‹ Souvenirs du comte de Tressan, Louis-Elisabeth de La Vergne, d'après des documents inédits réunis par son arrière-petit-neveu, le marquis de TressanChapitre 20 sur 32 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

L'hôtel de la rue Neuve-d"Orléans. — M. de Tressan se relire à FranconviUe. — Sa correspondance avec sa fille, la marquise de Meaupeou. — Fanchon. - Saint-Lambert, témoin d'une idylle.

« J'étais indépendant, pour la première fois, depuis cinquante ans, et j'en sentais très vivement le bienfait, dans ma petite maison de Nogent-l'Artaut, cultivant paisiblement mes fleurs, et me livrant tout à loisir aux différents genres de littérature pour lesquels, au milieu des Cours comme à l'armée, j'avais toujours su me réserver quelques instants. Mes amis s'employaient de leur mieux à me distraire ; ils venaient me visiter à Nogent, j'allais souvent les retrouver à Paris; pressé par eux de me fixer dans la capitale, je ne cédai à leurs instances que lorsque l'éducation de mes enfants fut terminée. »

C'est en ces termes que M. de Tressan a parlé de sa retraite. Son hôtel de la rue Neuve-d'Orléans devint le rendez- vous de tout ce que Paris comptait d'hommes célèbres, de savants distingués; il les recevait avec cette amabilité et cette bonhomie si fine qui en faisaient un charmeur. Après souper, chacun lisait ses ouvrages, dans ce salon dont il nous a donné lui-même la descripli'iri :

« Kntre les deux portes de glaces, dans mon salon

de Paris, on voyait le portrait du feu roi Stanislas (1), dont j'ai été pendant dix-huit ans grand maréchal, et étais en même temps commandant dans la Lorraine française ; le portrait de Louis XV, à la Cour duquel, depuis l'âge de treize ans, j'ai eu l'honneur d'être élevé, et qui, à seize ans, m'a fait colonel, en 1722.

« Sur la table de marbre était placé le buste de Voltaire, qui se prit d'amitié pour moi dès l'année 1718, et qui dirigeait mes études. On voyait également sur la même table un groupe de porcelaines de Sèvres, sur lequel présidait l'Amour. Sur le trumeau se lisait l'inscription suivante :

Ces maîtres adorés ont embelli mes jours; Aux trois que j'ai perdus, j'ai donné bien des larmes. L'autre sur mon hiver répand encore des charmes. J'aime, j'écris, je pense, et c'est jouir toujours.

« On voyait également le portrait de ma fille au-dessus du mien avec ces vers :

Au Dieu dont j'ai reçu la loi, Je rapporte ces vains hommages, Et je place au-dessus de moi Le plus charmant de mes ouvrages.

Le comte de Tressan avait conservé le don de plaire et le ton de cette galanterie française qui tirent le

(1) Ce portrait (don du Roi de Pologne) était au château de Bellot lorsque mon père hérita de cette propriété. J"ai cru devoir lui réserver chez moi la place d'honneur qu'il occupait dans le salon du comte de Tressan. (Note de l'auteur.)

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charme de la société de celte époque et qui se retrouvent dans ses vers comme dans ses romans de chevalerie. Aussi était-il accueilli et recherché dans toutes les réunions et dans tous les salons qui aflectaient quelque prétention au bel esprit. Il soupait en bonne compagnie, adressait des madrigaux aux femmes à leur petit lever ; car à cette époque les marquis allaient voir le lever des femmes, comme les philosophes allaient voir le lever du soleil. Les femmes et le soleil sont toujours du monde, mais ne se lèvent plus en public.

Mais il ne tarda pas à trouver la vie de Paris trop fatigante ; il regrettait aussi ses fleurs et la liberté de la campagne. D'un autre côté, ne voulant pas abandonner ses amis, il imagina, pour tout concilier, de s'établir à Franconville, dans la riante vallée de Montmorency.

Ce fut avec bonheur qu'il trouva des fleurs à soigner, des espaliers à tailler, des melons à faire mûrir. Mais il restait toujours poète, même dans ses amusements champêtres, ainsi qu'il le confesse lui-même :

« J'adressai, nous dit-il, les vers suivants à M"" la comtesse d'Houtetot, en lui envoyant la moitié du premier cantaloup de mes couches :

Aimable Déité de ce riant vallon,

F'ardonnez au pauvre bonhomme

L'impertinence d'un tel don.

Recevez de sa main la moitié d'un melon ; Il eut reçu de vous la moitié de la pomme.

Se remettant au travail avec plus d'ardeur que

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jamais, c'est à Franconville qu'il traduisit VAriosle et (juil produisit ses principaux romans de chevalerie. A l'âge de soixanle-dix-sept ans, il travaillait neuf heures par jour, et c'est justement cette lacililé vraiment prodigieuse qui ùtait à ses ouvrages toute idée de contrainte et de gêne.

Jamais sa correspondance ne fut plus importante et plus variée qu'à cette époque de sa vie.

Je ne puis faire autrement que d'en extraire les lettres charmantes que voici :

La première de ces lettres est adressée à sa petitefille :

A Franconville, ce vendredi 22 juin.

a Bonjour, ma chère enfant (!), la grand" maman et le grand-papa vous embrassent bien tendrement , -Azor lèche votre jolie petite bouche, et Papillon ne se laisse plus monter par personne, tant il regrette de ne vous plus porter. Nous vous prions de nous donner des nouvelles de votre maman, car nous commençons à n'être plus compris dans la nation de ses correspondances, mais nous avons eu de ses nouvelles par M. de Méniglesse, et cela m'a fait souvenir de la bonne femme qui brûlait une chandelle au diable pour ne rien négliger.

« L'abbé d'Agout dit qu'il est traité comme nous et vous aime de tout son cœur, ainsi que M. Lucas ; l'un et l'autre viennent nous voir souvent, et nous vous

(1) Amicie de Maupeou, qui devint la marquise le Vayer.

prions tous de nous envoyer le compte de vos dents, que nous sommes affligés d'ignorer.

« M"'" de Talion vous dit mille tendresses ; nous regrettons bien de ne vous pas voir trotter dans nos allées d'œillels ; j'aurais bien du plaisir, ma chère Amicie, à vous faire un lit de fleurs et à baiser vos joues rondes, plus vives et plus fraîches qu'elles. Souvenez-vous que vous devez nous aimer au moins jusqu'à l'âge de dix ans, et je tâcherai de vivre le temps qui vous reste, pour en jouir.

« Adieu, ma chère enfant, embra^^sez bien votre maman de notre part. »

La lettre suivante de M. de Tressan à sa fille,, la marquise de Maupeou, est bien curieuse :

Ce mardi matin.

« Toujours bien quant à l'animal, ma chère amie, hors qu'il ne vaudrait rien du tout à présent pour le porter dans une colonie nouvelle ; très tristement (juant à rintellecluel, car en vérité YAriosle, tout charmant qu'il est, ne me console pas d'une heure de conversation avec ma Michou, surtout quand elle vient me caresser doucement la bouche de ses jolies mains qui écrivent de si jolies lettres et qui sont si blanches et sî légères sur les instruments.

« J'ai eu un radotage superbe avec moi-même celte nuit, au réveil d'un troisième sommeil d'une heure et demie chacun, je venais de rêver que je grimpais mes escaliers sans bâton, Martin courait après moi en disant : où va-l-il comme cela, est-il fol ? Il va se casser

le col, moi de rire de me voir éveillé et de balbutier : donnez-moi vite de la bougie que j'écrive à ma fille que je marche, et puis je me disais tout bas, où la coquine dira que c'est par malice que je n'ai pas voulu marcher devant elle. Enfin je me suis complètement réveillé et mes pattes de derrière m'ont bien assuré que je n'avais fait qu'un songe. Ma foi Dieu me le renvoie, c'est un des plus agréables que j'ai faits.

« Oh ! que le plaisir de marcher est délicieux ! C'est ainsi que goutte qui va bien donne un désir ardent, et ce désir est le contrepoids de nos maux. Voilà des vers que je fis hier à ta mère qui me voyait jouer avec Fanchon,

Tu me vois folâtrer sans cesse ; Va, ne t'inquiète jamais !

Laisse-moi rire à la jeunesse, Ces yeux riants, ce teint si frais, Cette bouche qu'Amour exprès Fit pour appeler la caresse, Eloignant de moi les regrets, En roses changent les cyprès.

Qu'aux cheveux blancs de la vieillesse Destine une affreuse déesse.

Et si l'Amour par gentillesse N'y regarde pas de si près, Et crois en plus en ma sagesse.

« Ma foi je ne m'en souviens plus, car je n'ai pas pris la peine de les écrire que pour l'insatiable et trop peu difficile recueil de mes rogatons. Adieu, bonne et chère Michou, porte-toi bien, ma chère amie, adieu,

quoique tu vailles mieux que la quarante et unième strophe du second chant que je vais traduire.

« J'ai eu hier la visite en passant de M. l'abbé d'Agout qui m'a dit des nouvelles de l'abbé (1) pour lequel il espère beaucoup. Cette bonne petite visite m'a été au cœur. Il est bien doux pour les vieillards d'être recherchés par la jeunesse parée de l'esprit et des grâces. »

Dans une de ses lettres à son ami de Tressan, Voltaire lui disait : a Vous faites donc actuellement des vers pour votre fille après en avoir fait pour la mère. »

Le comte, en effet, avait toujours quelque chose à écrire, en vers ou en prose, à sa chère Michou. Cette correspondance était sa plus grande ressource lors de ses accès de goutte. Écoutons-le plutôt.

a Voici des vers que je lis pour ma fille dans le fort d'un accès de goutte. Pour l'intelligence du nom que je lui donnai, il faut savoir que le roi de Pologne, son parrain avec la feue Reine, lui donnait le nom de Maroultz- Chou, qui veut dire, en polonais, ma chère petite Marie; elle nom de Michou, par abréviation, lui en est demeuré.

Viens, ma Michou, dans mon taudis, Ma bouche et mes yeux te demandent; Ainsi les Musulmans attendent, Dans leur très sens.- paradis,

(1) L'abbé de Tressan, lilî^du comte de Tresgan.

SOUVENIRS nu COMTE DE TRESSAN 227

La plus charmante des houris.

Dans mon lit tristement tranquille, Je suis une masse inutile, Un automate, un vil fardeau; Nul de mes sens ne m'est utile.

Ah ! viens éclairer ce tombeau, Tes beaux yeux seront le flambeau.

Qui ranimera cette argile.

« Je lui écrivis cette lettre, quand je commençai à ne plus souffrir, elle venait dîner de deux jours l'un au chevet de mon lit :

De deux jours l'un, Viens voir ton ami dans ton père,

De deux jours l'un, Viens lui rendre le sens commun.

Déjà le vieux vaurien espère Faire tout ce qui peut lui plaire,

De deux jours l'un.

a J'espère que ma nuit sera tout aussi bonne que ma journée, j"ai changé de lit pour faire faire le mien et j'ai remué mon maudit pied, avec beaucoup plus de facilité; le bien doit augmenter de jour en jour, viens diner avec moi jeudi, ma chère Michou, j'espère que tu me verras près de toi dans une bergère où je serai plus à portée de te voir, de l'entendre et d'être tapoté par ta jolie main.

« La mère restera avec nous jusqu'à jeudi au soir, et retournera chez elle le vendredi, ce sera le vingtième jour de tes couches et elle partira bien contente de nous laisser tous deux en bon élal.

« J'embrasse ma Michou de toute mon àme, bientôt j'espère me faire porter au coin de ton feu. »

La marquise de Maupeou tenait de son père,seslettres nous montrent qu'elle avait du sentiment et de l'esprit.

« Vous devez avoir reçu ma lettre, mon cher papa, de la part de ces dames, car elles m'ont demandé votre adresse avec une sorte de mystère et je crois que c'est pour vous envoyer le petit couplet que je leur ai fait, et auquel elles donnent trop de prix. La marquise d'Harcourt voulait absolument vous écrire pour vous envoyer celui d'Aline, son dernier enfant qui tête encore, et qui s'était fait un petit mal à la tête en tombant. Comme probablement elle n'a pas suivi son projet, je vous envoie ce couplet afin qu'il vous inspire d'en faire un plus joli, c'est sur le nouvel air : Avec les gens dans le village.

Aline, un léger mal vous blesse.

Mais nous pouvons nous rassurer, De l'amour ce n'est qu'une adresse, De vous il cherche à s'emparer.

A l'égaler, il vous destine, Il vous cache encore son flambeau, Mais sur votre charmante mine.

Il veut essayer son bandeau.

« J'en ai fait un second pour la jolie Rose Tillière, dont je n'avais point parlé dans ma première chanson. « Sur le même air :

"Vous que la beauté, la jeunesse, EmbeUissent de tous ses dons, Je n'ai point osé par sagesse Parler de vous dans mes chansons.

J'ai craint en trop fixant les grâces De trop éprouver leur pouvoir, Je sais que toujours sur leur trace Amour se fait apercevoir.

« Je veux aussi vous envoyer celui de M°' de Trémanville , qui chantait les couplets et qui est mon amie depuis huit ans :

« Il est sur l'air : Mon petit cœur à chaque instant soupire :

De l'amitié si je fais la peinture,

Quels traits charmants va rendre mou pinceau;

Mais, sans chercher une vaine parure,

En vous nommant, j'achève ce tableau :

Vous qui chantez d'une voix douce et tendre,

Ne baissez pas vos trop modestes yeux,

Ce n'est pas moi que vous venez d'entendre,

Car tous les cœurs vous nomment dans ces lieux.

« Je vous ferai grâce des autres; voilà ceux que j'aime le mieux. Jugez de notre abondance : j'en ai fait à peu près quarante-cinq pour ma part ; il y en avait de tous les tons et de tous les genres. Vous n'aviez qu'à paraître pour nous forcer à nous taire et nous y aurions tous gagné; votre muse aurait soustrait un demi-siècle au nombre de vos années, et son langage jeune, frais et charmant nous aurait rendu l'illusion complète.

« J'ai quitté depuis deux jours ce lieu délicieux par la société qui l'habite, mais on ne m'a laissé partir qu'en donnant parole d'y retourner à la fin de la semaine prochaine. Je suis venue faire acte d'appari-

lion ici; d'aujourd'hui vendredi en huit j'y retournerai passer encore huit jours, et de là je reviendrai ici pour tout de bon.

0 J'ai reçu dernièrement des nouvelles du vicomte (1); il est toujours à Cognac et se plaint comme vous de votre silence. Il me mande qu'il vous a écrit très exactement tous les quinze jours, mais que vous ne lui avez pas répondu ; il a reçu les vingt louis dans le temps et a dû vous écrire pour vous en remercier. La lettre se sera peut-être égarée pendant vos courses.

« Je vous prie de me donner de vos nouvelles et d'adresser votre première lettre à Rouen, je ne serai que dans huit jours au Champ de halaille (2).

« Mandez-moi si vous et maman vous amusez à Paris et si vous y menez une vie heureuse, je le désire de tout mon cœur. Recevez l'un et l'autre mes vœux et mes hommages (3).

Rouen, le 22 novembre 1782.

Franconville était assez près de Paris pour ne perdre de vue ni ses relations, ni l'Académie; assez loin cependant pour goiUer le calme d'une installation champêtre.

Aussi le comte de Tressan a-t-il célébré le charme de cette résidence dans ses romans, dans ses pièces fugitives et dans le cinquième livre de sa traduction

(1) Le vicomte de Tressan, le fils aîné du comte de Tressan, était colonel d'infanterie.

(2) Le Champ-de-liataille était le nom d'une propriété (située près de Rouen).

(3) Lettre inédite.

libre des Amadis, mais jamais avec autant de bonheur que dans les vers qu'on va lire et que je me reprocherais de ne pas citer :

Sur mon ermitage de Franconville.

Vallon délicieux, ô mon chor Franconville ! Ta culture, tes fruits, ton air pur, ta fraîcheur, Raniment ma vieillesse et consolent mon cœur; Que rien ne trouble plus la paix de cet asile Où je trouve enfin le bonheur !

Tranquille en cette solitude,

Je passe de paisibles nuits; Je reprends le matin une facile étude.

Le parfum de mes fleurs chasse au loin mes ennuis.

Je vois le soir de vrais amis,

Et m'endors sans inquiétude.

Souvent conduite par les ris,

De fleurs nouvellement écloses, La petite Fanchon orne mes cheveux gris Et me laisse cueillir, sur ses lèvres de roses, Un baiser innocent, tel que ceux que Gypris

Reçoit pour les rendre à son fils.

Que tu me plais, heureuse enfance !...

Ni le désir, ni même la pudeur, N'impriment encore la rougeur Sur ce front de douze ans où règne l'innocence. Fanchon met toute sa décence A marcher les pieds en dehors, A ne point déranger son corps, Quand elle fait la révérence...

Cependant déjà Fanchon pense ! !...

Par mille petits soins charmants, Elle nous prouve à tous qu'elle a le don de plaire,

i232 SOUVENIRS DU COMTE DE TRESSAN

Qu'elle en a le désir, qu'elle voudrait tout faire Pour être utile à tous moments.

Vas, Fanchon, embellis sans cesse ;

Attends près de moi tes quinze ans :

Je respecterai ta jeunesse;

Il sied trop mal à la vieillesse

De faner les fleurs du printemps.

Je verrai tes jeux innocents,

Tes grâces et ta gentillesse;

Et, veillant sur tes goûts naissants,

S'il te naît un sixième sens,

Tu le devras à la tendresse

Du plus joli de tes amants.

« J'ignore, ajoute l'auteur, le nom de celle qui m'a fait la galanterie de parodier ces vers, que je trouve bien plus agréables que les miens, et que Ton m'a envoyés par la poste :

Vallon délicieux ! fortuné Franconville, Tu nous fais désirer ton air pur, ta fraîcheur. Tu rajeunis Tressan en consolant son cœur, Puissé-je quelque jour en cet heureux asile

Etre témoin de son bonheur !

Tu souris, mon cher comte, en cette solitude, Au souvenir charmant de mille heureuses nuits, Je te vois le matin, jouer avec l'étude ; En relisant tes vers tu braves les ennuis, Le soir des malheureux tu te fais des amis.

Partout t'accompagnent les ris.

Les fleurs de ton esprit semblent toujours écloses, Si j'étais ta Fanchon malgré tes cheveux gris, Tu prendrais des baisers sur mes lèvres de roses. Mais je ne connais plus les baisers de Cypris ; Une mère à trente ans ne baise que ses fils !

Fanchon te rappelle l'enfance,

Age peu fait pour la pudeur,

Où l'on folâtre sans rougeur, Où l'on dit, baise-moi, sans perdre l'innocence . De ta Fanchon, j'adore assez la décence.

Je ris de ses pieds en dehors.

Et de l'art qu'elle met à soutenir son corps. Je la vois dans ta cour traîner la révérence, Mais son cœur est perdu si jamais elle pense !

Bientôt cent petits soins charmants Prouveront qu'à son maître elle a dessein de plaire. Pour égaler Gaulliu (1), elle voudra tout faire.

Et le désir hâtera les moments.

Vas, ma Fanchon, caresse-le sans cesse.

Mais prends bien garde à tes quinze ans; On court plus d'un danger dans sa tendre jeunesse,

Quand sur le front de sa vieillesse

On trouve les fleurs du printemps.

Il n'est point de jeux innocents Lorsqu'auprès d'un tel maître on a ta gentillesse, Anacréon toujours a des charmes naissants, Le génie à son corps prête un sixième sens, Et, sans avoir recours au Dieu de la tendresse, Tu trouveras en lui le plus cher des amants.

Fanchon e'tait une jeune paysanne de treize à quatorze ans qui aidait le comte de Tressan dans ses travaux de jardinage. Les grâces naissantes et la gentillesse de cette enfant semblent avoir produit une impression assez vive sur son esprit. Ce n'est pas, d'ailleurs, la seule fois qu'elle inspira sa muse.

Un beau matin , Saint-Lambert trouva son ami

(1) Gaullin, domestique du comte de Tressan.

cueillant des fraises avec Fanchon ; le lendemain, le témoin de cette idylle recevait les vers suivants :

Entre mes bras j'ai tenu l'innocence,

Le lys des prés, la rose du printemps.

C'est ma Fanchon... elle sort de l'enfance,

Elle a deux mois plus que ses quatorze ans.

Ses yeux charmants, souvent pleins de tendresse,

N'avaient point l'air de voir mes cheveux blancs,

Mais son air doux, sa bouche enchanteresse,

Ses jeunes mains dont la moindre caresse,

Sans le vouloir, font pétiller mes sens.

Ne m'ont point fait oublier mes serments ;

J"ai respecté sa modeste jeunesse,

Ah ! ma Fanchon, que je crains tes quinze ans !

CIIAI'ITIÎE XVI.

La comtesse d'IIoudetot et Sainl-Lambcrt deviennent voisins du comte de Tressan. — Leurs rapports avec l'ermite de Franconville. — Le clievalier de Tressan demande à prendre du service en Amérique, pendant la guerre de l'Indépendance. — Réponse de Franklin à ce propos. — Cassini s'emploie pour les fils de son ami de Tressan.

Ayant eu l'occasion de cilerlc nom deSaint-Lanil)ert dans le chapitre précédent, je crois devoir rappeler au lecteur (|ue l'ancien capitaine des gardes de Stanislas avait quitté la Cour de Lorraine peu de temps après la mort de M™= du Châtelet; sur les conseils du prince de Beauvau il vint à Paris où il se trouva immédiatement en relations avec Duclos, Rousseau, d'Alembert, Grimm, Diderot, en un mot avec tous les encyclopédistes.

Présenté à M"'" la comtesse d'Houdelot, il fit sa conquête, et la protection de cette grande dame lui permit d'obtenir le grade de colonel.

La comtesse d'Houdetot (Sophie de la Live de Bellcgarde) était fille d'un fermier général et bellesœur de M""' dÉpinay ; elle avait épousé, en 1748, un gentilhomme de Normandie, officier distingué , qui mourut dans un âge avancé avec le titre de lieutenant général. M""" d'Houdetot fut une des femmes les plus remarquables du xviii'^ siècle , par ses grâces, son

esprit et ses qualités personnelles ; elle doit surtout sa réputation à la vive passion qu'elle inspira à Jean- Jacques Rousseau, ainsi qu'à sa liaison avec Saint- Lambert.

Cette liaison survécut au temps et aux événements ; à l'époque dont je parle, elle était acceptée par tout le monde, en raison même de sa longue durée.

Saint-Lambert avait conservé d'excellentes relations avec M. de Tressan, dont M"^ d'Houdetot était également la grande amie, ce qui avait décidé cette dernière à venir habiter non loin de Franconville. C'était entre les deux voisins un échange continuel de visites, de lettres et de petits vers, — vers que l'on peut lire dans le recueil de poésies laissé à M""* de Meaupeou.

En voici quelques échantillons :

A Madame la comtesse d'Houdetot

LA PREMIÈRE FOIS QU'eLLE ME FIT l'hONNEUR DE VENIR EÎNER CHEZ MOI.

Vous daignez honorer mon petit ermitage,

C'était depuis longtemps le plus doux de mes vœux ;

Je suis venu chercher la retraite du sage,

Vous m'y faites trouver celle de l'homme heureux.

A la même.

UN JOUR FATAL OU TOUS LES ARBRES EN FLEURS DE LA VALLÉE DE MONTMORENCY FURENT GELÉS.

Au coloris brillant de Flore Un rouge noir a succédé ! Dans nos vergers chacun déplore La tendre fleur qui vient d'éclore

Notre malheur est décidé ; Panglofs ! viens dans cette vallée, Où l'on entendait, ce matin, Chaque famille désolée Se plaindre de la destinée Et donner raison à Martin (i).

El la comtesse de chercher à consoler son ami par cette jolie lettre :

« La nature nous traite mal, mon cher voisin ; consolez-vous avec les muses qui vous traitent si bien. Vos jolis vers m'ont presque consolée de nos calamités; vous ressemblez à l'oiseau qui chantait tout à l'heure en dépit du mauvais temps :

Ce matin encore dans nos champs, Malgré le vent et la froidure.

Malgré le deuil de la nature, Du rossignol j'écoutais les accents.

Ainsi votre muse charmante, A sa voix suspendant nos pleurs, Nous fait jouir et nous enchante Même en nous peignant nos malheurs.

« Il est vrai que tout va assez mal dans ce monde, et Martin avait raison, mais il faut faire comme lui.

Du mal qui régnait sur la terre, Martin ne s'embarrassait guère, Et le sage doit l'imiter.

Le bonheur vient du caractère.

Le vôtre est de rire et de plaire Et rien ne pourra vous l'ôter.

(1) Martin était le jardinier du comte de Tressan.

o J'ai bien envie d'aller vous voir tantôt, mon clier voisin, afin de nous consoler ensemble ; nos deux infortunes feront peut-être une consolation. Notre sage d'Eaubonne yi) travaille dans ce moment, et son travail le console de tout ; il vous est bien attaché ainsi que moi. Voulez-vous bien dire mille choses tendres à votre aimable fille et faire agréer tous nos compliments à M'"'= la comtesse de Tressan.

« La Comtesse d'Houdetot. »

« J'attendais mon aimable voisin dans cette semaine ; elle est bien avancée, je ne l'ai point encore vu ; j'espère qu'il n'est pas incommodé et que je le verrai incessamment. J'ai reçu non seulement la lettre d'avis, mais le beurre de M. de Vauxban ; je lui dois des remerciements et une réponse, et de plus de l'argent; donnez-moi, mon cher voisin, les moyens de m'acquitter de tout cela. Je ne sais pas l'adresse de M. de Vauxban ; peut-être est-il étonné de n'avoir pas ma réponse, mais je ne sais où la lui adresser, et j'ignore même le prix du beurre qu'il m'a adresse'. Mille pardons de ce détail de cuisine, mais vous savez vous prêter à tout pour obliger. Nous avons un académicien qui est l'abbé Millot ; les ouvrages utiles qu'il a faits me rendent contente de ce choix.

« Nous avons déjà deux éloges de M"'« GeofTrin (2),

(1) Saint-Lambert," alors à Eaubonne, près de Montmorency. Jl s'était installé dans une maison voisine de celle de M""* d'Houdetot» Ce fut là qu'il habita pendant toulo la Révolution.

(2) M™* GeofTrin venait de mourir (1777). "Veuve de très bonne heure, elle avait fait de sa maison le aendez-vous des savants de

en attendant un troisième; ils sont de main de maître : le premier est de M. Thomas (i), le second de l'abbé de Morellct (2), et le troisième sera de M. d'Alembert. C'est le j;age de leur reconnaissance et le sceau de la célébrité de cette femme étonnante qui a su mériter ces éloges, et la place qu'elle a tenue dans la société, dont l'existence n'a pas eu de modèle parmi nous et je crois n'aura pas de copie. Je ne dois ni ne veux prévenir votre jugement sur deux ouvrages de mérite; le second me paraît plus ressemblant, parce qu'il tient plus du naturel qui caractérisait l'original. Je crois qu'il vous plaira davantage; dites-moi si je me suis trompée.

a Adieu, mon cher voisin ; ne m'oubliez pas près de votre aimable fille ; veut-elle toujours fuir la société, dont elle pourrait faire l'ornement? Nous avons deux tragédies nouvelles de votre ami ; on les dit surprenantes.

Tel Sophocle à cent ans charmait encore Athènes ; Tel jadis son vieux sang bouillonnait dans ses veines.

« Je commence à croire que l'esprit ne vieillit plus ;

la capitale et des étrangers de distinction, plusieurs littérateurs reçurent d'elle des services importants; sa fille épousa le marquis de la Ferté-hnbault.

(1) Thomas était membre de l'Académie Française (31e fauteuil).

(2) L'abbé de Morellet, auteur des Visions de Palissot. On se souvient que cet ouvrage lui valut d'être arrêté et conduit à la Bastille, en 1760.

VOUS êtes el vous serez, mon cher voisin , une des preuves de celle vérilé, si jamais elle peut s'établir, a La Comtesse d'Houdetot.

Le 3 décembre 1777.

a Voulez-vous bien faire agréer tous mes compliments à M"'* la comtesse da Tressan ? »

« C'est un grand plaisir d'avoir quelques relations avec vous, mon cher voisin , même quand on ose toucher à vos enfants; je parle de vos couplets, car pour les autres il n'y a rien à faire. Je dis donc qu'il est trop heureux de s'attirer d'une manière quelconque les jolis billets que vous écrivez; ils nous réveillent et nous amusent en attendant que nous vous voyons ; ce sera, j'espère, vendredi à dîner avec votre aimable fille et M. Gazanove. Je ne sais si M. de Verneuil est encore chez vous et s'il voudra bien me faire l'honneur d'être de la partie. Nous aurons de quoi bien recevoir le bon Benjamin : c'est un titre que j'aime encore mieux lui donner que celui de Grand, quoiqu'il les mérite tous deux. 11 verra le plaisir que nous avons à recevoir un homme de bien et utile au monde. C'est le plus doux et le plus bel emploi des talents, et cet éloge est bien flatteur quand il est aussi véritablement senti que mérité.

Ainsi nous célébrerons à ce dîner tout ce qui fait supporter la vie et ce qui l'embellit : la. liberté et les grâces ; il y aura toujours des autels pour tous deux . A Sanois (1), mardi matin.

(1) Sanois, nom de la propriété de M""" d'Houdetot.

Le sage d'Eaiibonnc faisait partie de rAcadémic depuis 1770; il avait été admis d'emblée au fauteuil de l'abbé Trublet ; l'appui tlii parti philosophique avait valu ce succès au disciple d'Helvélius.

Mais, en 1779, ce n'était plus le brillant Saint- Lambert de la cour de Lorraine, moins favorisé que M(jnlcrif, resté jeune à ce point que Louis XV, qui se consolait de vieillir en le voyant porter si j^aiement ses quatre-vingt-trois ans, lui dit un jour : « qu'on lui donnait plus de quatre-vingt dix ans ». — « Je ne ne les prends pas. Sire », répondit Montcrif, Le bel officier des gardes avait vieilli avant l'âge, perclus de douleurs. Pendant ses dernières années, il vécut dans une profonde retraite^ que l'amitié de quelques amis venait seule distraire. Au mois de janvier de cette même année (1779), il écrivait à l'ermite de Franconville :

;j janvier.

« On m'avait flatté, mon cher et aimable Général, que vous viendriez à Paris, et j'avais bien compté aller vous chercher, vous embrasser et vous assurer que je serais pour vous cette année ce que je suis depuis bien des années, c'est-à-dire votre serviteur très dévoué. Vous serez aimable jusqu'au dernier moment, et votre bonne santé, la vie que vous menez, le lieu que vous habitez me promettent que ce dernier moment n'arrivera qu'après un siècle.

« Que faites-vous cet hiver ? Rendez-vous agréable quelque vieux roman qui ne l'était guère ? Faites-vous quelques jolis vers pour Fanchon ? Grondez-vous un peu? Buvez-vous de bon vin ? .'\vez-vous quelque petit

mouvement de goutte? Aimez-vous vos amis/ Car il faut de tout cela dans la vieillesse.

« Pour moi, depuis mon arrivée à Paris, un mal de gorge d'abord et à présent des maux d'entrailles m'ont fait garder ma chambre. Jai pourtant vu Mustapha (1), tragédie qui n'est ni conçue, ni écrite magiquement, mais où il y a bien de l'esprit et bien de l'élégance. Nous attendons Roland, que de petites cabales retardent de jour en jour et dont elles nous priveront peut-être.

« Quoique M. de Beauvau soit beaucoup mieux, je ne suis pas encore sans inquiétudes sur sa santé, et ces inquiétudes-là sont bleu cruelles pour moi. M°" d'Houdetot se porte assez bien; nous parlons souvent de vous ensemble, nous vous regrettons et nous aspirons au moment d'aller retrouver dans la vallée Anacréon entouré de rossignols.

o A-dieu, mon cher et aimable Général ; mes respects, je vous prie, à M""^ de Tressan^ que j'honore et que j'aime, et n'oubliez pas l'homme de Paris qui vous est le plus tendrement attaché.

« Saint- Lambert. »

Paris, 19 janvier.

« Je serais tenté, mon aimable Général, de vous féliciter d'avoir la goutte plutôt que de vous en plaindre ; ce sont quelques moments de douleurs qui

(1) Mustapha et Zéangir, tragédie de Chamfort, jouée pour la première fois à Fontainebleau devant le Roi. Le Roi donna douze cents livres de pension à son auteur, et le prince de Condé lui offrit d'être secrétaire de ses commandements.

VOUS assurent d'une longue santé ; vous serez forcé de garder la chambre pendant l'hiver, et vous serez en état au printemps de visiter vos jacinthes et vos tulipes. D'ailleurs, la goutte vous laisse tant de liberté d'esprit, tant de facilité, tant de grâces, qu'en vérité je doute qu'elle soit un mal ; du moins ce serait à un épicurien comme vous à le dire, et non pas à un triste stoïcien comme Possidonius ; il est vrai qu'elle ne l'empêchait pas de raisonner, mais chez vous elle fait bien mieux : elle vous laisse jouir et produire.

J'ai déjà vos quatre volumes, que j'ai fait prendre chez Gillot ; ainsi ne me les donnez pas. Je reçois cependant avec bien de la reconnaissance l'hommage que vous m'en faites. L'empressement (|ue j'ai eu à les prendre chez le libraire vous est garant de celui que j'aurai à les lire. Vous ferez bien de rester quelque temps à votre campagne, je vous trouve heureux d'y être, votre santé s'en trouvera mieux, et puis vous donnerez le temps au parti Bailly de calmer sa colère, et notre reconnaissance sera toujours la même. Quand je dis notre reconnaissance, j'entends celle ded'Alembert, car je n'ai point l'honneur d'être l'ami de Condorcet (1) ; mais je lui ai donné ma voix parce que j'ai pensé qu'il la méritait ; et depuis que je suis à l'Académie, il ne m'est pas encore arrivé de donner ma voix par amitié ou par inimitié.

(1) Condorcet ne remporta que d'une voix sur Bailly, son confrère à l'Académie des sciences, à qui l'avenir réservait, comme à lui, un destin tragique, et cette unique voix de majorité, d'Alemberl pourrait bien s'en attribuer la conquête.

« Je VOUS sais gré d'avoir fait une chose juste et d'avoir décidé un choix qui honore l'Académie.

<( Adieu , mon cher et aimable confrère ; mes respects, je vous prie, à M""^ de Tressan. Recevez les assurances nouvelles de tous mes sentiments pour vous.

« Saint- Lambert. »

Il est encore question de M™* d'Houdetot dans la lettre suivante que Cassini écrivait au comte de Tressan à cette époque :

« Vous pourriez, mon cher et illustre confrère, me rendre un service, et jo m'adresse à vous avec confiance. Voici ce dont il s'agit : vous savez que les intendants des finances sont supprimés. M. de Montigny , qui arrive, m'apprend que M. de Trudaine a abandonné le détail des ponts et chaussées, et que M. Necker se réserve l'administration ; mais comme il y a des détails dont il ne peut s'occuper, je voudrais être chargé de la partie qui regarde les routes, parce que cela me mettrait à portée de terminer la carte de France (1), en employant les ingénieurs des [jonts et chaussées. Je suis fort connu de M. Necker, et je reçois dans l'instant une lettre de lui ; mais je ne veux peint me

(1) Cassini de Thury (César-François) fut reçu à l'Académie des Sciences dès l'âge do vingt-deux ans; il corrigea la méridienne qui passe par l'Observatoire et fut chargé de la description géométrique de la France. Le fruit do ses travaux fut cette belle carie de France, composée de 180 feuilles, qui offrait la représentation la plus fidèle et la plus complète de notre pays. Cassini n'eut pas la satisfaction d'achever celte vaste entreprise, son fils la termina et en fit hommage à l'Assemblée Nationale en 1789.

SOUVENIRS DU COMTE DK TRRSSAN 245

proposer. J'ai pensé que M""" d'Houdctol, qui est amie de M"" Necker, pourrait, si vous l'en presse?,, lui en parler et l'engager à me proposer à scm mari. Ce ne sont point les appointements qui m.e touchent, mais c'est une place qui convient plus à moi qu'à tout autre, puisque mes cartes ont fourni les meilleurs matériaux pour les grandes routes.

« Je comptais, mon cher confrère, vous voir à Paris cette semaine, mais Monsieur votre fils, que j'ai rencontré hier, m'a dit que vous vous ressentiez un peu de la goutte. J'espère qu'elle n'est pas assez forte pour vous empêcher d'aller à Sanois voir M""' d'Houdetol.

« Adieu, mon cher confrère; j'attends votre réponse,

et je suis, avec les sentiments que vous me connaissez,

votre serviteur et ami.

« Cassini de Thury. »

A rAcadémie, ce 9 juillet.

Si l'enjouement et la vivacité de son esprit n'avaient point encore abandonné le comte de Tressan lorsqu'il écrivait ou lorsqu'il se trouvait dans le monde; quand il était seul, le souvenir des pertes qu'il avait éprouvées lui devenait amer. Il venait d'y avoir une promotion de maréchaux de France, dans laquelle il ne se trouvait pas compris, quoiqu'on lui eût permis d'en concevoir l'espérance ; un ami lui ayant témoigné ses regrets :

« Ma carrière, lui répondit-il, avait commencé d'une « manière bien brillante; elle est finie aujourd'hui. » J'ai négligé la fortune, mais j'ai servi avec honneur. « Encore si mes enfants étaient placés, j'attendrais la « mort en paix !... Qu'ils soient du moins instruits par

« mes malheurs , qu'ils soient vertueux , qu'ils se (( rendent utiles, ils trouveront un père dans le meil- (( leur des rois. »

L'inquiétude du comte de Tressan au sujet de l'avenir de ses enfants semblait justifiée; en effet, de ses trois fils : son fils ainé^ le marquis (1), servait en qualité de colonel; l'abbé jouissait, il est vrai, d'un bénéfice, mais sa carrière ecclésiastique semblait fort limitée en raison de la défaveur de son père; quant au chevalier, il attendait un brevet de capitaine.

Le marquis avait demandé à prendre du service en Amérique lors de la guerre de l'Indépendance ; le comte de Tressan avait fait des démarches, à ce sujet, auprès de Franklin lorsque celui-ci vint en France pour solliciter des secours (1777). Voici quelle fut la réponse du grand patriote américain :

Passy, 1« juillet 1777.

a Monsieur et 1res illustre Confrère (2), (3) « En ma qualité d'Américain, je ne puis que

(1) Ainsi que je l'ai déjà dit, le comte de Tressan, bien qu'il eût droit au titre de marquis, ne le porta jamais, l'abandonnant à son fils aine.

(2) Franklin, de môme que le comte de Tressan, faisait partie de l'Académie des .Sciences.

(.3) Copie de la lettre adressée au comte de Tressan par Franklin, la traduction donnée plus haut est du comte Jean de Bonardi :

Passy, IX juillet 1777.

" Monsieur et très illustre confrère, « As an American I cannot but feel myself cxlreamly obliged

VOUS être extrêmement reconnaissant de l'offre généreuse que vous nous laites en mettant I epée de votre lils au service de notre cause.

« Je souhaiterais qu'il fût en mon pouvoir de lui assurer, au moment de son arrivée en Amérique, le rang et l'emploi auxquelss a bonne volonté, ses talents militaires et son expérience lui donnent un juste droit.

« Mais n'ayant aucune autorité pour faire de pareilles offres, je peux seulement lui donner (au cas où, après avoii' mûrement délibéré, il se résoudrait à passer la mer) des lettres de recommandation pour le général et quelques autres amis; je le recommanderais comme un gentilhomme de mérite et de caractère, ce (jui lui assurera un bon accueil de leur part, mais

by your gênerons ofFer of the services of your son to our cause. I wish it was in my power to assure him the rank and employement on his arrivai in America that his good will and his mili tary talents and expérience may justly untitle him to. But having no authority t'or such purposes I can only furnish him (in case he schould upon considération résolve to pass thither) with letters of recommandation to the gênerai and some olher friends as a gentleman of merit and character, which may procure Iiim their civilities but are by no means to be dependet on as giving a cerlainty of place in our armies, and knowing as I do that tliere are a number of foreign officers now Ihcre offering Iheire service and for whom employ suitable with theire rank cannot bc found ower armies beeing fully officerd 1 can by no means advise a friend to underlahc so long and bazardons a voyage on such an incerlainty.

« With great respect I bave the honour to bc, Sir, your most obedient and most Immble servant.

» B. Franklin. »

ce qui ne pourrait en aucune façon lui donner la certitude d'obtenir une place dans nos armées.

« Connaissant comme je connais le nombre d'officiers étrangers nous offrant actuellement leurs services et pour lesquels on ne peut trouver un grade conforme à leur rang, nos cadres d'officiers étant au grand complet, je ne pourrais en aucune façon conseiller à un ami d'entreprendre avec tant d'incertitude un aussi long et aussi hasardeux voyage.

<■ J'ai l'honneur d'être, avec le plus grand respect, Monsieur,

« Votre très humble et très obéissant serviteur, « B. Franklin. »

Le marquis de Tressan ne renonça pas à son projet; mais le bâtiment sur lequel il s'était embarqué, vaisseau commandé par le comte de Kerquelen, fut attaqué et pris par les Anglais, et le marquis, le commandant et l'équipage furent conduits et internés en Irlande.

Les relations que le comte de Tressan s'était créées, alors qu'il était gouverneur de Boulogne, en faisant les honneurs de son commandement à tous les Anglais de marque faits prisonniers, ainsi qu'aux partisans du prince Edouard qui repassaient à Boulogne après leur défaite, lui furent d'un grand secours en celte circonstance. Lord Ilichmond Lennox s'employa activement à la mise en liberté de son fils, ainsi (jue le témoigne la lettre suivante :

A Londres, le 2o d'octobre 1781.

« Monsieur (1),

« J'ai reçu la lettre que vous m'avez l'ait l'honneur lie m'écrire le 18 de septembre, et j'ai de suite écrit, comme vous me le demandiez, au comte de Sandwich, au sujet de votre fds ainé^ M. le marquis de Tressan, qui a été pris et conduit en Irlande, et j'ai le plaisir de vous dire que j'apprends, par la réponse du comte de Sandwich, qu'il avait envoyé l'ordre que Monsieur votre fils fût mis en liberté et qu'il lui fût permis de retourner en France sans délai.

« Il me marque aussi qu'il a donné l'ordre que M. le comte de Kerquelen et son équipage fussent traités comme prisonniers de guerre, et que M. de Kerquelen fût envoyé en France à la première occasion.

« Je suis charmé, Monsieur, en toute occasion, de me rappeler à votre souvenir; j'aurais souhaité une plus agréable que celle-ci.

« J'ai l'honneur d'être , avec une considération distinguée, Monsieur,

« Votre très humble et très obéissant serviteur,

« RiCHMOND LenNOX. »

Cassini, toujours serviable, voyant les inquiétudes de son ami de Tressan, conseilla à ce dernier d'adresser un mémoire à Monsieur et s'offrit comme intermédiaire :

(i) J'ai en ma possession l'autographe de cctle lettre, qui est écrite en français.

« J'ai pensé, mon cher et illustre confrère, qu'il conviendrait de présenter votre ouvrage à Monsieur et à M, le comte d'Artois; il suffirait, pour éviter la dépense, qu'il fût relié en veau, à tranche dorée. Quand on ne le regarderait que comme les rêveries d'un militaire qui s'est toujours occupé de la littérature et des sciences, vous donneriez- un exemple à tous les militaires qui embrasseraient la même carrière, et vous conviendrez qu'ils en ont besoin : et hier, en grande compagnie, on me dit qu'on ne vous croyait pas capable d'un aussi bon ouvrage, parce qu'on ne vous croyait qu'un esprit superficiel. Occupez vous aussi d'un mémoire pour exposer votre situation et celle de l'abbé et du chevalier.

a Adieu, mon cher confrère ; aimez-moi toujours autant que je vous aime.

« Cassim de TnuRY. »

« Le prince, mon cher confrère, m'a envoyé chercher cette nuit ; j'étais couché, je me suis levé ; il avait lu votre lettre et m'a fait la réponse que j'avais prévue :

a Je ne connais point le livre, l'avez-vous? Je laisse liberté à tout le monde de penser comme il veut, mais non d'écrire. Il faut être conséquent : s'il est question de la nouvelle philosophie, que je puis croire bonne, mais qui attaque les principes de la religion telle que les prêtres la soutiennent, je ne puis me déclarer le protecteur de M. de Tressan ; mais s'il n'est point question de la religion, je ferai ce (|ue vous voudrez; mais faites-moi connaître son livre.

« Ainsi, mon cher ami, tâchez promptement de me

le procurer ; Milly va vendreili chez vous, remetlez-lelui, le prince l'aura toul do suite.

« Adieu; j'ai vu hier votre fils, il est charmant; lâchez que Madame sa mère ne le tracasse pas toujours. On peut ne pas aimer ses enfants, mais il ne faut pas leur dire des choses désagréables ; pour moi, j'en ai été enchanté les trois jours gras.

0 Cassini DE Thury. »

Le chevalier de Tressan, que l'on se plaisait à surnommer Freluche) ne fut qu'un homme d'esprit plus ou moins rimeur, tenant beaucoup de son père; il avait toujours la saillie et le madrigal sur les lèvres. Le comte, qui avait été son maître, s'était attaché à lui donner, ainsi qu'à ses frères, une excellente instruction. Son éducation s'était achevée dans la société de Voltaire, de M"^ du Ghàtelet, de Montesquieu et de Saint-Lambert.

La comtesse de Tressan avait été fort belle, mais était restée Anglaise malgré les longues années qu'elle avait passées en France ; de caractère froid et compassé, elle ne pouvait comprendre l'esprit primesautier et frivole de son fils, de là la mal entente qui existait entre eux.

Freluche obtint le brevet de capitaine d'infanterie par la protection de Monsieur, et, quelque temps après, fut nommé exempt (1) aux gardes du corps de

(1) En sortant des pages trois partis se présentaient au jeune homme qui voulait poursuivre la carrière militaire : acheter une compagnie, un guidon de gendarmerie, ou obtenir un bâton

la Reine. Ayant échappé au massacre du 10 août, il se rendit à Londres, puis, par point d'honneur, alla rejoindre les gardes du corps à Coblcntz. Après la révolution, il se fixa en Italie où il mourut.

La même influence fit nommer l'abbé de Tressan grand vicaire de Rouen. En 1791, il suivit l'exemple de la plus grande partie de la noblesse qui avait émigré ; il profita des loisirs que lui donnait sa situation pour visiter les principales villes d'Allemagne avec un de ses amis, Mylord Folkestone. C'est ainsi qu'il se trouvait auprès du Roi, à Mittaw, lorsque Sa Majesté vint au-devant de sa nièce, Madame Royale (Marie-Thérèse-Charlotte), et voici en quels termes il raconte l'arrivée de cette princesse dans cette ville et sa réunion avec les restes de sa famille, échappés à la révolution, dans une lettre écrite au comte d'Hézèques :

Mittaw, 7 juin 1799.

(1) « Je suis arrivé ici. Monsieur, il y a quelques

d'exempt des gardes du corps. Une compagnie vous éloignait généralement de la Cour, on y était vile oublié et on risquait de croupir dans un régiment. Le bâton d'exempt ne s'achetait pas, mais était laissé à l;i disposition absolue des capitaines des gardes, et io bon vouloir du Ri>i venait se heurter souvent contre le droit qu'il leur avait attribué. Ainsi en arriva-t-il pour M. de Liijeac, que le Uoi avait aimé plus que personne, qu'il aime encore beaucoup ot (pii n'a pu avoir un bâton d'exempt qu'après être resté quatre ans capitaine de dragons. (Marquis de Lordat, un puf/e r/e Louis XV.I (Il I^'original de cette lettre n'est pas en la possession de l'auteur de cet ouvrage, elle est extraite des Souvejiirs d'un paie de la cour de Louis XVI, par le comte de France d'Ilézecques,libiairie Didier et C'e, i87:i.

jours, avec Mylord Follveslonc; et, inalgro le peu de temps qui nous reste pour compléter notre voyage, nous n'avons pu résister au désir d'être les témoins de l'arrivée de Marie-Thérèse de France ; les bontés du Roi nous autorisent même à rester jusqu'après le jour où elle épousera M. le duc d'Angoulême,

a II nous serait impossible de vous peindre tous les sentiments qui nous animent ; mais puisque tous les détails qui tiennent à cet ange consolateur intéressent la religion, l'honneur et la sensibilité de toutes les âmes honnêtes, nous allons recueillir nos souvenirs et nos pensées pour que vous puissiez leur donner quelque ordre. Nous vous prions, Mylord et moi, de citer de cette lettre tout ce que vous croirez capable d'inspirer les sentiments que nous éprouvons.

« Vous vous rappelez l'événement dirigé par le ciel qui vint adoucir les larmes que l'héritier de saint Louis, de Louis XJI, de Henri IV, répandait sur les malheurs de la France et sur ceux de sa famille. Quelque sérénité ne reparut sur son front qu'au moment où il apprit que Madame se rendait à Vienne. Son cœur soupira plus librement lorsqu'il la sut dans cet asile, et aidé, comme il se plaît à le répéter, d'un ami fidèle qui ne me pardonnerait pas de le nommer, il réunit tous ses soins et ses efforts pour obéir aux vues de la Providence qui lui confiait le soin de veiller au sort de l'auguste et malheureuse fille de Louis XVI.

«Le Roi ne resta donc pas un seul moment incertain sur le choix de l'époux qu'il désirait voir accepter par Madame. Jamais son cœur paternel et français ne put soutenir l'idée de la voir séparée de la France par

une alliance étrangère, quelque nécessaire qu'elle parût être pour lui donner un appui et pour la sauver du dénûment qui la menace encore. Après s'être assuré de l'approbation de Madame, le Roi borna tous ses soins à obtenir qu'elle voulût s'unir aux larmes, aux espérances, au sort de l'héritier du nom. Les vœux du Roi sont exaucés, Madame est dans ses bras; c'est là qu'elle réclame ses droits à l'amour des Français ; c'est là qu'elle l'orme des vœux ardents pour leur bonheur ; car, de ses longs et terribles malheurs, il ne lui reste que l'extrême besoin de voir des heureux.

« Dès que le Roi eut levé tous les obstacles, il instruisit la Reine qu'il allait unir bientôt ses enfants adoptifs, et lui demanda de venir l'aider à les rendre plus heureux, La Reine accourut; elle est à Mittaw depuis le 4 de ce mois. Elle voit tous les regards satisfaits de sa présence, et les vœux qu'elle entend former pour son bonheur lui prouvent combien les Français qui l'entourent ont de dévouement et d'amour pour leurs maîtres,

« Le lendemain du retour de la Reine, le Roi se mit en voiture pour aller au-devant de Madame. Une route longue et pénible n'avait point altéré ses forces, elle ne souffrait que du retard qui la tenait encore séparée du Roi. Aussitôt que les voitures furent un peu rapprochées, Madame commanda d'arrêter. Elle descendit rapidement : on voulut essayer de la soutenir ; mais s'échappant avec une merveilleuse légèreté, elle courut à travers des tourbillons de poussière vers le Roi qui, les bras étendus, accourait pour la serrer contre son cœur. Les forces du Roi ne purent

suffire pour l'empêcher de se jeter à ses pieds ; il se précipita pour la relever; on Tenlendit s'écrier : « Je vous revois enfin, je suis heureuse, voilà votre enfant, veillez sur moi, soyez mon père 1 »

« Ah ! Français, que n'étiez-vous là pour voir pleurer votre Roi 1 vous auriez senti que celui qui verse de pareilles larmes ne peut être l'ennemi de personne ; vous auriez senti que vos regrets, vos repentirs, votre amour pouvaient seuls ajouter au bonheur qu'il éprouvait.

« Le Roi, sans proférer une parole, serre Madame contre son sein et lui présente le duc d'Angoulème. Ce jeune prince, retenu par le respect, ne put s'exprimer que par des larmes qu'il laissa tomber sur la main de sa cousine, en la pressant contre ses lèvres.

« On se remit en voiture, et bientôt Madame arriva. Aussitôt que le Roi vit ceux de ses serviteurs qui volaient au-devant de lui, il s'écria, rayonnant de bonheur : « la voilà!...»; ensuite il la conduisit auprès de la Reine. A l'instant, le château retentit de cris de joie ; on se précipitait ; il n'existait plus de consigne, plus de séparation ; il ne semblait plus y avoir qu'un sanctuaire où tous les cœurs allaient se réunir. Les regards avides restaient fixés sur l'appartement de la Reine. Ce ne fut qu'après que Madame eut présenté ses hommages à Sa Majesté, que, conduite par le Roi, elle vint se montrer à nos yeux trop inondés de larmes pour conserver la puissance de distinguer ses traits.

« Le premier mouvement du Roi, en apercevant la foule de ceux qui l'environnaient, fut de conduire

Madame auprès do l'homme inspiré (1) qui a dil a Louis XVI : « Fils de saint Louis, montez au ciel ! » Ce fut à lui le premier qu'il présenta Madame. Des larmes coulèrent de tous les yeux ; le silence fut universel. A ce pieux et premier mouvement de la reconnaissance, un second mouvement succéda. Le roi conduisit Madame au milieu de ses gardes : « Voilà, dit-il, les fidèles gardes de ceux que nous pleurons ; leur âge, leurs blessures et leurs larmes vous disent tout ce que je voudrais exprimer. » 11 se retourne ensuite vers nous en disant : « Enfin, elle est à nous, nous ne la quitterons plus, nous ne sommes plus étrangers au bonheur. » N'attendez pas, Monsieur, que je vous répète nos vœux, nos pensées, nos questions ; suppléez à tout le désordre de nos sentiments. Madame rentre dans son appartement pour s'acquitter d'un devoir aussi cher que juste, celui d'exprimer sa vive reconnaissance pour S. M. l'empereur de Russie. Dès les premiers pas qu'elle avait faits dans son empire, elle avait reçu les preuves les plus nobles et les plus empressées de son intérêt, et le cœur de Madame avait senti tout ce qu'elle devait à ce souverain auguste et généreux^ auquel le ciel a donné la puissance et la volonté de secourir les rois malheureux. Après avoir rempli ce devoir, Madame demanda M. l'abbé Edgeworth. Dès qu'elle fut seule avec ce dernier, consolateur de Louis XVI, ses larmes ruisselèrent, les mouvements de son cœur furent si vifs

(1) M. l'abbé Edgeworth, prôtre non assermenté, qui assista le Roi martyr dans ses derniers moments. {Noie de l'auteur).

qu'elle fui prèle à s'évanouir. M. Kdgeworlh, effrayé, voulut appeler. « Ah ! laissez-moi pleurer devanl vous, lui dit iMadame ; ces larmes et votre présence me soulagent. » Elle n'avait alors pour témoins que le ciel et celui qu'elle regardait comme son interprèle. Cependant pas une plainte n'échappa de son cœur. M. Edgeworlh n'a vu que des larmes ; c'est de luimême que je tiens ce récit. 11 m'a permis de le citer ; il sent que toute modestie personnelle doit céder à la nécessité de faire connaître cette àme pure et céleste.

« La famille royale dîna dans son intérieur ; et ce fut vers les cinq heures du soir que nous eûmes l'honneur d'être présentés à Madame. Ce fut alors seulement que nous pûmes considérer l'ensemble de ses traits. Il semble que le ciel a voulu joindre à la fraîcheur, à la grâce, à la beauté, un caractère sacré qui nous la rende plus chère et plus vénérable aux Français. On retrouve sur sa physionomie les traits de Louis XVI , de iMarie-Antoinelte et de Madame Elisabeth. Ces ressemblances augustes sont si grandes que nous sentions le besoin d'invoquer ceux qu'elles rappellent. Ce souvenir et la présence de Madame semblent unir le ciel à la terre; et certainement toutes les fois qu'elle voudra parler en leur nom, son àme douce et généreuse forcera tous les sentiments à se modeler sur les siens.

« Français , voilà celle que vous pouvez rendre encore heureuse, en reprenant vos anciennes vertus et votre amour pour vos rois. Voilà celle qui demande à rentrer parmi vous pour y être, auprès du Roi son oncle, l'exécutrice du testament de Louis XVI, sur

2o8 SOUVENIRS DU COMTE DE TRESSAN

lequel leurs cœurs sont si bien d'accord, le pardon des injures. Elle vient le cœur rempli de sentiments tendres et religieux, vous aimer, vous consoler de vos longs malheurs. Elle vient parée de son innocence, de sa jeunesse et de ses ressomblances... Elle vient, environnée du tribut de vœux y\\ie croit lui devoir tout ce qui est honnête, loyal, sensible et fidèle sur la terre. Elle vient comme l'ange de paix désarmer toutes les vengeances et faire cesser les fureurs de la guerre. Que vos cœurs la rappellent, et vous verrez vos ports se rouvrir , votre commerce renaître ; on n'arrachera plus vos enfants de vos bras pour les conduire à la mort ; vous retrouvei cz le bonheur, le repos et l'estime de l'univers.

tt Mais je m'aperçois. Monsieur, que j'entreprends sur votre rôle. Je finis ici, bien sûr que vous me saurez gré d'avoir cherché à vous faire partager ma jouissance.

« J'ai l'honneur, etc. « L'abbé de Tressan. »

Lettre de S. M. Louis XVIII à l'abbé de Tressan, au sujet de la lettre précédente, qui avait paru dans le Spectateur du Nord [i] :

A Miltaw, le 0 septembre 1799.

« J'ai attendu. Monsieur, une occasion sûre, et j'en profite avec empressement pour vous exprimer tout le plaisir que m'a fait votre lettre au Spectateur du Nord.

(1) Cette lettre du Roi Louis XVIII, ainsi que la réponse de l'abbé de Tressan, sont inédiles et font partie de la collection d'autographes de l'auteur.

Votre récit simple et touchant m'a rendu spectateur d'acteur que j'étais dans cette scène, si bien décrite par la plume dont vous avez hérité de Monsieur votre père. Mais c'est, à mon avis, le moindre mérite de votre ouvrage ; il ajoutera, s'il est possible, à l'intérêt qu'inspirent les vertus, les malheurs et les grâces do ma nièce. Moi-même je ne puis qu'y gagner ; les bons Français partageront , en vous lisant , le premier bonheur que j'éprouve après tant d'aftlictions, et ceux qui ont prêté l'oreille aux calomnies que les tyrans de la France ne cessent de répandre contre moi, ne pourront au moins s'empêcher de s'écrier : Il sait pourtant aimer 1 Ainsi, ne croyant que satisfaire aux besoins de votre cœur, ne vous attendant qu'à émouvoir les âmes sensibles et â plaire à tous ceux qui ont du goût, vous aurez servi l'État; et si, dans l'autre vie, on éprouve des sentiments qui ont quelque analogie avec ceux qui nous animent ici-bas , tous les La Vergne qui versèrent jadis leur sang pour la cause et sous les yeux d'Henri IV, jouiront de voir leur petit-neveu , dont l'état lui défend de les imiter , employer du moins d'autres armes au même but avec un succès non moins efficace.

tt Soyez persuadé, Monsieur, de tous mes sentiments pour vous. « Signé : Louis. »

Réponse de l'abbé de Tressan au Roi :

« Sire, tt Dans l'instant où la plus criminelle ingratitude, armée contre l'autel et le trône, la reconnaissance et

la fidélité nous dépouillaient de nos biens et de nos titres, Tespérance de pouvoir nous rendre utiles à nos maîtres nous a fait fuir, mon frère, moi et tout ce qui porte notre nom, une terre où nous ne trouvions plus que des assassins. Ne pouvant emporter tous les titres de nos pères, nous avon>^ préféré ceux qui nous étaient les plus chers :

« Une lettre du sage roi Charles cinquième, plusieurs lettres de Henri IV, et les lettres dont l'auguste père de Votre Majesté a honoré le comte de Tressan ; voilà les richesses dont nous n'avons jamais voulu nous séparer et que nous avons emportées pour être la noble et sûre garantie de nos sentiments d'amour et de fidélité pour nos rois. Je vais unir à ces monuments glorieux la lettre pleine d'indulgence et de bonté par laquelle Votre Majesté vient de récompenser mon zèle et mes vœux.

« Toute expression serait trop faible pour peindre ma reconnaissance, cl je ne peux que verser des larmes d'amour en relisant mille fois ces paroles si touchantes de Votre Majesté : « Ceux qui oni prêté l'oreille aux « calomnies que les tyrans de la France ne cessent de « répandre contre moi , ne pourront s'empêcher de « s'écrier : Il sait pourtant aimer. »

a Permettez, Sire, à l'un de vos plus fidèles sujets de dire en admirant ce mouvement sublime de votre cœur : Les malheurs de mon roi sont l'ouvrage du crime. La vertu reprendra son empire et les effacera tous ; la certitude qu'elle renaîtra console les bons qui l'adorent, et ceux-là mêmes qui l'outragent le plus reconnaissent en frémissant son éternelle nécessité.

Sire, que Votre Majesté, en éprouvant aussi vivement le besoin d'aimer et d'être aimé, goûte aussi quelque bonheur en pensant que, d'après les ordres du ciel, tout ce qui est vertueux, sensible et fidèle sur la terre lui doit son amour et ses vœux.

« La majesté royale m'impose la loi de ne parier

que de mon obéissance et des prières que j'adresse au

ciel pour le bonheur de mon Roi. Je cède à ce devoir,

et j'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect,

« Sire,

« de Votre Majesté,

a le très obéissant, très respectueux et très fidèle sujet,

« L'abbé de Tressan. »

L'abbé de Tressan (1) rentra en France après le 18 brumaire et s'occupa de littérature. Il mourut en 1809. On a de lui : La Mythologie comparée à VHistoire, une traduction des Se7^mons de Blair et un roman chevaleresque, Le Chevalier Robert. Je possède en outre sa correspondance avec la célèbre M"" Cottin.

(l^i Le comte de Tressan a fait de son fils le portrait suivant :

Monsieur l'abbé de Tressan

Est un grand compère,

Qui paraît vif et galant

Comme était son père.

Il fait tout avec esprit,

11 parle comme il écrit,

C'est un grand vicaire

Fait exprès pour plaire. [Note de l'auteur.)

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