‹ Souvenirs du comte de Tressan, Louis-Elisabeth de La Vergne, d'après des documents inédits réunis par son arrière-petit-neveu, le marquis de TressanChapitre 22 sur 32 · CHAPITRE XYIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYIII

Le comte de Tressan à l'Académie. — M^no Riccoboni. — M™e je Genlis, dans une lellre à son cousin, lui exprime son vif désir d'obtenir le prix d'Utilité (créé par Montyon). — Profond désappointement qu'elle éprouve en voyant cette médaille décernée à M™* d'Épinay. — M™e de Lawœstine. — Lettre de ^L de Bastide à propos de l'épître du comte de Tressan à sa fille. — Mariage de M"» de Tressan. — Lettre de félicitations de Buffon.

Son nouveau titre et les fonctions qu'il comportait répandirent quelque charme sur les dernières années du comte de Tressan ; il venait de la campagne à l'Académie aussi exactement que s'il eût habité la capitale ; il apporta beaucoup de zèle dans l'accomplissement de ses devoirs d'académicien, et son exactitude à assister aux séances de l'Académie était telle que ses amis s'inquiétaient lorsque, par suite de circonstances indépendantes de sa volonté, il lui arrivait d'y manquer, ainsi qu'on en peut juger par les lettres que voici :

« Vous m'aviez annoncé, cher et illustre confrère, que vous reviendriez à Paris (1) dans le courant de la semaine dernière ; cependant, vous n'étiez pas hier à

(1) M. de Tressan trouvant que ces fréquents voyages devenaient pour lui trop fatigants et trop dispendieux avait manifesté 1 intention de reprendre une maison à Paris, projet qu'il finit par réaliser.

l'Académie, et je crains que le mauvais état de votre santé ne vous ait retenu à la campagne ; rassurez-moi à cet égard ; je comptais vous renouveler de vive voix mon tendre et respectueux hommage au commencement de cette année, agréez-cn ici les assurances et mettez- moi aux pieds de M™" la comtesse de Tressan. Vous savez que notre élection est pour jeudi prochain. Je serais hien fâché et bien inquiet si je ne vous voyais pas, ce jour-là, assis parmi nous, car je sais qu'une maladie sérieuse pourrait seule vous retenir.

« Adieu, mon cher comte, conservez-moi vos bontés, personne n'en sent plus le prix et ne désire plus vivement de les mériter que votre vrai et loyal serviteur.

« Bréquigny (1). 0 Paris, (3 janvier 1782.

Paris, ce 6 avril 178i.

« J'ai été bien fâché, Monsieur le comte, de l'obstacle qui vous a empêché de venir à l'Académie et m'a privé de l'honneur de vous y voir, plus fâché encore de la cause qui vous a retenu à Franconville. J'espère que ma lettre vous trouvera en meilleure santé et que la violence même de votre mal aura pu l'abréger.

0 M. de Champfort a eu la pluralité, nous étions 29. M. Bailly a eu un assez grand nombre de voix.

(1) Oudard de Bréquigny a donné entre autres publications utiles : Diptomata charlrap, ad res franciscas speclanlia 1791, 3 vol. infolio. Ordonnances des Rois de la sainte race. 11 alla en Angleterre recueillir ce que le dépôt de la tour de Londres oiïrail d'intéressant pour notre histoire.

« Je ne manquerai pas de in'acquiller auprès de M"" Seguier el de Beauharnais de ce que vous me chargez de leur dire pour vous.

« M"" Lemierre est très sensible à l'honneur de votre souvenir el vous en l'ait ses très humbles remerciements.

« Je désire bien ardemment vous voir à nos séances et vous assurer de vive voix que personne ne vous est plus respectueusement attaché.

a Lemierre. «

Parmi les autographes de 1782, je trouve dans une lettre adressée par M™' Riccoboni (1) au nouvel académicien une appréciation fort juste snv Amadi's, Huon de Bordeaux^ Ursino et les principaux romans de chevalerie du comte de Tressan, qui, dans ces ouvrages, a surtout excellé dans l'art de rajeunir nos vieilles chroniques ; les extraits qu'on en doit à sa plume féconde joignent, au mérite d'attacher les lecteurs superficiels par une fable toujours intéressante, le mérite plus solide de retracer un tableau fidèle des mœurs du temps, qu'il serait aussi difficile que fastidieux d'aller consulter dans le vieux langage des récits originaux.

C'est presque en ces termes que s'exprime cette

(1) M™« Riccoboni, née Marie-Jeanne Luberus de Mézières, fut à la fois actrice et auteur, elle eut peu de succès comme actrice et quitta la scène en ITtU pour se livrer tout entière à la composition de ses ouvrages. Son Histoire du marquis de Cressy, Ernestine et les Lettres de miss Fanny Bultler. l'ont mise au nombre des romanciers les plus agréables.

femme célèbre qui, un beau jour, quitta la scène pour devenir auteur:

Paris, 21 janvier 1782.

« Le présent que vous avez bien voulu me faire, Monsieur, m'est extrêmement agréable ; le plaisir de vous le devoir augmente encore son prix, à mes yeux. Oh! que vous obligez les personnes de goût en rassemblant vos charmants extraits ; comme on s'impatientait à les chercher dans ce fatras de volumes où ils se cachaient ! Nous les avons tous relus pendant l'automne, aussi bien q\i'Amad'is, devenu, sous votre plume, le roman par excellence. Je ne vous demanderai point où vous avez pris Orson^ c'est l'enfant de votre esprit et de votre cœur; mais que vous ayez donné tant d'intérêt, de grâce, de gaieté à Huon, le plus long, le plus insipide et le plus plat des contes bleus, c'est ce qu'on ne peut concevoir en parcourant l'original.

« Votre dissertation est parfaitement bien faite et me paraît dune grande justesse ; V Histoire norvégienne touche, émeut et porterait à regretter les temps où vous la placez ; il serait doux d'habiter avec ces bons insulaires, si francs, si braves^ si fidèles à leurs engagements. La peinture d'une vie agreste ramène presque toujours nos idées vers un bonheur dont les grandes sociétés nous éloignent, elle éveille dans notre âme le désir du repos, de la paix, elle y fait renaître l'amour de l'innocence, compagne de la simplicité. Des biens de convention dédommagent-ils assez de ceux que la nature nous offrait, clic les donnait à tous. En corrigeant son plan, nous n'avons pas imité sa

libéralité, le partage inégal de ces biens créés par notre inoagination est un continuel obstacle à la félicité des êtres humains. Si vos sauvages n'étaient point guerriers, j'aimerais à vivre avec eux. Mais je ne serais point du bataillon sacn^, je déteste la guerre «t gémis tous les jours des maux dont elle est la source.

a Je connais le premier théâtre de M™^ de Genlis et n'ai point encore vu celui dont votre Zélie est sans doute tirée. Nous commencerons ce soir un roman qui doit être bien intéressant et bien capable d'attacher, puisqu'il réunit l'esprit et le génie des deux auteurs les plus admirés et les plus dignes de l'être. Yous devriez bien , Monsieur , engager M'"^ de Genlis à donner au théâtre sa Rosière, en substituant au Curé un autre personnage. Cette pièce n'a besoin d'aucun changement ; je n'en connais point de mieux faite, de mieux dialoguée : le naturel , la vérité , la naïve expression du cœur, dont tous nos écrivains s'écartent aujourd'hui, rend chaque scène de cette jolie comédie aussi touchante qu'agréable.

« Soyez juge, Monsieur, d'un tort que mes amis ont voulu me donner. Je vous devais , disaient-ils , un billet de félicitations sur votre entrée à l'Académie française. Obstinément j'ai soutenu le contraire et je le prétends encore.

En vérité, si l'on devait complimenter quelqu'un dans cette occasion, c'était l'Académie et point du tout M. le comte de Tressan^ si supérieur à la place qu'il voulait bien remplir. Si vous ne me donnez pas raison, je vous trouverai bien modeste ou je penserai que vous ne vous connaissez point assez.

« Je suis bien fâchée^ Monsieur, de vous savoir attaqué d'un noal aussi cruel que la goutte, et je souhaite bien sincèrement votre bonheur et votre santé.

« Ma compagne vous prie de recevoir ses remerciements ; elle est très sensible au souvenir dont vous l'honorez et voudrait que vous donnassiez un livre tous les mois.

« C'est le souhait de ceux qui vous lisent.

a J'ai l'honneur d'être, Monsieur, avec tous les sentiments qui vous sont dus et ceux d'une tendre reconnaissance pour la bonne opinion que vous daignez avoir de moi,

a Votre très humble et très obéissante servante,

« RiCCOBONI. »

Le nom de M™' de Genlis cité dans cette lettre m'amène ù parler de la dame d'honneur de la duchesse de Chartres. Félicie-Stéphanie duchesse de Saint-Aubin, comtesse de Genlis, fut mariée dès l'âge de quinze ans au comte Bruslart de Genlis; elle devenait ainsi cousine du comte de Tressan, nièce de M"^ de Montesson, qui avait épousé en secret le duc d'Orléans; elle obtint par son crédit la place de dame d'honneur de la duchesse de Chartres et fut bientôt chargée de l'éducation de la fille de cette princesse (depuis Madame Adélaïde) et des trois princes ses fils : Louis-Philippe, duc d'Orléans, qui fut roi de France, le duc de Monlpensior et le duc de Beaujolais.

M"'" fJe Genlis émigra en 1702, revint en France pendant le Consulat et reçut une pension de Napoléon

avec lequel elle entretenail correspondance. A la Restauration, elle perdit tout crédit, mais la Maison d'Orle'ans lui fil une pension jusqu'à sa mort. On lui reproche d'avoir e.xcité le duc de Chartres (i) ù prendre parti contre la Cour. Ses ouvrages ne s'élèvent pas à moins de quatre-vingts; ils se rapportent presque tous à l'éducation ; les plus connus sont : le Théâtre d'éducation à. l'usage des jeunes personnes ; les Veillées du Château, et enfin ses Mémoires (2), qui offrent des révélations curieuses, mais qui firent grand scandale.

« Je ne vous ai point répondu hier, cher cousin (écrivait- elle en 1782 à M. de Tressan) , parce que j'avais une migraine affreuse. Je vais demain passer la journée avec M. le comte et iM'"*" la comtesse du Nord, qui voulaient venir à Saint-Leu (3) et auxquels je suis contrainte de mener les enfants de M™" la duchesse de Chartres. Si j'avais pu me dispenser de celte course, je l'aurais fait ; mais des bontés particu Hères dont je suis l'objet ne me le permettent pas. Je ne reviendrai que vendredi au soir.

« Comme vous me parlez avec un extrême intérêt sur l'Académie et le jugement qu'elle doit prononcer, je vais vous répondre avec franchise :

(i) M""* de Genlis fut même accusée d'être la maîtresse du duc de Chartres.

(2) Les mémoires de M""» de Genlis ont paru en 1825 ;10 vol. in-8.)

(3) Saint-Leu. Ce château a appartenu à la maison d'Orléans, puis à Louis Bonaparte (d'où le nom de duchesse de Saint-Leu, que prit la Reine Hortense, sa femme); au prince de Gondé, et en dernier lieu au duc d'Aumale.

a II n'y a qu'une seule médaille qui puisse me flatter, c'est celle qu'on va donner ; si je ne l'ai pas, ils feront bien de ne pas m'en offrir d'autres par la suite. Je sais qu'il y a une petite cabale pour la faire donner aux Conversations d'Emilie (1), petit ouvrage qui n'est connu que parce que je l'ai loué, et que je n'ai loué que parce qu'il est d'une femme. D'ailleurs , cet ouvrage , plein de fautes de langage, sans inte'rét, rempli d'expressions du plus mauvais ton, n'est pas dans le cas de concourir. Le premier volume, le seul qu'on puisse lire et le seul dont j'ai parlé, a paru il y a quatre ans. Cette deuxième édition de cette année n'offre de nouveau que le deuxième volume, et de l'aveu de tout le monde, ce deuxième volume est détestable ; quand il serait excellent, comme ce n'est point un ouvrage complet, il ne serait pas dans le cas de concourir. Voilà ce que vous pourrez dire comme de vous-même ; et d'ailleurs , proposez-leur de lire, s'ils le peuvent, ces insipides conversations, et engagezvous à leur présenter au moins vingt pages de phrases qui ne sont pas françaises et de mots dont les seules femmes de chambre se servent (mots dans la bouche de sa mère), tirés de cet ouvrage, qui m'engage, moi, à vous fournir cet extrait quand vous voudrez, en citant volume, page... Je désirerais que vous puissiez engager M. Gaillard à se trouver à l'assemblée qui décidera cette affaire. Je compte beaucoup sur sa justice. Au reste, je m'en rapporte bien à vous pour

(1) UuvTajjedc Al™' d'Épinay.

SOUVENIRS nu COMTE 1)E TRESSAN 287

faire valoir Adèle et Théodore , cet ouvrage étant surtout de l'auteur du Jliéâtre d'éducation , et cet auteur une femme. A vous dire le vrai^ cette médaille me fera plaisir; mais si je ne l'ai pas, l'injustice sera trop visible pour m'humilier, je n'y perdrai point de gloire et j'y gagnerai mon franc parler. Je me moquerai d'eux tout à mon aise, et je sais me moquer avec assez de grâce, incapable d'une méchanceté, je ne le suis pas de me venger par un badinage piquant, qui n'attaquera l'honneur de personne, mais qui pourra bien donner quelques ridicules. J'ai un joli petit conte tout prêt à tout événement, la page est préparée. Cependant ne croyez pas que j'ai fait ce conte à dessein, point du tout; si cela était, il ne vaudrait rien. La vengeance ne peut donner qu'un faux air de gaieté, son aigreur gâte tout. Mon conte est fait depuis deux ans, je ne serais pas fâchée qu'il vit le jour, car il aurait du succès; la médaille le condamnerait à l'oubli, puisqu'il y aurait de la bassesse à se moquer de ceux dont on reçoit un hommage. 11 faut refuser l'hommage ou se refuser la moquerie.

« Addio il mio carissimo cugino ».

De Saint Leu, ce mardi 11 juin 1782.

M""* de Genlis nous apprend dans ses Mémoires que cette campagne contre M""* d'Epinay ne se termina pas au gré de ses désirs.

« Je donnais (nous dit-elle) (1), dans cette même (1) Mémoires de M"* de Genlis, tome III, p. 187.

année, les Veillées du Château. M. de Monlyon ne doutait pas que je n'eusse sa médaille, malgré toute la mauvaise volonté de l'Académie; mais à sa grande surprise, et je l'ose dire au scandale de tout le monde, le prix de l'ouvrage nouveau donné dans le cours de l'année el jugé le mieux écrit et le plus utile[i) fut adjugé au second volume des Conversations d'Emilie. Ce volume eût-il été parfait ne pouvait concourir , puisqu'il n'était pas un ouvrage nouveau, mais seulement la suite d'un autre. Cette première édition des Veillées du Château renfermait dans le dernier volume des contes qu'on a détachés depuis pour les réunir à mes nouvelles le Palais de la Vérité et les Deux réputations. Dans ce premier conte, la philosophie était vivement attaquée, et, dans le second, je critiquais avec beaucoup de politesse, mais d'une manière qui ne permettait pas de répliquer, les contes prétendus moraux de M. de Marmontel ; aussi j'étais bien si>re que je n'aurais pas la médaille, mais je pensais qu'on remettrait le prix.

a Les philosophes crurent me désoler en le donnant à M"' d'Épinay, mais les injustices, évidemment grossières et trouvées telles par le public, ne sont en littérature que des titres de gloire pour les auteurs.

« L'édition des Veillées du Château fut enlevée en huit jours. Cet ouvrage fut traduit, dans le cours de l'année, dans toutes les langues. M. Emsly, libraire à Londres, m'a dit en avoir fait, dans l'espace de deux

vl) Telles étaient les conditions exigées pour ce prix, dont le fondateur était M. de Monlvon.

ans, vingt-deux éditions françaises, mais M"** d'Épinay éluil philosophe (1) et elle s'esl bien gardée de parler religion à son Emilie ».

En feuilletant les Mémoires de M'"'' de (ienlis, je lis ce joli passage :

u J'éprouvais le plus grand malheur de ma vie, je perdis ma fille aînée, en couches, à vingt et un ans. Après avoir passé cinq ans dans le plus grand monde, sans guide, sans mentor, avec une éclatante beauté, des talents ravissants, l'esprit le plus distingué, et sans avoir donné lieu à la plus légère médisance contre elle

Malgré ma douleur, dont ma santé se ressentait cruellement, trois jours après sa mort, je recommençais à donner mes leçons à mes élèves. M""^ de Lawœstine m'apporta le surlendemain de petites tablettes qu'elle portait toujours dans sa poche ; il y avait deux ou trois pages de son écriture, les deux dernières écrites peu de jours avant sa malheureuse couche. En voici une qui fera connaître son caractère et le genre de son esprit généralement disposé à la plaisanterie, a Elle avait formé une colonne en haut de laquelle elle avait écrit ce titre :

(1) M™* de Gcnlis semble faire ici allusion aux relations qui existèrent entre elle et J.-J. Rousseau, Grimm et Duclos ; elle combla de bienfaits J.-J. Rousseau et fit bâtir pour lui, près de son parc, la jolie petite maison de l'Ermitage, mais celui-ci devint jaloux de Grimui cl no paya plus sa bienfaitrice que d'ingraliliidi'.

« Calcul des infidélités de mon maj^i pendant les cinq années de notre mariage.

« Elle les comptait année par année, ensuite elle mettait le total qui se montait à vingt-un. Après cela, elle disait : Voyons un peu les miennes, elle avait mis zéro à chaque année ; ce qui était terminé par :

« Total : satisfaction. Et elle aimait véritablement son mari !

« 11 y a dans cette plaisanterie une grâce, une pureté, une véritable philosophie qui ont quelque chose de sublime. Elle fut regrettée dans la société comme je n'ai vu aucune personne l'être (1) ».

Je tiens également à donner la lettre suivante dans laquelle Chiniac de Bastide, le savant auteur de l'Histoire des Lettres , emploie , un siècle avant Alexandre Dumas fils, cette jolie épithète de VAmi des Femmes., pour qualifier le comte de Tressan : .

« J'attendais que M°>^ la marquise m'eût fait passer la dissertation pour remercier le Dieu des bienfaits. Je l'ai reçue hier soir et nous l'avons dévorée, la petite femme et moi. Je conseille à M. le comte de rester dans la persuasion où il est que son travail lui fera un honneur infini. Honneur est-il le mot propre? Lorsqu'on inspire des transports, il n'y a plus d'expression pour rendre l'effet que l'on produit. Je voudrais être

(1) C'est d'elle que la Reine avait dit qu'elle avait le visage de Vénus et la taille de Diane. Plusieurs hommes furent passionnément amoureux d'elle sans jamais le laisser paraître, entre autres le vicomte de Gan et M. de Florian.

déjà au premier du iikjIs prochain pour (|ue les personnes de goût, et même les aiinahles voluptueux, n'oublieront de longtemps (certains esprits pourraient frémir de jalousie). Je ne détaille point. L'ensemble n'a point de prix. Le style est noble, facile, l'expression est douce^ quelquefois vive, quelquefois chaude, l'amant, l'ami des femmes se reproduit à chaque instant dans l'extrait (1), c'est un monument pour elles, c'est une charmante leçon pour nous.

a L'e'pilre à M'"" de Maupcou (2) fera un égal honneur au père et à la fille ; je me fais honneur d'être, pour ainsi dire, l'organe d'un sentiment aussi juste et aussi noblement exprimé. On enviera la gloire d'un homme <iui peut avoir de pareils présents à faire au public.

« Vous rappelc'/,-vous, Monsieur le comte, ce t|ue vous me disiez., il y a quelques jours, au sujet de M'"' de lliccoboni ?

(( Eh bien ! deux heures après, elle m'en disait autant devons. Cette femme, qui n'est généralement contente de vous et ne vous connaissait que par une renommée dont elle se défiait, est enchantée du caractère de votre esprit et de la délicatesse de votre [)lume. Elle adore Ursino et n'a jamais rien lu, dit-elle, depuis M""= de Tencin, dont elle ait été aussi touchée. Je l'ai vue trois fois depuis dix jours, et elle ne m'a guère parlé que de vous. Elle attend la suite de votre livre du Vatican avec la plus vive impatience. Vous avez pensé empê-

(1) De Bastide veut parler ici de Vextrail d'Amadis des Gaule;-.

(2) l^pitrc ijiie je cite plus luiii.

cher^ sans le vouloir, l'effet de sa bonne volonté pour moi. Jamais je ne me placerai à côté d'un homme aussi charmant (ce sont ses termes). A force de prier, de presser, de gémir, j'ai enfin obtenu le triomphe de l'amitié sur l'amoiir-prupre. On m'a lu hier vingt pages, quelles pages 1 elles seront suivies de cinquante. Si le charme se soutient (et je n'en doute pas), elle n'aura jamais rien fait d'égal, et les meilleurs peintres n'auront jamais ni mieux dessiné, ni mieux colorié, ni offert de physionomies plus piquantes et plus intéressantes. Elle ne paraîtra qu'au mois d'aoï^it, car je ne mets pas tous mes œufs dans un panier, non par prudence, n. lis par économie.

« Je viens de communiquer l'épître à M""® la marquise de Maupeou, elle en est vivement pénétrée ; M. le comte n'en sera pas surpris.

« Je me tire un moment de ses bras pour me mettre humblement à ses pieds.

« De Bastide. »

Voici l'épître en question :

Epitre (1) à la marquise de Maupeou, ma fille ^ en lui donnant /'Amadis de Gaule, sur lequel j'avais écris ces vers :

De l'Amadis je te dois bien l'hommage,

Toi dont je fus l'unique précepteur;

Dieux ! qu'il m'est doux de te voir à son âge,

(1) Cette épître se trouve dans le manuscrit du recueil de poésies laissé par le comte de Tressan.

Etre ma gloire et faire mon bonheur.

Oui, mon enfant ! ton esprit enchanteur,

Ton goût exquis, veillèrent sur l'ouvrage,

Tu le parais souvent de quelque Heur.

En te peignant dans ma briolanie,

On voit qu'aux mœurs de la Chevalerie,

Qui des amours fut toujours l'âge d'or.

Je prétendais ramener Galaor (1).

Garde ce livre et conserve les traces

De cette main qui le fit commencer

'D'heureux essais avoués par les grâces;

Car tu ne dois qu'à toi l'art de penser;

De cette faux qui fait tout disparaître.

Ma tète approche, et ne craint point les coups;

Dans mes enfants je me suis vu renaître,

Du long sommeil ils me défendront tous.

Du vieux Nestor sans avoir la sagesse,

J'espère bien atteindre les longs jours.

Mais il me faut les plus riants secours :

Je veux te voir et t'écouter sans cesse,

Me promener sur les bords du Permesse ;

Chemin faisant, rire avec les amours,

Me rappeler avec toi leurs bons tours ;

Aux plus jolis voler quelque caresse,

Les amuser et t'amuser toujours.

Michou, c'est-à-dire Marie Stanislas (2) de la Vergne de Tressan, fille che'rie du comte de Tressan, avait épousé, en 1773, le marquis de Maupeou, colonel du régiment de Bigorre infanterie ; ce fut un mariage

(l'i La marquise Le Vayer, marraine de morupère, lui donna le nom de Galaor en souvenir du Héros d'Amadis. roman que le comte de Tressan dédia à sa fille.

(2) Noms donnés à Mi'« de Tressan par Marie Leczinska et le Roi Stanislas.

:><)i souvKNiRS ih: comit. de tressan

d'inclination^ ainsi ([uc le témoigne cette chanson adre?sée à son futur gendre par l'auteur d'Amadis :

A un de mes amis qui peignait ma fille et r/ue je sacais amoureux de celle qiiU a depuis épousée.

Que tu peius bien dans ce portrait

Une Micliou que j'aime,

J'y reconnais à chaque trait

Tous ceux de l'amour même;

Voilà ?es yeux noirs et méchants,

Mais qu'ils sont beaux, qu'ils sont touchants.

Le gai printemps,

Les fleurs des champs,

Au lever de l'aurore,

Ont l'air moins frais

Que les attraits

Que sa main fait éclore.

De Ro?albale doux pinceau Rend moins bien la jeunesse; Fais nous voir, Albane nouveau,

Ta charmante maîtresse; Son portrait doit être enchanteur

Car dans ton cœur

Un Dieu vainqueur,

Par mille traits de flamme,

A pour jamais

Peint les attraits

Qui captivent tou ànic.

Ce lut dans les termes suivants (|ue Bud'on adressa tous ses compliments à son ami à roccasiun du mariage de sa lille :

« Je ressens, Monsieur et très respectable ami, la joie la plus pure des grandes et bonnes nouvelles que

VOUS m'apprenez. Voire bonheur fera toujours une partie du mien , et celui de Madame votre fille se répandra sur nous deux. J'irai vous embrasser et lui demander la liberté d'en faire autant à mon retour qui sera vers le 18 ou le 20 de ce mois.

« Permettez, en attendant, que je présente mes hommages respectueux et sincères à M"*" la comtesse de Tressan et mes compliments de félicitation à M. le marquis de Maupeou sur son bon goût et sur l'heureux choix qui fera la satisfaction de sa vie. Vous connaissez, Monsieur et très respectable ami, tous les sentiments qui m'attachent à vous et avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très humble et très obéissant serviteur.

« Montbard, ce 10 mai 1773.

« BUFFON

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