CHAPITRE XVII
L Académie Française en 1780.
On sera probablement surpris de ne voir le comte de Tressan se mettre sur les rangs pour entrer àTAcade'mie française que plus que septuage'naire. Un lieutenant général des armées du Roi, membre de l'Académie des Sciences et de plusieurs autres compagnies savantes, homme de lettres ayant depuis nombre d'années fait des preuves suffisantes pour un homme de qualité, aurait pu avoir cette prétention plus tôt et la réaliser. On prétend qu'il n'a jamais osé du temps de Louis XV, qui n'avait pu kii pardonner ses couplets contre M"^ de ChAleauroux et la marquise de Pompadour ; à plusieurs reprise^», il s'était ressenti de la rancune de ce prince et craignait, s'il cul été nommé, de recevoir de Sa Majesté une exclusion formelle. Peut-être n'avait-il différé à se présenter à la docte assemblée, qui l'avait comme adopté dès 1747, que parce qu'étant éloigné de la capitale, il n'était pas à portée d'assister à ses séances.
Ce que l'on peut assurer, c'est (ju'il regrettait de n'en point faire partie. Il semble d'ailleurs exprimer ce sentiment de regret lorsqu'il nous dit :
« J'adressais cette épi tre à Saint-Lambert un jour que j'étais à une de nos séances de l'Académie des
Sciences et qu'il assistait à celle de l'Académie française dont je n'étais pas encore :
Calculer, lorgner une étoile, Lever un petit coin du voile Qui nous cache cet univers, J'aime ce docte radotage, Ami, mais bien souvent j'enrage De ne plus écouter tes vers.
La fière et céleste Uranie Vaut moins que le brillant génie Qui t'éclaire et sait t'enflammer.
Je sais qu'il est beau d'être utile.
Chez nous on pétrit bien l'argile Mais chez vous on sait l'animer.
Si nous consultons les annales de l'Académie, nous voyons qu'en 1780 les quarante étaient :
Saint-Lambert — Millot — Watelet — le marquis d'Argenson — de Bissy — deChastellux — de Bernis — LelVanc de Pompignan — Mgr Montazet — le duc de Nivernais — de Sainle-Pelay — de Bréquigny — F. Saint-Arnauld — l'abbé de Radonvilliers — de Coëtlosquel — Suard — de Boisgelin — Chabanon — Delisle — la Harpe — Gaillard — Marmontel — Loménie de Brienne — d'Alembert — Beauzée — Séguier — le cardinal de Rohan-Guéménée — le cardinal de Luynes — Gondillac — le maréchal de Richelieu — Ducis — le duc de Duras — le prince de Beauvau — Thomas — Roquelaure — BufTon — Le Batleux — Malesherbes — Saurin — de Boismont.
Nous remarquons de suite la large place occupée dans cette assemblée par l'élément philosophique (pendant quelques années, en effets la première des
m^i SOUVENIRS DU COMTE DE TRESSAN
conditions pour otre admis fut d'avoir collaboré à rEncyclopédie).
La mort de l'abbé de Gondillac (3 août 1780) laissait vacant le 29' fauteuil dit d'Olivet. L'historique de ce fauteuil ayant été fait déjà, je me contenterai de rappeler qu'il fut successivement occupé par :
P. de Boissat. — 1662, Furetières. — 1688, La Chapelle. — 1723, d'Olivet. — 1768, l'abbé de Gondillac. — 1780, le comte de Tressan. — 1784, Bailly. — 1795, Sicard. — 1822, Frayssinous. — 1842, duc d"Audiffret-Pasquier. — 1863, Dufaure. — 1881, Gherbuliez.
Les nombreux amis que M. de Tressan comptait à l'Académie l'engagèrent instamment à se présenter pour le remplacer. (Bailly, Lemière et Chamfort s'étaient déjà mis sur les rangs.)
Cédant à ces sollicitations, le comte ?e décida à faire les démarches d'usage.
Or, à cette époque, le duc de Nivernais avait une influence prépondérante à l'Académie, aussi sa voix était-elle toujours sollicitée en premier par les candidats aux sièges vacants.
Malheureusement les relations entre le duc et mon arrière-grand -oncle avaient été rumpucs quel(|ucs années auparavant à la suite d'une polémique, née, prétend-on, d'une rivalité d'auteur, l'un et l'autre s'étant trouvés traduire l'Arioste au même moment. Quel que fut le motif, la querelle se termina par une chanson assez violente de M. de Tressan ; le bruit en parvint aux oreilles du Hoi qui disgracia son ancien compagnon d'enfance.
SOUVENIRS nu COMTE DE TBESSAN 265
(4) « Toul cela était tombé dans Toubli au moment de la mort de Condillac. Le comte de Tressan se mit sur les rangs pour occuper la place vacante à l'Académie. Il crut devoir faire sa visite réglementaire au duc de Nivernais. Celui-ci l'écouta tranquillement et le laissa achever l'énumération de tous ses titres au fauteuil académicien, puis il lui dit d'un grand sangfroid :
a Je vous félicite, Monsieur le Comte, de votre bonne santé, de vos nouvelles espérances et surtout de vos œuvres d'autrefois ; le duc accentua ce dernier mot de façon à troubler profondément son interlocuteur qui se retira croyant la partie perdue. 11 se trompait ; le duc vota pour lui, ne voulant pas qu'on piH croire qu'un esprit de rancune l'empéchàt de rendre justice aux mérites littéraires du candidat. »
Nous croyons intéressant de reproduire différentes réponses que le comte reçut à la suite des démarches qu'il avait tentées :
« Monsieur le comte,
« Vous vous jetez dans la mêlée comme un brave chevalier, mais je vous préviens que vous aurez à combattre les ti-ente représentations de la Vetœe de Mnlabar{1)^ et peut-cire la brigue non moins formidable de M. de Chamfort.
« Il faut avoir, dans ces sortes d'atïaires, la partie
(1) Mémoires du duc de Nivernais.
(2) Tragédie de Le Mierre.
:266 SOUVENIRS DU COMTi: DE TRESPAX
à peu près arrangée, et il me semble que vous vous en êtes moins occupé que de TArioste et de Fanchon. Vous avez raison, car la gloire et le plaisir valent encore mieux que l'Académie. Au reste, vous connaissez nos vénérables statuts qui nous empêchent d'engager notre suffrage. Mais vous savez depuis longtemps combien le mien, s'il était quelque chose, est attaché à l'enchanteur véritable qui a ressuscité le preux Amadis et l'auteur charmant de jolies choses, et j'oserais dire au solitaire si aimable qui m'honore de tant de bontés. Je vous dirai pourtant, en confidence, que je suis un peu fâché que vous ayez mis le dépôt du bon goût entre les mains de M™* de Beauharnais et de M. le chevalier de Cabrières ; peut-être trouverat-on que la galanterie française et même chevaleresque ne devait pas aller jusque-là et l'on ne vous croyait pas si disposé à gâter les femmes. Mais, après tout, il ne faut pa.îi prendre à la lettre tout ce qui se dit dans une lettre ; j'en excepte cependant l'assurance du respectueux attachement qu'a voué à l'ermile de la vallée le plus humble de ses serviteurs.
« De la Harpe. »
Paris, ::J1 juillet.
(i Vous ne devez pas douter de mes dispositions, Monsieur le Comte, elles n'ont pas varié ; mais il ne faut pas vous dissimuler que vous avez un concurrent redoutable dans l'auteur de La Veuve du M<ilnl>ar : trente représentations en imposent à ceux qu'entraîne Popularh cura. Il est vrai que la Veuve a eu la maladresse de se montrer de trop près.
Au reste, il est malheureusement probable que tout pourra se concilier ; nous sommes menacés de plusieurs pertes (1), et peu s'en est fallu <iueje ne vous aie désigné moi-même le fauteuil que vous ambitionnez.
« Je préfère l'autre manière de vous obliger, parce que je jouirai de votre satisfaction el que je vous aurai convaincu , Monsieur le Comte , de tous les sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être très respectueusement,
Votre très humble et obéissant serviteur, L'abbé de Boismont (2).
Versailles, le 21 juillet.
Vous me parle/. , Monsieur , de la place qui est vacante à l'Académie et vous me demandez mon suflVage. Que puis-je vous répondre? Rien, ce me semble; car vous n'ignorez pas que les règlements et statuts de l'Académie me feriiienl la bouche et m'imposent silence; tout ce que je puis donc vous dire, c'est que personne ne rend un hommage plus sincère à vos talents littéraires et ne désire plus que moi de les voir couronnés. Tenez-moi compte de ma réserve,
(1) L'abbé Batleux et le maréchal de Richelieu étaient assez gravement malades à cette époque..
(2) L'abbé de Boismont, prédicateur du Boi. fut admis à l'Académie française en IT.ôô. Le sermon qui lui fil le plus d'honneur est celui qu'il prononça en 1782, dans une assemblée de charité, pour favoriser l'établissement d'un hospice; la quête faite à la suite de ce discours rapporta 150,000 livres. Il a prononcé les oraisons funèbres du Dauphin, de la Reine Marie Leczinska, de Louis XV et de Marie-Thérèse.
je VOUS prie ; mais soyez bien persuadé que je ne la connais point lorsqu'il est question de vous assurer du respectueux altachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,
L'ÉVÊQUE DE SeNLIS.
A M. le comte de J'ressan , à FranconviUe, route de Poitiers.
« Monsieur le Comte,
« En vérité, je vous admire avec étonnement : quelle gaieté malgré vos maux cruels ! quelle fécondité malgré la faiblesse des organes ! Il faut que votre âme soit indépendante de votre corps. Je ne doute pas que votre nouvelle production n'égale les précédentes ; la manière même dont vous m'en parlez me le fait présumer, car vous vous flattez peu et je ne pardonne pas à vos amis qui connaissent tout votre mérite de ne le pas couronner.
a .le ne puis néanmoins vous dissimuler, Monsieur le Comte, que cette dernière fois cela a été votre faute ; vous auriez eu la place si vous ne vous étiez pas retiré.
« On m'écrit aujourd'hui que M. le maréchal de Richelieu est bien mal. Si vous ne succédez pas à son bâton, prenez au moins sa place à l'Académie. Demandez hardiment, et je ne crois pas que qui que ce soit ose vous refuser son suffrage.
« Je compte être de retour à Paris dans le commencement de mars; cette malheureuse goutte aura peutêtre épuisé sa fureur; je gémis de vous savoir souffrant.
« Recevez mes vœux les plus sincères puur voire prompt et entier rétablissement, ainsi que les assurances du très ancien et très respectueux attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, Monsieur le Comte, « Votre très humble et très obéissant serviteur,
« BUFFON
Montbard, 1780.
Paris, ce 20 juillet 1780.
a J'ai trouvé, Monsieur le Comte, à mon retour de la campagne, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je connais dès longtemps tous les titres que vous avez à la place que vous demandez. Nos règles ne me permettent pas de vous dire combien je serai flatté de faire tout ce qui peut vous être agréable, mais rien ne m'empêche de vous dire que personne au monde ne lit avec plus de plaisir et n'attend avec plus d'empressement ces écrits pleins d'éloquence, de fraîcheur et d'imagination par lesquels vous savez charmer les années et la goutte, et qui nous font regretter qu'un talent si aimable et si rare ait été si longtemps perdu pour les lettres et pour nos plaisirs.
« J'ai l'honneur d'être, avec un respectueux attachement, Monsieur le Comte,
a Votre très humble et très obéissant serviteur,
a SUARD (1). »
(1) Suaril faisait partie de l'Académie depuis 17'i2; il fut nommé censeur en 1774. Beaumarchais eut fort à se plaindre de lui.
Venu à Paris en 1750, il prit part à la rédaction d'un journal anglais qui s'imprimait à Paris, traduisit Robertson {l'histoire
« Recevez mes remerciements de la marque de souvenir et de bonté que vous voulez bien donner à ma femme, qui est à la campagne fort loin d'ici, ot qui certainement y sera fort sensible. »
Ces lettres des membres les plus influents de l'Académie française semblent témoigner du grand intérêt qu'ils prenaient à l'élection du comte de Tressan. Bachaumont, dans ses mémoires, est plus à même que qui que ce soit de nous donner des détails intéressants sur l'élection en question.
11 août 1780.
« Il est fort heureux pour M. Le Mierre qu'il soit venu à vaquer une seconde place à l'Académie française, car, malgré les promesses qu'il avait reçues de M. d'Alembert, il était décidé qu'il ne remplacerait pas l'abbé Batteux; on était convenu dans le comité de nommer le comte de Tressan qui, plus que septuagénaire, n'avait pas le temps d'attendre ; il n'est pas même sûr aujourd'hui que M. Le Mierre ait la place de l'abbé de Gondillac; M. de Ghamfort la lui dispute, et comme ce dernier a beaucoup d'intrigue et de manège, qu'il a eu l'honneur d'appartenir au prince de Condé et que M""* la duchesse de Bourbon le porte, ce concurrent n'est pas sans espérance et fait trembler las amis du premier qu'on s'est trop accoutumé à refuser. »
d'Amérigue); il a public également des traductions dus voyages de Cook, ainsi que les lettres de l'anonyme de Vaugirard, sur Gluck et Picciiii.
l»"' décembre nS(j.
« Il passe pour constant que l'élection des deux nouveaux académiciens a dû avoir lieu hier, et que c'est le comte de Tressan et M. Le Mierre qui ont été les heureux. »
2 décembre 1780.
« C'est M. Le Mierre qui a été élu le premier jeudi à la place de l'abbé Batteux, et M. le comte de Tressan, le second, à la place de l'abbé de Condillac. M. de Chamfort, malgré toutes ses intrigues, a été exclu cette fois, mais a de grandes prétentions pour la première vacance. »
D'où grande indignation de Chamfort (qui d'ailleurs n'avait obtenu que sept ou huit voix) ; il crut devoir exprimer son désappointement dans ce quatrain que tout le monde s'accorda à trouver fort injuste :
Honneur à la double cédule (Il Du Sénat dont l'auguste voix Couronne par un digne choix Et le vice et le ridicule !
A quoi M. de Tressan, dont l'âge n'avait point épuisé la verve, riposta : « Pourquoi M. de Chamfort s'en plaindrait-il? Il aurait deux voix de plus ! »
Mais reprenons le journal de Bachaumont :
(1) L'armée à l Académie, par M. le capitaine d'état-major G. de la Jonquière.
li décembre 1780.
« Gomme beaucoup de gens se récrient contre la nomination du comle de Tressan à des places vacantes de l'Académie française, ses partisans rassemblent ses litres littéraires et en font l'énuroération :
a D'abord les Réflexions sommaires sur l'esprit, ouvrage fait pour l'éducation des enfants auxquels il est adressé ; les Discours académiques , V Éloge de Mauperluis, le Portrait historique du roi de Pologne . . . .
« Enfin, on cite les extraits dont il a enrichi la bibliothèque des romans : lYistan de Léonais, Ursino le Navarin, le Petit Jehan de Saintré et la traduction libre de VAmadis de Gaule, l'extrait de YOrlando inamorato et la traduction élégante qu'il vient de publier de quarante-six chants de l'Arioste. Du reste, M. le comte de Tressan est, depuis 1750, des Académies royales des sciences de Paris, de Londres, de Berlin et d'Edimbourg : il avait dû cette distinction à un mémoire ingénieux et profond sur Y Électricité considérée comme agent universel, composé en 1749. »
Les nombreuses marques d'intérêt que le nouvel académicien reçut à la suite de son élection l'auraient consolé de ces attaques en admettant qu'il s'en fût attristé.
Ce 1" décembre 1780.
« J'apprends dans l'instant votre nomination. Monsieur et cher confrère, je m'empresse de vous en témoigner ma satisfaction et la part que j'y prends.
J'en fais mon compliment à vous et à l'Académie dont le choix, pour cette fois, recevra la sanction et l'approbation du public.
A quand votre réception? J'espère que vous nous le ferez savoir; je vous préviens même que M°»* de Gassini se flatte d'un billet de votre part pour aller vous entendre ; elle n'a jamais assisté à une séance de l'Académie française. Dans toute autre occasion, elle y aurait été amenée par la curiosité ; dans celle-ci, elle y sera conduite par l'intérêt. Nous arrivons de la campagne, et apprenons la publication de votre Arioste ; je ne vous en dirai rien, ne l'ayant pas encore lu, mais je ne doute pas du succès qu'une pareille traduction doit avoir.
« Permettez-moi d'adresser mon compliment à M"*^ la comtesse de Tressan qui certainement, dans cette occasion, partage bien votre satisfaction. J'y joins mes respectueux hommages et l'assurance des sentiments distingués avec lesquels j'ai l'honneur d'être. Monsieur et cher confrère,
« Votre très humble et très obéissant serviteur, « Le comte de Cassim. >>
Désireux d'être agréable à son ami Gassini, M. de Tressan écrivit à Delille (1), alors directeur de l'Académie, pour lui demander des billets pour le jour de
(1) Delille, traducteur des Géorgiques et de l'Enéide, autour des Jardins et du Paradis perdu, fut reçu à lAcadémie en 1774. Il porta quelque lemps le titre d'abbé, parce qu'il possédait l'abbaye de Saint-Séverin, mais il n'était pas pour cela engagé dans les ordres et put se marier sans violer ses vœux,
sa réception qui avail été fixée au 23 janvier 1781. Voici la réponse qu'il reçut :
« Monsieur le Comte,
« Je me croirais très heureux de vous être bon à quelque chose, mais jf^ n'ai moi-même que huit billets et je n'en ai pu procurer à des amis de vingt ans. Je ferai savoir à M. de la Harpe ce que vous me mandez pour lui. Du reste, je n'ai pas le moindre crédit à l'Académie pour les billets et les places. C'est d'Alembert qui dispose de tout, et mon ancienneté et ma place de directeur et notre liaison n'ont pu le fléchir en faveur de quelquf s-uns de mes amis. Je pars pour la campagne ; à mon retour, j'aurai certainement l'honneur de voir M""° de Maupeou. Je recevrai et lirai avec bien du plaisir votre discours ; notre métier, dans cette affaire, est d'être un peu ennuyeux ; vous savez assez mal le vôtre, mais je ferai pour deux.
« Votre nomination m'a bien fait quelques tracasseries, comme je l'avais prévu, et mon suffrage m'a plus coûté qu'il ne vous a valu, mais enfin j'ai l'honneur d'être votre confrère et celui de vous présenter à l'Académie, je suis consolé.
« Daignez recevoir l'assurance du respectueux dévouement avec lequel je suis,
« Monsieur le Comte, a Votre très humble et très obéissant serviteur, « Delille. »
Voici une lettre bien amusante de Florian^ chargé par Buffon de donner des conseils au nouvel académicien, à propos de son discours de réception :
Semur-en-Auxois, 29 décembre 1780.
« J'arrive de Montbard, Monsieur le Comte, où nous avons été passer deux jours, Monsieur, Madame de Guéneau (1), Madame de Florian et moi, et j'y ai porté, comme vous croyez bien, comme un passeport qui m'assurait d'une bonne réception, la lettre dont il vous a plus de m'honorer. Le plaisir qu'elle m'avait fait en m'assurant de votre souvenir et même de votre amitié, quelque grand qu'il fût, a été encore augmenté par celui que j'ai fait éprouver au sage de Montbard i2j et à M. et M"^* Guéneau; tous m'ont chargé de vous remercier de tout ce que contient pour eux d'obligeant cette lettre, laquelle les a privés d'une réponse, a engagé M. de BulTon à me charger de vous faire part d'une réflexion que lui a fait naître l'endroit dans lequel vous paraissez fâché de la nécessité, dans laquelle vous croyez être, de louanger un subtil métaphysicien, et je crois ce que ce sage m'engage de vous écrire : Mandez à M, de Tressan de ma part, m'a-t-il dit, que ce n'est pas à lui à faire l'éloge de M. l'abbé de Condillac, qu'il remplace ; que c'est l'affaire du répondant (3), parce qu'il est sensé mieux connaître le mérite du défunt, que celui qui peut le remplacer
(1) Guéneau de Montbeillard, né en 1720, à Semur-en-Auxois. Buffon l'associa à ses travaux et lui confia la description des oiseaux dans son Histoire naturelle, il s'en acquitta avec un tel talent de style que l'on fut longtemps à reconnaître dans ses articles une main étrangère. C'est à la même famille qu'appartenait Guéneau de Mussy, qui fut longtemps conseiller de l'Université.
(2) Buffon.
(3) Le directeur de r.\cadémie répondant au récipiendaire.
sans l'avoir connu. M. de Tressan n'est obligé que d'en dire un mol en passant. M. de Buffon s'est donné lui-même comme exemple : Je remplaçais, me dit-il, l'archevêque de Sens ; je me gardai bien de faire l'éloge de sa vie, je ne dis de lui qu'une simple phrase. Que M. de Tressan j>i'enne la peine de lire mon discours,, il verra comment je me tirai d'afTaire dans une circonstance semblable à celle dans laquelle il se trouve. Il est vrai, a-t-il ajouté, que l'assistance se trouva blessée du peu d'éloges que j'avais donné à mon prédécesseur, et l'un de ses amis s'efforça de vouloir m'apprendre à louer un homme tel qu'était M. l'archevêque de Sens : il fil un beau discours, dans lequel il apprenait à l'univers quelle était la famille de M. de Sens, le pays où il était né, le jour de sa naissance, le lieu où il avait fait ses premières études, choses très intéressantes et qui cependant intéressèrent si peu, que le public se moqua pleinement et du discours et du discoureur. Soulagez donc, m'a-t-il dit, M. de Tressan de l'éloge de son prédécesseur, ce sera lui rendre un bon office.
« Voilà, Monsieur le Comte, si ce n'est dans les mêmes termes, du moins le vrai sens de ce que j'ai été chargé de vous mander. Ma commission remplie, je reviens à vous pour vous remercier de ce que vous avez daigné partager la douleur que me causera toute ma vie la perte de M. de Voltaire ; tous ceux qui le regrettent me sont chers, vous me l'élie/ depuis longtemps, vous m'êtes plus cher encore.
« Adieu, Monsieur le Comte ; recevez mes vœux à ce renouvellement d'année, et puisque les expressions
dont vous daignez vous servir avec moi semblent m'y autoriser, permettez que, quelqu'éloigné que je sois de son style, de finir ma lettre comme Cicéron finissait les siennes, en vous disant simplement : Vale et me ama^ sans que cette familiarité même prenne rien sur l'attachement et le respect que je vous dois si bien,
« Florian. »
Le comte de Tressan fut reçu le 23 janvier J 781. Voici en quels termes Bachaumont raconte cette cérémonie :
26 janvier 1781.
« L'assemblée publique de l'Académie française pour la réception de M. Lemierre et le comte de Tressan a eu lieu hier avec une affluence de femmes plus considérable encore que ce qu'on avait vu ; l'empressement n'a pas été moins grand de s'y rendre de bonne heure, et M"^ la duchesse de Chartres s'y est trouvée en place à deux heures et demie. Les académiciens, au coin du feu dans leur salle d'assemblée, ont laissé Son Altesse se morfondre impitoyablement; au surplus, elle ne semblait pas s'ennuyer. Des virtuoses, plus zélés encore que les autres, malgré leur diligence, n'ayant pas trouvé à s'asseoir, sont restés debout.
« Le discours de M. Lemierre, du moins son début, s'est trouvé neuf par la fierté rare qu'il y a montrée. Au lieu de se prosterner aux genoux de l'Académie, à l'exemple de ses devanciers, il a prétendu que cette modestie déplacée dégradait également le récipiendaire et les juges ; il s'est rendu le noble témoignage
de n'avoir brigué sa place que par ses travaux et ses succès; il a reproché à ses confrères nouveaux de l'avoir fait attendre si longtemps, comme s'ils ne le voulussent couronner qu'au bout de sa carrière, ce qui, suivant lui, devait être l'objet de l'institution de la compagnie. Ce discours, dans lequel certaines gens ont trouvé trop de morgue, a eu généralement les suffrages de tous les hommes de lettres capables de sentir la dignité de leur être ; malheureusement M. Lemierre ne s'est pas soutenu sur le même ton et a fini par se rendre long et ennuyeux.
a M. le comte de Tressan a affecté de mettre dans son discours la naïveté et la loyauté de nos anciens chevaliers, mais on n'y a plus trouvé que les efforts languissants d'un vieux paladin.
L'abbé Delille, le directeur, dans ses deux réponses, a fort amusé l'assemblée ; on a cru voir revivre en lui l'abbé de Voisenon, si fécond en saillies gaies et spirituelles. Il faut convenir cependant que le premier a un style plus riche, plus ferme, et n'est point affecté et maniéré comme son devancier. »
A la suite de cet article, l'opinion générale fut : que Bachaumonl avait outrepassé ses droits de critique, et que ce publiciste n'avait ni l'autorité ni le talent suffisants pour se permettre de traiter de vieux paladin un ancien lieutenant général de la valeur de M. de Tressan, gentilhomme qui, depuis trente ans, faisait partie des académies des sciences de Paris, de Berlin, de Londres et d'Edimbourg.