‹ Souvenirs du comte de Tressan, Louis-Elisabeth de La Vergne, d'après des documents inédits réunis par son arrière-petit-neveu, le marquis de TressanChapitre 15 sur 32 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Le comte de Tressan obtient la dispense de résider à Bitche. — 11 se relire avec loiite sa famille à la Cour de Stanislas. — Ce monarque cherche à consoler le grand maréchal de sa maison de ses malheurs. — Lettres du roi de Pologne. — Soirées de la marquise de Boufflcrs. — Madrigaux, chansons, épig-rammes — Voyages de Stanislas à Versailles. — Mort du Dauphin. — Lettre de M. le Dauphin au comte de Tressan. — Stanislas victime de l'accident le plus affreux. — Mort de ce prince.

L'importance du commandement de Bitche cre'ait de lourdes cliarges à son gouverneur, ([ui était loin d'être riche ; la représentation à laquelle il était tenu, avec une garnison considérable et au milieu du mouvement continuel des troupes qui allaient en Allemagne ou qui en revenaient, acheva de ruiner ses affaires.

A peine commençait-il, en 1764, à les rétablir, qu'il perdit, sous le ministère de Choiseuil, le traitement de lieutenant-général en activité qu'il avait obtenu sous le maréchal de Belle-Isle. Réduit à un revenu trop modique pour continuer sa résidence à Bitche, au lieu de donner sa démission d'un commandement que Louis XV lui avait accordé pour la vie, il obtint la dispense d'y résider et se retira avec toute sa famille à la Cour du roi de Pologne, qu'il ne quitta plus jusqu'à la mort de ce prince, dont l'amitié le consola des malheurs qu'il avait successivement éprouvés.

Quelques lettres feront juger de rintimité qui existait depuis fort longleinp? entre le roi Stanislas et le comte de Tressan (1) :

0 Votre lettre, mon cher Tressan, est un discours académique qui m'enchante par votre éloquence ordinaire, et qui me touche par vos sentiments, que je dois à votre prévention favorable pour moi. J'en sens trop le prix pour ne pas faire mon possible à la mériter, ou du moins à ne vous pas détromper de Terreur qui m'est si avantageuse. Je suis charmé des soins que vous prenez de faire valoir votre direction. 11 vous sera aisé de réussir et de répondre à l'attente du public. Vous me ferez grand plaisir de dire à M. le président Hénaut combien je suis sensible à ce qu'il vous dit dans sa lettre, et l'assurer de toute mon estime et amitié ; ne manquez pas non plus, je vous prie, de remercier M. Montcrif du beau présent qu'il me fait de ses ouvrages. C'est à votre attachement pour moi que je dois ces faveurs que je reçois de vos amis. J'espère qu'après la première séance de Nancy, j'aurai le plaisir de vous voir et de vous dire que je suis de tout mon cœur

a Votre très affectionné,

« Signé: Stanislas, Roi. »

Le 9 de février 17.r2.

« Rien ne s'accorde mieux, mon cher comte, au

(1) Ces leUres font partie de la colicclion d'autographes du marquis de Tressan.

charmant style de vos lettres, que l'agréable matière qui vous a fourni l'occasion de m'écrire depuis que vous êtes à Versailles; je suis pénétré de joie de leur contenu et de reconnaissance de votre exacte attention. Vous ne vous contentez pas de mettre du Ijaume dans mon sang par les l)onnes nouvelles de la santé du cher Dauphin, vous y joignez toutes les douceurs capables de me donner de la vanité si j'étais persuadé de les mériter; cela n'empêche pas d'avouer que votre suffrage me rend bien glorieux : quanta ce que vous me demandez sur mon voyage, je suis toujours dans la même perplexité ; ainsi je vous conseille, ayant fait vos affaires, de revenir. J'attends avec plaisir votre retour pour vous embrasser et vous dire que je suis de tout mon cœur » Votre très affectionné,

u Signé : Stanislas, Roi. »

Le 17 d'août 1752.

« J'ai reçu, mon cher comte, avec grand plaisir, votre lettre qui pourrait tenir lieu d'un beau discours académique, où le cœur est aussi éloquent que l'esprit. J'ai lu avec bien de la satisfaction et de l'admiration la belle pièce que vous m'envoyez, qui doit faire le plus bel ornement du recueil qui va paraître. Je l'envoie à Solignac qui est à Nancy. Si tous les ouvrages de littérature étaient comme celui-là, on ne balancerait pas entre la crédulité et le doute pour se déterminer à juger de sa perfection. J'e^^père que vous n'oubliez pas ce que vous devez dire à l'érection de la

slalue. .le compte beaucoup sur l'honneur que vous ferez à la fête que je prépare.

a Je vous embrasse de tout mon cœur.

u Signé: Stanislas, Roi.

« Mes compliments à M™" de Tressan. »

« Vous êtes toujours le très bien venu quand vous venez et maudit quand vous ne venez pas. J'attendrai donc avec impatience votre arrivée pour lever la malédiction et bénir le jour par votre présence. Au reste, je vous souhaite en vérité, pour cette année, plus de bonheur que vous ne sauriez désirer ; il est dû à votre mérite et à la part que j'y prends.

« Je suis de tout mon cœur votre très affectionné, « Signé: Stanislas, Roi. « Le l^'' janvier 1857.

« Je prends toute la part possible, mon cher comte, à la douleur que vous cause la maladie de votre second fils, j'ai le plus vif désir de vous voir consolé ; je voudrais qu'il fût un remède efficace pour son rétablissement. Au reste, tout ce que vous dites sur les affaires du temps est très judicieux et véritable.

« C'est dommage que votre façon de penser se réduise en fumée, car je viens de brûler la lettre. Quant au maréchal" de Belle-Isle, je me réserve de mettre en usage ce que vous souhaitez, quand on verra plus clair sur ce qui le regarde.

« Je vous embrasse de tout mon cœur.

a Signé : Stanislas, Roi. »

Le 9 de février 1857.

« Je ne saurais assez vous exprimer à quel point je ressens la satisfaction que vous donne la nouvelle que vous m'apprenez, tout ce qui vous intéresse me touche infiniment. J'espère que votre santé vous permettra de venir partager votre joie avec mui. Je vous attends avec impatience, et suis de tout mon cœur votre très

afïectionné.

a Signé : Stanislas, Roi. >> 20 novembre 1758.

tt J'ai lu, mon cher marquis (1), avec l'admiration qui est due à tous vos ouvrages, le discours prélimiminaire qui donne un grand avant-goût de ce qu'il annonce ; mais prenez garde que les plus beaux tableaux mal encadrés, autant que les grandes beautés mal ajustées perdent de leur mérite ; qu'il ne vous arrive pas de même par le mauvais sujet que vous choisissez dans votre épître dédicatoire pour illustrer votre ouvrage ; au reste, nous sommes impatients d'apprendre la délivrance de iM™* de Tressan ; si votre opération avait été une expérience électrique, l'accouchement aurait été plus prompt. Je vous embrasse de tout mon cœur.

« Stanislas, Roi. »

(1) M. de Tressan était en l'éalité marquis depuis la mort de son père, il ne prit jamais ce titre.

C'est du marquis de Tressan, son père, qu'il a dit :

De Pézenas vient un marquis, Tantôt le plus déraisonnable, Ou des mortels le plus aimable, Très digne père de son fils.

Stanislas savait apprécier et récompenser le mérite, il avait été lui-môme élevé à l'école de l'adversité ; aussi son amitié pour le comte de Trcssan semblaitelle s'accroilre avec l'infortune de celui-ci. Il affectait de prodiguer au grand maréchal de sa maison les honneurs et les distinctions. Le comte répondit à tant de bontés par un attachement sans bornes et garda toute sa vie le souvenir du meilleur des rois dont il avait été pendant dix-huit ans le grand ami et dont il fut parfois le poète, ainsi qu'il l'a dit lui-même.

a Un jour qu'on jouait la comédie en présence du roi de Pologne et qu'on chantait des couplets, je lui fis celui-ci :

Quand la Pologne en danger De tomber dans l'esclavage, Recevant un étranger, Dans son Roi perdit un sage ; Ce qui fit tout son malheur, Lorrains, fit votre avantage; Ce qui fit tout son malheur, Lorrains, fit votre bonheur.

« La première fois que le roi Stanislas me fit l'honneur de venir dîner chez moi à Toul, ville de la résidence de mon commandement du Toulois et de la Lorraine française, je lui dis:

Le Dieu qui lance le tonnerre Vint voir Philémou et Baucis; Un repas frugal sut lui plaire ; Il reçut leurs vd'ux réunis.

Aimez notre petit ménage, Vous qui l'honorez en ce jour ; Vous y recevez un hommage Bien tendre et bien rare à la Cour.

Tout ici retrace l'image De la simplicité des champs.

Le cœur de celle qui m'engage En conserve le sentiment.

Votre bonté, votre présence, La touchent plus que mon retour; Pour vous, notre reconnaissance Est plus vive que notre amour.

« Un aulre joui-, le roi de Pologne me faisait l'Iionneur de dîner chez moi avec toute sa Cour, je mis quatre bouquets sur son couvert, l'un était d'immortelles, le second était d'épis de blé, le troisième de rameaux de lauriers et le quatrième de lys ; chaque bouquet portait un des quatre vers suivants:

Vos écrits sont gravés au temple de mémoire. Vous répandez ces dons sur vos peuples heureux, Vous les avez cueillis dans les champs de la gloire, Ces lys naissent de vous pour vos derniers neveux, »

Stanislas s'était accoutumé à la société de M. de Tressan au point qu'il ne lui laissait plus la liberté de s'absenter un seul jour. Après avoir terminé son travail avec ses ministres, Stanislas avait l'habitude de demander : « Où est Tressan? » S'il ne paraissait pas, il fallait qu'on le cherchât jusqu'à ce qu'on l'eût trouvé. Dès lors, il ne pouvait plus s'éloigner jusqu'à

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ce que le Roi fût couché. Quand le grand maréchal avait la goutte, le monarque se faisait porter près de son lit : « Plains-toi, mon ami, lui disait-il, jure, crie, gronde à ton aise. » Le malade, qui d'ailleurs, s'en acquittait bien, s'égayait, faisait rire le prince et oubliait ses maux.

L'amitié du bon Roi, une bibliothèque bien choisie, un cabinet d'histoire naturelle, une petite chartreuse avec un jardin délicieux dans les bosquets riants et variés de Lunéville, une riche collection de fleurs les plus rares et les plus belles, ses amis et sa famille semblaient avoir amorti chez le comte de Tressan le sentiment de ses chagrins. La promenade, les visites, le jeu et surtout la conversation occupaient ses jours.

Les soirées se passaient ordinairement chez le marquise de Boufflers qui, depuis la mort de la marquise du Chàtelet, réunissait chez elle la Cour la plus spirituelle et la plus brillante. Le comte animait ces réunions par la vivacité de son esprit, ses mots heureux et ses piquantes saillies. Le Roi prenait plaisir à le mettre aux prises avec la marquise de Boufflers, son fils, sa fille et ses sœurs. « Le voici, disait-il un jour, je vais lui arracher quelque mauvaise plaisanterie ou quelque bonne méchanceté. » Ce qui donnait lieu à de fines réparties, à des vers charmants, dont une partie se trouve dans le recueil manuscrit des poésies du comte de Tressan. Madrigaux, chansons, épigrammes, toutes les variétés de la poésie légère se rencontrent dans ce volume. Je crois devoir en citer quelques extraits :

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