‹ Souvenirs du comte de Tressan, Louis-Elisabeth de La Vergne, d'après des documents inédits réunis par son arrière-petit-neveu, le marquis de TressanChapitre 16 sur 32 · CHANSON · texte numérisé non relu

CHANSON

FAITE AIMIKS UNE TRACASSEIUE SUIVIE d'uN RACCOMMODEMENT

A Madame la Marquise de Bouffîers.

Le destin, dans sa balance, A mis les biens et les maux, Et tous ceux qu'il nous dispense Me paraissent bien égaux.

La goutte, le jeu, la disgrâce M'ont frappé de mille coups ; Hier, je tombai sur la glace, Mais j'avais soupe chez vous.

C'est également à la marquise qu'il adressait les vers suivants :

De ma chère électricité, 0 rivale trop redoutable.

Pourquoi ne suis-je pas tenté De découvrir la vérité.

Ou tout au moins le vraisemblable ?

Chère Eglé, je n'ai d'existence Que celle que je tiens de vous, Dans le Styx par votre courroux, Dans le néant par votre absence Et dans l'Olympe à vos genoux.

Quand vous dissertez sagement

Et démêlez si finement

La réalité d'une idée,

Les nuances d'un sentiment,

Par vous ma raison éclairée

Apprend à juger sainement.

Jamais Apollon ne m'inspire, Je crains ses savantes leçons ; Eglé seule accorde ma lyre, Je lui dois ses plus tendres sons.

Chère Eglé ! ce que je puis être Dépendra de vos sentiments.

Ah ! rendez mes progrès moins lonts !

Que votre feu brillant m'éclaire, Que le mien passe en votre cœur, Et, par l'excès de mon bonheur, Rendez-moi digne de vous plaire.

La muse du poêle s'armait parfois d'une pointe d'ironie. C'est ainsi que, s'adressanl à une personne connue pour rechercher presque exclusivement la société des femmes, il lui disait :

Sapho, la Muse de la Grèce, Chez son sexe, dit-on, chercha la volupté ; Dans l'esprit, vous avez même délicatesse

Et vous avez plus de beauté ;

Quel sexe ne serait tenté

De vous avoir pour sa maîtresse ?

Mais la Cour de Lorraine ne devait pas tarder à devenir aussi calme et aussi triste qu'elle avait été naguère animée et brillante ; les étrangers de distinction semblaient avoir oublié le chemin de Lunéville, la noblesse du pays tournait ses regards du côté de la France, sachant que là était l'avenir pour elle. Stanislas se trouvait donc moins entouré. C'est que le bon Roi vieillissait, tout en conservant ses facultés intellectuelles aussi vives et l'enjouement de son carac-

tère ; sa vue avait baissé au point qu'il ne pouvait plus ni lire ni écrire. Une obcsilé démesurée était devenue pour lui une véritable infirmité^ lui rendant la marche presque impossible. Aussi, en 17(Jo, dut-il renoncer au voyage à Versailles qu'il faisait régulièremont chaque année depuis son installation en Lorraine.

M'"' la marquise desRéaultx raconte de la façon suivante (1) les visites que ce monarque faisait à sa fille Marie. Ces voyages se ressemblaient beaucoup. Chaque fois, Stanislas était accueilli avec la même effusion ; son installation se faisait toujours à Trianon, et il ne manquait jamais d'amener son inséparable, le duc Ossolinski, deux chambellans, quelques dignitaires, etc..

Dans ces voyages, nous dit le duc de Luynes, Stanislas avait un surtout complet qui marchait avec lui ; au sortir de son dîner, il donnait Tordre pour le lieu où il devait dîner le lendemain.

Le surtout partait en poste avec un officier de sa bouche et il allait coucher dans ce lieu, de sorte qu'il trouvait son dîner prêt à l'heure ((u'il ordonnait^ non seulement pour sa personne, mais pour sa suite.

L'arrivée, annoncée officiellement, était le plus souvent devancée par Stanislas, heureux de faire celte douce surprise à Marie pour laquelle l'afTection paternelle était d'autant plus précieuse que celle de Louis XV lui avait échappé bien vite. Les incertitudes des arrivées et des départs du roi de Pologne déran-

(1) Le roi Stanislas et Marie Leczins/<a, par la marquise des Réaultx. Librairie Pion et Nourrit.

geaient sans cesse les combinaisons de Marie pour les réceptions officielles qu'elle tenait à faire à son père. Les hauts dignitaires chargés de ce soin arrivaient en retard, soit pour le recevoir, soit pour le reconduire, de même la garde qui devait sortir et battre aux champs ne parvenait pas toujours à saisir le moment de l'arrivée ou du départ (1).

Alarmée de voir le roi de Pologne différer son voyage, Marie Leczinska vint passer avec lui l'été à Commercy ; rappelée auprès du Dauphin dont l'état s'était rapidement aggravé, au moment de quitter son père, la Reine eut le pressentiment qu'elle ne devait plus le revoir. Peu de temps après, elle eut la douleur de perdre son fils ; sa grande piété put seule lui permettre de résister à ce coup terrible qui vint frapper le roi Stanislas au plus profond de son cœur :

a Hélas ! s'écriait-il dans sa douleur, j'ai perdu deux fois la couronne, je n'en ai pas été ébranlé, la mort de mon cher Dauphin m'anéantit. ■»

L'atteinte fut si profonde qu'il ne s'en releva jamais complètement. Le comte de Tressan fut inconsolable d'une perte que toute la France ressentit. M. le Dauphin, qui l'avait aimé dès son enfance, avait toujours soutenu son courage dans ses disgrâces; il était avec lui en correspondance assidue et intime (2).

L'évéque de Verdun, Nicolaï, et le maréchal du Muy

(1) Mémoires du duc de Luynes.

(2) L'auteur a donné (voir à V Appendice) la copie d'une lellre du Dauphin, adressée au comte de Tressan.

qui, tous deux, avaient de l'esprit et de l'instruction, l'abbé de Saint-Cyr, homme érudit, mais superstitieux, formaient, avec le duc de la Vauguyon, la société du Dauphin. Ce prince avait acquis des connaissances, et l'instruction était jointe en lui à des principes de vertu.

Comme, dans sa petite jeunesse, il contrefaisait, pour s'amuser, les basses-tailles delà chapelle du Roi, ceux qui l'entendirent publièrent que c'était un vrai bigot qui ne s'occupait qu'à chanter vêpres. Cette impression, une fois dans le public, resta, mais bien à tort, car si le Dauphin était dévot, il n'était rien moins qu'intolérant.

Le Dauphin lisait beaucoup et avait des entretiens avec quelques hommes instruits ; mais, toute sa vie, il eut une répugnance bien marquée pour ce qu'on appelait les Philosophes.

Un jour que le Dauphin était appuyé sur le grand balcon du château de Bellevue, les yeux fixés sur Paris, un homme qui le voyait familièrement, s'approcha de lui et lui dit: « Monsieur le Dauphin a l'air bien pensif. »

« Je songeais, répondit ce prince, aux délices ([ue doit éprouver un souverain en faisant le bonheur de tant d'hommes. »

Tous ceux qui crurent avoir à se plaindre de la Cour s'attachèrent au Dauphin; il se trouva ainsi, presque malgré lui, le chef d'un parti de frondeurs qui le représentaient comme le protecteur des mœurs et le zélé défenseur de la religion.

Le Roi, voyant dans son fils des dispositions qui semblaient devoir Téloigner de lui, le traita avec froideur, et le Dauphin a passé vingt ans de sa vie à ne voir le Roi que pendant quelques moments et comme courtisan.

On a remarqué une singularité entre le père et le fils, c'est que jamais celui-ci n'appelait le Roi ni sire, ni mon père; il trouvait le moyen d'éviter par des périphrases toute expression nominative et ne faisait au Roi que de courtes réponses et d'un air embarrassé.

Si le Dauphin eût vécu, on croit qu'il aurait fait dans le gouvernement des changements essentiels. On pense d'ailleurs qu'investi du pouvoir suprême , ce prince aurait senti la nécessité d'une marche suivie et constante. Les affaires, les circonstances auraient sans doute rapproché de lui des hommes éclairés et sa justice naturelle, ainsi que la bonté de son caractère, lui auraient inspiré de l'indulgence pour ceux qu'aurait entraîné l'erreur de leur esprit.

S'entretenant un jour avec le maréchal de Richelieu, il lui dit : « Monsieur le Maréchal, vous avez la réputation de faire très bien les portraits, faites le mien. »

Comme le maréchal s'en défendait, le Dauphin insista et le duc lui dit : « Puisque M. le Daupliin l'ordonne, voici son portrait ; quand je vois M. le Dauphin, je crois être dans un magasin de l'Opéra ; le prince se mit à rire et le maréchal continua : on voit, reprit-il, dans le magasin de l'Opéra, le costume d'un grand prêtre, d'un guerrier, d'un philosophe, d'Arle-

quin, d'un berger, et loiil cela se (n)uvc chez M, le Dauphin. »

Le prince ne s'offensa pas, quoique cette comparaison peignit l'incertitude présumée de ses idées.

J'entrerai dans quelques détails (1) sur sa mort, parce qu'une partie de l'Europe a été persuadée qu'il avait été empoisonné.

Le Daupliin, triste et ennuyé, était tombé dans une mélancolie qui altérait sa santé. Dans le même temps, une dartre lui survint au-dessous du nez, et, voulant la faire disparaître, il usa d'une drogue de charlatan ; la dartre disparut, mais l'humeur passa dans le sang et se jeta sur la poitrine ; bientôt après, le Dauphin se mit à tousser et il partit pour Compiègne dans cet état en juillet 1765.

Le régiment Dauphin-Dragons y vint et le Dauphin s'empressa de le faire manœuvrer tant à pied qu'à cheval. Un jour qu'après s'être échauffé il assistait à une manœuvre à pied dans un pré très humide^ il se mouilla les pieds, et comme l'heure du conseil pressait, il s'y rendit en voiture sans prendre le temps de changer de linge et de chaussures. Le lendemain, il eut un gros rhume, ne voulut rien faire pour le guérir et continua de se livrer avec excès à la fatigue, au chaud et au froid ; revenu à Versailles, sa poitrine parut attaquée. La Cour alla à Fontainebleau au mois d'octobre 1765. Cette maladie avait fait de si grands progrès qu'il n'y avait bientôt plus d'espoir.

l'I) Ces détails sont tiré? d'un écrit de M. de Meilhan.

Le Dauphin voyant la mort s'approcher se soumit alors à tous les remèdes qu'on lui proposait, mais il était trop tard, et le 20 décembre, il mourut comme tous ceux qui ont le même genre de maladie et par les mêmes gradations.

Collé nous dit dans ses mémoires :

Depuis que M. le Dauphin a été convaincu que sa maladie était mortelle, il ne s'est occupé que des services qu'il pouvait rendre à ceux qu'il aimait; c'est ainsi qu'il a fait donner une compagnie à un page qu'il affectionnait.

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