‹ Souvenirs du comte de Tressan, Louis-Elisabeth de La Vergne, d'après des documents inédits réunis par son arrière-petit-neveu, le marquis de TressanChapitre 12 sur 32 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

La i'.our du grand Frédéric.

Le roi de PriissB;, qui avait attiré à sa cour Voltaire, Diderot, d'Alcmbert, Algarotti, Jordan, etc., et qui se disait le protecteur de tous les philosophes exilés de France, ne pouvait rester indifTérent aux infortunes du lieutenant-général de Tressan; avec la sûre clairvoyance de l'œil paternel, il avait su apprécier ses qualités militaires ainsi que sa bravoure, et n'aurait pas été fâché de les utiliser dans la guerre qui ne devait pas tarder à éclater (1). Aussi avait-il chargé Maupertuis de le pressentir à ce sujet, et de lui faire de sa part les propositions les plus avantageuses. Ce que le comte de Tressan raconte de la façon suivante :

« Le roi de Prusse vient de m'adresser lui-même le diplôme de son Académie de Berlin, ce monarque y ajoute les marques d'une vive estime; lorsqu'il apprit les dégoûts que m'avaient causés les cabales de mes ennemis, il chargea M. de Maupertuis de me proposer dans ses armées le même grade et le même traitement que j'avais en France. Je crus devoir répondre au grand Frédéric :

(1) L'auteur veut pai-ler ici de la guerre de Sept ans. qui fut déclarée, en oflet, l'année suivante (175<i).

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a Sirc, Votre Majeslc me console de mes malheurs, mais dussent-ils encore s'accroître, je suis Français, je me dois au Roi mon maître et à ma patrie... Vous ne m'honoreriez plus de votre estime, si je cessais de lui être fidèle. »

Ce grand Roi ne m'en voulut pas d'ailleurs d'avoir décliné ses offres de service, et aux dilTérentes époques de ma vie, il ne cessa de me témoigner les marques de la plus grande bienveillance.

Dans sa grande bonté, Sa Majesté voulut bien m'écrire la lettre suivante, lors de ma réception à l'Académie française :

« M. le général comte de Tressan, votre association à l'illustre Académie française m'a fait un plaisir bien sensible, c'est un juste tribut à votre mérite littéraire, et si Maupertuis et Voltaire retournaient dans cette savante assemblée, ils seraient charmés de vous voir occuper leurs places. La nouvelle traduction d'Arioste que vous m'annoncez contribuera sans doute à augmenter votre renommée littéraire, et l'exemplaire que vous m'en destinez sera très bien accueilli. J'aime beaucoup ces sortes de traductions. Celle de Rolland furieux par Mirabeau a son mérite, mais je n'attends sûrement pas moins de la vôtre, vous l'épurerez si bien, que Voltaire en sera tout aussi enchanté qu'il l'a été de l'original. Tout ce que je souhaite, c'est que votre malheureuse goutte vous quitte bientôt, et vous permette de porter la dernière lime à votre traduction, qui vous fera sûrement recueillir de nouveaux lauriers.

a Puissiez-vous en jouir encore longtemps dans une santé aussi parfaite que durable. C'est l'objet de mes vœux en votre faveur, et sur ce je prie Dieu, M, le général comte de ïressan, qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

« Frédéric. »

Posldam, le 21 décembre 1780.

Parmi les papiers du comte de Tressan, j'ai trouvé un manuscrit intitulé : Idée de la personne, de la manière de vivre et de la cour de Prusse, par feu Mylord Tyrconel (1), ambassadeur de France à la cour prussienne.

Je livre ces documents au lecteur qui sera curieux, sans doute, de lire des détails peu connus sur l'esprit et la vie intime du souverain qui a fait du petit royaume de Prusse un si grand état militaire, aujourd'hui maître de l'Allemagne, et une puissance prépondérante en Europe.

Le rui de Prusse est de la taille de cinq pieds deux pouces, assez proportionné, assez bien fait, seulement, quelque chose de gauche, qui vient d'un maintien

(1) En deux endroits différents, on peut voir figurer le nom de ce personnage dans les mémoires do celle époque :

Le Roi a nommé M. le commandant de Maillebois, major général, mylord Tyrconel, aide-major général, et M. Chauvelin, maréchal des logis. [Mémoires d'un juge de Louis XV, par le marquis de Lurdal.) Le chevalier de la Touche est nommé ministre plénipotenliaire auprrs du rci de Prusse, à la place de feu mylord Tyrconel. (Jouimal historique du règne de Louis XV, publié chez Prault.)

contraint. La figure agréable et spirituelle, de la plus grande politesse, un son de voix gracieux, même en jurant, ce qui lui est aussi familier qu'à un grenadier. Parlant plus correctement le Français qu'Allemand, ne parlant jamais sa langue qu'à ceux qu'il sait ne pas entendre le Français. D'assez beaux cheveux châtain clair, et toujours eu queue, il se frise et s'accommode lui-même et assez bien. Jamais il n'a eu de bonnet de nuit, ni robe de chambre ou pantoufles. Seulement un mauvais manteau de toile fort crasseux, pour se poudrer.

Toute l'année en habit uniforme de son premier bataillon de gardes, qui est de drap bleu, parements rouges, brandebourgs d'argent en façon d'Espagne, des houppes au bout, les brandebourgs jusqu'à la taille. Yeste jaune unie, chapeau à points d'Espagne d'argent, plumet blanc, bottes aux jambes toute la vie, il ne sait pas marcher avec des souliers, ni porter son chapeau sous le bras, cette bagatelle lui donne un air contraint et singulier. Pour briller au mariage prochain (i), il vient de se faire faire un uniforme de gros de Tours.

Il se lève tous les matins à cinq heures, travaille ou au moins est en son particulier jusqu'à six heures trois quarts. Il s'habille à sept, on lui remet lettres, placets et mémoires, ensuite des lettres des particuliers, mises et venues de la poste, dont il fait décacheter plus ou moins; à neuf heures, ses ministres, ou, pour

(1) Mariage du prince Henri avec la princesse de Hcsse.

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mieux dire, ses gens d'alFaires viennent jusqu'à onze heures, qu'il s'en va sur la place où se l'ait la parade de sa garde, il fait faire lui-même l'exercice, sans jamais y manquer; personne ne le commande, à moins qu'il ne soit incommodé ; à la demie, il rentre chez lui, reste quatre ou cinq minutes dans un salon pour voir si personne n'a rien à lui dire, et entre en son cahinet en faisant toujours des révérences penchées, n'y ayant même que ses gens de chambre; elles paraissent peu d'habitude, on dit que c'est ce qui lui a tourné la taille ; il reprend son travail seul ou avec ses ministres ; s'il n'a pas fini avant la parade, il se met à table à midi et demie, presque toujours avec les officiers de son premier bataillon; sa table est de vingt-quatre couvert';, jamais on ne sert plus de seize plats de cuisine, potage, bouillon, hors-d'œuvre, entrées, rôtis, entremets, et tous les seize plats sont servis ensemble. S'il y a en plus du poisson de mer ou gibier, il paye de sa poche ; son fruit est un peu plus élégant. Le dîner dure une heure, après quoi il prend presque toujours un de ceux qui ont dîné avec lui et cause en se promenant environ un quart d'heure et rentre chez lui avec ses révérences ; il arrive souvent qu'il fait entrer avec lui un de ses jeunes gens; tout ce qui l'entoure est fait à peindre et de la plus jolie figure. Il reste enfermé jusqu'à cinq heures, que son lecteur vient, c'est ordinairement le mar(iuis d'Argent; sa lecture dure jusqu'à neuf. Le Uoi est grand musicien, joue de la flûte supérieurement. Son concert journalier n'est presque composé que d'instruments à vent, qui sont les meilleurs de l'Europe : il y a trois

castrats, un haut-contre et M™" Aytrea, Italienne ; ce sont des voix uniques. 11 ne peut pas souffrir le médiocre, mais rarement il fait chanter A son petit concert, il faut être dans la plus intime faveur pour y être admis, par ci, par là, quelques seigneurs, s'il s'en trouve ; à neuf heures, viennent les Voltaire, les Algarotli, Maupertuis et autres beaux esprits, jamais plus que huit, le Roi compris, et un ou deux mignons. .\ la demie, il soupe, et le service est de huit plats. Le souper dure presque toujours jusqu'à onze heures, après on fait la belle conversation ; à minuit frappant, le Roi se couche. Toute Tannée, voilà l'emploi des vingt-quatre lieures de chaque jour, surtout des neuf mois qu'il reste à Posldam, à moins qu'il ne survierme quelque incident, comme dans l'été pour les revues. Il ne peut souffrir aucun jeu, spectacle, chasse, ni promenade, encore moins les femmes. Sa dépense de table pour la cuisine est fixée par jour à 33 écus d'Allemagne, qui valent 1:24 livres 3 sols argent de France. 11 a pour cette somme vingt-quatre plats, seize à diner et huit à souper, seize couverts à midi et huit à souper, jamais plus, à moins de cas extraordinaires. S'il y a plus de vingt-quatre couverts, l'excédent est payé d'un écu par couvert à celui qui a l'entreprise de la cuisine ; par -exemple, au futur mariage, tout ce qui excédera ne sera payé qu'à un écu, mais tout le gros poisson et le gibier, le Roi le payera de sa poche sur les 33 écus ; l'entrepreneur paye : bois, charbons, entretien de batterie de cuisine, à l'exception des gages des cuisiniers que le Roi paye lui-même, il en a quatre : un Français, un Ita-

lien, un Autrichien et un Prussien ; chacun lui fait quatre plats à dîner et deux à souper, qu'il y soit ou non; il donne toute Tannée à dîner au premier bataillon; ils ont pour boisson, aujourd'hui de la bière, demain une bouteille de vin pour deux ; il donne aussi tous les jours à midi trois grands plats de viande bouillie ou rôtie, du pain et de la bière pour les officiers des deux autres bataillons de ses gardes à pied, ils vont manger s'ils veulent, c'est une espèce de halte, les prix en sont aussi fixés.

Jamais l'officier ni le soldat en garnison à Postdam n'en peut sortir la porte, même pour se promener, sans un billet signé du Roi, ce qu'il accorde rarement; en général, tout ce qui est à Postdam n'en peut sortir sans sa permission, même les princes ses frères; qui que ce soit ne peut non plus y aller sans préalablement en avoir obtenu la permission. Les seigneurs de Borghèse n'ont pu l'obtenir, les honnêtes gens qui connaissent le lieu y font le moins de séjour qu'ils peuvent, il est peu de moments où la pudeur ne pâtisse ; il y a cinq bataillons dans la garnison qui ne sortent jamais, l'on ne voit que des soldats dont on exalte les honneurs, il n'y a que quelques femmes des officiers etdes soldats qui à peine osentsorlirde leurs chambres, l'insulte, le viol et le vol sont rarement réprimés, et qui n'a pas le goût du maître est peu fêté.

Il a beaucoup d'esprit , pas autant de connaissances, qu'on veut lui donner, il n'excelle que dans le militaire dont il est capable de tirer tout l'avantage possible, un esprit aisé, facile, expéditif, comprenant ce qu'on veut lui dire au premier mot, ne prenant ni ne

voulant de conseils, ne souffrant jamais de répliques ou de remontrances, pas même de sa mère. Se C(jnnaissant assez aux ouvrages d'esprit, soit en vers, soit en prose, brûlant du désir de faire l'un ou l'autre sans pouvoir arriver au sublime. Assez mauvais plaisant, piquant qui ne lui plaît pas, manquant souvent de politique, n'entendant pas la partie des finances, encore moins celle du commerce, ne tenant qu'à l'argent qu'il aime beaucoup, ne sacliant ni ne voulant semer pour recueillir, traitant presque tout le monde en esclave, tous ses sujets sont tenus avec des entraves dures et terribles pour la moindre faute, ne pardonnant aucune de celles qui tendent à l'inexactitude du service militaire, n'ayant à sa solde que des gens utiles et en état de bien remplir leur emploi ; dès l'instant qu'il n'en a plus besoin, il les renvoie avec rien, mieux servi que tout autre avec moins d'argent, donnant peu d'appointements à tout ce qui est grandes charges à la Cour, qui sont toutes in parlibits, à peu de choses près, n'ayant dans tous ses États aucun gouvernement de province ni de ville, il commande seul dans les provinces et dans les villes, ce sont les commandants des régiments qui y sont en garnison, il ne paye aucun état-major de place. Ces trois articles sont immenses chez les autres potentats. Un militaire qui, pendant trente ans, a suivi ses grades jusqu'à être parvenu à celui de général à son rang, s'il est content, il lui donne un régiment.

Le grade de capitaine est lucratif par la compagnie, sans qu'il en coûte au Roi ; c'est la justice qu'on rend au soldat qui fait la fortune du capitaine. Par exemple,

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les compagnies sont de 110 hommes; après la revue, le capitaine peut donner 00 congés pour dix mois; le capitaine touche la paye pour toute l'année, comme s'il était complet, et le soldat n'a rien tant qu'il est absent.

En ce (ju'il appelle la maison militaire, il y a à Postdam et à Charlottenbourg 160 cavaliers, à qui l'on a donné le nom de gardes du corps, qui n'ont (jue la paye et rhabillement de la cavalerie et reçoivent tout autant de coups de bâton que les autres, le reste de ses gardes est composé de soldats un peu mieux vêtus avec la paye ordinaire. Les Reines, les Princesses, les Princes ne savent ce que c'est que d'avoir des gardes.

Dès que le Roi est sorti de I*ostdam ou de Charlottenbourg, il n'y en a plus.

Il a un chancelier qui ue parle jamais, un grand veneur qui n'oserait tirer une caille, un grand maître qui n'ordonne rien, un échanson qui ne sait pas s'il y a du vin à la cave, un grand écuyer qui n'a pas le pouvoir de l'aire seller un cheval, un grand chambellan qui ne lui a jamais donné la chemise, un grand maître de garde-robe qui ne connaît pas son tailleur. Les fonctions de toutes ces grandes charges sont exercées par un seul homme appelé Fredersdorfl', qui, de plus, est valet de chambre ordinaire de quartier, secrétaire ordinaire du cabinet el gentilhomme de la chambre. Tous les grands sont payés avec le litre d'excellence, toute la chambre consiste en huit pages, autant de laquais de chambres, quatre coureurs, six jeunes gens avec rhabillement de difîérents orientaux, mais tout en couleur de rose et chargés de galons. Le

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reste de la livrée n'y ressemble point du tout. En général, il n'aime que les couleurs douces, et, dans les appartements qu'il occupe, les meubles sont couleur de rose on lilas bleu.

Pour lui, les deux reines et la princesse Amélie, il n'a plus que 130 chevaux, pas une seule voilure ([ui vaille 300 livres. Feu son père aimait la chasse, avait un équipage, vaille qui vaille, et celui-ci, à son avènement au trône, voulut le réformer ; le grand veneur, qui aimait la chasse à la folie et qui, en représentant que c'était un bénéfice pour le Koi en continuant à faire vendre le gibier comme par le passé, s'avisa de dire au Roi qu'il perdrait ÎÎOO.OOO écus de revenus en supprimant la chasse, le Hoi lui dit dans le moment : Je vous donne tout l'équipage, je vous abandonne tout mon gibier et la pêche de mes rivières et vous me donnerez 200,000 écus par an. Le pauvre hère n'osa refuser et il a payé jusqu'à présent en se ruinant, il n'a plus de gibier, ni de poisson, ni rien. Les gens dans le secret m'ont assuré qu'il était à bout et qu'il ne pouvait payer cette année. Gare, Spandau ! Les 200,000 écus ont leur destination, manquant il faut un revirement de partie et un nouveau tableau dont plus d'un soufTrirail, il faut que cette somme rentre par quelque moyen que ce soit, et toutes les cordes sont si prodigieusement tendues qu'il est dangereux de toucher à aucune. Les subsides imposés sur les sujets sont forts et proportionnés au revenu de chaque particulier suivant le contrat et baux, et ce que le sujet fait valoir par lui-même, sans égard pour ceux qui devaient lors du nouveau plan. Par exemple,

j'ai 10,000 livres de rente, mes créanciers jouissent de cinq ou six^ même de plus, il faut pourtant que je paye autant que mon voisin qui jouit en plein de 10,000 livres de rente. Beaucoup de gens de condition, Silésiens , sortent successivement du pays en abandonnant ce qu'ils ne peuvent emporter. On veut que le maréchal Schwerin ait osé lui dire dans le temps : Si vous comptez ne pas garder cette province, vous en tirez suffisamment. Si vous devez la garder, beaucoup trop : il lui tourna le dos et ne lui a jamais pardonné.

Pour faire vivre les cordonniers dont le pays est rempli, il vient de défendre de faire ni de porter des sabots ; qu'en résulte-t-il ? la moitié de ses sujets vont nu-pieds. Il permet d'assommer les gens à coups de bâton et défend de fouetter un cheval de poste. Ce ne sont pas des mensonges transcrits, rien n'est plus vrai.

Les gens qui l'approchent le plus veulent que sa politesse ne soit pas naturelle, que c'est un reste du temps où il avait besoin de tout le monde contre les persécutions de son père. Il n'a pas fait de bien à ceux qui se sont exposés à être pendus pour empêcher qu'il n'eut le col coupé, et n'a point fait de mal à ceux qui avaient opiné pour qu'il eût la tête trancliée.

Il respecte sa mère, c'est la seule femme pour laquelle il ait une sorte d'attention ; il estime sa femme et ne peut la souffrir. Depuis dix-neuf ans de mariage, il ne lui a pas encore adressé la parole ; il y a peu de jours qu'elle lui remit une lettre pour lui demander des choses dont elle avait un pressant

besoin, il prit la lettre avec son air riant, gracieux, poli, qu'il se donne quand il veut, et, sans la décacheter, il la déchira devant elle, fit une grande révérence et lui tourna le dos (1).

La Reine mère est une bonne grosse femme qui va et rit rondement; elle a 400,000 florins de revenu par an pour l'entretien de sa maison ; on prétend qu'elle thésaurise quatre jours de la semaine ; il y a appartement chez elle où les gens du pays ne vont qu'après y être invités; ces jours-là, il y a une table le soir de vingt-quatre couverts, sur laquelle on sert huit plats indécemment servis par six jeunes polissons de pages, hommes et femmes y mangent. C'est le grand maître qui prie tout le monde de se retirer à quatre heures ; les autres jours, la Reine mère mange seule. La grande maîtresse, le grand maître et les trois filles d'honneur ont leur table, on leur sert deux plats pour tout.

Elle est indécemment logée au château ; son Mon- Bijou, qui est à la porte de Berlin, serait assez joli pour un particulier, elle y passe quatre mois dans la belle saison.

La Reine régnante est la meilleure femme du monde ; toute l'année, elle mange seule, elle tient appartement le jeudi. A neuf heures, tout le monde se retire, ses morceaux sont coupés, ses pas comptés, ses paroles dictées ; elle est malheureuse et fait tout ce

(1) On sait que Frédéric-Guillaume, par un acte odieux de tyrannie paternelle, avait forcé son fils à épouser Elisabeth de Brunswick-Bevern. — « Il y aura une princesse malheureuse de plus », dit le prince, lorsque son mariage fut décidé.

qu'elle peut pour le cacher. A peine a-t-cUe le nécessaire à la Cour, elle est logée au second étage. Schonhausen est sa campagne ; à l'exception du jardin qui est assez joli, nos messieurs de la rue Saint-Honoré s'y trouveraient fort mal logés.

La princesse Amélie est assez aimable, elle a souvent de riiumcur parce qu'elle voudrait respirer un autre air et que l'état de fille n'est rien moins qu'agréable dans cette Cour; elle est logée et nourrie avec sa mère ; elle a 0,000 livres pour son entretien et ses menus plaisirs.

Le prince aîné et successeur est dans les mêmes sentiments et a la même façon de penser que le Roi. Son despotisme ne sera pas plus doux, son gouvernement sera tout aussi militaire, plus intéressé s'il est possible, infiniment moins d'esprit et de connaissances et capable de faire regretter le Roi par ses sujets. Sa femme est aussi gênée et n'a pas plus d'agrément que sa sœur ; elle a deux enfants mâles. Ce prince était le favori du feu Roi qui, pour lui prouver sa tendresse de père, n'a jamais voulu qu'il apprît à lire et à écrire ; ce n'est que depuis la morl de son père qu'il a appris.

Son père lui a donné en m(jurantce qu'il appelait son petit trésor et lui en avait remis la clef; mais dès qu'il fut expiré, le premier soin de son successeur fut de s'en emparer ; ce petit trésor contenait 50 millions.

Ce prince a 120,000 êcus pour lui, sa femme et sa maison ; on dit quil a du reste et qu'il épargne beaucoup. Il commerce. C'est le plus fort marchand de son frère.

Le prince Henri, cjui va épouser la princesse de liesse, est le plus aimable ; il est poli, généreux, aime la belle compagnie : il a environ 80,000 écus de revenus que son père lui a donnés, des biens confisqués à ceux à qui il a fait couper la téta ou fait mourir dans les fers. Si, on se mariant, son frère, (jui le déteste, ne lui donne rien, il sera mal à son aise. On lui meuble une maison de particulier où il logera après son mariage. On le dit posdamiste ; si cela est, pauvre princesse, que vous allez être déçue 1 !

Le prince Ferdinand est un petit châtain, crapuleux à l'excès, que tout le monde évite, personne n'en dit du bien; il a aussi 100,000 écus de revenus de biens confisqués ; on lui donne un argent comptant considérable. Il est logé chez le Roi, va vivre où il ne lui en coûte rien. Tous les trois sont en bottes et en habit uniforme ; il faut qu'ils passent trois mois à leur régiment comme des particuliers ; la façon dont ils vivent est étonnante pour le peu de dépense.

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