‹ Souvenirs du comte de Tressan, Louis-Elisabeth de La Vergne, d'après des documents inédits réunis par son arrière-petit-neveu, le marquis de TressanChapitre 17 sur 32 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Lettre de Tabbé de Saint-Cyr. — M. de Tressan cède sa collection d'histoire naturelle à la Margrave de Bade; il prend sa retraite à Nogent-l'Artaut. — Consultation donnée par le comte de Tressan à un de ses amis. — M. de Nointel guéri de la grippe par des demoiselles de l'Opéra. — Bel exemple de reconnaissance donné par le chirurgien Le Ont, médecin de Louis XV. — La Bibliothèque des romans. — Opinion du marquis de Paulmy sur les romans de chevalerie qu'il éditait alors.

Les regrets du comte de Tressan ont duré autant que sa vie, cependant ni lui, ni ses fils, ni sa fille, dont le Roi de Pologne et la Reine de France avaient été parrain et marraine, ne se sont trouvés sur le testament de ce prince.

La Reine en fut touchée et, dans sa dernière maladie, elle avait commencé, pour y suppléer, à prendre quelques mesures qui eussent été sans effet , si Louis XV, à qui le duc de La Vauguyon (1) fit connaître la situation malheureuse du comte de Tressan, ne lui eût accordé sur sa cassette, une pension en attendant

(1) Le duc de La Vauguyon fut toujours le grand ami et le protecteur du comte de Tressan, c'est chez lui qu'il descendait lorsqu'il venait à Versailles ; il en parlait ainsi : u Le duc de La Vauguyon, gouverneur des Enfants de France, celui que mon cœur aima dès l'âge de quatorze ans, avec lequel je jurai fraternité d'armes, avec lequel j'ai vécu pendant cinquante-trois ans comme avec un frère et que je pleurerai jusqu'au dernier soupir. »

qu'il put être dédommagé des pertes qu'il avait faites sous le ministère du duc de Choiseul.

Il fallait aviser aa plus pressé, M. de ïressan suivit les conseils qui lui donnait l'abbé de Saint-Cyr, dans la lettre que voici :

« Votre portrait du Roi de Pologne est très beau, Monsieur, et je l'ai lu avec grand plaisir, je m'intéresse bien vivement au succès de votre demande, et je ne perds aucune des occasions où je crois pouvoir vous être utile, mais je crains bien que cette dernière tentative ne réussisse pas mieux que les autres. Je vous conseille de travailler à l'arrangement de vos affaires par la diminution de vos dépenses et par la vente des curieuses inutilités qui ne conviennent pas à votre fortune et qui doivent faire l'ornement d'une maison plus opulente que la vôtre ; je ne vous donne ce conseil que par le tendre attachement que je vous ai voué, et je me tlatte que vous n'en doutez pas. 1 L'Abbé de Saint-Cyr. »

Versailles, 1766.

« M"* de Villars a été fort contente de votre discours et vous fait tous ses compliments. »

Le comte se décida donc à faire successivement les réformes indispensables, dans sa maison. C'est ainsi qu'il se défit de sa bibliothèque et de sa riche collection d'histoire naturelle qui fut acquise par la Margrave de Bade ainsi que nous l'apprend celte lettre :

a Monsieur,

« De retour à notre Cour, je n'ai rien de plus pressé ni de plus agréable que de communiquer à Son Altesse, M*"" la Margrave, l'offre obligeante, que vous m'avez faite, de rouvrir pour elle toutes vos caisses et de vous priver en sa faveur de votre collection de plantes marines, supérieure à tout ce que je conçois en ce genre.

« Son Altesse m'a tout de suite chargé, Monsieur^ de vous témoigner qu'elle est très sensible à celte charmante attention, dont elle n'abusera cependant point, tant parce ({ue ces pièces sont déjà emballées que parce qu'il reste la difficulté qu'on ignore combien on doit les estimer ; j'ai cru et je comprends fort bien. Monsieur, que vous êtes très éloigné d'en vouloir fixer un prix à Son Altesse et c'est pourtant une chose qu'on voudrait savoir,

« Rendez-moi, Monsieur, je vous en supplie, la justice d'être bien persuadé que je me trouve fort honoré et fort flatté que les ordres de Son Altesse m'aient procuré celte occasion de m'entretenir avec vous, et de vous assurer des sentiments de profond respect et de la vive reconnaissance avec lesquels j'ai l'honneur d'èlre. Monsieur,

« Votre très humble et très obéissant serviteur,

« DE SCUMIDT. »

Garlsruhe, ce 5 mai 17(jii.

Après estimation ce fut affaire conclue. M. de Tressan vendit également ses chevaux, ses équipages et tout ce qui pouvait se retrancher de son

ameublement, il restreignit sa table et ses autres dépenses ; et se réduisit à un seul valet pour payer les dettes qu'il avait contractées, soit à la guerre (1), soit dans ses divers commandements, et pour soutenir ses enfants au service.

Le maréchal de Berchény, qu'il avait connu à la Cour de Lorraine, désirant jouir de son voisinage, lui indiqua près de sa terre de Lusancy, à Nogent-l'Artaut, une maison qui avait appartenu à M. Poisson avant la fortune de sa fille la marquise de Pompadour ; cette maison qui était spacieuse et entourée de beaux jardins lui coûta 10,000 livres

Ce fut la retraite qu'il se choisit, pour se consacrer tout entier à l'éducation de ses enfants. Il fit à ce propos un livre intitulé : Réflexions sommaires sur r esprit et l'éducation.

Dans l'avant-propos de cet ouvrage il s'exprime ainsi :

a Je regretterais qu'une expérience de plus de cinquante ans que j'ai passés dans la société des gens les plus éclairés de mon siècle fût absolument perdue pour mes enfants, je me restreins dans ce faible ouvrage à leur montrer ce qui peut rendre l'esprit actif, juste et véritablement éclairé.

(1) Une grande charge pour un oiïicier était la composition de son équipage. Ce n'était pas tout de payer le grade, il fallait encore, à ses frais, s'équiper, et c'étaient plusieurs valets, plusieurs chevaux, des mulets de bât ; tout cela coûtait très cher. Rien qu'un habit coûtait de 800 à 850 livres.

(i J'ai connu les écueils qui peuvent le détruire et les fausses notions qui peuvent l'e'garer, puissais-je réussir, dans ces réflexions sommaires, à leur indiquer les moyens de se garantir des ridicules momentanés qui prouvent la médiocrité de Tesprit et des torts réels qui l'avilissent ou le rendent coupable. »

Dans ce volume le comte de Tressan raconte dans quelles circonstances il prit goût à la physique et à l'histoire naturelle :

a Elevé au Palais-Royal dans la Cour du Régent du royaume^ dont mon oncle était premier aumônier et favori, élevé de même dès l'âge de 14 ans à la Cour du plus grand et du meilleur des maîtres et dans la maison de mon oncle où les gens les plus éclairés de ce temps aimaient à se rassembler, j'aime à me rappeler l'époque où M. Le Cat (1) s'attacha à mon oncle, pour ne le quitter qu'à son dernier soupir.

La sympathie la plus mutuelle et la plus forte m'unit à M. Le Cat, et, depuis l'âge de seize ans jusqu'à celui de vingt-six, je travaillai avec lui à l'anatomie et à toutes les parties de la physique générale. »

Il était lié également avec La Gondamine, ce savant qui cultiva toutes les sciences et parcourut presque

(1) Le Cat, chirurgien, né en 1700, à Blérancourt (Aisne), remporta plusieurs prix à l'Académie royale de chirurgie ; il établit à Rouen des cours publics d'anatomie, fonda TAcadémie royale de Rouen en 1744. Il introduisit en France une méthode nouvelle sur l'opération de la taille.

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toutes les parties du monde. Il fui choisi en 1730, avec Bouguer, pour aller à lÉquateur, afin de déterminer la grandeur et la figure de la terre. Il traversa, dans ce voyage, toute l'Amérique du Sud et ne revint qu'au bout de dix ans, après des fatigues inouïes. Aussi était-il dans un état de santé très précaire, en 1767, alors qu'il écrivait à son ami :

Paris, 4 mars 17t)7.

« Dans le temps où j'ai reçu votre lettre, mon cher comte , c'est-à-dire il y a environ quinze jours, j'essayais des courants électriques d'après l'avis de M. Van Swieten, et je les ai continués jusqu'à lundi dernier. J'ai différé à vous répondre, tant pour vous en dire des nouvelles comme physicien, que de l'effet que ce nouveau moyen aurait produit sur votre ami.

« ,1e croyais que vous m'aviez totalement oublié ; je vous ai écrit plusieurs fois depuis la mort du roiphilosophe, et deux fois depuis votre dernière lettre ; je vous ai écrit à Lunéville le 10 septembre, d'Aix-la- Chapelle dont j'ai été prendre les eaux, les bains et les douches^ et de là à Spa prendre les bains froids, dont on me promettait merveilles et qui n'ont pas eu plus d'effet que tous les autres remèdes des Tronchin, des Van Swieten, sans compter les esculapes de Paris, .le vous ai fait le récit peut-être trop au long de mes maux et du triste état de mes pieds, mains, jambes et de toutes les parties inférieures dont la sensibilité a diminué de moitié, sans que j'en aie perdu les mouvements; rien n'a opéré, ni l'électricité non plus. Le tronc est sain, mais les branches se détachent. Je vous

ai envoyé des vers tels quels sur mon étal, dont je sens les conséquences, mais ([ui ne me cause pas de mélancolie. Je comptais que vous liriez tout cela à M™" de Boulflers, à qui je n'ai point écrit pour lui épargner la peine de me répondre, comptant sur vous et n'ayant que des choses tristes à mander. Je n'ai reçu aucune réponse. Ma lettre était adressée à Lunéville, et tous les jours la poste part d'Aix-la-Chapelle pour Bruxelles. Je me suis informé de votre santé à tous ceux (|ui pouvaient m'en dire des nouvelles, particulièrement depuis six semaines que je suis de retour à Paris, car je suis revenu le 1"" octobre des eaux à Saint-Quentin et à Esvrillé, où j'ai végété dans le sein de ma famille, entre ma sœur et ma femme, qui me cultivaient comme une plante de Bornéo et de Sumatra. M™° de la Condamine a fait avec moi le voyage des eaux qui nous a ruiné. J'ai depuis un an des chevaux que je n'avais que quand elle était à Paris. Je ne puis plus marcher à pied dans les rues sans un risque évident ; il est temps de manger son fonds à soixante-six ans, quand on n'a point d'enfants. « Je croyais vous trouver à Paris en conséquence de vos projets d'il y a un an. J'apprends avec déplaisir que vous n'êtes pas en état de vous y établir, et avec quelque consolation que vous avez arrangé vos affaires et vous étés choisi une jolie retraite champêtre d'où vous nous faites espérer que vous nous viendrez voir quelquefois. Je doute que j'en puisse profiter ; cependant on m'assure que je n'ai point d'apoplexie à craindre, mais j"ai vieilli de vingt ans, sans savoir pourquoi, depuis dix-huit mois ; jusque-là je me por-

tais comme à quarante ans; aujourd'hui, en supposant que j'aie quatre-vingt-six ans, je puis dire encore que je me porte assez bien pour cet âge.

« Vous ne me dites rien de votre santé, je la dois croire très bonne si j'en juge par votre nouvel ouvrage écrit avec beaucoup de sagesse et de noblesse. Je n'ai lu celui-ci que deux fois parce qu'on me l'a arraché, mais je le relirai avec le même plaisir et le même attendrissement; je ne suis pas surpris que la Reine en ait désiré l'impression. Vous donnez adroitement un coup de patte à ceux qui ont tiré meilleur parti que vous de la faveur de votre défunt maître.

« Mon troisième mémoire, qui devait être lu en novembre 1764, et pour lequel M. de F... m'avait fait place sans préjudice de Bébé, ne fut pas lu parce que j'avais reçu ce jour-là même, à midi, la nouvelle de l'inoculation du prince de Parme.

0 Mettez-moi, je vous prie, aux pieds de M"»' la marquise de Boufflers, en rappelant à son souvenir l'homme du monde qui lui est le plus dévoué. Que ne puis-je vous donner des preuves de ma reconnaissance et de mes sentiments ; je croirais en affaiblir le témoignage en vous parlant de respect.

tt La GONDAMINE. »

« 11 règne cet hiver (écrivait le comte de Tressan en 1776), une maladie générale dans le royaume, qu'on appelle grippe, qui commence par un rhume et un mal de tête, ce qui provient du brouillard et du mauvais air; depuis quinze jours il n'y a point de maison dans Paris où il n'y ait eu des malades.

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« Un de mes amis, M. Fanjus de Saint-Fond, avait été atteint par le fléau et en était resté fort abattu ; je lui écrivis en lui donnant les conseils suivants :

« Si je ne connaissais pas vos lumières, votre courage et votre philosophie, j'entreprendrais de combattre cette espèce d'apathie où je vous vois; mais je ne peux vous rien dire qu'une tête aussi éclairée que Test la vôtre ne se soit représenté déjà. Je me tiens au conseil le plus simple et le plus analogue à l'économie animale de l'homme, dans lequel elle doit être le plus et le mieux combinée avec la spiritualité : Faites de l'exercice ; sciez votre bois s'il le faut; oubliez, s'il est possible, que vous avez de l'esprit ; exercez-vous comme un montagnard du mont Jura ; faites circuler votre sang ; broyez les fluides, rendez-les subtils en les délayant par une boisson douce; défendez-vous des acides qui coagulent la lymphe, malgré l'exemple d'un homme qui vous est et respectable et cher; excitez la transpiration, et vous vous trouverez en peu beaucoup mieux. Songez, mon cher ami, que l'état où vous êtes est un cercle vicieux d"où vous devez vous tirer ; votre mélancolie augmente la stagnation des liquides, celle-ci augmente votre mélancohe. M. de Nointel, homme très aimé de la bonne compagnie, fut deux ans dans cet état ; Chirac (1) était son ami, il va trouver le grand Prieur d'Orléans et plusieurs gens aimables de cette société ; ils conviennent de leurs faits.

(1) Chirac, médecin célèbre, qui fut d'abord attaché au llégent, puis nommé médecin do Louis XV. en 17.31.

a Un soir, sur les dix heures, huit dentre eux, bien déguisés, entrent brusquement dans la chambre de M. de Nointel, courent à son lit, le roulent dans ses couvertures et l'enlèvent sans lui dire un mot ; il se démène ; on le serre plus étroitement ; on le porte dans une gondole à six chevaux ; on le fait courir à toutes jambes ; on arrive à la petite maison du grand Prieur : pas une lumière, silence absolu ; on le porte dans un grand lit, on ferme les rideaux et on le laisse seul à lui-même rêver une heure à ce qui lui arrive ; au bout de ce temps il entend la fliUe de Blavet et le violon de Quignon qui forment une harmonie éloignée. Tout à coup une grande porte s'ouvre : la clarté de cent bougies lui fait voir une table en désordre, des filles vêtues en nymphes et en bacchantes et ses meilleurs amis le verre à la main.

« Le grand Prieur, l'aimable marquis de Fargis et le célèbre Thévenard, habillé en Silène, accourent à son lit, le verre à la main; M"' Salé en nymphe, Camargot en bacchante, viennent le couvrir de fleurs. M. de Nointel frémit , mais déjà ce frémissement était agréable ; de grosses larmes couvrent ses joues ; il reçoit un bouquet de Salé, un verre de vin de Champagne de Camargot ; il serre ses amis dans ses bras ; on le couvre d'une robe de chambre couleur de rose, on lui met une couronne de lierre ; on le porte à table ; il sourit à ses amis, agace les filles d'Opéra, chante et boit avec eux, s'enivre, se rendort et se réveille complètement guéri. Il a vécu huit ans depuis, gaillard et très heureux. Au bout de ce temps, il retombe; Chirac, Thévenard, Fargis étaient morts;

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le grand Prieur était dévot, et le pauvre Noinlel ne sortit plus de son état.

« Je vous fais cette longue histoire, pour vous prouver que l'émotion (d'al)ord lugubre), mais passant rapidement aux sensations les plus agréables, donne la secousse nécessaire à ses nerfs pour se remettre h leur ton, dissiper les engorgements, relever le diamètre des couloirs affaissés par la langueur ; et tout se ranima en lui^ comme on ranime une horloge, en excitant l'oscillation de son pendule! »

Le Gat se souvint de son ancien ami lorsque l'adversité vint fondre sur lui et se montra reconnaissant des bienfaits dont l'aumônier du Régent l'avait comblé.

« Monsieur très illustre et très respectable confrère (écrivait-il au comte de Tressan),

(( J'ai su votre désastre et j'en été accablé ; je suis charmé que vous me fournissiez l'occasion de vous servir auprès de notre bon archevêque, c'est le meilleur prélat de la terre ; il a mille bontés pour moi et je ne le verrai pas que je ne le presse de tenir la parole qu'il vous a donnée sur sa demande à M. le Dauphin. Comptez sur lui. C'est un bien honnête homme et la bienveillance incarnée.

« Il fait d'ailleurs grand cas des personnes de grande condition comme vous et dit que Monsieur votre tils est de bonnes mœurs, je suis sûr qu'il lui donnera un bénéfice. Que je serais content d'avoir quelque part à cette bonne œuvre I que je serais content de voir sur mes vieux jours, un Tressan grand vicaire

d'un archevêché où j'ai vu le grand-oncle, mon maître et mon protecteur. J'aurai bien du plaisir à me revancher, si je le puis, sur le petit-neveu des bontés que le grand-oncle et le papa ont eues pour moi.

« Tels sont mes sentiments, Monsieur et illustre Confrère, et telle sera ma conduite dans la commission dont vous m'honorez.

a Permettez -moi de me dire très respectueusement, Monsieur,

« Votre très humble et très obéissant serviteur,

« Le Gat. »

A Rouen, 31 juillet 1766.

Je dois ajouter que ce fut grâce aux démarches de Le Gat que le plus jeune des fils du comte obtint un bénéfice et devint l'abbé de Tressan.

En citant cette lettre je ne fais que m'acquitter d'une dette envers la mémoire de cet honnête homme.

De plus j'ai tenu à prouver qu'à cette époque comme à toute autre, on rencontrait des types d'honneur et de loyauté.

Il m'a été donné de constater par moi-même, combien hélas ! le sentiment de la reconnaissance est devenu chose rare de nos jours.

G'est à cette époque que le marquis de Paulmy créait la Bibliothèque des Jîomans, il invita le comte de Tressan à y travailler. Gelui-ci avait toujours conservé du goût pour les romans de Ghevalerie, poussé par son imagination ardente il avait dévoré dans sa jeunesse la plupart de ces documents antiques,

lors de son voyage en Italie, voyage dont il nous a parlé dans les termes suivants :

« Un goût très vif pour les beaux-arts et pour la littérature ancienne et moderne, me détermina à faire un voyage ; en Italie, je passai l'hiver à Parme, à la Cour de l'Infant Dom Carlos aujourd'hui Roi d'Espagne ; et ce grand prince daigna m'honorer d'une bonté particulière dont j'ai toujours reçu, depuis ce temps, des marques qui me sont aussi honorables que chères.

« Les riches collections de la maison Farnèse, rassemblées à Parme, les statues, les médailles antiques, les tableaux de Raphaël, et surtout ceux du Corrège et du Parmesan, m'occupaient délicieusement.

« Cependant je me rapprochais toujours du docteur Buoniore, premier médecin de l'Infant, homme supérieur dans tout ce qui tient à la chimie et à l'économie animale ; il daignait se plaire avec moi, il connaissait mieux que moi-même la pente secrète qui m'entraînait vers la science des faits.

« En sortant de Parme je passai quatre mois à Rome où je me donnai tout entier à l'étude des beaux-arts, et à celle des antiques, des gravures et de la littérature ; les bontés et l'amitié de M. le cardinal Querini m'ouvrirent la bibliothèque du Vatican où je trouvai celle de la Reine Christine comprise. C'est dans cette dernière que je tirai plusieurs extraits sur l'ancienne chevalerie française , et des notes très intéressantes sur nos auteurs français du xv* et du xvr siècle. »

19i SOUVENIRS DU COMTE DE TRESSAN

M. de Tressan donna à la Biltliolhèque des romans : Le Petit Jehan de Saùit7'é, Gérard de Ncuers, Artus de Bretagne, Huon de Bordeaux, Tristan le Léonais, Dom Ursino le Navarin, Guérin de Montclave, Les Amadls. Et il donna aussi une Iraduclion libre du Roland de l'Arioste.

On n'imagine pas avec quelle rapidité il écrivait ces divers ouvrages dont le succès se soutient encore aujourd'hui. Excepté le petit roman d' Ursino, le comte de Tressan n'est l'inventeur d'aucun de ses sujets, il ne s'est jamais donné pour un interprête très scrupuleux, mais il a excellé dans l'art de rajeunir les récils de nos vieilles chroniques.

Les deux lettres que voici, de M. le marquis de Paulmy à l'auteur de ces romans, m'ont semblé assez intéressantes :

A l'Arsenal (1), ce 28 avril.

« Pour vous prouver, mon cher comte, que M. Soyer n'est pas si paresseux et que M. Bastide est malade et cherche à rétabhr sa santé à Vincennes, c'est que je vais répondre moi-même aux deux billets que vous m'avez fait l'honneur et à M. Bastide de nous écrire dimanche. 2(), avant-hier.

« Les idées que vous ave/, conçues sur les deux romans de Guérin de Montclave et de Galien restauré sont fort justes, et le projet de n'en faire qu'un seul

(1^ La .superbe bibliothèque du iiiarquiH de I^aulmy, achetée en 17X1 par le comte d'Arluis, porte aujourd'hui le nom de IJibliothi'quc de l'Ar.seiial.

SOUVENIRS l)V COMTE DE TRESSAN 195

extrait d'autant meilleur qu'il y a surtout dans le premier roman bien des choses qui sont déjà dans nos autres volumes, ne fût-ce que la défaite de Roncevaux . et les trahisons de Ganelon ; nous retrouverons encore ces faits dans Les quatre fils Aymon ; mais la scène des Gahs doit être conservée et fera un des bons morceaux de votre extrait.

« J'ai fait, autant que j'ai pu, la généalogie des douze pairs que vous désirez, mon cher comte ; mais, en vous la montrant, vous verrez : primo, qu'il est impossible de la faire remonter jusqu'à Odin ; secundo, que, de ces douze pairs, il y en a cinq ou six qui n'ont rien fait, que les savants disputent sur le vrai nom lies autres et que les gens du monde ne s'en embarrassent guère, ce qui fait que j'ai laissé là ces questions généalogiques.

« Si nous voulions nous jeter dans ces dissertations, nos préambules seraient plus longs que nos extraits d'anciens romans et l'ouvrage en tout serait bien plus ennuyeux.

0 Je sais bien que les premiers volumes des Amadi's, surtout, extraits et tournés par la plume enchanteresse de M. le comte de ïressan, seront bien plus agréables que ce qui nous reste à extraire de la classe de ceux de Gharlemagne ; mais il faut que la seconde classe soit épuisée avant de passer à la troisième pour la bibliothèque des romans, car il faut bien suivre le plan ; au reste, si l'ordre des romans de Gharlemagne a été un peu interverti par l'extrait de Huon de Bordeaux, songez, mon cher comte, que c'est vous qui avez paru empressé de traiter celui-là avant

d'autres; il a bien fallu vous laisser cette satisfaction, et le public est bien loin de s'en plaindre, puisque l'extrait de Huon plait universellement.

« Il ne me reste de force et de temps que pour embrasser bien tendrement mon cher comte et général, à qui je suis fidèlement attaché.

ce R. DE Paulmy (1). »

« A présent, je vais renvoyer votre lettre à M. de Bastide, malade à Vincennes ; il vous remerciera quand il le pourra, mais je lui manderai que j'ai répondu au plus pressé. »

f^e jeudi l^"- octobre.

a Je viens, mon cher comte, de remettre à l'imprimeur le charmant extrait que vous avez fait de Guérin de Montclave ; le public ne pourra pas se tromper sur l'auteur d'une infinité de traits également heureux, spirituels, nobles et chevaleresques que vous avez semés dans cet extrait et que j'ai admirés el respectés. Je n'ai pris la liberté de toucher qu'à quelques gaîtés que j'ai adoucies, en tâchant cependant de ne leur rien faire perdre de leur sel. Je ne fais aucun doute que cet extrait ait le plus grand .<uccès, car il y a de tout, de l'intérêt, de la gaîté, de

(1) Argenson (Anloine-René Voyerd), dit le marquis de Paulmy, fils du Ministre des uflaires étrangères du même nom, fut conseiller au Parlement dès l'âge de vingt ans ; puis commissaire général des guerres, ambassadeur en Suisse en il'iS, ministre de la guerre en 1757, puis ambassadeur h Venise ; il quitta les affaires en 1770 el ne s'occupa plus que d'études littéraires. [Noie de Vauleur.)

la morale, de la plaisanterie et des événements merveilleux. Je ne peux trop vous faire de compliments sur ce travail qui vous coûte peu, car vous le faites en jouant. Pour moi, je le revois ave(; grand plaisir. Je mets seulement les points sur les /, et j'ai besoin, en faisant cette révision, d'être en garde contre l'enthousiasme que me causent les élans de votre àme et de votre imagination.

a J'ai grande impatience de vous voir, car si c'est satisfaction à mon avis que de s'écrire réciproquement quatre lignes de temps en temps, il est impossible de toujours bien s'entendre sur un travail.

« Nous ne pouvons publier d'extrait des Amadis que l'année prochaine ; mais c'est alors, mon cher général, que, si vous voulez nous gratifier de votre travail sur cette partie de la romancie chevaleresque, nous vous en ferons lionneur et vous nous ferez grand plaisir.

« Si, cependant, vous voulez bien les publier à part, je me joindrai au reste du public pour les lire et les admirer.

« Je fais continuer M™^ Fallet, une de mes principales ouvrières,, à arranger et annoter tous les Amadis et leurs suites au nombre d'environ cinquante volumes.

0 Si vous voulez vous charger de travailler sur toute cette suite, après tout ce que vous avez déjà fait, certainement vous auriez la gloriette et le grand plaisir d'avoir donné un charmant morceau de littérature ; je vous y invite, mon cher comte, et je me fais gloire de vous y avoir encouragé.

« Nous reparlerons de tout cela quand je vous

reverrai enfin à Paris, et d'autre chose ne veux parler ou écrire, car, au moment présent, toute affaire sérieuse me pue au ne/, aussi je n'y fourre point le mien et vous conseille qu'ainsi soit de vous. Faisons comme le bon roi Hugon qui honorait l'agriculture en la pratiquant ; vous avez votre bibliothèque: et haec suf/iciant, et si vos filles trouvent des Oliviers (1), tant mieux pour elles.

« Ne doutez jamais que ce ne soit avec le plus tendre et le plus fidèle attachement que j'ai l'honneur d'être votre serviteur ù la vie et à la mort.

(( R. DE Paulmy. «

« Je n'ai eu garde de toucher au mot sur les Monteynard. J'honore tous mes successeurs dans le beau ministère que j'ai autrefois rempli (et j'en ai déjà sept ou huit) ; mais, entre eux tous, j'estime et respecte celui dans lequel j'ai trouvé la probité, l'équité et la sagesse d'un bon ministre ; il avait du courage d'ailleurs, car il était excellent militaire, mais il en manquait peut-être dans sa dernière place. »

(i) (Ou des Olivier). Le marquis de Paulmy fait allusion à l'un des principaux personnages du roman de Roland furieux, le Paladin Olivier, cousin de Roland.

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