CHAPITRE V
Nolions que l'on avait sur l'clectriciU' en 1747. — Lcllrc d'un médecin de l'époque sur l'applicalion de l'électricité à la médecine. — Principes du magnétisme et de l'hypnotisme exposés dans le mémoire sur la nature et les effets du fluide électrique. — Lettre de Jean Le Roy, dans laquelle il est question : de philosophie, des femmes savantes et d'instruments d'optique.
Dès 17-47, le cumte de ïressan s'occupait de son grand ouvrage sur réleclricité, (jui n"a été imprimé qu'après sa mort^ en 1786.
Afin que le lecteur puisse juger de l'importance de ce travail, rappelons quel était à cette époque l'état de nos connaissances sur l'électricité :
A peine avait-on rassemblé quelques faits isolés, on connaissait : l'attraction et la répulsion, le lUiide manifesté par l'étincelle, la commotion dans l'expérience de Leyde et très peu de chose sur l'action du fluide électrique dans la nature. La lettre suivante, d'un savant de l'époque, nous montre qu'on s'occupait déjà de l'application de l'électricité à la médecine.
« Monsieur le Comte.
« Vous me faites infiniment d'honneur et beaucoup plus que je ne le mérite, je vous prie d'en recevoir
mes remerciements. Mes succès ne sont pas aussi grands que vous le pensez ; ce qu'on en débite, ce qu'on imprime à mon insu dans plusieurs ouvrages est exagéré. 11 y a des probabilités assez fortes, mais il n'y a point de preuves : un ou deux faits ne suffisent pas; car la nature guérit quelquefois toute seule. Mais si, dans les cas où elle le fait rarement, l'électricité guérit et soulage grand nombre de malades, c'est alors que son efficacité sera bien établie : je n'en suis pas là, je n'y saurais être au bout de quatre mois : j'ai des espérances qui me paraissent fondées ; rien de plus. Mais vous jugerez mieux de leur valeur que personne quand vous viendrez à Paris. Si, comme vous m'en flattez, vous me faites l'honneur de venir chez moi, vous y trouverez un journal pour chaque malade : à la tête est constaté l'état antérieur du malade par un procès-verbal signé de plusieurs médecins ; ce qui est arrivé chaque jour est constaté avec les mêmes précautions^ vous pouvez donc comparer le dernier état au premier et juger.
a Je crois que vous concevrez des espérances, mais que vous n'affirmerez rien encore, c'est ce que nous pourrons faire dans trois ou quatre ans ; car, comment répondre avant ce délai à l'énoncé d'une partie de ce problème ?
<' Les cures opérées par l'électricité se soutiennentelles après que les malades ne sont plus électrisés?
« Je ne peux aucunement répondre au bout de quatre mois.
(' J'ai lu avec empressement le cahier que vous avez eu la bonté de m'envoyer, il m'inspire le plus grand
SOUVENIRS DU COMTE l»U TIŒSSAN 61
désir de lire l'ouvrage donl il ofl're le plan. Je vous demanderai donc cette grâce.
« J'ai l'honneur d'être, avec autant de considération que de respect,
« Monsieur le Cuinte,
« V(.>tre très humble et très obéissant serviteur,
« M.VUDUYT. »
29 décembre 1777.
La France, l'Allemagne et l'Angleterre essayaient alors de soulever un coin du voile étendu sur l'électricité. Franklin (1) révélait à l'Europe les mystères de l'expérience de Leyde, annonçait l'identité du fluide électrique et de la foudre, dont la physique avait jusque-là vainement tenté l'explication.
Un homme comme M. de Tressan n'était pas fait pour ignorer ce qui se passait dans le monde savant, aussi vit-il avec le plus grand intérêt les premières expériences qu'en 1743 firent MM, Dufaye et l'abbé Nollet, maître de physique du Dauphin ; elles développèrent dès lors en lui le première idée de cet agent universel.
S'appuyant sur ces expériences, il y découvrit l'as-
[l] On sait que Franklin découvrit la propriété que les pointes ont d'enlever sans contact le fluide accumulé par un corps, et qu'après un grand nombre d'expériences pour comparer les effets de l'électricité à ceux de la foudre, il annonça les pointes comme un sur moyen d'enlever des nuag:es l'électricité de la foudre même. On sait enfin qu'en mai 1752, cette expérience concluante fut tentée à Marlv-la- Ville et réussit entre les mains de M. Dalibart.
cension des vapeurs, réleclricité de l'air, le flux de la mer, la cause des perlurbalions atmosphériques. Il pensa enchaîner par réleclricité tous les phénomènes et tous les êtres et donna les premiers principes du magnétisme et de l'hypnotisme dans sou mémoire intitulé : La uaftue et les effets du fluide électrique.
J'espère pouvoir intéresser les lecteurs et surtout les lectrices en citant le passage suivant :
a Ne pourrait-on pas entendre dans un sens littéral ce vers de Yirgile ?
Nescio guis teneros oculus mihi fascinât agnos ?
« La fable des magiciens de Thessalie qu'Apulée, Lucien et plusieurs poètes anciens accusaient d'empoisonner par leurs regards, ne serait-elle pas fondée sur ridée que quelques physiologistes grecs ont eu peut-être que les yeux peuvent effluer quelques aigrettes douces et sympathiques, ou de nature à rebuter et même à blesser? Combien ne pourrait-on pas citer de grands personnages qui, soit vanité, soit faiblesse, ne souffraient qu'avec peine, et même qu'avec une impatience marquée, qu'on osât les regarder fixement ? Comment s"est-i] introduit dans l'usage d'éviter de fixer ses regards sur les yeux de ceux auxquels on doit du respect ? Il est certain que le regard fixe d'une personne que nous voyons pour la première fois excite en nous un sentiment agréable qui nous prévient, qui nous attache, ou fait naître la répugnance qui produit un effet contraire. Serait-ce le rapport d'une émanation de ses yeux avec la disposition actuelle de nos nerfs ?
S0L:VE!*IRS HL' COMTE DK TRE3SAN fi3
« Une émotion douce et agréable, un sentiment qui nous peine et qui nous éloigne, naitruient-ils d'un feu re'el qui nous pénètre ? Démocrite aurait-il eu raison en partie lorsqu'il définit la cause de l'amour ou de la haine par des atomes crochus qui s'entrelaçaient, ou par des atomes ronds qui s'entrepoussaieot ?
c( Démocrite n'aurait -il eu dans cette définition d'autre tort que celui d'avoir mis en jeu des atomes figurés?
« La timidité des enfants qui ne peuvent soutenir des regards durs et menaçants, la douceur qui règne dans les leurs, ce feu agréable et si séducteur qui brille dans les yeux de la jeunesse, serait-illeffet d'aigrettes plus douces, plus pures, plus égales et plus variées?
« Albert et plusieurs autres auteurs auraient-ils donc raison d'avoir osé étendre cette idée, de lui avoir donné un corps et de la croire la cause physique de l'impression que les regards peuvent faire et de l'effet subit, et cependant quelquefois si durable, que le premier coup d'ceil fait sur nous?
(I Pour peu qu'on ait vu répéter une partie des expériences de l'électricité, dit l'auteur dans son chapitre : des effets de l' électricité dans les phosphores naturels, on peut facilement imaginer combien il serait facile d'en imposer à la crédulité de ceux qui les ignorent; si les expériences de 1 électricité ont été connues par les Phéniciens, qui paraissent avoir été les plus savants de tous les anciens peuples, il est vraisemblable que les prêtres de Memphis et d" Héliopolis ont abusé de
cension des vapeurs, réleclricitc do l'air, le flux de la mei", la cause des perUirbalions alniosphériques. Il pensa enchaîner par l'éleclricité tous les phénomènes et tous les êtres et donna les premiers principes du magnétisme et de l'iiypnolisme dans son mémoire intitulé : La nature et les effets du fluide électrique.
J'espère pouvoir intéresser les lecteurs et surtout les lectrices en citant le passage suivant :
« Ne pourrait-on pas entendre dans un sens littéral ce vers de Virgile ?
Nescio quis teneros oculus mihi fascinât agjios ?
« La fable des magiciens de Thessalie qu'Apulée, Lucien et plusieurs poètes anciens accusaient d'empoisonner par leurs regards, ne serait-elle pas fondée sur l'idée que quelques physiologistes grecs ont eu peut-être que les yeux peuvent effluer quelques aigrettes douces et sympathiques, ou de nature à rebuter et même à blesser? Combien ne pourrait-on pas citer de grands personnages qui, soit vanité, soitfaihlesse, ne souffraient qu'avec peine, et même qu'avec une impatience marquée, (ju'on osât les regarder fixement ? Comment s'est-il introduit dans l'usage d'éviter de fixer ses regards sur les yeux de ceux auxquels on doit du respect? Il est certain que le regard fixe d'une personne que nous voyons pour la première fois excite en nous un sentiment agréable qui nous prévient, qui nous attache, ou fait naître la répugnance qui produit un effet contraire. Serait-ce le rapport d'une émanation de ses yeux avec la disposition actuelle de nos nerfs ?
SOUVENIRS nu COMTE DE TRE9SAN (ili
« Une émotion douce et agréable, un sentiment qui nous peine et ((ui nous éloigne, naitruient-ils d'un feu re'el qui nous pénètre ? Démocrile aurait-il eu raison en partie lorsqu'il définit la cause de l'amour ou de la haine par des atomes crochus (jui s'entrelaçaient, ou par des atomes ronds qui s'entrcpoussaient ?
« Démocrile n'aurait -il eu dans cette définition d'autre tort que celui d'avoir mis en jeu des atomes figurés?
0 La timidité des enfants qui ne peuvent soutenir des regards durs et menaçants, la douceur qui règne dans les leurs, ce feu agréable et si séducteur qui brille dans les yeux de la jeunesse, serait-il l'eiïet d'aigrettes plus douces, plus pures, plus égales et plus variées?
« Albert et plusieurs autres auteurs auraient-ils donc raison d'avoir osé étendre cette idée, de lui avoir donné un corps et de la croire la cause physique de l'impression que les regards peuvent faire et de l'efl'el subit, et cependant (|uc]quefois si durable, que le premier coup d'œil fait sur nous?
« Pour peu qu'on ait vu répéter une partie des expériences de l'électricité, dit l'auteur dans son chapitre : des effets de lél-eclririié dans les phosphores naturels, on peut facilement imaginer combien il serait facile d'en imposer à la crédulité de ceux qui les ignorent; si les expériences de l'électricité uni été connues par les Phéniciens, qui paraissent avoir été les plus savants de tous les anciens peuples, il est vraisemblable que les prêtres de Memphis et d'Ili'liopohs ont abusé de
réleclricilé vis-à-vis de ceux qui se faisaient initier aux mystères d'Eleusis et de la bonne déesse. »...
Je ne peux donner que cette idée générale de cet intéressant ouvrage, et je crois pouvoir conclure en disant que dans ce système on aperçoit la trace de beaucoup de découvertes que , par d'heureuses et savantes expériences sagement suivies, d'autres savants ont pu rendre enfin certaines et constantes.
C'est ainsi qu'ils ont tait du fluide électrique : une force motrice, l'agent de la lumière, le conducteur de la pensée, de la voix et de l'écriture, pour en arriver à cette dernière découverte, pour ainsi dire miraculeuse, de ces fameux rayons (doués de propriétés si curieuses) partant de l'électrode négative d'un tube de Crookes
Le mémoire intitulé : Essai sur la nature et les effets du fluide électrique, considéré comme l'agent universel, fut présenté, vers la fin de 17-48, à l'Académie royale des sciences de Paris, et MM. de Rcaumur , de la Condamine, Morand père et l'abbé NoUet, nommés commissaires, en rendirent, après un examen de six mois, le témoignage le plus honorable ; leur rapport se trouve inscrit sur les registres de cette savante assemblée, à la date du 14 mars 1749.
L'abbé Nollet s'exprime en ces termes sur l'ouvrage en question :
« La lecture de ce mémuire prouve incontestablement que son auteur, M. le comte de Tressan, a beaucoup lu de physique, det(jute espèce, et qu'il a réfléchi sur toutes les connaissances qu'il a acquises ; qu'il a
joint à ces connaissances acquises beaucoup d'imagination de sa part, plusieurs idées neuves qui ont de la vraisemblance, et qui sont exposées clairement, avec ordre et en bons termes. 174î>. Nollet.
De la correspondance ([ue le comte de Tressan entretint avec les savants de l'époque, au sujet de ses recherches sur l'électricité, je ne citerai que la lettre suivante, qui lui fut adressée par Jean le Roy (médecin), membre de l'Académie des sciences, lettre qui vient à l'appui de ce que je disais plus haut à propos de la part que certaines grandes dames prirent au mouvement scientifique et philosophique du \viii'= siècle :
Paris, le 26 août [~W.
« Monsieur,
« J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. On ne peut être plus sensible que je le suis à toutes vos politesses et à la bonne opinion que vous avez conçue de moi. Je serais trop flatté si je pensais la mériter.
« Oui, Monsieur, puisque vous voulez bien me le permettre, je me donnerai l'honneur de vous écrire. Je suis trop attaché à mes intérêts pour ne pas profiler d'un commerce dont je tirerai un si grand fruit.
« Permettez, Monsieur, que je vous félicite sur le noble courage que vous avez de cultiver la philosophie, dans un pays où une personne de votre rang est obligée d'être savante incognito. 11 semble que, parmi le
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grand monde, il ne soit encore permis qu'aux femmes de se mêler de physique publiquement.
« Apparemment que l'indulgence que l'on a pour le beau sexe fait qu'on leur passe ce travers; car c'en est un dans ce pays que de vouloir savoir des choses que le vulgaire ignore. Aussi, quelle obligation n'ont pas les sciences aux personnes qui ne les cultivent que pour elles-mêmes, et qui, par le rang qu'elles occupent dans le monde, sont obligées de cacher leurs connaissances et sont privées d'un aiguillon aussi puissant chez la plupart des hommes que l'amour de la réputation.
« Qu'il serait à souhaiter, Monsieur, qu'un petit nombre de personnes comme vous ouvrissent les yeux à notre nation, qui est encore dans de profondes ténèbres à cet égard.
« J'ai exécuté vos ordres et j'ai fait remettre à M. d"Ons-en-Braye le mémoire tel qu'il a été lu à l'Académie pur M. d'Arcy, avec deux dessins dont l'un représente la manière dont nous observons avec nos électromèlres , et l'autre l'électromètre lui-même. .le ne doute pas que vous n'entendiez parfaitement la nature de notre instrument à l'aide du mémoire et des dessins ,
« En vous assurant, Monsieur, que personne n'est avec plus de respect que moi
a Votre très humble et très obéissant serviteur, « Jean le Roy. »
Quant à Voltaire, voici quelle était son opinion sur la physique et les expériences en général :
De Lauzanne, i:! février 1758.
« Je rerois, Monsieur, une re'ponse à la lettre que j'eus l'honneur de vous écrire hier
« Vous persistez donc dans le goûl de la physique? C'est un amusement pour to-ute la vie. Vous êtes-vous fait un cabinet d'histoire naturelle? Si vous avez commencé, vous ne finirez jamais; pour moi, j'y ai renoncé et en voici la raison : un jour, en soufflant mon feu, je me mis à soni;er pourquoi du bois faisait de la flamme ; personne ne me l'a pu dire, et j'ai trouvé qu'il n'y a pas d'expérience de physique qui approche de celle-là. J'ai planté des arbres, et je veux mourir si je sais comment ils croissent ; vous avez eu la bonté de faire des enfants, et vous ne savez pas comment. Je me le tiens pour dit, je renonce à être scrutateur. D'ailleurs, je ne vois guère que charlatanisme, et excepté les découvertes de Newton et deux ou trois autres, tout est système absurde ; l'histoire de Gargantua vaut mieux ; ma physique est réduite à planter des pêchers à l'abri des vents du Nord. C'est encore une bien belle invention que les poêles dans les antichambres ; j'ai eu des mouches dans mon cabinet tout l'hiver. Un bon cuisinier est encore un brave physicien. Cela est rare à Lausanne; plût à Dieu que le mien pût vous servir de nos grosses truites et que je fusse assez heureux pour philosopher avec vous le long de mon beau lac de Lausanne à Genève.
« Recevez le tendre respect du vieux Suisse.