‹ Souvenirs du comte de Tressan, Louis-Elisabeth de La Vergne, d'après des documents inédits réunis par son arrière-petit-neveu, le marquis de TressanChapitre 13 sur 32 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Émoi produit dans le camp des gens de lettres par les comédies de Palissot : le Cercle et la Comédie des Philosophes. — Rousseau tourné en ridicule demande la grâce du coupable. — Extrait du Journal de Barbier dans lequel il est parlé de la Comédie des Philosophes. — L'abbé Morellet arri-té et conduit à la Bastille. — Le duc de Cboiseuil défend Palissot. — Un article de Y Encyclopédie intitulé Parade. — Le comte de Tressan entre en possession du Commandement de Bitche. — Lettre de BufTon.

Les succès du comte de Tressan dans cette Académie dont il avait été pour ainsi dire le fondateur et dans laquelle il avait une grande influence, devaient lui attirer bientôt de nouvelles tracasseries.

Les Encyclopédistes avaient été très froissés d'une comédie de Palissot intitulée Le Cercle., cette pièce qui fut jouée à Nancy (le jour même de l'inauguration de la statue du Roi de France, le 20 novembre 1755) visait les ridicules de certains écrivains transformés en Trissotin et en Vadius par l'auteur, Jean-Jacques Rousseau y était représenté en quadrupède.

Stanislas et le public de Nancy ne relevèrent aucune de ces satires. Mais à Paris la chose fut prise au tragique ; d'Alembert, furieux contre Palissot, voulut le faire exclure de l'Académie de Nancy, et il écrivit à ce sujet à M. de Tressan. Celui-ci eut le grand tort d'accepter le rôle de champion des philosoplies, et

surtout d'entrer en correspondance avec le plus vaniteux d'entre eux, c'est-à-dire avec Jean-Jacques, afin (le statuer sur la sanction dont le coupable devait être Irappé.

Rousseau, prenant l'attitude orgueilleuse d'un homme supérieur, bien au-dessus de si insignifiantes attaques, répondit en plaidant lui-même la cause de Palissot et priant le comte de Tressan de demander grâce pour l'académicien qui avait offensé la philosophie ; cette lettre m'a semblé assez intéressante pour être reproduite :

« Je vous honorais, Monsieur, comme nous faisons tous ; il m'est doux de joindre la reconnaissance à l'estime, et je remercierais volontiers M. Palissot, de m'avoir procuré, sans y songer, des témoignages de vos bontés, qui me permettent de vous en donner de mon respect. Si cet auteur a manqué à celui qu'il devait et que doit toute la terre au Prince (1) qu'il voulait amuser, qui plus que moi doit le trouver inexcusable? Mais si tout son crime est d'avoir exposé mes ridicules, c'est le droit du théâtre, je ne vois rien en cela de répréhensible pour l'honnête homme, et j'y vois pour l'auteur le mérite d'avoir pu choisir un sujet très riche.

a Je vous prie donc, Monsieur, de ne pas écouter là-dessus le zèle que l'amitié et la générosité inspirent à M. d'Alembert, et de ne point chagriner pour cette bagatelle une homme de mérite qui ne m'a fait

(1) Le roi Stanislas.

aucune peine, et qui porterait avec douleur la disgrâce du Roi de Pologne et la vôtre.

« Mon cœur est ému des éloges dont vous honorez ceux de mes concitoyens qui sont sous vos ordres. EfiFectivement, le Genevois est naturellement bon, il a l'âme honnête, il ne manque pas de sens, et il ne lui faut que de bons exemples pour se tourner tout à fait au bien.

« Permettez-moi d'exhorter les jeunes officiers à profiter du vôtre, à se rendre dignes de vos bontés et à perfectionner sous vos yeux les qualités qu'ils vous doivent peut-être et que vous attribuez à leur éducation. Je prendrai volontiers pour moi, quand vous viendrez à Paris, le conseil que je leur donne : ils étudieront Tbomme de guerre, moi le philosophe; notre étude commune sera l'homme de bien et vous serez toujours notre maître.

« Je suis avec respect. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

« Rousseau. »

A Pari.-^, le 27 septembre 1755.

D'Alembert crut devoir renchérir sur la magnanimité de Rousseau :

<f Vous recevrez probablement cette lettre, Monsieur et cher confrère, en même temps que celle que j'eus l'honneur de vous écrire hier. J'ai envoyé votre lettre à M. Rousseau et je vois, par sa réponse, que je ne lui ai nullement dictée, qu'il se conduit comme j'aurais fait à sa place, et que je me suis conduit <le mon côté

comme il aurait fait s'il eut été à la mienne. En qualité de son ami, j'ai dû vous exciter à demander justice pour lui; en qualité de philosophe, il désire qu'on pardonne à celui qui l'a insulté, et je suis tout à fait de son avis.

« Peut-être ce procédé corrigera-t-il l'auteur plus eficacement que tout le mal qu'on pourrait lui faire ; qu'il emploie ses talents, s'il en a, à quekjue chose de meilleur et de plus honorable qu'à de mauvaises satires. Ceux qui se sont si indécemment déchaînés contre M. Rousseau apprendront du moins par là que sa façon de penser n'est pas moins estimable que ses talents, que nous avons fait tout ce que nous devions dans cette affaire, et que nous nous réunissons comme de raison, avec l'offensé, au parti de la douceur et de la modération.

a Je vous embrasse de tout mon cœur.

« d'Alembert. »

Ce 27 décembre 1755.

« P.-S. — Ne lisez au Roi dans ma lettre (jue l'endroit qui le regarde, je ne veux point nuire à Fréron ou à d'autres ; je n'ai point envoyé votre lettre à M""" de la Marck, parce qu'il ne faut pas ùter le pain à Palissot, mais elle n'ignore pas la manière dont M. Rousseau s'est conduit et que j'approuve. »

Dans cette lettre, d'Alembert disait le contraire de ce qu'il pensait ; ainsi que ses confrères les Encyclopédistes, il n'était pas sans en vouloir beaucoup au professeur genevois de sa démarche. Il ne pouvait non

plus avoir oublié si vile sa rancune contre Palissot, qu'il avait traité si durement peu de temps auparavant dans la lettre que voici :

A Pari-, ce 17 juin.

0 Cette lettre vous sera rendue, mon cher et illustre conFrère. par mon intime ami, M. Bourgelat, homme de beaucoup d'esprit et de savoir, correspondant de notre Académie, et qui a fourni à l'Encyclopédie un grand nombre d'excellents articles. Il sera envoyé en Lorraine par le Ministère, qui s'avise enfin de soupçonner que ses talents supérieurs peuvent le rendre utile à l'État. Comme il vout connaît de réputation, il me demande une lettre pour vous, et j'ose espérer de votre amitié pour moi que vous lui procurerez en Lorraine tous les agréments qui dépendront de vous. Quand vous l'aurez vu et connu, vous ferez certainement pour lui seul ce que je vous prie de faire d'abord à ma recommandation.

« Je ne vous entretiens point de toutes les infamies qui se passent ici. J'ai commencé par en être affligé et je finis par en rire et par mépriser également les protégés et les protecteurs, les Palissot de Nancy et ceux de Versailles^ les Palissot mâles et femelles, enfin les faquins de toutes espèces qui déshonorent notre nation et notre siècle. Je vous embrasse, mon cher confrère, de tout notre cœur, et je finis en vous recommandant de nouveau mon ami avec les plus fortes instances. « d'Alembert. »

Palissot finit par avoir les rieurs de son côté. Mais

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une nouvelle pièce du même auteur, la Comédie des Philosophes (jouée à Paris en 1760) porta l'exaspération des partis à son comble, « à ce point, dit Grimm dans sa correspondance, que si la nouvelle d'une victoire remportée fût arrivée à Paris le jour de la première représentation des Philosophes , c'était une bataille perdue pour la gloire du général qui l'aurait gagnée, car personne n'en aurait parlé. »

De son côté, Jean-Jacques Rousseau, répondant à mon arrière-grand-oncle, s'exprimait ainsi sur cet événement gros d'orage :

« Vous voulez sans doute que je vous parle de la fameuse Comédie des Philosophes, qui a tant occupé le public depuis six semaines. Rien ne peint mieux le caractère de cette nation que ce qui vient de se passer sous nos yeux.

a On sait que nous avons quelques mauvaises affaires en Europe. Quel serait l'étonnement d'un étranger qui arriverait à Paris dans ces circonstances, n'y entendrait parler que de Ramponneau, Pompignan et Palissot? Voilà cependant où nous en sommes. »

Écoutons ce que dit Barbier dans son journal, à propos de cette nouvelle à sensation :

Mai i760.

« La Comédie des Philosophes, de M. Pallssot, a eu quinze représentations, ce qui aura valu de l'argent à l'auteur qui en avait besoin. Il a vendu sa pièce à Duchesne, imprimeur, deux mille livres, elle se vend

trente sols, et le libraire gagnera encore beaucoup ; il a déjà paru plusieurs petites brochures contre cette pièce.

« La meilleure est une préface sous le nom de Visions de M. Palissot. C'est l'apparition d'une femme qui lui conseille de faire la Comédie des Philosophes, qui lui prédit ce qui arrivera et tout ce qu'on dira de lui, sur ses mœurs et sur ce qu'il a fait de mal, et qui se découvrira à la fin à lui pour élre la Dévotion. Cette brochure est écrite à merveille et de la plus fine malignité ; mais le portrait de la dévotion pourrait être dangereux pour l'auteur. »

Juin 1760.

« On a arrêté et mis en prison un libraire du Palais- Royal qui vendait la petite brochure des Visions de Palissoi .

« Ce libraire, pour avoir la liberté, a été obligé de nommer l'auteur , qui est l'abbé Morellet. C'est un homme d'un grand talent, qui n'a que trente-cinq ans, et qui a fait dans Y Encyclopédie de très grands articles de théologie, comme : Foi, Fils de Dieu, Fatalité. Il est même surprenant qu'il ait pu faire, avec autant de délicatesse, un ouvrage de pure plaisanterie, tel (lue Visions de M. Palissot sur la Comédie des Philosophes pour venger un peu les écrivains célèbres de VEna/clo])édie.

« M. l'abbé Morellet a été arrêté et est actuellement à la Bastille. »

L'auteur de tout ce tapage eut cette fois pour défen-

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seur le dui- de Ghoiseuil lui-même ; rinlervention de ce grand seigneur dans ce débat s'explique par le grand intérêt qu'il portail à tous ses compatriotes ; or, M. Palissot de Montenoy était Lorrain. Né à Nancy en 1730, il soutint à treize ans une thèse de théologie, voulut d'abord se faire oratorien, changea d'avis, vint à Paris à dix-neuf ans et se jeta dans la polémique littéraire, prit parti contre les philosophes et les attaqua sans relâche, soit dans ses comédies, soit dans des pamphlets {Petites lettres contre de grands philosophes), soit dans son poème de La Dunciade. V Encyclopédie crut devoir venger les philosophes par un article des plus violents qui parut dans le Dictionnaire des Sciences sous le titre de Parade. Voici l'article en question :

Parade (1) : Espèce de farce, originairement préparée pour amuser le peuple et qui souvent fait rire un moment la meilleure compagnie.

Ce spectacle tient également des anciennes comédies nommées Platarix, composées de simples dialogues presque sans action et de celles dont les personnages étaient pris dans le bas peuple, dont les scènes se passaient dans les cabarets et qui, pour cette raison, furent nommées Tabernariae

Quel abus ne fait-on pas tous les jours de la facilité qu'on trouve à rassembler quelques dialogues sous le

(1) Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des Sciences, Tome XXl\, 0. R. G., PAU.

nom de comédie? Souvent sans invention et toujours sans intérêt, ces espèces de parades ne renferment qu'une fausse métaphysique, un jargon précieux, des caricatures ou de petites esquisses, mal dessinées, des mœurs et des ridicules ; quelquefois même, on y voit régner une licence grossière ; les jeux de Thalie n'y sont plus animés par une critique fine et judicieuse, ils sont avilis, déshonorés par les traits les plus odieux de la satire.

Pourra-t-on croire un jour que, dans le siècle le plus ressemhlant à celui d'Auguste, dans la fêle la plus solennelle, sous les yeux d'un des meilleurs rois qui soit né pour le bonheur des hom.mes, pourra-t-on croire que le manque de goût, l'ignorance ou la malignité aient fait admettre et représenter une parade de Tespèce de celle que nous venons de défendre ?

Un citoyen, qui jouissait de la réputation d'honnête homme (M. Rousseau de Genève), y fut traduit sur la scène avec les traits extérieurs qui pouvaient le caractériser. L'auteur de la pièce, pour achever de l'avilir, osa lui prêter son langage. C'est ainsi que la populace de Londres traîne quelquefois, dans le quartier de Drury lane, une figure contrefaite avec une bourse, un plumet et une cocarde blanche, croyant insulter notre nation. Un murmure général s'éleva dans la salle ; il fut à peine contenu par la présence d'un maître adoré; l'indignation publique, la voix de l'estime et de l'amitié, demandèrent la punition de cet attentat, un arrêt flétrissant fut signé par une main qui tient et qui honore également le sceptre des rois et la plume des gens de lettres. Mais le philosophe, fidèle à ses prin-

cipes, demanda la grâce du coupable, et le monarque crut rendre un plus digne hommage à la vertu en accordant le pardon de cette odieuse licence, qu'en punissant l'auteur avec sévérité. La pièce rentrera dans le néant avec son auteur.

Rien ne corrige les méchants : l'auteur de cette première parade en a fait une seconde où il a joué le même citoyen, qui avait obtenu son pardon, avec un grand nombre de gens parmi lesquels on nomme un de ses bienfaiteurs. Le bienfaiteur indignement travesti est l'honnête M. H... et l'ingrat est un certain P. de M.

En narrateur impartial de cette polémique littéraire et pour éclairer l'opinion du public, je ne puis faire autrement que de produire les deux lettres suivantes que Palissot écrivit neuf ans plus tard, c'est-àdire en 1769, au comte de Tressan :

tt Monsieur, oc Je ne me rappelais votre nom qu'avec le sentiment de la reconnaissance dont vous m'aviez pénétré par la lettre que vous me fîtes l'honneur de m'écrire en 1763. Vous m'y donniez des témoignages si éclatants de votre estimC;, vous y faisiez un désaveu si noble d'une injustice, que quelques prétendus philosophes vous avaient forcé de commettre à mon égard, que souvent je m'applaudissais de cette injustice même, puisque sans elle j'aurais peut-être ignoré toujours comment un homme supérieur sait tirer parti de ses fautes pour nous imposer plus d'admiration. Cette démarche avait été prévenue de votre part, Monsieur,

par des assurances très flatteuses de vos sentiments pour moi, que vous m'aviez fait donner par différentes personnes qui, sachant le prix que j'attachais à votre estime, ont bien voulu me faire le sacrifice de vos lettres. Vous m'avez confirmé depuis ces marques honorables de votre façon de penser sur ma personne et sur mes ouvrages. J'en ai conservé les preuves, je me suis fait même un devoir de les produire et d'associer, dans quelques papiers publics, votre lettre de 1703 à celle que le Roi de France me fit l'honneur de m'écrire dans le même temps. D'après cela. Monsieur, avec quelle indignation n'apprendrez-vous pas que, pour se venger de votre abandon, les mêmes philosophes qui vous avaient déjà compromis ont osé, dans un recoin de leur vaste compilation encyclopédique, insérer, sous votre nom, un article Parade rempli d'indécence, d'injures et qui pis est d'absurdités. On renouvelle dans cet article toutes ces calomnies honteuses que la haine philosophique consigna dans une foule de libelles méprisés, pendant qu'on jouait la comédie des Philosophes, et longtemps encore après celte époque. Ces messieurs auraient dû se faire gloire d'imiter la politesse, la circonspection, les justes égards dont M. de Voltaire leur avait donné l'exemple dans la lettre qu'il m'écrivit au sujet de celte même comédie, quoique partisan de ceux qui voulaient absolument s'y reconnaître, mais ils s'étaient flattés sans doute que leur nouveau libelle, enseveli dans l'immensité de leurs volumes, échapperait à tous les yeux; car avec quelle apparence pouvaient-ils penser qu'on prêterait, sur leur parole, à M. le comte de Tressan, une

inconséquence de cette nature ? Comment persuader quun homme de son rang et de son mérite se serait abaissé jusqu'à écrire sur les Parades et jusqu'à composer l'article le plus trivial et le plus abject de leur dictionnaire? M. de Tressan peut-il même être censé savoir ce que c'est qu'une parade, et n'est-il pas fort étrange »|ue, dans le prétendu dépôt des connaissances humaines, on ait consacré plusieurs pages à disserter gravement sur ce genre de polissonnerie, rebuté aujourd'hui même de la livrée? Ces messieurs avaient donc espéré que cette indignité resterait dans les ténèbres; mais leur expérience devrait cependant leur avoir appris que tout se découvre. Je me flatte, Monsieur, que vous voudrez bien les punir de leur audace en désavouant ce tissu d'injures qu'on a osé publier sous votre nom, et je vous promets que je ne tarderai pas à vous en venger moi-même comme je le dois. Que ces Messieurs traitent de parades ma comédie du Cercle et celle des Philosophes, ce n'est pas ce qui m'offense. Les hypocrites osèrent traiter de farce le chef-d'œuvre du Tartufe ; et la comédie des Philosophes, qui n'était ni moins indispensable ni moins hardie, doit sans doute éprouver les mêmes outrages. La fureur que cette pièce a inspirée à nos ennemis, les absurdités qu'elle leur a fait dire, les calomnies par lesquelles ils n'ont pas rougi de l'avilir, tous ces excès n'ont fait qu'honorer mon triomphe, et il manquerait quelque chose à ma gloire si la compilation encyclopédique {^rudis indigestaque moles) n'eut pas entîn prêté l'appui de sa consistance à des libelles odieux que l'on commençait à oublier. H m'est bien doux de

voir mes ennemis renouveler leur propre honte et attester à la postérité, par des injures si peu convenables à des philosophes, la fidélité de mon pinceau. J'ose m'en féliciter avec vous, Monsieur, vous à qui je dois le moment de plaisir le plus pur que j'aie goûté de ma vie, lorsque vous avez daigné mêler vos applaudissements à ceux dont le public m'avait honoré. Ah ! je conçois que ces messieurs ne me le pardonneront jamais, et moi je leur pardonne tout à ce prix, excepté l'audace qu'ils ont eu d'abuser de votre nom.

« Permettez-moi, Monsieur, de profiter de cette occasion pour vous annoncer un nouvel ouvrage que je me propose de faire paraître incessamment. C'est celui que je suis le plus flatté d'avoir fait et pour lequel j'ose le plus compter pour ma réputation. Je Tai écrit comme j'ai tâché d'écrire la comédie des Philosophes, moins pour mon siècle, dont j'ai eu quelquefois le courage de faire sentir les ridicules, que pour la postérité. Il sera question de vous dans cet ouvrage, et c'est ce qui me le rend encore plus cher.

« Je suis avec respect, tt Monsieur,

« Votre très humble et très obéissant serviteur, « Pallissot de Montenoy. »

A Argenteuil, près Paris, ce '-i lévrier 1769.

'< Je vous remercie de votre charmante lettre, Monsieur le Comte, pour moi et pour toute ma société, quoique vous me donniez les plus grands regrets. Je suis au milieu de mes vendanges, et, après demain

matin, nous partons tous pour un Franconville qui n'est pas le vôtre, mais où l'on veut bien aussi nous traiter avec bonté et où nous resterons jusqu'au io. C'est le Franconville de M. Gerbier. Nous irons de là passer huit jours à Paris, ensuite nous serons entièrement à vos ordres.

<c Le libraire Pancouke doit venir demain me demander à dîner. Je lui parlerai de votre ouvrage, et peut-être serais-jc assez heureux pour l'engager à faire ce qui vous serait agréable. Si je ne réussis pas auprès de lui, je vous promets d'employer les huit jours que je me propose de passer à Paris, à voir d'autres libraires, et particulièrement soyez persuadé, .Monsieur le Comte, de tout mon dévouement et de tout mon zèle.

« Je vous prie de faire agréer mes respects à M™" de Tressan et de lui témoigner combien nos dames sont flattées d'avoir eu l'avantage de lui plaire. Je supprime tous les compliments pour assurer de toute ma tendresse le plus aimable des hommes.

« Palissot. »

J'ai tenu à citer ces lettres qui nous prouvent que l'auteur de la comédie du Cercle fut un adversaire redoutable pour les philosophes, exaspérés de l'audace de ce jeune homme qui avait osé s'armer contre eux du fouet de la satire, habitués qu'ils étaient à voir régner dans leur camp l'admiration mutuelle la plus complète. On peut conclure en disant que, dans cette polémique, l'avantage resta à l'ancien élève des Oratoriens.

La mort de M. de Bombelles ayant mis le gouverneur de Tout en possession du commandement de Bitche, il fut moins exposé aux désagréments que lui avaient occasionnés les querelles académiques. Il était plus éloigné de Nancy, et l'importance de son service ne lui permettait pas d'y aller aussi souvent. Il était aussi plus près du théâtre de la guerre, il fallait qu'il remplit sa mission militaire et qu'il entretint la bonne intelligence avec les princes voisins qui, sans se déclarer pour la France, lui étaient néanmoins très utiles pour le passage de ses armées, les vivres et toutes les munitions de guerre.

Malgré la multiplicité de ses devoirs, il se réservait tous les jours quelques heures qu'il consacrait au travail ; vers le même temps, il composa pour l'Encyclopédie plusieurs articles, presque tous sur l'art militaire.

Il entretenait également une correspondance suivie avec ses amis. Je retrouve dans ses papiers, à la date du mois d'août 1703, une lettre de Buffon que voici :

« J'ai grand tort avec vous, mon très cher Monsieur. Il est affreux d'avoir passé tant de mois sans vous demander de vos nouvelles ; mais ne connaissezvous pas, Monsieur, la paresse des gens occupés et la sécurité souvent trop grande de ceux qu'ils se croient aimés. D'ailleurs, y a-t-il une âme au monde sem-, biable à la vôtre, présente en même temps à tous ses devoirs et à tous ses plaisirs, toujours active dès qu'il s'agit de plaire ou d'obliger .Me la connais cette belle

âme, et je trouve la mienne bien inférieure, bien moins agissante.

« Cependant mon dévouement pour vous, Monsieur, est toujours le même, également fidèle et respectueux ; mon attachement pour votre personne et pour toute votre maison aussi sincère et même aussi tendre ([ue vous pouvez le désirer. Je n'ai donc d'autres torts que de ne vous le pas dire aussi souvent que je le devrais et que je le voudrais, car je me suis souvent reproché la continuité de mon silence. Vous nous aviez fait espérer, mon très cher Monsieur, que nous aurions le plaisir de vous voir à Monlbard ou à Paris ; nous nous en sommes flattés toujours, mais nos voyages s'arrangent fort mal, et je vois que nous aurons beaucoup de peine à nous rencontrer ; vous n'êtes venu à Paris depuis deux ans que dans les mois de septembre et d'octobre et nous restons à Montbard régulièrement jusqu'au mois de novembre. Si vous ne retourniez pas avec le roi de Pologne, ne pourriez-vous pas. Monsieur, prendre votre route par Montbard, M™^ de Buffon en serait comblée de joie, elle me charge de vous le dire et de vous offrir ses respects pour M""^ la comtesse de Tressan. Vous seriez content de nos jardins; cependant nous n'avons ni belles fleurs ni cantalupes, à peine y a-t-il eu cette année quelques melons mangeables.

« Vous ne trouverez au jardin du Roi que le jeune Daubenton, car le docteur revient ici dès que l'Académie prendra ses vacances. Vous verrez au cabinet une collection immense de plantes marines et de coquilles qui nous sont arrivées de Saint-Domingue.

(( Adieu, mon 1res cher Monsieur ; encore une fois, tâchez de retourner par Montbard, nous aurions mille choses à vous dire et à vous demander ; c'est avec un très sincère et respectueux dévouement que je serai toute ma vie, Monsieur,

« Votre très humble et très obéissant serviteur,

« BUFFON

De Montbard, ce 29 août 1763.

On reconnaît dans cette lettre ce Buffon dont les écrits sont regardés universellement comme le plus beau modèle de la noblesse et de l'harmonie du style. C'est avec une admirable fidélité qu'il a décrit les mœurs et les traits caractéristiques des animaux, et on doit reconnaître qu'il a fait faire à l'histoire naturelle de grands progrès, soit par la nouveauté de ses vues, soit par la multiplicité de ses recherches ; mais on peut lui reprocher d'avoir dédaigné les classifications scientifiques, sans lesquelles pourtant il n'y a ni ordre ni clarté. Pour sa réception à l'Académie, il prononça un discours remarquable sur le style; il s'évertua à démontrer que le style est tout l'homme.

Louis XV le créa comte, et, avant de mourir, il put voir sa statue placée à l'entrée du Musée d'histoire naturelle avec cette inscription : Majestati nalia^x par ingenium.

Daubenlon, dont le célèbre naturaliste parle dans sa lettre, était son compatriote (1) ; il collabora avec

(1) Daubenton et Buflon étaient nés à Montbard en Bourgogne

SOUVENIRS DU COMTE DE TRESSAM iAo

lui à la rédaction de Thistoire naturelle des animaux et fournit aux quinze premiers volumes des articles de description anatomique; ces descriptions sont regardées comme des chefs-d'œuvre d'exactitude et forment encore aujourd'hui une des bases de l'anatomie comparée, buflbn le fil nommer, en 1743, garde et démonstrateur du cabinet dhistoire naturelle; il devint plus tard professeur d'histoire naturelle au Collège de France. 11 fut reçu de bonne heure à l'Académie des Sciences et fournit à cette Société un grand nombre de mémoires.

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