‹ Souvenirs du comte de Tressan, Louis-Elisabeth de La Vergne, d'après des documents inédits réunis par son arrière-petit-neveu, le marquis de TressanChapitre 14 sur 32 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Lettres de Voltaire datées de Lauzanne : il se montre reconnaissant envers le roi Stanislas, M°>es de Boufllers et de Bassompierre, des témoignages d'intérêt qu'il reçut de la Cour de Lorraine lors de la mort de M"^ du Châtelet. — Il prévoit une guerre prochaine. — Ses réflexions à propos du Mondain. — Inquiet des mesures qui pourraient être prises contre lui, il prie le comte de Tressan de le renseigner sur ce qui se passe. — Lettre dans laquelle il est question du talent d'actrice de M™« Denis et des persécutions contre Diderot et d'Alemberl. — Correspondance de Voltaire aux Délices.

0 Voltaire ! 0 mon maître ! 0 mon illustre ami !

Ce vers ne semble- t-il pas avoir été dicté au comte de Tressan par l'admiration sans bornes qu'il avait voué à celui qu'il appelait son illustre ami.

Voltaire, de son côté, n'était pas insensible à ces protestations d'amitié. S'il fit une guerre sans merci à ses ennemis (tels que le Franc de Pompignan, Fréron et tant d'autres qui tombèrent sur le champ de bataille criblés de plaisanteries)^ il était d'un commerce très sur et très fidèle dans son amitié. Voyez-le avec ses -amis de vingt ans : le maréchal de Richelieu, Montcrif, Helvetius, Thiriot, Cideville, d'Argental,... n'est-ce pas en leur écrivant qu'il s'écrie à chaque page : « Mon cœur ne vieillit pas ! » Comme il est prO'-

digue d'esprit et de gaieté pour son ami ïressan, lorsqu'il cherche à le consoler de ses infortunes dans ces lettres charmantes que je me fais un devoir de soumettre au public.

Les premières de ces lettres sont datées de Lauzanne où Voltaire avait acheté une magnifique maison, d'où, en étant dans son lit, il découvrait quinze lieues du lac Léman, la Savoie et les Alpes ; c'était sa maison d'hiver.

A Morimond, près de Lauzanne, 11 janvier 1756.

« Il me paraît, Monsieur, que S. M. P. n'est pas le seul homme bienfaisant en Lorraine, et que vous savez bien faire comme bien dire. Mon cœur est aussi pénétré de votre lettre que mon esprit a été charmé de votre discours. Je prends la liberté d'écrire au Roi de Pologne, comme vous me le conseillez^ et je me sers de votre nom pour autoriser cette liberté. J'ai l'honneur de vous adresser la lettre, mon cœur l'a dictée, et je me souviendrai toute ma vie que ce bon prince vint me consoler un quart d'heure dans ma chambre, à la Malgrange, à la mort de M""= du Châtelet;ses bontés me sont toujours présentes ; j'ose compter sur celles de M'"° de Boufflers et de M"»* de Bassompierrc. Je me flatte que M. Delnéc ne m'a pas oublié ; mais c'est à vous que je dois leur souvenir. Gomme il faut toujours espérer, j'espère que j'aurai la force d'aller à Plombières, puisque tout est sur la roule. Vous m'avez écrit à mon château de Monpon. C'est Ragotin qu'on appelle monseigneur. Je ne suis

point homme à châteaux. Voici ma position : j'avais toujours imaginé que les environs du lac de Genève étaient un lieu très agréable pour un philosophe et très sain pour un malade ; je tiens le lac par les deux bouts: j'ai un ermitage fort joli aux portes de Genève, un autre aux portes de Lauzanne ; je passe de l'un à l'autre ; je vis dans la tranquillité, l'idépendance et l'aisance, avec une nièce qui a de l'esprit et des talents et qui a consacré sa vie aux restes de la mienne. Je ne me flatte pas que le gouverneur de Toul vienne jamais manger des truites de notre lac ; mais si jamais il avait celle fanlaisie, nous le recevrions avec transport, nous compterions ce jour parmi les plus beaux de notre vie. Vous avez l'air, Messieurs les lieutenants-généraux, de passer le Rhin cette année, plutôt que le Mont Jura, et j'ai peur que vous ne soyez à Hanovre quand je serai à Plombières. Devenez maréchal de France, passez du gouvernement de Toul à celui de Metz, soyez aussi heureux que vous méritez de l'être, faites la guerre et écrivez-la. L'histoire que vous en ferez vaudra certainement mieux (jue la rapsodie de la guerre de 1741 qu'on met impudeindemment sous mon nom. C'est un ramas informe et tout défiguré de mes manuscrits ([ue j'ai laissés entre les mains de M. le comte d'Argenson.

« Je vous préviens sur cela, parce que j'ambitionne votre estime. J'ai autant envie de vous plaire, Monsieur, (jue de vous voir, de vous faire ma cour, de vous dire combien vos bontés me pénètrent ; il n'y a pas d'apparence que j'abandonne tous mes ermitages et un établissement tout fait dans deux maisons qui con-

viennent à mon âge et ù mon goût de retraite ; je sens que si je pouvais les quitter, ce serait pour vuus, après toutes ofîres que vous me faites avec tant de bienveillance. Je crois avoir renoncé aux rois, mais non pas à un homme comme vous.

« Permettez-moi de présenter mes respects à M™* la comtesse de Trcssan, et recevez les tendres et respectueux remerciements du Suisse V »

Le 9 novembre ou décembre 1757.

Il est certain que c'est M, le Président Dupuy qui a distribué des copies du Mondain dans le monde, et qui pis est des copies très défigurées. La pièce, tout innocente qu'elle est, n'était pas faite assurément pour être publique; vous savez, d'ailleurs, que je n'ai jamais fait imprimer aucun de ces petits ouvrages de société, qui sont comme les parades du prince Charles et du duc de Nevers, supportables à huis-clos ; il y a dix ans que je refuse constamment de laisser prendre copie d'une seule page du poème de La Pucelle, poème cependant plus mesuré que VAn'oste, quoique peut-être aussi gai ; enfin, malgré le soin que j'ai toujours pris de renfermer mes enfants dans la maison, ils se sont mis quelquefois à courir les rues ; le Mondain a été plus libertin qu'un autre. Le président Dupuy dit qu'il le tenait de l'évèque de Luçon, lequel prélat^, par parenthèse, n'était pas encore assez mondain, puis- (ju'il a eu le malheur d'amasser douze mille inutiles louis dont il eût pu, de son vivant, acheter douze mille plaisirs.

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« Venons au fait; il est tout naturel et tout simple que vous ayez communiqué ce Mondai)} de V... à cet autre mondain d'évcque ; je suis fâché seulement qu'on ait mis dans la copie :

Les parfums les plus doux, Rendent sa peau, douce, fraiche et polie.

« 11 fallait mettre :

Rendent sa peau plus fraîche et plus jolie.

« Voilà sans doute le plus grand grief, rien ne peut arriver de pis à un poète qu'un vers estropié.

« Le second grief est qu'on ait pu avoir la mauvaise foi, et j'ose dire la lâche cruauté, de chercher à m'inquiéter pour quelque chose d'aussi simple, pour un badinage plein de naïveté et d'innocence ; cet acharnement à troubler le repos de ma vie sur des prétextes aussi misérables, ne peut venir que d'un dessein formé de m'accabler et de me chasser de ma patrie. J'avais déjà quitté Paris pour être à l'abri de la fureur de mes ennemis. L'amitié la plus respectable a conduit dans la retraite des personnes qui connaissent le fond de mon cœur et qui ont renoncé au monde pour vivre en paix avec un honnête homme, dont les mœurs leur ont paru dignes peut-être de tout autre prix que d'une persécution : s'il faut que je m'arrache encore à cette solitude et que j'aille dans les pays étrangers, il m'en coûtera sans doute ; mais il faudra bien se résoudre, et les mêmes personnes qui daignent s'attachei- à moi aiment beaucoup mieux me

SOUVENIRS DU COMTE DE TRESSAN loi

voir libre ailleurs que menacé ici. M. le prince royal de Prusse m'a écrit depuis longtemps, en des termes qui me font rougir, pour m'engager à venir à sa cour. On m'a offert une place auprès de l'héritier d'une vaste monarchie, avec 10,000 livres d'appointement ; on m'a offert des choses très flatteuses en Angleterre ; vous devinez aisément que je n'ai été tenté de rien, et que, si je suis obligé de quitter la France, ce ne sera pas pour aller servir des princes. Je voudrais seulement savoir, une bonne fois pour toutes, quelle est rintenlion du ministère, et si, parmi mes ennemis, il n'y en a pas d'assez cruel pour avoir juré de me persécuter sans relâche. Ces ennemis, au reste, je ne les connais pas ; je n'ai offensé personne, ils m'accablent gratuitement.

Plane vere suis non respondcre favorem Spera hinc meritis.

« Je demande uniquement d'être au fait de bien savoir ce qu'on veut, de n'être pas toujours dans la crainte, de pouvoir enfin prendre un parti. Vous êtes ù portée, et par vous-même et par vos amis, de savoir précisément les intentions; M. le bailly de Froulay, M. de Bissy peuvent s'unir avec vous, je vous devrai tout. Si je vous dois au moins la connaissance de ce qu'on veut, voilà la grâce que je vous demande, celui qui vous a aimé dès votre enfance, qui a vu un des premiers tout ce que vous deviez valoir un jour, et qui vous aime avec d'autant plus de tendresse, que vous avez passé toutes ses espérances. Soyez aussi heureux que vous méritez de l'être, et à la Cour et en

amour. Vous êtes né pour plaire, même à vos rivaux. Je serai consolé de tout ce qu'on me fait souffrir, si j'apprends au moins que la lortune conlinue à vous rendre justice. Comptez qu'il n'y a pas deux personnes que votre bonheur intéresse plus que moi ; permettezmoi de présenter mes respects à M'"^ de Tressan et à M'"'^ de Genlis.

« Vous m'écriviez :

Formosam renovare cloces Amarillyda Silvas.

« Faudra- t-il que je vous réponde :

Nos patriam fugimus.

<i Adieu Pollion, adieu Tibulle, on me traite comme Bavius. »

A Lauzanne, 3 février 1758.

« Mon adorable gouverneur, béni soit le sieur Ligier et ses consorts , et ses mauvais vers et sa sottise. Puisque cela m'attire tant de bontés de votre part, soyez bien sûr que je ne suis sensible qu'aux marques généreuses de votre amitié et point du tout à ces platitudes moitié francomtoises et moitié lotaringiennes. La nation des petits collets et des petits beaux esprits de province a été oubliée par M. de Réaumur dans l'histoire des insectes. Ainsi ne prenons pas garde à leur existence.

tt J'étais fort malade lorsqu'on me régala de ces beaux vers dignes d'une académie de M'"* Denis

les renvoya à Toiil bien cachetés, elle aussi sensible que moi à la mention que vous voulez bien faire d'elle. Vous l'aimeriez davantage si vous l'aviez vue jouer avant-hier dans une tragédie nouvelle, sur un très joli théâtre, avec de très bons acteurs dont j'étais le plus médiocre. Je ne me tirai pourtant pas mal du rôle du vieillard, attendu que, malheureusement, je le joue d'après nature. J'aurais bien voulu que M. le gouverneur de Toul nous eût honorés de sa présence réelle. Les infamies et les persécutions dont on a affublé nos philosophes Diderot, d'Alembert et compagnie, me tiennent plus au cœur que les beaux vers de M. l'abbé Ligier. Je persiste toujours dans mon idée qu'il faut déclarer qu'on renonce unanimement à l'Encyclopédie, jusqu'à ce qu'on soit assuré d'une honnête liberté et d'un peu dé protection. Trois mille souscripteurs se joindront à eux ; ils crieront comme des aveugles, et le cri public est la plus infaillible des intrigues et la meilleure des protections.

« Vous avez vu sans doute que notre ami d'Alembert, appelé 0, a, dans l'article de Genève, loué beaucoup cette Église calviniste de n'être pas chrétienne. Vous savez que ces prêtres en ont été très ébaubis, et qu'ils ont fait une belle profession de foi dans laquelle ils résument pour solde totale qu'ils ont de la vénération pour Jésus et qu'ils croient en Dieu. Leurs voisins leur reprochent à présent d'avoir autrefois brûlé Servet et d'aller aujourd'hui plus loin que Servet ; c'est un bon article pour l'histoire des contradictions de ce monde. Voici le champ de l'histoire des meurtres qui va se l'ouvrir. Mgr le comte de Clermont aura une

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armée terriblement délabrée, son bisaïeul y eût été bien empêché. Qu'aurait dit Louis XIV, s'il avait vu un mar(iiiis de Brandebourg résister mieux que lui aux trois quarts de l'Europe ! Heureux qui voit du port tous ces orages ! Je vais planter aux Délices, de là je reviens à Lausanne pour nos spectacles; cela est plus sensé que d'aller en Allemagne. Je ne regrette aucun roi, aucun prince; mais je regrette fort M. le gouverneur de Toul, pour qui je suis pénétré delà plus tendre et de la plus respectueuse reconnaissance, et à qui je serai attaché toute ma vie. V »

Les lettres qui suivent ont été écrites des Délices, C'est ainsi que M. Arsène Houssayc nous dépeint ce séjour de Voltaire :

De Lyon, Voltaire alla à Genève ; à son arrivée, les portes étaient fermées ; à peine eut-il dit son nom que les portes s'ouvrirent à deux battants. Il voulait vivre à Genève, mais le rigorisme des réformés l'effraya autant que le zèle des catholiques. Il acheta, à une lieue de cette ville, le beau domaine des Délires; il y vécut en grand seigneur, il y reçut beaucoup de monde et y joua la comédie. On l'a vu souvent se promener dans le parc, vêtu en Arabe, avec une longue barbe, répétant le rôle de Mohabar, ou avec un habit à la grecque répétant Narbas. Dès qu'il fut installé, les comédiens de Paris vinrent lui faire leur cour en jouant avec lui sur son théâtre ; des savants, des gens de lettres et des princes suivirent les comédiens sur le chemin des Délices. On se rappelle que Montesquieu,

assistant à une représentation de l'Orphelin de la Chine, s'endormit profondément. Voltaire, qui l'aperçut, lui jeta son chapeau à la tête en lui disant ; Croyez-vous être à l'audience (i) !

Aux Délices, 22 mars 1758.

(f Mon adorable gouverneur, je suis toujours très fâché que les auteurs de l'Encyclopédie n'aient pas forme une société de frères, qu'ils ne se soient pas rendus libres^, qu'ils travaillent comme on rame aux galères ; qu'un livre, qui devait être l'instruction des hommes, devienne un ramas de déclarations puériles qui lient la moitié des volumes; tout cela fait saigner le co'ur ; mais, depuis cinquante ans, c'est le sort de la France d'avoir des livres où il y a de bonnes choses et pas un bon livre. Nous sommes dans la décadence des talents, dans le temps où l'esprit s'est perfectionné ; au reste, s'il y a de l'esprit en France, ce n'est pas parmi les gredins qui ont abusé de votre nom et qui m'ont écrit sous celui du petit séminariste de Toul; ces misérables sont encore plus méchants et plus brouillons qu'ils ne sont bêtes. Cette première lettre qu'ils m'avaient écrite était datée de Toul, et ce fut à Toul qu'on la renvoya, comme vous le savez. II (^st clair que le maître de la poste est du complot, puisque ce petit séminariste n'a point reçu le paquet renvoyé et que je viens de recevoir une seconde lettre relative à toute cette aventure, dont l'enveloppe est

(1) Pord'ails du xvinc siècle (l^e série), p. 147. Arsène Houssaye.

précisément de la même main qui avait écrit la première lettre. Cette seconde que je reçois est d'une main contrefaite; rien n'est plus bas et plus misérable que le style et les choses qu'elle contient. On y parle de vous d'une manière indécente. Il y a des vers dignes du cocher de M. de Vertamont. On m'y dit des injures atroces qui me choquent moins que la manière insolente dont on y parle de vous. Elle est signée Roquentin; tout cela est un ouvrage de canaille; j'ai jeté la lettre au feu, mais je vous envoie l'enveloppe, vous pourriez savoir du maître de poste de quel endroit la lettre est venue; le timbre, que je ne connais pas, peut servir d'indice; il y a certainement, dans toute cette aventure, un manège qui doit être découvert et réprimé ; il y a de grands fous dans le monde ; heureusement, cette pauvre espèce-la n'est pas fort dangereuse. Celle qui inonde l'Allemagne de sang et qui met tant de familles à la mendicité est un peu plus à craindre ; si vous vous mettez à voyager autour de votre province^ mon cher gouverneur, tâchez de prendre le temps où nous jouons des comédies à Lauzanne : nous vous en donnerons de nouvelles, recreati presenlia.

a Vous vous imaginez donc que j'ai un château près de Lausanne, vous me faites trop d'honneur; j'ai une maison commode et bien bâtie dans un faubourg ; elle sera château quand vous y serez. Je fais actuellement le métier de jardinier dans ma petite retraite des Délices qui seraient encore plus délices si on avait le bonheur de vous y posséder.

« Conservez vos bontés au Suisse. « V... »

Aux Délices, 18 août.

a Vous êtes donc comme messieurs vos parents, que j'ai eu riionneur de connaître très gourmands ; vous en ave/ été malade, ,1e suis pénétré, Monsieur, de votre souvenir; je m'intéresse à votre santé, à vos plaisirs, à votre gloire, à tout ce qui vous touche ; je prends la liberté de vous ennuyer de tout mon cœur. Vous avez fait vraiment une œuvre pie de continuer les Aventures de Jeanne, et je serais charmé de voir un si saint ouvrage de votre façon.

« Pour moi, qui suis dans un état à ne plus toucher aux pucelles, je serai enchanté qu'un homme, aussi fait pour elles que vous Têtes, daigne faire ce que je ne peux plus tenter. Tâchez de me faire tenir comme vous pourrez cette honnête besogne qui adoucira ma cacochyme vieillesse. Je n"ai point eu la force d'aller à Plombières ; cela n'est bon que pour les gens qui se portent bien, ou pour les demi-malades.

« J'ai actuellement chez moi M. d'Alembert, votre ami et tout digne de l'être. Je voudrais bien que vous lissiez quelque jour le même honneur à mes petites Délices ; vous êtes assez philosophe pour ne pas dédaigner mon ermitage.

« Je vous crois plus que jamais sur les Anglais ; mais je ne puis comprendre comment ces dogues-là, qui, dites-vous, se battirent si mal à Deltingue, vinrent pourtant à bout de vous battre. Il est vrai que, depuis ce temps-là, vous le leur avez bien rendu. Il faut que chacun ait son tour en ce monde.

« Pour l'Académie françoise ou française , et les

autres académies, je ne sais quand ce sera leur tour. Vous ferez toujours bien de l'honneur à celles dont vous serez. Quelle est la société qui ne cherchera pas à posséder celui qui fait le charme de la société. Dieu donne longue vie au roi de Pologne ; Dieu vous le conserve, ce bon prince, qui passe sa journée à faire du bien et qui, Dieu merci, n'a que cela à faire. Je vous supplie de me mettre à ses pieds. Je veux faire un petit bâtiment chinois à son honneur dans mon petit jardin ; je ferai en bois un petit temple grand comme la main et je le lui dédierai.

a M"" Clairon est à Lyon : elle joue comme un ange des Idamé, des Mérope, des Zaïre, des Alzire. Cependant je ne vais point la voir. Si je faisais des voyages, ce serait pour vous, pour avoir encore la consolation de rendre mes respects à M'"' de Boufflers et à ceux qui daignent se souvenir de moi. Vousjugez bien, si je renonce à la Lorraine, je renonce aussi à Paris où je pourrais aller comme à Genève, mais qui n'est pas fait pour un vieux malade, planteur de choux.

« Comptez toujours sur les regrets et sur le très tendre attachement de V... »

« Je vous ai toujours cru ou parti ou partant, mon divin Pollion H). Je vous ai cru portant la terreur et

(1) Voltaire se plaisait à donner ce surnom à son ami, le comparant à ce Consul romain qui fut à la fois orateur et personnage politique, qui accompagna César au passage du Rubicon et à la bataille de Pharsale, obtint le triomphe à la suite de ses victoires

les grâces dans le pays des Malhoroug et des Newton. Mais vous êtes comme les grâces en Aulide ; à cela près que, de cette affaire, il y aura plus de pucelles

f que de pucelles immolées. Je n'ai point écrit à

M. le duc de Richelieu ; je l'ai cru trop occupé. Je prépare pour lui ma trompette et ma lyre. Partez, soyez l'Achille et l'Homère, et conservez vos bontés pour votre ancien, très tendre et très attaché serviteur.

Aux Délices, 7 juin 1758

« M. de Florian ne sera pas assurément le seul, mon très cher gouverneur, qui vous écrira du petit ermitage des Délices. C'est un plaisir dont j'aurai aussi ma part ; il y a longtemps que je n'ai joui de cette consolation ; ma déplorable santé rend ma main aussi paresseuse que mon cœur est actif, et puis on a tant de choses à dire qu'on ne dit rien ; il s'est passé des aventures si singulières dans ce monde, qu'on est tout ébahi et qu'on se tait, et comme cette lettre-ci passera par la France, c'est encore une nouvelle raison pour ne pas tout dire ; quand je lis les lettres de Cicéron et que je vois avec quelle liberté il s'explique au milieu des guerres civiles, et sous la domination de César, je conclus qu'on disait plus librement sa pensée du temps des Romains ({ue du temps des postes. Cette

sur les Dalmates, puis abandonna la gloire pour se vouer à l'art oratoire et aux lettres. Pollion fut, comme Mécène, le protecteur des lettres et l'ami de Virgile et d'Horace. \J^ote de Vanletiv.)

belle facilité d'écrire d'un bout de l'Europe à l'autre traîne après elle un inconvénient assez triste. C'est qu'on ne reçoit pas un mot de vérité pour son argent; ce n'est que quand les lettres passent par le territoire de nos bons Suisses qu'on peut ouvrir son cœur. Par quelque poste que ce petit billet passe, je peux au moins vous assurer que vous n'avez ni de plus vieux serviteur, ni de plus tendrement attaché que moi.

tt Peut-être, quand vous aurez la bonté de m'écrire par la Suisse, me direz-vous ce que vous pensez sur bien des choses; par exemple, sur l'Encyclopédie, sur la Fille d'Aristide, sur l'Académie française. N'auraisje pas le bonheur de m'entretenir avec vous? N'iraisje jamais à Plombières? Pourquoi Tronchin ne m'ordonne-t-il pas les eaux? Pourquoi ma retraite est-elle si loin de votre gouvernement, quand mon cœur est si près ?

« Mille tendres respects, le Suisse « V... »

Au\ Délice-, 12 janvier iTô'i.

« Oui, il y a bien quarante ans, mon charmant gouverneur, que je vis cet enfant pour la première fois, je l'avoue ; mais avouez aussi que je prédis dès lors que cet enfant serait un des plus aimables hommes de France; si on peut être quelque chose de plus, vous l'êtes encore; vous cultivez les lettres et les sciences, vous les encouragez ; vous voilà parvenu au comble des honneurs, vous êtes à la tête de l'Académie de Nancy.

« Franchement, vous pouvez vous passer d'acadé-

SOUVENIRS DU COMTE DE TRESSAN Ifil

mies, mais elles ne peuvent se passer de vous. Je regrette Forment ; tout indifTéreut qu'e'tait ce sage, il e'tait très bon homme, mais il n'aimait pas assez. M"" de Graffigny (1) avait, je crois, le cœur plus sensible, du moins les apparences étaient en sa faveur. Les voilà tous deux arrachés à la société dont ils faisaient les agréments.

a M™" du Deffand (2), devenue aveugle, n'est plus qu'une ombre.

« Le président Hénault n'est plus qu'à la Reine, et vous qui soutenez encore ce pauvre siècle, vous avez renoncé à Paris. S'il est ainsi, que ferais-je dans ce pays- là?

« J'aurais voulu m'enterrer en Lorraine, puisque vous y êtes, et y arriver comme Triptolème avec le semoir de M""" de Château-Vieux; il m'a paru que je

(i) Madame de Graffigny, née à Nancy en 1694, avait épousé un chambellan du duc de Lorraine, homme vlulent, dont elle fut obligée de se séparer, elle vint à Paris, en 1743, avec M"« de Guise (depuis duchesse de Richelieu), et s'y consacra aux lettres : elle publia les Lettres d'une Péruvienne ; elle donna deux drames : Cénée et la Fille cVAristide. Elle a laissé une Vie privée de Voltaire et de Madame du Châtelel. Elle mourut en 175S.

(2) Marie de Vichy-Chymrond, marquise du Deffand, épousa, étant encore très jeune, le marquis du Deffand, qui était d'un certain âge, et dont elle ne tarda pas à se séparer. Belle, spirituelle, d'une morale peu sévère, sa maison était le rendez-vous de tout ce que la Cour et la littérature renfermaient d'hommes marquants. Elle entretint avec "Voltaire, Horace Walpole, d'Alembert, le président Hénault, une correspondance suivie. A cinquantequai re ans elle eut le malheur de perdre la vue, elle n'en conserva pas moins toute la vivacité de son esprit jusqu'à l'âge le plus avancé.

ferais mieux de rester où je suis. J'ai combaltii les sentiments de mon cœur, mais quand ont jouit de la liberté'^ il ne faut pas hasarder de la perdre. J'ai augmenté celle liberté avec mes petits domaines. J'ai acheté le comté de Tourney, pays charmant qui est entre Genève et la France, et qui ne paye rien au Roi, et qui ne doit rien à Genève. J'ai trouvé le secret que j'ai toujours cherché d'être indépendant, il n'y a rien au-dessus du plaisir de vivre avec vous.

« Les livres dont vous me parlez m'ont paru bien durs et bien faibles à la fois, prodigieusement remplis d'amour-propre. Gela n'est ni utile, ni agréable ; des phrases, de l'esprit, voilà tout ce qu'on y trouve. Ehl qui est-ce qui n'a pas d'esprit dans ce siècle? Mais du talent, du génie, où le trouve-t-on ? Quand on n'a que de l'esprit avec l'envie de paraître^, on fait un mauvais livre. Que vous êtes supérieur à tous ces messieurs-là ! Et que je suis fâché contre les montagnes ([ui nous séparent ! Mettez-moi, je vous prie, aux pieds du roi de Pologne ; il fait du bien aux hommes tant qu'il peut. Le roi de Prusse fait plus de mal au genre humain ; il me mandait l'autre jour que j'étais plus heureux que lui ; vraiment je le crois bien, mais vous manquez à mon bonheur.

« Mille tendres respects. « V... »

Aux Délices, IG août 1760.

a Voici deux Genevois aimables que je prends la liberté d'adresser à mon cher gouverneur, et que je voudrais bien accompagner. MM. Turretin et Rilliel sont les seuls objets de mon envie, car je vous jure,

mon très cher gouverneur, que je n'envie ni Pompignan, ni même Fréron ; je ne voudrais être à la place que de ceux qui peuvent avoir le bonheur de vous voir et de vous entendre. Il me paraît (jue ce Fréron vous a un tant soit peu man([ué de respect dans une de ses Mal-Semaines. Il faut pardonner à un homme comme lui, enivré de sa gloire et de la faveur du public.

« Mon cher Falissot est-il toujours favori de Sa Majesté Polonaise? Comment trouvez- vous la conduite de ce personnage et celle de sa pièce? Notre cher frère Menou m'a envoyé, de la part du roi de Pologne, V Incrédulitc combattue par le simple ; essai par un roi, essai auquel il paraît que cher frère Menou a mis la dernière main. Il ne vous montrera pas la réponse que je lui ai faite, mais moi je vous montre ma lettre au roi de Pologne, et j'espère bientôt vous envoyer le premier volume de l'histoire de Pierre Premier; vous savez que c'est un ouvrage que je vous dois ; je n'oublierai jamais certain petit certificat (1) que vous m'avez honoré ; quoique je sois occupé actuellement à bâtir une église, je me sens encore très mondain ; l'envie de vous plaire l'emporte encore sur ma piété, j'espère que Dieu me pardonnera cette faiblesse, et qu'il ne me fera pas la grâce cruelle de m'en corriger; je sais qu'il faut oublier ce monde, mais j'ai mis dans mon

[l) Voltaire fait ici allusion à cette partie de la préface de l'histoire de Charles XII, intitulée : Avis important sur l'histoire de Charles XII. Cette pièce, signée du comte de Tressan, lui fut dictée par le roi de Pologne, pour constater l'exacte vérité des faits contenus dans cette histoire (nous avons cru devoir reproduire ce document à l'appendice).

marché que vous seriez excepté nommément ; plaignez-moi, Monsieur, d'être si loin de vous et de vieillir sans faire ma cour à ce que la France a de plus aimable ; mon tendre et respectueux attachement ne lînira qu'avec ma vie.

« Voltaire. »

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