CHAPITRE III
Disgrâce du conilc de Tressan. — Pamphlets et chansons. — Le comte de Maurepas, minisire de la marine et de la maison du Roi. — La bataille de Fontenoy contée et chantée par un de ses héros.
Ces brillants déhuts à la Cour et à l'armée semblaient destiner le jeune de Tressan au plus bel avenir, mais les natures les mieux douées sont parfois victimes de l'excès même de leurs qualités, il en était de même chez l'aimable comte, et c'est ainsi que les saillies d'une imagination trop vive lui firent chèrement expier cet amour de l'épigramme :
Et qui pour un bon mot fait perdre vingt amis.
A ce propos, laissons la parole au comte d'Argenson (1).
Il a paru depuis peu des chansons (je les ai) extrêment injurieuses contre les principaux de la Cour.
(1) Marie-Pierre Voyer d'Argenson remplaça d'abord son père, en 1720, comme lieutenant-général, fut ensuite collaborateur de d'Aguesseau pour ses célèbres ordonnances, fut nommé directeur de la librairie en 1737, et parvint au ministère de la guerre en 174.3 , pendant que son frère avait le portefeuille des affaires étrangères. J^es succès de 1744 et 1745 furent regardés comme étant en partie son ouvrage. — En 1757, M'"^ de Pompadour réussit à le faire disgracier.
Six jeunes gens se sont vantés d'en être auteurs ; on nomme : le duc d'Aven, le jeune Maillebois, le duc de Lauzun, Tressan, j'oublie les deux autres. On vient d'exiler Tressan, et M. de Lauzun va marcher, dès que son quartier de capitaine aux gardes sera fini. On a d'abord dit que M. de Maurepas était l'auteur de ces disgrâces, d'aulanl plus qu'il était maltraité dans ces chansons et sur Tarlicle le plus fâcheux qui est celui de son impuissance.
Barbier nous en dit plus long à ce sujet dans ses mémoires.:
Le pauvre cardinal de Fleury s'en va tout doucement; on dit même que la tète n'est plus au même état ; on le regrettera avant qu'il suit un an.
Les secrétaires d'Ktal continuent de travailler avec le Roi, et, suivant les apparences, M. de Maurepas a le haut bout, mais on craint qu'il n'ait trop d'esprit, et il est quelquefois dangereux d'en avoir trop et qu'on !e sache. On se fait des ennemis et des jaloux d'avance.
Il y a bien des gens qui s'examinent de près et qui ne cherchent qu'à se culbuter. Les secrétaires d'État seront bien unis pour empêcher qu'il n'y ait un premier ministre. On a fait sur eux des rimes en ouille.
(Il ne m'est pas possible de citer ces rimes par trop libres, le lecteur curieux sera édifié s'il prend la peine d'ouvrir le tome III, page 132, du journal de Barbier.)
Un peu plus lard parut la chanson suivante :
La France est en désarroi :
Où trouver le remède
Aux malheurs quo je prévois?
Serait-ce au conseil du roi?
Quel aide ! quel aide ! quel aide !
Ou y répond toujours non, Amelot boit et fraude, Maurepas parle chausca, Tencin se tait, d'Argenson Nigaude, nigaude, nigaude.
Mon arrière grand-oncle apprit à ses dépens qu'il est parfois dangereux de chansonnor les ministres.
Le comte de Maurepas (Jean-Frédéric-Phiîippeaux), dont il est question, était petit-fils du chancelier de Pontchartrain ; il eut, dès l'âge de vingt-quatre ans, le déparlement de la marine et de la maison du roi, qui embrassait Paris et la Cour. Pendant son administration, il embellit beaucoup Paris, fit fermer les maisons de jeu, et envoya les savants : la Condamine et Maupertuis, sous l'Equateur et près du pôle boréal, pour mesurer deux degrés de l'Equateur.
Maurepas avait de la pénétration, mais il était léger, incoiftcient et frivole ; lorsqu'il dut quitter le ministère, en 17^3, la chanson que voici courut Paris :
Le Maurepas est chancelant,
V'ià c'que c'est qu'd'être impuissant !
Il a beau faire l'important,
Bredouiller et rire.
Lorgner et médire ; Richelieu dit en le chassant :
V'ià c'que c'est qud'être impuissant !
SOUVENIRS nu COMTE DE ïllESSAN 31
Il fut exilé à son tour en 17 V.) pour avoir fait contre jy|mo ^|y Pompadour répigramnio hien connue :
Pur vos cluuisous iK)l)l('s cl Iranches Iris vous ('iicliantiv, nos cuuirs.
La marquise de Pompadour aimait à se venger ; ce fut là son plus grand tort ; pour un mot, elle fit emprisonner Latude à la Bastille ; pour un quatrain, elle fit disgracier un ministre.
Voltaire fui perdu dans l'esprit de M"** de Pompadour et dans celui du lloi, les uns disent par une leUre anonyme adressée à la favorite, d'autres prétendent pour une petite témérité qu'il s'était permise et que voici :
Le grand poète assistait un jour au dîner de la mar- (luise ; elle mangeait une caille qu'elle trouvait grassouillette, ce fut son expression. Voltaire s'approcha d'elle et lui dit assez haut pour être entendu :
Grassouillette entre nous me semble un peu cailletlo, Je vous le dis tout bas, belle Pompadourette.
Cette conlidence, un peu leste, fut présentée par les courtisans comme une impertinence , et Voltaire s'aperçut dès le lendemain d'un refroidissement très marqué.
On avait donné un fort bon conseil à Madame (1).
(1) TiU'o lionne ù ia nianjuise île Puinpadoiir par ses eourlisaiis.
C'était de faire envoyer à Gonstantinople, en qualité d'ambassadeur, M. le Normand, son mari. Cela aurait diminué une partie du scandale qu'il y avait à voir Madame avec le titre de marquise à la Cour et son mari fermier général à Paris. Mais il était tellement attaché à la vie de Paris et à ses habitudes à l'Opéra, qu'on ne put jamais le déterminer.
M"^ de Pompadour chargea un M. d'Arboulin, qui avait été de sa société avant qu'elle fût à la Cour, de négocier cette affaire ; il s'adressa à M"'' Rem qui avait été danseuse à lOpéra et qui était maîtresse de M. Le Normand, il lui fit les plus belles promesses, mais elle était comme lui et préférait la vie de Paris, elle ne voulut pas s'en mêler.
M. le Normand épousa cette demoiselle Rem, s'il faut en croire une épigramme qui courut et que voici :
Pour réparer miseriam.
Que Pompadour fit à la France, Le Normand plein de conscience Vient d'épouser Rempublicam (l).
Malgré la disgrâce de Maurepas, les chansons et les pamphlets n'en devinrent que plus agressifs, si l'on en croit les mémoires du temps:
« Un officier aux gardes (2), chevalier de Malte,
1) Mémoires de M"" du Hausset, femme de chambre de M""" de Pompadour.
(2) On disait par abréviation : officier.s des gardes pour ceux des gardes du corps, et officiers aux gardes pour ceux des gardes françaises. (Noie de rat/leur.)
SOUVENIRS nu COMTE DE TRESSAN '.VS
s'avisa de faire quatre mauvais vers sur le Château de Bellevue et en même temps contre le Roi et M'"<" la marquise de Pompadour :
Fille d'une sangsue et sangsue elle-même Poisson, d'une arrogance extrême, Etale en ce château, sans crainte et sans elîroi, La substance du peuple et la honte du roi.
Mais je dois reprendre le journal de Barbier un peu plus haut à propos d'une satire contre M""' de Chàteauroux,
17 décembre 17io.
Une personne de première distinction a assuré hier que le Roi commençait fort à se fatiguer de la liberté qu'on se donnait de le chansonner.
Une des chansons qui l'a encore le plus piqué est celle qui suit, dont le défaut de mémoire a pu défigurer les vers :
L'une est presque en oubli, l'autre presi(ue en poussière, La 3'"° est en pied, la 4""= attend : Pour faire place à la dernière, Choisir une famille entière Est-ce être infidèle ou constant?
L'auteur de ces vers fut- il le même que celui de la fameuse complainte sur M"^'' Anroux et de la chanson qui parut à la même époque et qui commençait ainsi :
Belle Ghàteauroux, Je deviendrai fou Si je ne vous baise.
Un dicton populaire prétend qu'on ne prête qu'aux riches ; or, tout le monde savait combien M. de Tressan avait l'épigramnie facile. Tant il est que le Roi fut un des premiers à avoir connaissance de ces libelles, pourtant par égard pour la vieille affection qu'il portait à Tressan, il voulut lui fournir l'occasion de les nier en disant qu'il ne pouvait croire que cette méchanceté fût de lui parce qu'elle était trop bête. L'amour propre aveugla l'auteur sur toute autre considération, et sans a^■ouer les vers, il les défendit avec une chaleur qui le trahissait (1).
Malgré sa disgrâce, le comte de Tressan n'en obtint pas moins le grade de maréchal de camp dès le mois de mai 1744 et servit en cette qualité aux sièges de Mérius, d'Ypres et de Furnes.
A Fontenoy, il était de service auprès de Louis XV comme lieutenant de ses gardes et comme aide de camp. Le matin de cette mémorable journée (11 mai 1745), l'armée des alliés s'avança pour attaquer l'armée française où étaient les maréchaux de Saxe, de Noailles, de Lowendal et d'Marcourt.
(1) Je dois faire remarquer que c'est liachaumonl qui raconte le fait, dans ses mémoires secrets ; or Bacliaumont ne professa jamais une amitié l>icn vivo pour le comte de Tressan.
SOIVENinS DU COMTE DE TRESSAX 35
La principale force de l'armée ennemie consistait en 20 bataillons et 2G escadrons anglais, sous le jeune duc de Gumberland, qui avait gagné avec son père la bataille de Dellinghon.
:{ bataillons et 10 escadrons hanovriens étaient joints aux Anglais. Le prince de Waldeck, à peu près de l'âge du duc de Gumberland, impatient de se signaler, était à la tête de 40 escadrons hollandais et de 20 bataillons.
Les Autrichiens n'avaient dans cette armée que 8 escadrons, mais à la tète de ce petit nombre dAu- Irichiens était le vieux général Koënigseck qui avait commandé contre les Turcs en Hongrie et contre les Français en Italie et en Allemagne. Ses conseils devaient aider l'ardeur du duc de Gumberland et du prince de Waldeck.
Pendant la bataille, M. de Tressan (1) risqua plusieurs fois sa vie en portant des ordres sous le feu de l'ennemi. Gomme il rendait compte auHoi de la bonne contenance de MM. de Biron, de Ghoiseul et de la Vauguyon, dans le village de Fontenoy, et de plusieurs autres brigades qui avaient déjà causé tant de désordres dans la phalange ennemie qu'elle ne pouvait plus se mouvoir, alors le Roi demanda sa cuirasse et voulut charger lui-même en tête de sa maison, mais
(1) Le comlo de Tressan avait un valcl de chambre qui, sans avoir servi, ne voulait jamais quitter son maître ; il venait de 1 accompagner dans les courses les plus périlleuses ; au moment ou la maison du Roi allait charger, il demanda aux gardes du corps la permission de ne pas pei-dre son maître de vue, l'obtint et le suivit le sabre à la main.
les maréchaux de Saxe, de Noailles cl d^Harcourl Fen empêchèrent.
Il fallut aussi arrêter l'ardeur de M. le Dauphm qui était impatient d'aller à l'ennemi.
Le comte de Tressan, qui se trouvait l'ancien des lieutenants de la maison du Roi, allait prendre son poste lorsque le Roi lui dit :
ce Où allez-vous, Tressan; n'étes-vous pas de service auprès de moi ?»
« Sire, répondit le comte, permettez-moi de saisir l'occasion d'acquitter ma reconnaissance et mon ^èle. - Revenez donc bientôt me donner des nouvelles — Sire, ce seront celles de la victoire. »
Il alla aussitôt se mettre à la tête des brigades dont il avait le commandement.
La Maison du Roi, repoussée trois fois par un rempart de baïonnettes et de piques, faisait des pertes énormes. Le comte de Tressan s'écria :
« Mes amis, il faut sauter I >> Tous les officiers répétèrent le môme ordre, et, à l'instant, la colonne enfoncée d'une part par les grenadiers à cheval et les carabiniers, le fut aussi par les gardes du corps, dont un grand nombre demeura sur le champ de bataille. Le comte de Tressan fut blessé au bras et a la cuisse ; mais il ne s'en aperçut que quand il fallut couper une de ses bottes, que le sang qu'il avait perdu l'empêchait de tirer. Il reparut devant Sa Majesté au moment où on venait de lui annoncer le gain de la bataille. Le Roi lui dit, en présence des principaux officiers de l'armée :
a Vous m'avez bien servi, mon cher Tressan, que
ferais-je pour vous? — Sire, je supplie Yolre Majesté, répondit-il, de m'accorder de servir toute ma vie en ligne selon mon grade. »
« Je vous reconnais bien là, dit le monarque, je vous le promets. »
Mais laissons conter cette bataille au héros luimême :
« Je crois pouvoir intéresser les lecteurs en rapportant quelques notes de ce jour mémorable.
a J'avais coucbé, la veille de la bataille, dans une grande salle où M. le maréchal de Noailles avait bien voulu me recevoir près de ses deux fils.
« Dès quatre heures du matin, nous fûmes chez le Roi, qui achevait de se botter : a Vous voilà bien paré » , me dit mon maître, en me voyant un habit de maréchal de camp tout neuf. — Sire, répondis-je, je compte bien que c'est aujourd'hui un jour de fête pour Votre Majesté et pour la nation.
« Pendant la bataille, le Roi m'envoya porter difîérents ordres et rallier les troupes de cavalerie que je menai aux carabiniers et qui s'y conduisirent avec valeur.
« Le Roi, inquiet de la position de Fontenoy, m'y envoya. Ce village était défendu par la brigade du Dauphin commandée par le duc de la Yauguyon, mon ami intime^ et par le comte de Ghoiseul Meuse.
« Je rendis compte au Roi du bon état de ce poste ; quoiqu'il fût foudroyé par trois batteries ennemies, je l'assurai que les ennemis n'osaient s'en approcher à la portée de fusil, et que, lorsqu'ils avaient osé une
seule fois dépasser des maisons brûlées et s'en approcher à trente pas, le feu de Fonlenoy fait à propos leur avait détruit trois compagnies de grenadiers qui formaient la tête de la colonne et que j'avais vu couchées sur la terre à cette distance des retranchements. En revenant rendre compte au Roi, je passai à la tête du régiment de Noailles; M. le comte de Noailles, aujourd'hui maréchal de Mouchy, était à la tête de cette division ; il était couvert de sang ; il me rassura par son air gai et me dit qu'un cavalier, tué d'un coup de canon, était tombé sur lui. Je ne vis que trois escadrons et je n'osais demander oti était le quatrième, lorsque j'appris qu'il avait été détruit presque en entier dans le centre de la colonne anglaise où il avait pénétré dans une charge vigoureuse du brave régiment de Noailles. Le nom du commandant et des trois autres capitaines de cet escadron méritent bien d'être rappelés : le marquis de Vignacourt le commandait ; il eut la force de se retirer de la colonne avec un coup de baïonnette qui lui perça le tibia et il entraîna la baïonnette dans sa jambe. Il en mourut et fut très regretté. Les trois autres capitaines étaient le marquis de Fruquier, depuis deuxième des gardes du corps et aujourd'hui maréchal de camp ; le marquis de Galonné qui fut blessé et M. de Laval qui eut son cheval tué et fut fait prisonnier. On le conduisit au duc de Cumberland, à l'entrée du bois de Barry, et c'est à ses côtés qu'un boulet tiré de nos batteries vint le tuer. La colonne ayant été enfoncée de toutes parts, le jeune marquis d'Harcourt fut le premier (|ui vint annoncer au Roi que la bataille était gagnée ; le Roi
SOUVENIRS DU COMTK DE THESSAN 30
ne fui ému on ce nionicnl ([uc du r-arnayc (ju'il craignoit qu'on qe continuât.
« Qu'on épargne le sang(l)! » cria-t-il en s'avançant. Il fit M. de Salency, brigadier à la tête de Normandie qu'il commandait, à la place du comte de Talleyrand, colonel, qui avoit été mis en pièces par des tonneaux do poudre d'une batterie deux jours auparavant.
« Le Roi vint à la tète du régiment de Dillon et dit au dernier des quatre braves frères qui, tour à tour, avoient commandé ce régiment et dont le troisième venoit d'être tué: « Monsieur de Dillon, je regrette bien votre frère, il éloit digne de son nom. Je vous donne son régiment. » Ces paroles restèrent gravées dans le cœur de cet intrépide Nédy Dillon (jui, depuis, s'est fait tuer à Laufîeld, à la tète de ses grenadiers, dans le second retranchement des ennemis. Ce prince honora plusieurs officiers de grâces et de propos honorables, plus chers aux Français que les grâces mêmes; le soir de ce grand jour, il m'accorda de servir désormais toujours en ligne et de m'employer paix et guerre dans mon grade.
Le jour même, le Roi écrivait à la Reine :
« Du champ do bataille de Fontenoy, le 11 mai 1743, 2 heures 1/2.
« Les ennemis nous ont attaqué ce matin à cinq
(1) Dans cette bataille, les alliés perdirent 9,0UÛ hommes, dont '2.000 prisonniers. L'infanterie française eut 1,()81 soldats tués sur place et 3,282 blessés, plus 53 officiers tués et 323 blessés ; la cavalerie eut environ 1,800 hommes hors de combat, tués ou blessés.
heures ; ils ont été bien battus. Je me porte bien, mon fils aussy. Je n'ay pas besoin de vous en dire davantage, estant bon, je crois, de rassurer Versailles et Paris; le plus tùt que je pourroi, je vous enverroi le détail. »
a De son côté, M. le Dauphin donnait de ses nouvelles à la Reine par la lettre suivante :
« Ma chère maman, « Je vous Tais de tout mon cœur compliment sur la bataille que le Roi vient de gagner. Il se porte;, Dieu merci, à merveille, et moy qui ay toujours eu l'honneur de raccompagner, je vous en écriray davantage ce soir ou demain, et je finis en vous assurant de mon respect et de mon amour.
a Louis. »
« Après la campagne de Fontenoy, le Roi vint passer huit jours à Choisy, et ce maître adorable portoit la bonté jusqu'à s'occuper de nous en rendre le séjour agréable ; il avait ordonné que l'on me servît une table dans ma chambre où je donnais souvent à dîner à MM. de Voltaire, Duclos, Bernard, Montcrif et l'abbé Prévôt. 11 avait fait imprimer par son ordre, à Tourney, la réponse que j'avois faite aux vers que M. de Voltaire avait faits sur la bataille de Fontenoy; j'avais fait cette réponse uniffuement pour obéir à .M. le Dauphin qui me l'arracha, la fut porter au Roi, et lorsque je demandai la permission de la corriger, le
SOUVENIRS DU COMTE DE TRESSAN Ai
Roi me dit : J'en suis très content, que voulez-vous de plus? Je lui embrassai les genoux, et j'ai cru n'y devoir rien changer.
A M. de Voltaire.
Le digne fils de Henri Quatre Vient à nos yeux de l'imiter.
Qu'un Français qui l'a vu combattre Aime à te l'entendre chanter.
Henri, dans les champs de la gloire, En combattant pour ses foyers, Reçut des mains de la Victoire Et son empire et ses lauriers.
Louis, ta couronne affermie, Gage du bonheur de l'État, Ne craint plus la ligue ennemie, Le fanatisme et l'attentat.
Tu fais respecter les frontières Que loi seul pouvois t'imposer; Ton bras renverse les barrières Qu'en vain on cherche à t'opposer.
Ton grand cœur ne veut pas attendre L'ennemi qui leur sert d'appui ; Dès qu'il s'apprête à les défendre, Tu voles au-devant de lui.
Il vient déjà, la foudre gronde
Et fait voler au loin la mort.
Aux pieds (1) du plus grand Roi du monde
Les dieux arrêtent son effort.
(1) Un boulet de canon vint frapper aux pieds du cheval du Roi, dans un petit fossé, sur le bord duquel il était arrêté ; le coup
Bientôt une colonne entière, L'élite de deux nations, Fait pénétrer sa tête altière Au milieu de nos bataillons.
De feux, de métaux, de bitume.
Tel on voit un torrent allVeux, Dont le cours entraîne et consume Tout ce qui s'oppose à ses feux.
Volez, troupe fière et fidèle (1), Si digne de garder nos rois ; L'amour, la gloire vous appelle-, De Louis entendez la voix.
Il vous aurait conduit lui-même (2) Sans nos larmes et sans nos cris ; Méritez cet honneur suprême En renversant les ennemis.
couvrit de boue la trte et le poitrail de son cheval ; il fit arracher de terre le boulet, le donna à M. de Chabril, officier d'artillerie, en lui disant : lienvoyez-le aux ennemis, je ne veux rien avoir à eux.
(1) La maison du lioi.
(2) Le lioi, voyant sa maison qui s'ébranlait pour marcher, demanda sa cuirasse pour charger à sa tête; les cris de tous ceux qui l'entouraient le retinrent.
MM. de Noailles et d'Ilarcourl arrêtèrent Monseigneur le Dauphin, qui s'écliappail d'auprès du Itoi, l'cpéc à la main, pour prendre la tôle de la maison ; il n'avait alors que quinze ans et demi. {Note du comte de Tressan.)
SOUVENIRS Di: COMTE DE TRESSAN 13
Du sein de la voûte azurée, Minerve regardait Louis, Veillait sur sa tête sacrée Et sur les beaux jours de son fils.
Leurs maius du temple de mémoire Arrachaient ces sanglants lauriers Perdus... mais perdus avec gloire A.UX funestes champs de Poitiers.
« Le lGnvriH7-4(5,le prince Edouard perdit la bataille de Gulloden, en Ecosse, contre le duc do Cumberland. Cet événement obligea le (ils du chevalier de Saint- Georges 1) à fuir et à se caclier dans les montagnes, jusqu'au mois de septembre, qu'il fut assez heureux pour échapper aux poursuites de ses ennemis et pour s'embarquer et repasser en France. Le Roi avait favorisé l'entreprise de ce prince, autant que la prudence le permettait, par les préparatifs apparents d'une descente en Angleterre, qu'il avait faits à Calais, par la présence en cette ville du duc de Riclielieu à la tête d'une armée de trente mille hommes toujours prêts à s'embarquer. J'avais été désigné pour faire partie de cette armée. Chargé de l'avant-garde, je devais débarquer par surprise à Douvres, m'emparer du château l'épée à la main, et y attendre l'armée française pour marcher vers Londres et nous réunir au parti du Prétendant. Louis XY m'avait dit dans son cabinet au moment où je prenais congé : « Vous serez lieutenant général à Douvres. »
« Mais les Anglais, prévenus ou mis en défiance par
(1) Jacques III.
l'escadre de M. de Roquefeiiil qui croisait dans la Manche, firent garder leurs côtes par une flotte nombreuse, et il fallut renoncer à cette expédition. Cette démonstration eut néanmoins pour eifet de retenir sur les côtes d'Angleterre les troupes qui auraient été en Ecosse accabler le prince Edouard, et de les empêcher de passer la mer et de venir en Flandre ; le retour de ce prince mit fin à cette diversion.
« Ce ne fut qu'un an après que je fus fait lieutenant général et nommé gouverneur de Boulogne-sur-Mer, poste que je conservai jusqu'en 1750. »
La famille du comte voyait avec peine qu'il ne songeait pas à se marier. Le Roi voulut lui faire épouser M"* de la Motte-Houdancourt, sa cousine germaine, qui lui eût apporté la grandesse, la survivance de la place de chevalier d'honneur, et une grande fortune. Mais une de ces passions qui décident de la destinée d'un homme lui avait fait désirer un autre établissement qui n'avait pas réussi. Il ne put se décider à tromper la confiance de sa famille et le vœu de son propre cœur ; il ne voulut même se marier qu'après la mort de celle qui avait été l'objet de son premier choix, et il vit s'évanouir sa fortune et sa faveur; il s'en trouva dédommagé par les soins d'une épouse adorée (1), qui a fait la consolation et le bonheur de sa vie.
(1) Miss Russel était d'une très bonne famille anglaise. Son frère, le chevalier Russel, avait pris du service en France en qualité de lieutenant à la compagnie do grenadiers du régiment royal d'infanterie allemande des FJeux-Ponts, dont le colonel était le baron de Closen.
CIIAFITRE IV.
Le comte de Trcssan relate les principaux événements de l'année 1747. — Quatre lettres de Montcrif dans lesquelles il est question de la Reine et de la duchesse de Villars, d'un nouveau livre de l'abbé de Voisenon. — Le Roi accorde les grandes entrées au comte d'Argenson. — La duchesse de Villars s'oppose au projet qu'avait formé le comte de Tressan de venir passer quelques jours à Versailles. — La santé de la Reine s'améliore. — Monlcrir, le modèle des courtisans. — Lettres de Voltaire.
« Malgré mon éloigncment, j'avais conservé à la Cour un certain nombre d'amis avec lesquels j'entretenais une correspondance suivie, et qui me donnaient des nouvelles de Versailles.
a En celte année (1747) mourut le cardinal d'Auvergne. Les archevêques de Paris et de Rouen et l'abbé d'Harcourt furent faits commandants de l'ordre du Saint-Esprit. M. Berr^er, intendant de la ville de Poitiers, fut nommé lieutenant général de police de la ville de Paris, et M. de Marville fut fait conseiller d'Etat.
« Au mois de mai, le Roi nomma dames de compagnie de Mesdames, la duchesse douairière de Brancas (1), la comtesse de Civerac et la marquise de la Rivière.
(1) La duchesse de Brancas devint dame d'honneur de Madame la Dauphine ; elle avait vécu dans l'intimité de M"» de Pompadour.
philosophiques sur le mérite et la vertu. Je ne suis pas sûr que ces lettres, attribuées à L. de Voisenon, soient de lui. Il est bien aisé de lever l'incertitude : si l'ouvrage est plein de traits d'esprit, il en est l'auteur. Je n'ai pas encore eu lieu de faire usage des très jolis vers que vous venez de m 'envoyer.
« La Reine, ces deux jours-ci, n'a point eu M™* la duchesse de Villars, qui ne pouvait descendre, et j'attendrai une sainte veillée pour mettre au jour ce même ouvrage dont vous ne faites pas assez de cas. M. le Maréchal doit être flatté de l'entendre, et certainement on le lui communiquera.
« La Reine a toujours des mouvements de rhumatisme, et c'est sa hanche à présent qui souffre ; le bras est libre ; la Faculté espère que, malgré le froid, cette incommodité se dissipera en peu de jours. Vous devez un compliment à M. le comte d'Argenson, le Roi vient de lui donner les grandes entrées, distinction qui jusqu'ici n'avait été accordée à aucun ministre. Si vous lui écrivez à ce sujet et que la lettre soit courte, il la lira; si elle est longue, il perdra le plaisir de lire une jolie lettre, n'ayant pas le loisir de se distraire de ses occupations plus d'un moment.
0 Mille amitiés, je vous prie, à Lesbie. Je vous embrasse de tout mon cœur. « MOiNTÇRiF. »
.\ Paris, vendredi matin.
<i Autre paquet de livres que le petit Prault (1) met
(1) Prault, imprimeur de celte époque ; il demeurait quai de Gcsvres.
SOUVENIRS liL" COMTE DE TUESSAN 40
ce malin au carrosse de Calais, car il l'aul employer l'argent du Mouton. 11 y a la tragédie de Venise sauvée, ([ui sort de dessous la presse et dont les représentations ont eu beaucoup d'éclat. Item une nouvelle édition du Poème de la IJfjue, avec les variantes, édition charmante et exacte, quoique faite en Hollande, et un roman ou histoire singulière traduite de l'anglais et toute battante neuve. Je suis venu ici pour affaires et je m'en retourne tout de suite aux pieds du trône et de la vertu. Cette affaire était très intéressante pour moi. M. le duc d'Ayen jouait hier pour la dernière fois le rôle d'Antoine , je voulais être témoin du triomphe dont il a joui jusqu'ici, et il a été tel que ses amis ont été confondus dans la foule des applaudissements. On ne peut le croire qu'après l'expérience ; la peine qu'il s'est donnée et ses dispositions ont produit un progrès si grand qu'il n'y a personne du métier qui l'efface dans le genre de voix qu'il a et des rôles qu'il joue.
a Nous recevons jeudi prochain Duclos, je vous enverrai son discours. L'abbé de Bernis, sans être choisi pour le sort (selon nos usages), fera cette réception, s'en étant chargé par zèle. M. de Nivernais (1) a demandé aussi de présider en second ; distinction très flatteuse et pour Duclos et pour l'Académie. Elle marque la justesse de son choix dans la personne de Duclos. On évite ordinairement de faire les réceptions
(l) I.C duc de Nivernais avait une iniluence prépondérante à l'Académie ; aussi sa voix était-elle toujours sollicitée en premier par les nombreux candidats aux sièges vacants.
50 SOUVENIRS DU COMTE t)E TRESSAN
avec autant de soins qu'on s'e^^t empressé d'être charge de celle-ci.
<( En attendant ma chaise, je vais vous tracer ce que je pourrai des chansons que je vous ai annoncées.
« Si le Mouton n'était pas détourné de ses talents, ce serait lui que je copierais pour être l'enchantement des autres. »
(;e 18 octobre.
« Rien de plus aimable que votre ode, Seigneur et harmonieux Mouton. Il y a à la fois de la philosophie, de la volupté et de la poésie. Je l'ai communiquée et en ai donné des copies à de belles dames d'ici et de Yersailles; toutes m'en ont su beaucoup de gré. Je vous exhorte bien à remphr par de pareils ouvrages le peu de loisirs que vous vous trouvez. Je n'en ai point encore tenté la lecture à la sainte duchesse, une santé languissante dans un séjour éloigné du Parc-aux-Gerfs ne dispose pas à l'indulgence pour le genre de cette ode, et vous concevez bien que la Thérèse du siècle trouvera que, pour un homme (juï a pensé d'une certaine façon, c'est taire un usage bien profane de son esprit; mais j'espère bien trouver un moment où je lui ferai entendre cette jolie ode; elle m'interrompra, me grondera et finira par l'avoir écoutée.
Je lui ai communiqué votre projet de passer quinzaine à Paris et à la Cour (car cela m'avait paru tout simple). Je ne dois pas vous cacher qu'elle s'est élevée contre avec véhémence et que rien n'a pu la faire changer d'avis.
a Elle (.'uncliil de Iteaucoup <le choses qu'elle prévoit, que si vous paraissez ;\ Paris et à Versailles, vous perdrez votre couiinandement, parce que vous n'aurez plus la liberté de partir. Je vous épargne les détails sur lesquels elle appuie cette conclusion... A'oyez à lui écrire si vous croyez la convertir, ou à lui marquer que vous déférez à son conseil. . .
« La santé de la Reine est beaucoup meilleure qu'elle n'avait espéré de l'avoir à Fontainebleau ; il s'en suivrait que les jours qu'elle avait passés à Choisy ont bien contribué à la rétablir. Elle a éprouvé de la part du Roi les attentions et les marques d'amitié les plus flatteuses. Je vous rends compte de ces circonstances parce qu'elles effaceront ce que je vous ai marqué sur votre projet vous aura coûté d'amertume ; savoir la Reine heureuse vous consolera sûrement de tout. »
Montcrif fut le courtisan le plus achevé du xvhi'= siècle. Il avait l'art d'être de toutes les opinions : dévot avec la Reine, licencieux avec le Roi, il était toujours de l'avis de tout le monde. S'il faisait des romances sentimentales pour M"'® de Pompadour, romances que la marquise chantait d'ailleurs avec beaucoup de charme aux échos de Trianon, en revanche, il demandait à son ami Tressan de lui composer un cantique pour le recueil de poésies sacrées qu'il destinait à la Reine :
0 de Thaïs aimable imitateur, Ne me refusez plus ce cantique enchanteur Où la ferveur de l'àrae est si vivement peinte,
o2 SOUVENIRS DU COMTE DE TRESSAN
Où votre esprit inspiré par la crainte, Parle si bien le langage du cuour.
Oui, c'est au temple de mémoire Qu'appartiennent ces vers ; je dois les y tracer ;
Mais ce n'est point pour votre gloire
Que mon burin va s'exercer.
Le vain honneur d'attirer des suffrages, Je le sais bien, ne vous tenterait pas; Et si je veux publier vos ouvrages, C'est par égard pour des goûts délicats.
La récompense de la grande ferveur dont Monlcrif faisait montre, fut un brevet signé Louis XV, qui le nommait le lecleur de la Reine, avec un appartement aux Tuileries et à Versailles.
Les vers que le comte de Tressan adressait à son ami ne revêtaient pas toujours la forme de cantiques, ainsi qu'on peut juger par cette lettre qu'il lui écrivait après avoir été voir le grand prieur d'Orléans et M. le marquis de la Paye, tous les deux très blessés.
Sublime, persifleur et tendre, Vous qui sur l'un et l'autre ton, Tour à tour nous fait entendre La musette de Céladon, La vielle du père Cassandre Et la lyre d'Anacréon.
Pour charmer l'ennui d'un voyage
Que je devais à l'amitié,
Je vous écris maint radotage ;
Et ce maître du badinage,
La Fave, en sera de moitié.
Malgré la faim qui l'assassine, Malgré tout son sang répan/lu, Sa tête folle et libertine, Son cœur, par un tambour ému, Sont toujours d'un enfant perdu.
Il est enfin dans cette ville, Dont le Prélat fait les beaux jours, Car chez lui on trouve toujours L'aimable et somptueux asile Du bon pasteur de l'Évangile Et du graud-père des amours.
D'abord, pour calmer mes alarmes, J'ai couru chez le grand prieur :
Son état rassure mon cœur.
Ami ! nous ne devons des larmes Qu'à la perte de son bonheur (1).
Hélas ! jadis dans ce parterre, Par d'antiques murs renfermé, Tous les soirs, un objet aimé Prenait soin de remplir son verre.
Le goût, l'esprit, la liberté, Des amis sûrs, la bonne chère, Tout appelait la volupté ; Et le vin répandu par terre Faisait fleurir les marronniers, Dont Carton, d'une main légère, Nouait les fleurs avec du lierre Pour couronner les casaniers (2).
(1) Le grand prieur était déjà dans la très grande dévotion.
(2) C'est ainsi qu'on nommait les commensaux du Temple.
[Noie du comle de Tressan.)
Tout est changé, mais en silence,
E me force à demeurer ;
Malgré plus de six mois d'absence, Mon cœur sent trop bien sa présence, Et l'esprit n'ose s'égarer.
Voltaire n'oubliait pas non plus celui dont il avait dirigé les études et qui, de son côté, lui avait voué une vénération et une amitié qui durèrent toute sa vie.
Voici une lettre qu'il lui adressait à Boulogne :
(1) « Je dois, Monsieur, passer dans votre esprit pour un ingrat et un paresseux ; je ne suis pourtant ni l'un ni lautre, je ne suis qu'un malade dont l'esprit est prompt et la chair très infirme. J'ai été pendant un mois accablé d'une maladie très violente et d'une tragédie qu'on me faisait faire pour les relevailles do M'"^ la Dauphine.
« C'était à moi naturellement de mourir, et c'est M'"*" la Dauphine qui est morte le jour même que j'ai achevé ma pièce ; et voilà comment on se trompe dans tous ses calculs.
a Vous ne vous êtes assurément pas trompé sur Montaigne. Je vous remercie bien, Monsieur, d'avoir pris sa défense; vous écrivez plus purement que lui et vous pensiez de même; il semble que votre portrait
(1) Toutes les lettres de \oltaire citées dans cet ouvrage font partie de la collection d'autographes do l'auteur.
SOUVENIRS nu COMTK DR TRESi=AN' OO
par lequel vous commencez soil le sien. C'est votre frère que vous défende/., c'est vous-même. Quelle injustice criante de dire que Montaigne n'a fait que commenter les anciens !
a II les cite à propos, et c'est ce que les commentateurs ne font pas ; il pense et ces messieurs ne pensent pas ; il appuie ses pensées de celles des grands hommes de l'antiquité, il les juge, il les combat, il converse avec eux, avec son lecteur, avec lui-même ; toujours original dans la manière dont il présente les objets, toujours plein d'imagination, toujours peintre, et, ce que j'aime, toujours sachant douter; je voudrais bien savoir d'ailleurs s'il a pris chez les anciens tout ce qu'il a dit sur nos modes, sur nos usages, sur le nouveau monde découvert presque de son temps, sur les guerres civiles dont il était sur le terrain, sur le fanatisme des deux siècles qui désolaient la France.
« Je ne pardonne à ceux (jui s'élèvent contre cet homme charmant, que parce qu'ils vous ont valu l'apologie que vous avez liien voulu en faire.
« Je suis bien édifié de savoir que celui qui veille sur nos côtes est entre Montaigne et Épictète. Il y a peu de nos officiers qui soient en pareille compagnie.
« Je m'imagine que vous avez aussi celle de votre ange gardien (juc vous m'avez l'ait vnir à Ycrsailles. Cette Michellc et ce Michel Montaigne sont deux bonnes ressources contre l'ennui. Je vous souhaite, Monsieur, autant de plaisir que vous m'en avez fait. Je ne sais si la personne à qui vous avez envoyé votre dissertation, également instructive et polie, osera imprimer sa condamnation. Pour moi, je conserverai
chèrement l'exemplaire que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer.
(( Pardonnez-moi encore une fois, je vous en supplie, d'avoir tant tardé à vous en faire mes tendres remerciements. Je voudrais, en vérité, passer une partie de ma vie à vous voir et à vous écrire; mais qui fait dans le monde ce qu'il voudrait?
« M™° du Châtelet vous fait ses plus sincères compliments ; elle a un esprit trop juste pour n'être pas entièrement de votre avis. Elle est contente de votre petit ouvrage à proportion de ses lumières, et c'est à dire beaucoup.
« Adieu, Monsieur, conservez à ce pauvre malade des bontés qui sont sa consolation, et croyez que l'espérance de vous voir quelque soir et de jouir des charmes de votre commerce me soutient dans mes longues infirmités. V »
A Paris, ce 21 août 1746.
Cette lettre est datée de Paris ; que le lecteur veuille bien se rappeler que Voltaire était alors en pleine faveur; il avait obtenu en 1745, par le crédit de ^[me (jg Pompadour, f|ui s'était déclarée sa protectrice, le brevet d'historiographe de France, avec une charge de gentilhomme du roi. En 1746, il put enfin entrer à l'Académie, dont les portes lui avaient été deux fois fermées.
Parmi les autographes de cette époque capables do présenter quelque intérêt pour le lecteur, je trouve, à
SOUVEMItS DU r.OMTE DE THF.SSAN .) i
la date du 21 février 1745, une lellrc duu Ijcju religieux faisant l'apologie de la Reine de France, parlant de la dignité de sa vie, ainsi que de l'exemple qu'elle donnait par ses grandes vertus à cette Cour déjeunes femmes qu'elle avait entrepris d'édifier... sinon de convertir.
L'auteur de la lettre en question était le général des Camaldules, qui avait eu recours à M. de Tressan dans le but d'obtenir une audience de la Reine. Cet ordre, qui tirait son nom du monastère de Camaldoli, près de Florence, avait été fondé par saint Romuald en l'an 1012, et se consacrait à la vie purement contemplative. Mais il avait presque entièrement disparu dans le dernier siècle.
Cependant, il y avait encore, en 1789, une abbaye de Camaldules à Grosbois, près Paris (Seine-et-Oise).
Voici en quels termes s'exprimait le pieux cénobite :
« Monsieur,
a Une lettre du désert pourra-t-elle pénétrer dans une cour où la joie la plus juste et les plaisirs les plus permis occupent innocemment tous les esprits? Fautil passer pour un ingrat ? Je le serais si je différais plus longtemps à laisser agir ma reconnaissance ; vous avez eu la bonté, Monsieur, de me conduire au pied du trône d'une grande Reine dont la piété est un sujet d'édification à toute la terre, des dames illustres et très aimables, marchant religieusement sur ses pas, dans un pays où l'abondance, la magnificence et les délices inspirent des sentiments tout différents, et
o8 soiivi;.siiis ni- comte de tressan
d'où on ne doit appr(>cher sans préservatifs. J'ai éprouvé tout le contraire, j'en suis revenu si édifié que je me suis querellé tout le long du chemin, me suis appelé cent fois hypocrite, me voyant supplanté dans ma carrière par de jeunes personnes qui ravivront ma couronne, n'ayant plus que des services usés à otTrir au Seigneur qui ne demande que le cœur.
a .Mais pour m'acquitter de ce queje leur ai promis, je nai d'autres moyens que d'offrir leurs vœux quand je dis la sainte messe.
a J'ai assemblé la communauté, et j'ai recommandé de prier Dieu jourM nuit, pour le Roi, la Reine, la famille royale et plusieurs personnes de la première distinction. Voilà, je crois, ce que je puis faire de mieux pour m'acquitter envers une si bonne Reine. Je n'aurais point rempli son attente et celle des dames auxquelles vous m'avez fait l'honneur de me présenter, si vous n'y étiez aussi pour quelque chose
« 11 me reste à vous jurer un dévouement le plus sincère et le plus respectueux avec lequel je serai éternellement,
« Monsieur, « Votre très humble et très obéissant serviteur, « Général des Camaldules. »
Alix (Camaldules de Orosbois,
Ce 21 février 1745.