, sa vie durant, en dédommagement de son royaume de Pologne,

Le roi Stanislas fixa sa résidence en Lorraine. Les peuples de cette province ne tardèrent pas à éprouver pour leur nouveau souverain le même enthousiasme de tendresse et d'attachement qu'ils avaient marqué pour leurs grands-ducs.

La Lorraine changea de face : des maisons royales, des édifices publics consacrés à Thunianité, (ju'on vit s'élever de toutes parts, y donnèrent une vie nouvelle à tous les arts; le goût, la magnificence brillaient dans sa capitale ; l'abondance se répandit dans les campagnes à la suite de l'industrie favorisée (2).

Dans le Journal de Barbier (avril 1737), on trouve le récit de l'installation delà Cour de Lorraine à Lunéville. Il ne s'est rien passé de remarqufible, si ce n'est le départ du roi Stanislas et de la reine sa femme pour prendre possession de la Lorraine, avec le titre de roi de Pologne et de duc de Lorraine et de Har.

(i) Ce voyage de Stanislas, ainsi que sa fuite de Dantzick, sont racontés de la façon la plus intéressante dans Le roi S'ianw/f/s et Marie Leczinska. par .M™^ Ja marquise des Héaulx. (Chez l^lon et Nourrit.)

(2) Mémoires du président Hénaull.

Cela est très réel, et ils feront résidence à Lunéville. Tous les édits se font dans ce sens, et il est souverain dans toutes les formes.

Il a envoyé déjà un prince de la maison de Lorraine, le prince de Craon (1), qui réside dans ce pays-là, donner part au Roi de France de son arrivée.

Il a deux compagnies de gardes du corps, commandées par des seigneurs lorrains, et son régiment des gardes, infanterie composée de trois cents invalides que Ton a choisis ici parmi les bas officiers, dont le colonel est français et nommé par le Roi de France : c'est le comte de Moncan, colonel réformé, un de mes amis (2).

Stanislas s'était réservé l'entier gouvernement de sa maison, et cetle maison avait été tout d'abord montée sur un pied considérable. Le duc Ossolinsl<i en était le grand maître, le comte de Béthune était grand chambellan , le marquis de Custine grand écuyer, le comte d'Haussonville grand louvetier, le marquis de Lambertye commandant des gardes du corps. Il avait six chambellans ordinaires : les comtes de Croix, de Ligni ville, Nettancourt, Serinchamps, et le chevalier de Meuse. Stanislas y ajouta plus tard deux pensionnaires ayant les honneurs des grands officiers, MM. de Bercheny et d'Andelau, et douze chambellans d'honneur, savoir : les marquis de Lambertye, de Choiseul, du Châtelet, des Salles et de

(1) Marc de Beauveau de Cr;ion, prince de Craon, grand écuyer du duc de Lorraine.

(2) Journal de Barbier.

SOUVENIRS Df COMTE DE TRESSAN 'li

Roujey, les comtes de Torniclle, d'IIunolslein et le chevalier du Châtelet ; deux gentilshommes pour la chambre : MM. Casteja et Vanglas; Massolles et La Roche-A\ mon pour la seconde table ; Miascosky et Grossolles pour la chasse, et six autres gentilshommes pour les étrangers, pour ses bâtiments, sa musique et le gouvernement de ses pages, avec douze gentilshommes^ ad honores.

M"" de Linange fut nommée dame d'honneur de la Reine ; la marquise de Roufflers, les comtesses de Choiseul et de Raigecourl furent les premières dames du palais (1).

Le comte de Tressan ne pouvait trouver un séjour qui réunît plus les moyens de lui plaire, que celte Cour de Lunéville ([ui, pendant vingt-huit ans, fut le rendez-vous des personnages marquants de l'époque.

L'hospitalité la plus large s'étendait indistinctement aux grands seigneurs, littérateurs, poètes et savants, qui venaient à Lunéville.

Le prince de Beauvau, le vicomte de Rohan, M. de Choiseul, Voltaire, le président Hénault, MM. de Solignac, Devaux , lecteur du roi, Montesquieu, Saint- Lambert, Helvétius lui-même (que ses tournées de fermier général amenèrent plusieurs fois à Nancy), étaient également bien accueillis par Stanislas. Imitant en cela le grand Frédéric, s'il recevait les philosophes fuyant la Bastille, les Jésuites chassés par le Parlement

(1) Ces renseignements nous ont été donnés par M. le comte d'IIaussonville dans son Histoii-e de la réunion de la Lorraine à la France, tome IV, page 321.

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