‹ Souvenirs du comte de Tressan, Louis-Elisabeth de La Vergne, d'après des documents inédits réunis par son arrière-petit-neveu, le marquis de TressanChapitre 18 sur 32 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Le comte de Trossan, poète. — Vers qu'il fil à propos de son fils. — Il cherche à oublier ses douleurs et ses infirmités en s'abandonnant à sa muse. — Tristesses et regrets. — Voltaire, patriarche de Ferney ; il fait bâtir une église ; ses dernières lettres au comte de Tressan, lettres dans lesquelles il est parlé : des oraisons funèbres, des tracasseries éprouvées par les gens de lettres. — Diatribe violente contre le peuple Français auquel il reproche d'avoir assassiné trois de ses rois. — Echange d'épîtres entre M. de Tressan et lauteur de Zaire. — Voyage de Voltaire à Paris ; sa dernière lettre, sa mort (30 mai 1778).

Les fleurs nouvellement écloses

Ont encore pour moi des appas.

Eloignez ces cyprès,... apportez-moi des roses.

C'est à l'âge de soixante-treize ans que M. de Tressan écrivait ces vers dans lesquels on trouve toute la fraîcheur d'une imagination jeune et riante.

C'est à la même époque qu'il répondait à une dame d'un certain âge qui le soupçonnait d'être jaloux de son fils :

Déjà mes beaux jours sont passés, Et mon fils n'est qu'à son aurore ; Pour vous, il est trop jeune encore, Et je ne le suis pas assez.

Une maligne destinée

Sauve nos cœurs de votre loi ;

Vous naquîtes trop tard pour moi, Pour lui, vous êtes trop tôt née.

Que mon fils donc seul y prétende, Que, pour posséder vos appas, L'amour en lui double le pas Et que votre beauté l'attende.

Votre cœur, s'il veut prendre avis Sur un si délicat mystère, Pourrait essayer sur le père Comment il aimerait le fils.

C'est en s'abandonnant à cette heureuse facilité d'improvisation qu'il maîtrisait en quelque sorte les douleurs et les infirmités qui assiégeaient sa vieillesse.

Écoutons-le plutôt :

a J'adressais les vers suivants à Mylord Stafïord un soir qu'un commencement de goutte m'empêchait d'aller souper chez lui avec l'abbé Prévost, Bernard, l'abbé de B... et plusieurs gens très aimables :

Je suis au lit et vous à table ; Je jure un peu, quand vous riez, Je cède à l'ennui qui m'accable, Et vous, dans un punch agréable, Tranquillement vous vous noyez, Et de bon propos égayez La liberté qui tient la table Du mylord que vous adorez.

Peut-être quelqu'élève heureuse, De Florence ou do la Paris, Jeune, folle ou capricieuse.

Ou qui mieux est encore honteuse, Viendra, conduite par les ris, Trouver votre troupe joyeuse.

D'Exilés (1), je vois le baron :

Qui la prend au moins pour Astrée, Bernard plus délicat dit non, Je la reconnais, à son ton, Pour une nymphe de Caprée.

Eh ! morbleu ! messieurs, tout est bon, Dira le mylord en furie ; Eh quoi ? prenez-vous ma maison Pour Sceaux, ou quelque bergerie, Et mon vin pour l'eau du Lignon?

A ces mots, de folles orgies Commenceront avec grand bruit Et dureront toute la nuit.

A la clarté de cent bougies, En interrompant le festin, Priape anime cette fête, Bacchus lui couronne la tête De fleurs (ju'il arrose de vin.

Cédant au transport qui l'inspire, Tour à tour, fêtés, agacés, Je vois dans un double délire Filles et flacons renversés.

Et l'amour en mourir de rire.

Disant de Bernard, en danger D'oublier Claudine et Thémire...

Aux tendres accords de sa lyre, Je le prenais pour un berger, Comment, diable, c'est un satyre !

Toute sa vie, le comte de Tressan aima les vers, il en fit de très bonne heure ; parvenu à la vieillesse, il

(1) L'abbé Prévost, l'auteur de Manon Lescaut, étant en Hollande, se faisait appeler le baron d'Exilés,

recueillit en un volume les poésies éparses qui avaient fait l'amusement de sa jeunesse, ainsi qu'il l'écrivait en tête de ce recueil :

Petits vers qui, clans ma jeunesse, Me fûtes dictés par l'amour, Je vous écris pour être un jour L'amusement de ma vieillesse.

Ces poésies sont d'ailleurs sans prétention; n'a-t-il pas dit lui-même : je n'ai jamais écrit de vers que ceux qui me furent dictés par l'amour ou par l'amitié.

Des vieux habitants du Marais (1),

Je reçus au plus quelques traits

De la gaîté, du badinage,

Et je bégayai leur langage.

Rimailler est mon faible;... mais

Paresseux bien plus que poète,

Mes ouvrages les plus parfaits

Ne passent pas la chansonnette.

Mon hypocrènc est du vin frais

Et mon Parnasse est la guinguette.

Je n'ai tout au plus hérité

Du gros du Broussin, mon grand-père (2),

Qu'une muse folle et légère

(1) La Société de Messieurs de Vendôme au temple, où se ras- Bcmblaienl : Hoileau, Chapelle et Ynhhf', de (ihaulieu.

(2) Pierre lîn'ilard de (lenlis, marquis de IJroussin, grand-père maternel du comte de Trcssan ; il (Hait grand maître des Coteaux, c'est à lui que le joli voyage de i'acliaumond et de Chapelle est adressé.

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Propre à chanter la volupté, Et je frémis, en vérité, D'une entreprise téméraire :

Aux vers alexandrins, mon lutli n'est pas monté.

Dans ses poésies semble poindre parfois une nuance de mélancolie, ainsi que le regret de la jeunesse évanouie. Les vers que voici, adressés à une jeune et jolie femme, en sont un exemple :

Aimable fille des neuf sœurs Qu'adopta le dieu de Gythère, Vous savez trop dans tous les cœurs Réveiller le désir de plaire, Et vous me rendez téméraire Lorsque vous couronnez de fleurs Ma tête septuagénaire.

Vous m'inspirez des sentiments

Qui me font oublier mon âge ;

Au moment qu'on vous rend hommage,

On est toujours dans son printemps ;

Vos yeux et vos écrits charmants

Méritent celui d'un vieux sage

Et d'un Galaor de vingt ans.

Quelque philosophe qu'on veuille paraître, il est toujours pénible de s'avouer n'être plus qu'un vieux sage.

Voltaire lui-même semble avoir éprouvé le même sentiment lorsqu'il disait : « Le cœur ne vieillit pas, je le sens bien, mais il est dur aux immortels de se trouver logés dans des ruines. Je rêvais, il n'y a pas

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longtemps, à cette décadence qui se fait sentir de jour en jour, et voici comment j'en parlais :

Si vous voulez que j'aime encore, Rendez-moi l'âge des amours.

Au crépuscule de mes jours, Rejoignez, s'il se peut, l'aurore, »

Ainsi que son ami de Tressan, Voltaire avait pris sa retraite. Bien qu'il ait dit : « Je ne suis pas un homme à châteaux », il en fit bâtir un à Ferney, dans un site merveilleux. Il fut lui-même son architecte ; il n'oublia, bien entendu, ni le théâtre, ni la bibliothèque, ni la galerie de tableaux. Il avait trouvé en cet endroit une église délabrée, il la fit abattre pour la reconstruire un peu plus loin. Voici, à ce sujet, ce qu'il écrivait au comte d'Argental :

« Comme j'aime passionnément à être le maître, j'ai jeté par terre l'église, j'ai pris les cloches, l'autel, les confessionnaux, les fonts baptismaux, j'ai envoyé mes paroissiens entendre la messe à une lieue ; le lieutenant criminel et le procureur du Roi sont venus instrumenter et j'ai envoyé promener tout le monde. De quoi se plaint Mgr l'évêque d'Annecy ? Son Dieu et le mien était logé dans une grange, je le logerai dans un temple. »

Ferney devint le pèlerinage des philosophes. Voltaire fui surnommé le patriarche.

Un grand nombre de ses ouvrages sont datés de celte résidence, entre autres : l'IJinioire de l'Empire de

Russie, r Histoire du Parlement de Paris, Hancrhdc, l'Écossaise, etc. ; des contes, des poésies et ses dernières lettres au comte de Tressan, lettres qui, à partir de 17r)9, ne sont plus de sa main ; depuis cette époque, trop fatigué pour écrire lui-même, il dicte ses ouvrages et sa correspondance à son secrétaire Vannières.

Ces lettres sont particulièrement intéressantes :

Au château de Feriiey, par Genève, 28 février 1707.

« Votre souvenir m'a bien touché, Monsieur, et votre ouvrage a fait sur moi l'impression la plus tendre; voilà comme je voudrais qu'on fit les oraisons funèbres ; il faut que ce soit le cœur qui parle, il faut avoir vécu intimement avec le mort qu'on regrette. C'étaient les parents ou les amis qui faisaient les oraisons funèbres chez les Romains. L'étranger qui s'en mclc a toujours l'air d'un charlatan ; il y a même une espèce de ridicule à débiter avec emphase l'éloge d'un homme qu'on n"a jamais vu. Mais où sont les courtisans capables de louer un bon roi? Il n'y a peut-être que vous. Les patriciens romains savaient tous parfaitement leur langue. Les lettres de Brutus sont peut-être plus belles que celles de Cicéron. César écrivait comme Salluste. Il n'en est pas ainsi parmi nous autres Welches; votre ouvrage est vrai, il est attendrissant, il est bien écrit, je vous remercie tendrement de me l'avoir envoyé. Je me suis informé de vous à tous ceux qui ont pu m'en donner des nouvelles, je ne vous ai jamais oublié. Je savais que vous aviez fait

des pertes et je croyais qu'on vous avait dédommagé ; vous comptez donc aller vivre en philosophe à la campagne. Je souhaite que ce goût vous dure comme à moi. Il y a treize ans que j'ai pris ce parti, dont je me trouve fort bien. Ce n'est guère que dans la retraite qu'on peut méditer à son aise.

« Je signe de tout mon cœur votre profession de foi ; il paraît que nous avons le même catéchisme ; vous me paraissez d'ailleurs tenir pour ce feu élémentaire que Newton se garda toujours d'appeler corporel. Ce principe peut mener loin, et si Dieu, par hasard, avait accordé la pensée à quelques monades de ce feu élémentaire, les docteurs n'auraient rien à dire ; on aurait seulement à leur dire que le feu élémentaire n'est pas bien lumineux et que leur monade est un peu impertinente.

« Je suis affligé que vous ayez la goutte ; mais il paraît que ce n'est pas votre léte qu'elle attaque.

« Vous faites donc actuellement des vers pour votre fille, après en avoir fait pour la mère ; si elle tient de vous, elle aura du sentiment et de l'esprit. Il faut que vous me permettiez de lui présenter ici mes respects.

« Je n'oublierai jamais mon cher Panpan (1) ; c'est une âme digne de la vôtre. Que fera-t-il quand vous ne serez plus en Lorraine ? Toute la Cour de votre bon roi va s'éparpiller, et la Lorraine ne sera plus qu'une province. On commençait à penser. Ces belles

(1) Surnom du jeune de lioulllers (fils de la marquise de Boufflers) qui fut plus lard le chevalier de lioulders.

semences ne produiront plus rien ; c'est vers la Marne qu'il faudra voyager.

a Notre lac de Genève fait bien ses compliments à la Marne.

« Ne tremblez point pour les personnes dont vous vous souvenez ; jamais querelle ne fut plus pacifique. Nous avons à la vérité des dragons, mais ils sont aussi tranquilles que les Genevois.

« Adieu, Monsieur, conservez-moi des bontés qui sont la consolation de ma vieillesse. Votre paquet m'est venu par Paris, après bien des cascades.

. . . IC» février 177t).

« Je ne sais pas de quoi il s'agit, Monsieur, mais je vois que l'on commet une injustice ridicule et affreuse. Tout me persuade qu'il y a un parti pris d'opprimer ceux qui ont la vertueuse folie d'éclairer les hommes. La petite aventure qu'essuya l'année dernière le pauvre La Harpe me fit naître cette idée, et tout me l'a confirmée depuis. Jugez si l'homme qui se plaignit à vous d'une épître qu'on lui imputa avait raison de se plaindre. Vous savez qu'il n'y a nul ouvrage qu'on ne puisse empoisonner et nul homme qu'on ne puisse persécuter.

« Je vous prie très instamment de vouloir bien me dire quel est l'infortuné qui m'a écrit de chez vous ? quel est le scélérat qui le poursuit ? pourquoi on l'accuse d'être l'auteur d'un ouvrage qui n'est pas sous son nom ? quelles procédures on a faites contre son ouvrage ou contre sa personne ? Est-il décrété de

prise de corps? Est-il poursuivi par le procureur du Roi? Y a-l-il des défenseurs et des prolecteurs? 11 faut dans ces affaires en agir comme en temps de peste : Cito, longé, tardé. Fuyez vite, allez loin, revenez tard. Pythagore a dit : Dans la tempête, adorez Cécho. Gela signifie, à mon avis : Si on vous persécute à la ville, allez-vous en à la campagne. Votre homme fait fort bien d'adorer l'écho de Franconville ; les échos de ma retraite saluent très humblement ceux de la vôtre.

« Je vous demande en grâce de m'instruire pleinement de tout, ou d'engager votre réfugié à m'instruire.

« Agréez mon tendre attachement qui ne finira qu'avec la vie. « V »

a Le philosophe qui adore actuellement l'écho de Franconville, pendant le plus ridicule orage du monde, ne doit pas douter du vif intérêt que je prends à lui. Je dois d'ailleurs lui dire : Hodie tihi, cras mihi. Il peut en attendant me donner ses ordres en toute sûreté.

A Ferney, -î mars 177("i.

« L'apôtre prétendu de la tolérance pourrait bien en être le martyr ; il sait bien que la cabale du fanatisme est plus animée et plus dangereuse que la cabale contre M. Turgot. Le vieil apôtre est obligé, dans le moment présent, d'aller faire un petit voyage en Allemagne, pour des affaires indispensables ; mais, en quelqu'endroit qu'il soit, il prendra un intérêt bien vif à M. de L..., auquel il conseille de ne jamais exposer

sa personne. L'effervescence est Irop violente, on n'est que trop bien informé des résolutions prises par des assassins en robe noire, les uns tondus, les autres en bonnet carré ; tout cela est affreux, inais t7'ès digne d'une nation qui n'a encore assassiné que trois de ses rois (1), qui n'a fait qu'une grande Saint-Barthélémy, mais qui en a fait mille petites en détail.

<( Les ministres, tout sages et tout éclairés qu'ils sont, ne pourraient s'opposer aux barbaries que les persécuteurs méditent.

On embrasse tendrement le seigneur de Franconville. a V »

17 mars 1776.

« Mon respectable philosophe, je n'ai pas pu vous féliciter, vous et M. Delisle, aussitôt que je l'aurais voulu. Je savais bien que M. d'Argental ne serait pas inutile à M. de Salles ; il a été autrefois conseiller au Parlement, il a des amis, il déteste la persécution et chérit la philosophie. Il paraît qu'on ne persécute, dans le moment présent, que M. Turgot; celui-là se tirera d'affaire fort aisément. 11 a du génie et de la vertu ; son maître paraît digne d'avoir un tel ministre, et je ne crois pas que Messieurs veuillent faire la guerre de la Fronde pour des corvées.

« Je dois à ce digne ministre la suppression de toutes les gabelles et de tous les commis qui désolaient mon petit pays, moitié français, moitié suisse.

(1) Voltaire semble prédire ici le forfait du 21 janvier 1793.

J'en souhaite autant aux citoyens de Franconville et de Pontoise, mais ils sont trop près du centre ; on a commencé par notre chétive frontière pour en faire un essai. C'est : experimentum m anima vUi. Mais l'expérience est belle et est de la vraie philosophie. Celles que vous faites sur l'électricité m'instruisent beaucoup. Je me suis mêlé d'électriser le tonnerre dans le jardin que je cultive auprès de ma chaumière. Il y a longtemps que je regarde cette électricité comme le feu élémentaire qui est la source de la vie ; je me flatte qu'il n'en sera pas de votre ouvrage comme de celui de Y Education que j'ai si vainement attendu. Continuez, philosophe, dans votre retraite. Votre printemps a été orné de tant de fleurs, qu'il faut bien que votre automne porte beaucoup de fruits. 11 n'y a plus de jouissance pour moi, qui suis dans l'extrême vieillesse ; mais vous me consolerez, vous me donnerez des idées, si je ne puis en produire.

« J'ai lu avec beaucoup d'attention l'ouvrage de M. Bailly sur l'ancienne astronomie ; il y a des vues bien neuves et bien plausibles. Je souhaite que tout soit aussi vrai qu'ingénieux. Ce livre recule furieusement l'origine du monde, s'il y en a une. Remarquez en passant que le petit peuple juif, qui parut si tard, est le seul qui ait parlé d'Adam et de sa famille, absolument inconnu dans le reste du monde entier.

« Adieu, Monsieur ; conservez-moi vos bontés et ne m'oubliez pas auprès de M. de Salles, auquel je fais les plus sincères et les plus tendres compliments.

SOUVENIRS DU COMTK Dl-: ÏRESSAN 2H

11 novembre 17(>().

« Je n'ai lait (ju'entrevcjir M. do Toulongcon ; il m'a donné, Monsieur, la plus grande envie de jouir de sa charmante société ; mais mon âge et mes maux ne me l'ont pas permis ; je ne suis plus de ce monde. Je m'intéresserai tendrement à vous jusqu'à mon dernier moment, mais à quoi cela sert-il? Je suis prensanlem necquiquam ambras et multa volentem dicere, et je suis réduit à ne rien dire.

M. de Toulongeon m'a paru intinimcnt aimable et bien digne de votre amitié. 11 a les grâces, la politesse, les talents que je vous ai connus. Avec tout cela, on n'est pas toujours heureux : il y a, comme vous le savez, une distance immense entre être heureux et être aimable.

a Je suis consolé en apprenant ([ue vous passez votre vie avec M. de Saint- Lambert , mais j'ai peur que l'hiver ne vous sépare.

1 II n'y a que nous autres, ours des Alpes et du mont Jura, qui passions notre vie à la campagne. Les beaux oiseaux de vos cantons doivent se retirer à la ville quand les feuilles sont tombées.

Mihi jam non rcgla fioma, Sed vacuum Tibur placet aul nuhella Tarcnlum.

« Je suis très touché. Monsieur, de votre souvenir ; vos bontés pour moi rappellent mon ancienne sensibilité, elle ne finira qu'avec mes jours. Posthume, Posthume, labuntur anni. J'aime à citer Horace à un homme de sa famille.

« Le vieux malade V »

Parfois les deux amis s'adressaient de véritables épîtres. C'est ainsi que le comte de Tressan écrivait à Voltaire, dans le temps que l'on répétait Zaire :

Entre Forment et Ciricville (1), Moi, certes, qui ne les vaux pas, Je vous écris de cette ville.

Que l'on dit être si fertile En fabriqueurs de faux contrats, Issus, à ce qu'apprend l'histoire, De ces farouches conquérants, Du Nord antiques habitants.

Qui. du fond d'une forêt noire, Furent conduits par la victoire Aux bords fertiles et charmants Et de la Seine et de la Loire.

« Voilà ce qui s'appelle un vrai rabâchage ; mais vous aimez le nôtre et vous savez que nous sommes ici trois de vos plus fidèles amis. Je leur ai parlé des répétitions de Zaïre ; ils sont amoureux de cette charmante demi-chrétienne ; sur ma parole, je n'ai pu m'empêcher même de leur dire que M"* Gaussin avait tout ce qui pouvait rendre un personnage aussi intéressant. Ils attendent Zaïre avec impatience, et disent qu'ils en ont besoin pour dissiper la terreur que l'ombre d'Amphiocus inspire

(1) Formont et Cideville étaient deux grands amis de Voltaire. On n'a pas oublié ces jolies stances sur le pupilre du conseiller : « Ah ! datez du sein de Manon... Mais vous baisez votre pupilre >

« Je voudrais, sans me nommer, dire de bien jolies choses à notre vieille et aimable doyenne de Cythère et de la bonne compagnie ; mais je n'ai pas, comme vous, à mes ordres :

Cette muse galante et fane, Qui sert parfois aux amants A découvrir leurs sentiments D'une façon tendre et badine, A iMartel dites cependant Que je l'aime si tendrement, Qu'en vain elle serait mutine, Que je veux lui faire un enfant, Je suis sur qu'elle me devine. »

Et Voltaire de répondre :

Tressan, l'un des grands favoris Du Dieu qui fait qu'on est aimable.

Du fond des jardins de Cypris, Sans peine et par la main des ris.

Vous cueillez ce laurier durable, Qu'à peine un auteur misérable, Sur le haut du Pinde perché, A son dur travail attaché, Arrache en se donnant au diable.

Vous rendiez les amants jaloux ; Les auteurs vont être en alarmes, Car vos vers se sentent des charmes Que l'amour a versés sur vous.

Tressan, comment pouvez-vous faire Pour mettre si facilement Les neuf pucelles dans Cythère Et leur donner votre enjouement?

Ah ! prêtez-moi votre art charmant,

Prêtez-moi votre voix légère ;

Mais ce n'est pas petite afiaire

De prétendre vous imiter :

Je ne suis fait que pour chanter

Et les dieux vous ont fait pour plaire.

Je vous reconnais à ce ton,

Si doux, si tendre, si facile ;

En vain cachez-vous votre nom,

Enfant d'Amour et d'Apollon,

On vous connaît à votre style.

Je dois citer également la lettre que voici, datant de l'époque à laquelle Rousseau écrivit une lettre très dure et très peu digne de l'Horace français, contre Voltaire, à M. Rollin :

Ami, déjà dans nos prairies

L'aquilon a flétri nos fleurs ;

Et dans les froides Tuileries,

Bachelettes tant soient jolies

Ne vont plus chercher de lorgneurs.

Il n'est enfant de bonne mère

Qui, fuyant les murs de Paris,

N'aille aux champs des jeux et des ris

Rejoindre la troupe légère.

Nous savons qu'ils sont réunis

Auprès de celle qui t'est chère,

Avec Amour, leur malin frère.

Même on dit que ce Dieu frijion,

Cachant l'éclatante trompette \

Si digne de chanter Bourbon, i

Ne t'a laissé qu'une musette, 'J

Ne te permet qu'une chanson. ?

De ta sûre géométrie, ;

It badine avec le compas; ;

SOUVENIRS DU COMTE DE TRESSAN 21 i

Newton ne reffarouche pas.

Et jusqu'en la philosophie,

Il sait porter tous les appas

Et les grâces de la folie.

Enfin, on dit que ton amie

A, pour séduire tous les cœurs,

Autant de talents qu'Aspasio :

Je voudrais (|u'elle en eût les mœurs !

A ses genoux, meurs de tendresse,

Trop heureu.x de pouvoir sans cesse

Voir ses beaux yeux et l'écouter.

C'est dans une si douce ivresse

Que rien ne doit t'inquiéter : ^

Rousseau, de lyrique mémoire,

En vain suivant son humeur noire.

Hurlera sur les bords du Rhin

Des vers aussi froids que le vin

Que Saurin l'a forcé d'y boire.

L'ami Marot (1), d'Alix et de Martin,

Peintre charmant, s'il lisait son épître,

Sur le vilain briserait le pupitre

Qui lui servit pour écrire à RoUin.

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