REPONSE DE VOLTAIRE
21 octobre.
Tandis qu'aux fanges du Parnasse, D'une main criminelle et lasse, Rousseau va cherchant les poisons.
Ta main délicate et légère Cueille aux campagnes de Cythère Des fleurs dignes de tes chansons.
(1) Allusion de l'épître de Hou^seau à Marol.
Les grâces accordent ta lyre, Le plaisir mollement t'inspire Et tu l'inspires à ton tour ; Que ta muse tendre et badine Se sent bien de ton origine, Elle est la fille de l'Amour.
Loin, ce rimeur atrabilaire, Ce cynique, ce plagiaire Qui, dans ses efforts odieux, Fait servir à la calomnie, A la rage, à l'ignominie.
Le langage sacré des dieux.
Sans doute, les premiers poètes, Inspirés ainsi que vous l'êtes, Etaient des dieux ou des amants ; Tout a changé, tout dégénère, Et dans l'art d'écrire et de plaire ; Mais vous êtes des premiers temps.
0 Ah! Monsieur, votre charmante épître, vos vers, qui, comme vous, respirent les grâces, méritaient une autre réponse ; mais s'il fallait vous envoyer des vers (lignes de vous, je ne vous répondrais jamais, vous me donnez en tout des exemples que je suis loin de suivre ; je fais mes efforts, mais malheur à qui fait des efforts.
« Votre souvenir, votre amitié pour moi, enchantent mon cœur autant que vos vers éveilleraient mon imagination; j'ose compter sur votre amitié; il n'y a point de bonheur qui n'augmente par votre commerce délicieux. Ah! si votre muse d;iignait avoir pour moi autant de bienveillance que de coquetterie; si vous daigniez m'écrire quelquefois, me parler de vos plaisirs
et de vos succès clans le monde, de tout ce qui vous intéresse, que je défierais les Rousseau et les Desfontainc de troubler ma félicité. Je vous envoie le Mondain; c'était à vous h le l'aire. J'y décris une petite vie assez jolie; mais que celle qu'on mène avec vous est au-dessus!
« Compte/, à jamais sur le tendre et respectueux attachement de V »
« Pourquoi n'ai-je reçu que le 21 votre lettre datée du 3 octobre? »
Voltaire écrivit pour la dernière fois au comte de Tressan pendant un voyage qu'il fit à Paris, à la sollicitation de M"' Denis, sa nièce, afin de faire représenter Irène, sa dernière production. Il descendit chez le marquis de Villette dont il est parlé dans cette lettre, il logea chez lui pendant tout le temps de son séjour et y mourut.
Paris, r.» février 1778, rue de Baune.
« Le vieux malade de Ferney est incapable d'avoir passé trois jours sans répondre aux bontés de M. le comte de Tressan, et sans lui avoir témoigné sa tendre et respectueuse reconnaissance. Je suis entre les mains de M. Tronchin, et quoiqu'il m'ait défendu de tout, il ne pourrait m'empêcher de vous écrire. Je suis dans un tourbillon qui ne convient ni à mon âge ni à ma faiblesse. Mon âme serait plus à sun aise à Franconville.
c( Votre ami, M. de Villette, a raison d'aimer le monde, il y brille dans son étonnante maison, il l'a
purifiée par Tarrivée d'une dame aussi étonnante que belle. Je l'abandonnerai bientôt à son nouveau bonheur; mais je compte bien être témoin du vôtre dans votre retraite. Si je puis disposer de moi un moment, il y a longtemps que j'aspire à cette consolation.
« Je serai jusqu'au dernier moment de ma vie, M. le comte, le plus attaché et le plus respectueux de vos serviteurs. « V... »
Voltaire fut reçu dans la capitale avec un enthousiasme impossible à décrire, mais son véritable triomphe fut le soir de la représentation. A ce sujet, écoutons M. Arsène Houssaye :
0 Voltaire se plaça aux secondes, dans la loge des gentilshommes de la Chambre, entre sa nièce et la marquise de Villette. Aussitôt qu'il parut, le comédien Brizart vint apporter une couronne de lauriers, en priant Mme de Villette de la placer sur la tète de cet homme illustre.
Les spectateurs applaudirent par des cris de joie. Voltaire retira aussitôt sa couronne, les spectateurs le supphèrent de la garder. Il y avait plus de monde encore dans les corridors que dans les loges; toutes les femmes étaient debout. Beaucoup d'entre elles étaient descendues au parterre, n'ayant pas trouvé de meilleures places. C'était plus que de l'enthousiasme, c'était une adoration, c'était un culte
A la sortie du spectacle, Voltaire, succombant sous
les lauriers, ne respirant plus que par le sentiment de sa gloire, s'écria d'une voix brisée par l'émotion : « Vous vouliez donc m'étoufler sous des roses. »
Mais ce voyage lui fut fatal ; accablé d'honneurs de tous genres, il ne put résister à tant d'émotions, et succomba trois mois après son arrivée à Paris le 30 mai 1778.
Voltaire est assurément l'homme de qui on a dit le plus de bien et le plus de mal, ses lettres nous le représentent tel qu'il fut en réalité, conservateur, monarchique, ou plutôt despotique. On le voit toujours inquiet, ne se sentant jamais en sûreté, même à Ferney, où sa bienveillance aurait dû cependant lui gagner toutes les sympathies. (11 est vrai de dire que les évéques d'alentour avaient demandé son bannissement.)
Il se montre à la fois dune mobilité, d'une irascibilité extrême, vindicatif et quelquefois hypocrite, mais il eut aussi de nobles sentiments, et fit beaucoup de bien sans ostentation : Une jeune fille pauvre, parente de Corneille, lui ayant été recommandée, il l'accueillit à Ferney, lui fit donner une éducation chrétienne, la dota avec le produit des Commentaires de Corneille, et la maria à un jeune gentilhomme des environs.